éphéméride

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Vendredi 1 mai 2009

Chapitre CCXXIII – Lése-majesté


Cette fureur exaltée, qui s'était emparée du roi à la vue et à la lecture de la lettre de Fouquet à La Vallière, se fondit peu à peu en une fatigue douloureuse.
La jeunesse, pleine de santé et de vie, ayant besoin de réparer à l'instant même ce qu'elle perd, la jeunesse ne connaît point ces insomnies sans fin qui réalisent pour le malheureux la fable du foie toujours renaissant de Prométhée. Là où l'homme mûr dans sa force, où le vieillard dans son épuisement, trouvent une continuelle alimentation de la douleur, le jeune homme, surpris par la révélation subite du mal, s'énerve en cris, en luttes directes, et se fait terrasser plus vite par l'inflexible ennemi qu'il combat. Une fois terrassé, il ne souffre plus.
Louis fut dompté en un quart d'heure ; puis il cessa de crisper ses poings et de brûler avec ses regards les invincibles objets de sa haine ; il cessa d'accuser par de violentes paroles M. Fouquet et La Vallière ; il tomba de la fureur dans le désespoir, et du désespoir dans la prostration.
Après qu'il se fut roidi et tordu pendant quelques instants sur le lit, ses bras inertes retombérent à ces côtés. Sa tête languit sur l'oreiller de dentelle, ses membres épuisés frissonnérent, agités de légéres contractions musculaires, sa poitrine ne laissa plus filtrer que de rares soupirs.
Le dieu Morphée, qui régnait en souverain dans cette chambre à laquelle il avait donné son nom, et vers lequel Louis tournait ses yeux appesantis par la colère et rougis par les larmes, le dieu Morphée versait sur lui les pavots dont ses mains étaient pleines, de sorte que le roi ferma doucement ses yeux et s'endormit.
Alors il lui sembla, comme il arrive dans le premier sommeil, si doux et si léger, qui éléve le corps au-dessus de la couche, l'âme au-dessus de la terre, il lui sembla que le dieu Morphée, peint sur le plafond, le regardait avec des yeux tout humains ; que quelque chose brillait et s'agitait dans le dôme ; que les essaims de songes sinistres, un instant déplacés, laissaient à découvert un visage d'homme, la main appuyée sur sa bouche, et dans l'attitude d'une méditation contemplative. Et, chose étrange, cet homme ressemblait tellement au roi, que Louis croyait voir son propre visage réfléchi dans un miroir. Seulement, ce visage était attristé par un sentiment de profonde pitié.
Puis il lui sembla, peu à peu, que le dôme fuyait, échappant à sa vue, et que les figures et les attributs peints par Le Brun s'obscurcissaient dans un éloignement progressif. Un mouvement doux, égal, cadencé, comme celui d'un vaisseau qui plonge sous la vague, avait succédé à l'immobilité du lit. Le roi faisait un rêve sans doute, et, dans ce rêve, la couronne d'or qui attachait les rideaux s'éloignait comme le dôme auquel elle restait suspendue, de sorte que le génie ailé, qui, des deux mains, soutenait cette couronne, semblait appeler vainement le roi, qui disparaissait loin d'elle.
Le lit s'enfonçait toujours. Louis, les yeux ouverts, se laissait décevoir par cette cruelle hallucination. Enfin, la lumiére de la chambre royale allant s'obscurcissant, quelque chose de froid, de sombre, d'inexplicable envahit l'air. Plus de peintures, plus d'or, plus de rideaux de velours, mais des murs d'un gris terne, dont l'ombre s'épaississait de plus en plus. Et cependant le lit descendait toujours, et, après une minute, qui parut un siécle au roi, il atteignit une couche d'air noire et glacée. Là, il s'arrêta.
Le roi ne voyait plus la lumiére de sa chambre que comme, du fond d'un puits, on voit la lumiére du jour.
“Je fais un affreux rêve ! pensa-t-il. Il est temps de me réveiller. Allons, réveillons-nous !”
Tout le monde a éprouvé ce que nous disons là. Il n'est personne qui, au milieu d'un cauchemar étouffant, ne se soit dit, à l'aide de cette lampe qui veille au fond du cerveau quand toute lumière humaine est éteinte il n'est personne qui ne se soit dit : “Ce n'est rien, je rêve !”
C'était ce que venait de se dire Louis XIV ; mais à ce mot : “Réveillons-nous !” il s'aperçut que non seulement il était éveillé, mais encore qu'il avait les yeux ouverts. Alors il les jeta autour de lui.
A sa droite et à sa gauche se tenaient deux hommes armés, enveloppés chacun dans un vaste manteau et le visage couvert d'un masque.
L'un de ces hommes tenait à la main une petite lampe dont la lueur rouge éclairait le plus triste tableau qu'un roi pût envisager.
Louis se dit que son rêve continuait, et que, pour le faire cesser, il suffisait de remuer les bras ou de faire entendre sa voix. Il sauta à bas du lit, et se trouva sur un sol humide.
Alors, s'adressant à celui des deux hommes qui tenait la lampe :
– Qu'est cela, monsieur, dit-il, et d'où vient cette plaisanterie ?
– Ce n'est point une plaisanterie, répondit d'une voix sourde celui des deux hommes masqués qui tenait la lanterne.
– Êtes-vous à M. Fouquet ? demanda le roi un peu interdit.
– Peu importe à qui nous appartenons ! dit le fantôme. Nous sommes vos maîtres, voilà tout.
Le roi, plus impatient qu'intimidé, se tourna vers le second masque.
– Si c'est une comédie, fit-il, vous direz à M. Fouquet que je la trouve inconvenante, et j'ordonne qu'elle cesse.
Ce second masque, auquel s'adressait le roi, était un homme de très haute taille et d'une vaste circonFèrence. Il se tenait droit et immobile comme un bloc de marbre.
– Eh bien ! ajouta le roi en frappant du pied, vous ne me répondez pas ?
– Nous ne vous répondons pas, mon petit monsieur, fit le géant d'une voix de stentor, parce qu'il n'y a rien à vous répondre, sinon que vous êtes le premier fâcheux, et que M. Coquelin de Voliére vous a oublié dans le nombre des siens.
– Mais, enfin, que me veut-on ? s'écria Louis en se croisant les bras avec colère.
– Vous le saurez plus tard, répondit le porte-lampe.
– En attendant, où suis-je ?
– Regardez !
Louis regarda effectivement ; mais, à la lueur de la lampe que soulevait l'homme masqué, il n'aperçut que des murs humides, sur lesquels brillait ça et là le sillage argenté des limaces.
– Oh ! oh ! un cachot ? fit le roi.
– Non, un souterrain.
– Qui mène ?...
– Veuillez nous suivre.
– Je ne bougerai pas d'ici, s'écria le roi.
– Si vous faites le mutin, mon jeune ami, répondit le plus robuste des deux hommes, je vous enléverai, je vous roulerai dans un manteau, et, si vous y étouffez, ma foi ! ce sera tant pis pour vous.
Et, en disant ces mots, celui qui les disait tira, de dessous ce manteau dont il menaçait le roi, une main que Milon de Crotone eût bien voulu posséder le jour où lui vint cette malheureuse idée de fendre son dernier chêne.
Le roi eut horreur d'une violence, car il comprenait que ces deux hommes, au pouvoir desquels il se trouvait, ne s'étaient point avancés jusque-là pour reculer, et, par conséquent, pousseraient la chose jusqu'au bout. Il secoua la tête.
– Il paraît que je suis tombé aux mains de deux assassins, dit-il. Marchons !
Aucun des deux hommes ne répondit à cette parole. Celui qui tenait la lampe marcha le premier ; le roi le suivit ; le second masque vint ensuite. On traversa ainsi une galerie longue et sinueuse, diaprée d'autant d'escaliers qu'on en trouve dans les mystérieux et sombres palais d'Anne Radcliff. Tous ces détours, pendant lesquels le roi entendit plusieurs fois des bruits d'eau sur sa tête, aboutirent enfin à un long corridor fermé par une porte de fer. L'homme à la lampe ouvrit cette porte avec des clefs qu'il portait à sa ceinture, où, pendant toute la route, le roi les avait entendues résonner.
Quand cette porte s'ouvrit et donna passage à l'air, Louis reconnut ces senteurs embaumées qui s'exhalent des arbres après les journées chaudes de l'été. Un instant, il s'arrêta hésitant, mais le robuste gardien qui le suivait le poussa hors du souterrain.
– Encore une fois, dit le roi en se retournant vers celui qui venait de se livrer à cet acte audacieux de toucher son souverain, que voulez-vous faire du roi de France ?
– Tâchez d'oublier ce mot-là, répondit l'homme à la lampe, d'un ton qui n'admettait pas plus de réplique que les fameux arrêts de Minos.
– Vous devriez être roué pour le mot que vous venez de prononcer, ajouta le géant en éteignant la lumiére que lui passait son compagnon, mais le roi est trop humain.
Louis, à cette menace, fit un mouvement si brusque, que l'on put croire qu'il voulait fuir, mais la main du géant s'appuya sur son épaule et le fixa à sa place.
– Mais, enfin, où allons-nous ? dit le roi.
– Venez, répondit le premier des deux hommes avec une sorte de respect, et en conduisant son prisonnier vers un carrosse qui semblait attendre.
Ce carrosse était entiérement caché dans les feuillages. Deux chevaux, ayant des entraves aux jambes, étaient attachés, par un licol, aux branches basses d'un grand chêne.
– Montez, dit le même homme en ouvrant la portiére du carrosse et en abaissant le marchepied.
Le roi obéit, s'assit au fond de la voiture, dont la portière matelassée et à serrure se ferma à l'instant même sur lui et sur son conducteur. Quant au géant, il coupa les entraves et les liens des chevaux, les attela lui-même et monta sur le siége, qui n'était pas occupé. Aussitôt le carrosse partit au grand trot, gagna la route de Paris, et dans la forêt de Sénart, trouva un relais attaché à des arbres comme les premiers chevaux. L'homme du siége changea d'attelage et continua rapidement sa route vers Paris, où il entra vers trois heures du matin. Le carrosse suivit le faubourg Saint-Antoine, et, après avoir crié à la sentinelle :
“Ordre du roi !” le cocher guida les chevaux dans l'enceinte circulaire de la Bastille, aboutissant à la cour du Gouvernement.
Là, les chevaux s'arr'térent fumants aux degrés du perron. Un sergent de garde accourut.
– Qu'on éveille M. le gouverneur, dit le cocher d'une voix de tonnerre.
A part cette voix, qu'on eût pu entendre de l'entrée du faubourg Saint-Antoine, tout demeura calme dans le carrosse comme dans le château. Dix minutes après M. de Baisemeaux parut en robe de chambre sur le seuil de sa porte.
– Qu'est-ce encore, demanda-t-il, et que m'amenez-vous là ?
L'homme à la lanterne ouvrit la portiére du carrosse et dit deux mots au cocher. Aussitôt celui-ci descendit de son siége, prit un mousqueton qu'il y tenait sous ses pieds, et appuya le canon de l'arme sur la poitrine du prisonnier.
– Et faites feu, s'il parle ! ajouta tout haut l'homme qui descendait de la voiture.
– Bien ! répliqua l'autre sans plus d'observation.
Cette recommandation faite, le conducteur du roi monta les degrés, au haut desquels l'attendait le gouverneur.
– Monsieur d'Herblay ! s'écria celui-ci.
– Chut ! dit Aramis. Entrons chez vous.
– Oh ! mon Dieu ! Et quoi donc vous améne à cette heure ?
– Une erreur, mon cher monsieur de Baisemeaux, répondit tranquillement Aramis. Il paraît que, l'autre jour, vous aviez raison.
– A quel propos ? demanda le gouverneur.
– Mais à propos de cet ordre d'élargissement, cher ami.
– Expliquez-moi cela, monsieur... non, monseigneur dit le gouverneur, suffoqué à la fois et par la surprise et par la terreur.
– C'est bien simple : vous vous souvenez, cher monsieur de Baisemeaux, qu'on vous a envoyé un ordre de mise en liberté ?
– Oui, pour Marchiali.
– Eh bien ! n'est-ce pas, nous avons tous cru que c'était pour Marchiali ?
– Sans doute. Cependant, rappelez-vous que, moi, je doutais ; que, moi, je ne voulais pas ; que c'est vous qui m'avez contraint.
– Oh ! quel mot employez-vous là, cher Baisemeaux !... engagé, voilà tout.
– Engagé, oui, engagé à vous le remettre, et que vous l'avez emmené dans votre carrosse.
– Eh bien ! mon cher monsieur de Baisemeaux, c'était une erreur. On l'a reconnue au ministére, de sorte que je vous rapporte un ordre du roi pour mettre en liberté... Seldon, ce pauvre diable d'Ecossais, vous savez ?
– Seldon ? Vous êtes sûr, cette fois ?...
– Dame ! lisez vous-même, ajouta Aramis en lui remettant l'ordre.
– Mais, dit Baisemeaux, cet ordre, c'est celui qui m'a déjà passé par les mains.
– Vraiment ?
– C'est celui que je vous attestais avoir vu l'autre soir. Parbleu ! je le reconnais au pâté d'encre.
– Je ne sais si c'est celui-là ; mais toujours est-il que je vous l'apporte.
– Mais, alors, l'autre ?
– Qui l'autre ?
– Marchiali ?
– Je vous le ramène.
– Mais cela ne me suffit pas. Il faut, pour le reprendre, un nouvel ordre.
– Ne dites donc pas de ces choses-là, mon cher Baisemeaux ; vous parlez comme un enfant ! où est l'ordre que vous avez reçu, touchant Marchiali ?
Baisemeaux courut à son coffre et l'en tira. Aramis le saisit, le échira froidement en quatre morceaux, approcha les morceaux de la lampe et les brûla.
– Mais que faites-vous ? s'écria Baisemeaux au comble de l'effroi.
– Considérez un peu la situation, mon cher gouverneur, dit Aramis avec son imperturbable tranquillité, et vous allez voir comme elle est simple. Vous n'avez plus d'ordre qui justifie la sortie de Marchiali.
– Eh ! mon Dieu, non ! je suis un homme perdu !
– Mais pas du tout, puisque je vous raméne Marchiali. Du moment que je vous le raméne, c'est comme s'il n'était pas sorti.
– Ah ! fit le gouverneur abasourdi.
– Sans doute. Vous l'allez renfermer sur l'heure.
– Je le crois bien !
– Et vous me donnerez ce Seldon que l'ordre nouveau libére. De cette façon votre comptabilité est en régle. Comprenez-vous ?
– Je... je...
– Vous comprenez, dit Aramis. très bien !
Baisemeaux joignit les mains.
– Mais enfin, pourquoi, après m'avoir pris Marchiali, me le ramenez-vous ? s'écria le malheureux gouverneur dans un paroxysme de douleur et d'attendrissement.
– Pour un ami comme vous, dit Aramis, pour un serviteur comme vous, pas de secrets.
Et Aramis approcha sa bouche de l'oreille de Baisemeaux.
– Vous savez, continua Aramis à voix basse, quelle ressemblance il y avait entre ce malheureux et...
– Et le roi, oui.
– Eh bien ! le premier usage qu'a fait Marchiali de sa liberté a été pour soutenir, devinez quoi ?
– Comment voulez-vous que je devine ?
– Pour soutenir qu'il était le roi de France.
– Oh ! le malheureux ! s'écria Baisemeaux.
– Il a été pour se revêtir d'habits pareils à ceux du roi et se poser en usurpateur.
– Bonté du Ciel !
– Voilà pourquoi je vous le raméne, cher ami. Il est fou, et dit sa folie à tout le monde.
– Que faire alors ?
– C'est bien simple : ne le laissez communiquer avec personne. Vous comprenez que, lorsque sa folie est venue aux oreilles du roi, qui avait eu pitié de son malheur, et qui se voyait récompensé de sa bonté par une noire ingratitude, le roi a été furieux. De sorte que, maintenant, retenez bien ceci, cher monsieur de Baisemeaux, car ceci vous regarde, de sorte que, maintenant, il y a peine de mort contre ceux qui le laisseraient communiquer avec d'autres que moi, ou le roi lui-même. Vous entendez, Baisemeaux, peine de mort !
– Si j'entends, morbleu !
– Et maintenant, descendez, et reconduisez ce pauvre diable à son cachot, à moins que vous ne préfériez le faire monter ici.
– A quoi bon ?
– Oui, mieux vaut l'écrouer tout de suite, n'est-ce pas ?
– Pardieu !
– Eh bien ! alors, allons.
Baisemeaux fit battre le tambour et sonner la cloche qui avertissait chacun de rentrer, afin d'éviter la rencontre d'un prisonnier mystérieux. Puis, lorsque les passages furent libres, il alla prendre au carrosse le prisonnier, que Porthos, fidéle à la consigne, maintenait toujours le mousqueton sur la gorge.
– Ah ! vous voilà, malheureux ! s'écria Baisemeaux en apercevant le roi. C'est bon ! c'est bon !
Et aussitôt, faisant descendre le roi de voiture, il le conduisit, toujours accompagné de Porthos, qui n'avait pas quitté son masque, et d'Aramis, qui avait remis le sien, dans la deuxiéme Bertaudiére, et lui ouvrit la porte de la chambre où, pendant six ans, avait gémi Philippe.
Le roi entra dans le cachot sans prononcer une parole. Il était pâle et hagard.
Baisemeaux referma la porte sur lui, donna lui-même deux tours de clef à la serrure, et, revenant à Aramis :
– C'est, ma foi, vrai ! lui dit-il tout bas, qu'il ressemble au roi ; cependant, moins que vous ne le dites.
– De sorte, fit Aramis, que vous ne vous seriez pas laissé prendre à la substitution, vous ?
– Ah ! par exemple !
– Vous êtes un homme précieux, mon cher Baisemeaux, dit Aramis. Maintenant, mettez en liberté Seldon.
– C'est juste, j'oubliais... Je vais donner l'ordre.
– Bah ! demain, vous avez le temps.
– Demain ? Non, non, à l'instant même. Dieu me garde d'attendre une seconde !
– Alors, allez à vos affaires ; moi, je vais aux miennes. Mais c'est compris, n'est-ce pas.
– Qu'est-ce qui est compris ?
– Que personne n'entrera chez le prisonnier qu'avec un ordre du roi, ordre que j'apporterai moi-même ?
– C'est dit. Adieu ! monseigneur.
Aramis revint vers son compagnon.
– Allons, allons, ami Porthos, à Vaux ! et bien vite !
– On est léger quand on a fidélement servi son roi, et, en le servant, sauvé son pays, dit Porthos. Les chevaux n'auront rien à traîner. Partons.
Et le carrosse, délivré d'un prisonnier qui, en effet, pouvait paraître bien lourd à Aramis, franchit le pont-levis de la Bastille, qui se releva derrière lui.

(à suivre...)
- Publié dans : Le Vicomte de Bragelonne (DUMAS)
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Jeudi 12 mars 2009

Chapitre CCXXII – Jalousie


Cette vraie lumiére, cet empressement de tous, cette nouvelle ovation faite au roi par Fouquet, vinrent suspendre l'effet d'une résolution que La Vallière avait déjà bien ébranlée dans le coeur de Louis XIV.
Il regarda Fouquet avec une sorte de reconnaissance pour lui, de ce qu'il avait fourni à La Vallière l'occasion de se montrer si généreuse, si fort puissante sur son coeur.
C'était le moment des dernières merveilles. A peine Fouquet eut-il emmené le roi vers le château, qu'une masse de feu, s'échappant avec un grondement majestueux du dôme de Vaux, éblouissante aurore, vint éclairer jusqu'aux moindres détails des parterres.
Le feu d'artifice commençait. Colbert, à vingt pas du roi, que les maîtres de Vaux entouraient et f'taient, cherchait par l'obstination de sa pensée funeste à ramener l'attention de Louis sur des idées que la magnificence du spectacle éloignait déjà trop.
Tout à coup, au moment de la tendre à Fouquet, le roi sentit dans sa main ce papier que, selon toute apparence, La Vallière, en fuyant, avait laissé tomber à ses pieds.
L'aimant le plus fort de la pensée d'amour entraînait le jeune prince vers le souvenir de sa maîtresse.
Aux lueurs de ce feu, toujours croissant en beauté, et qui faisait pousser des cris d'admiration dans les villages d'alentour, le roi lut le billet, qu'il supposait être une lettre d'amour destinée à lui par La Vallière.
A mesure qu'il lisait, la pâleeur montait à son visage, et cette sourde colère, illuminée par ces feux de mille couleurs, faisait un spectacle terrible dont tout le monde eût frémi, si chacun avait pu lire dans ce coeur ravagé par les plus sinistres passions. Pour lui, plus de trêve dans la jalousie et la rage. A partir du moment où il eut découvert la sombre vérité, tout disparut, pitié douceur, religion de l'hospitalité.
Peu s'en fallut que, dans la douleur aiguë qui tordait son coeur, encore trop faible pour dissimuler la souffrance, peu s'en fallut qu'il ne poussât un cri d'alarme et qu'il n'appelât ses gardes autour de lui.
Cette lettre, jetée sur les pas du roi par Colbert on l'a déjà deviné, c'était celle qui avait disparu avec le grison Tobie à Fontainebleau, après la tentative faite par Fouquet sur le coeur de La Vallière.
Fouquet voyait la pâleeur et ne devinait point le mal ; Colbert voyait la colère et se réjouissait à l'approche de l'orage.
La voix de Fouquet tira le jeune prince de sa farouche rêverie.
– Qu'avez-vous, Sire ? demanda gracieusement le surintendant.
Louis fit un effort sur lui-même, un violent effort.
– Rien, dit-il.
– J'ai peur que Votre Majesté ne souffre.
– Je souffre, en effet, je vous l'ai déjà dit, monsieur, mais ce n'est rien.
Et le roi, sans attendre la fin du feu d'artifice, se dirigea vers le château.
Fouquet accompagna le roi. Tout le monde suivit derrière eux.
Les dernières fusées brûlérent tristement pour elles seules.
Le surintendant essaya de questionner encore Louis XIV, mais n'obtint aucune réponse. Il supposa qu'il y avait eu querelle entre Louis et La Vallière dans le parc ; que brouille en était résultée ; que le roi, peu boudeur de sa nature, mais tout dévoué à sa rage d'amour, prenait le monde en haine depuis que sa maîtresse le boudait. Cette idée suffit à le rassurer ; il eut même un sourire amical et consolant pour le jeune roi, quand celui-ci lui souhaita le bonsoir.
Ce n'était pas tout pour le roi. Il fallait subir le service. Ce service du soir se devait faire en grande étiquette. Le lendemain était le jour du départ. Il fallait bien que les hôtes remerciassent leur hôte et lui donnassent une politesse pour ses douze millions.
La seule chose que Louis trouva d'aimable pour Fouquet en le congédiant, ce furent ces paroles :
– Monsieur Fouquet, vous saurez de mes nouvelles ; faites, je vous prie, venir ici M. d'Artagnan.
Et le sang de Louis XIII, qui avait tant dissimulé, bouillait alors dans ses veines, et il était tout prêt à faire égorger Fouquet, comme son prédécesseur avait fait assassiner le maréchal d'Ancre. Aussi déguisa-t-il l'affreuse résolution sous un de ces sourires royaux qui sont les éclairs des coups d'Etat.
Fouquet prit la main du roi et la baisa. Louis frissonna de tout son corps, mais laissa toucher sa main aux lèvres de M. Fouquet.
Cinq minutes après, d'Artagnan, auquel on avait transmis l'ordre royal, entrait dans la chambre de Louis XIV.
Aramis et Philippe étaient dans la leur, toujours attentifs, toujours écoutant.
Le roi ne laissa pas au capitaine de ses mousquetaires le temps d'arriver jusqu'à son fauteuil.
Il courut à lui.
– Ayez soin, s'écria-t-il, que nul n'entre ici.
– Bien, Sire, répliqua le soldat, dont le coup d'oeil avait, depuis longtemps, analysé les ravages de cette physionomie.
Et il donna l'ordre à la porte, puis revenant vers le roi :
– Il y a du nouveau chez Votre Majesté ? dit-il.
– Combien avez-vous d'hommes ici ? demanda le roi sans répondre autrement à la question qui lui était faite.
– Pour quoi faire, Sire ?
– Combien avez-vous d'hommes ? répéta le roi en frappant du pied.
– J'ai les mousquetaires.
– Après ?
– J'ai vingt gardes et treize Suisses.
– Combien faut-il de gens pour...
– Pour ?... dit le mousquetaire avec ses grands yeux calmes.
– Pour arrêter M. Fouquet.
D'Artagnan fit un pas en arrière.
– Arrêter M. Fouquet ! dit-il avec éclat.
– Allez-vous dire aussi que c'est impossible ? s'écria le roi avec une rage froide et haineuse.
– Je ne dis jamais qu'une chose soit impossible répliqua d'Artagnan blessé au vif.
– Eh bien ! faites !
D'Artagnan tourna sur ses talons sans mesure et se dirigea vers la porte.
L'espace à parcourir était court : il le franchit en six pas. Là, s'arrêtant :
– Pardon, Sire, dit-il.
– Quoi ? dit le roi.
– Pour faire cette arrestation, je voudrais un ordre écrit.
– A quel propos ? et depuis quand la parole du roi ne vous suffit-elle pas ?
– Parce qu'une parole de roi, issue d'un sentiment de colère, peut changer quand le sentiment change.
– Pas de phrases, monsieur ! vous avez une autre pensée.
– Oh ! j'ai toujours des pensées, moi, et des pensées que les autres n'ont malheureusement pas, répliqua impertinemment d'Artagnan.
Le roi, dans la fougue de son emportement, plia devant cet homme, comme le cheval plie les jarrets sous la main robuste du dompteur.
– Votre pensée ? s'écria-t-il.
– La voici, Sire, répondit d'Artagnan. Vous faites arrêter un homme lorsque vous êtes encore chez lui : c'est de la colère. Quand vous ne serez plus en colère, vous vous repentirez. Alors, je veux pouvoir vous montrer votre signature. Si cela ne répare rien, au moins cela nous montrera-t-il que le roi a tort de se mettre en colère.
– A tort de se mettre en colère ! hurla le roi avec frénésie. Est-ce que le roi mon père, est-ce que mon aïeul ne s'y mettaient pas, corps du Christ ?
– Le roi votre père, le roi votre aïeul ne se mettaient jamais en colère que chez eux.
– Le roi est maître partout comme chez lui.
– C'est une phrase de flatteur, et qui doit venir de M. Colbert, mais ce n'est pas une vérité. Le roi est chez lui dans toute maison, quand il en a chassé le propriétaire.
Louis se mordit les lèvres.
– Comment ! dit d'Artagnan, voilà un homme qui se ruine pour vous plaire, et vous voulez le faire arrêter ? Mordioux ! Sire, si je m'appelais Fouquet et que l'on me fît cela, j'avalerais d'un coup dix fusées d'artifice, et j'y mettrais le feu pour me faire sauter, moi et tout le reste. C'est égal, vous le voulez, j'y vais.
– Allez ! fit le roi. Mais avez-vous assez de monde ?
– Croyez-vous, Sire, que je vais emmener un anspessade avec moi ? Arrêter M. Fouquet, mais c'est si facile, qu'un enfant le ferait. M. Fouquet à arrêter, c'est un verre d'absinthe à boire. On fait la grimace, et c'est tout.
– S'il se défend ?...
– Lui ? Allons donc ! se défendre, quand une rigueur comme celle-là le fait roi et martyr ! Tenez, s'il lui reste un million, ce dont je doute, je gage qu'il le donnerait pour avoir cette fin-là. Allons, Sire, j'y vais.
– Attendez ! dit le roi.
– Ah ! qu'y a-t-il ?
– Ne rendez pas son arrestation publique.
– C'est plus difficile, cela.
– Pourquoi ?
– Parce que rien n'est plus simple que d'aller, au milieu des mille personnes enthousiastes qui l'entourent, dire à M. Fouquet : “Au nom du roi, monsieur, je vous arr'te !” Mais aller à lui, le tourner, le retourner, le coller dans quelque coin de l'échiquier, de façon qu'il ne s'en échappe pas ; le voler à tous ses convives, et vous le garder prisonnier, sans qu'un de ses hélas ! ait été entendu, voilà une difficulté réelle, véritable, suprême, et je la donne en cent aux plus habiles.
– Dites encore : “C'est impossible !” et vous aurez plus vite fait. Ah ! mon Dieu, mon Dieu ! ne serais-je entouré que de gens qui m'empêchent de faire ce que je veux !
– Moi, je ne vous empêche de rien faire. Est-ce dit ?
– Gardez-moi M. Fouquet jusqu'à ce que, demain, j'aie pris une résolution.
– Ce sera fait, Sire.
– Et revenez à mon lever pour prendre mes nouveaux ordres.
– Je reviendrai.
– Maintenant, qu'on me laisse seul.
– Vous n'avez pas même besoin de M. Colbert ? dit le mousquetaire envoyant sa dernière fléche au moment du départ.
Le roi tressaillit. Tout entier à la vengeance, il avait oublié le corps du délit.
– Non, personne, dit-il, personne ici ! Laissez-moi !
D'Artagnan partit. Le roi ferma sa porte lui-même, et commença une furieuse course dans sa chambre, comme le taureau blessé qui traîne après lui ses banderilles et les fers des hameçons. Enfin, il se mit à se soulager par des cris.
– Ah ! le misérable ! non seulement il me vole mes finances, mais, avec cet or, il me corrompt secrétaires, amis, généraux, artistes, il me prend jusqu'à ma maîtresse ! Ah ! voilà pourquoi cette perfide l'a si bravement défendu !... C'était de la reconnaissance !... Qui sait ?... peut-être même de l'amour.
Il s'abîma un instant dans ces réflexions douloureuses.
“Un satyre ! pensa-t-il avec cette haine profonde que la grande jeunesse porte aux hommes mûrs qui songent encore à l'amour ; un faune qui court la galanterie et qui n'a jamais trouvé de rebelles ! un homme à femmelettes, qui donne des fleurettes d'or et de diamant, et qui a des peintres pour faire le portrait de ses maîtresses en costume de déesses !”
Le roi frémit de désespoir.
– Il me souille tout ! continua-t-il. Il me ruine tout ! Il me tuera ! Cet homme est trop pour moi ! Il est mon mortel ennemi ! Cet homme tombera ! Je le hais !... je le hais !... je le hais !...
Et, en disant ces mots, il frappait à coups redoublés sur les bras du fauteuil dans lequel il s'asseyait et duquel il se levait comme un épileptique.
– Demain ! demain !... Oh ! le beau jour ! murmura-t-il, quand le soleil se lévera, n'ayant que moi pour rival, cet homme tombera si bas, qu'en voyant les ruines que ma colère aura faites, on avouera enfin que je suis plus grand que lui !
Le roi, incapable de se maîtriser plus longtemps, renversa d'un coup de poing une table placée près de son lit, et, dans la douleur qu'il ressentit, pleurant presque, suffoquant, il alla se précipiter sur ses draps, tout habillé qu'il était, pour les mordre et pour y trouver le repos du corps.
Le lit gémit sous ce poids, et, à part quelques soupirs échappés de la poitrine haletante du roi, on n'entendit plus rien dans la chambre de Morphée.

(à suivre...)
Par jifi
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Jeudi 5 mars 2009

Chapitre CCXXI – Colbert


L'histoire nous dira ou plutôt l'histoire nous a dit les événements du lendemain, les fêtes splendides données par le surintendant à son roi. Deux grands écrivains ont constaté la grande dispute qu'il y eut entre la Cascade et la Gerbe d'Eau, la lutte engagée entre la Fontaine de la Couronne et les Animaux, pour savoir à qui plairait davantage. Il y eut donc le lendemain divertissement et joie ; il y eut promenade, repas, comédie ; comédie dans laquelle, à sa grande surprise, Porthos reconnut M. Coquelin de Voliére, jouant dans la farce des Fâcheux. C'est ainsi qu'appelait ce divertissement . de Bracieux de Pierrefonds.
La Fontaine n'en jugeait pas de même, sans doute, lui qui écrivait à son ami M. Maucrou :
C'est un ouvrage de Molière.
Cet écrivain, par sa maniére,
Charme à présent toute la Cour.
De la façon que son nom court,
Il doit être par-delà Rome.
J'en suis ravi, car c'est un homme.

On voit que La Fontaine avait profité de l'avis de Pélisson et avait soigné la rime.
Au reste, Porthos était de l'avis de La Fontaine, et il eût dit comme lui : “Pardieu ! ce Molière est mon homme ! mais seulement pour les habits”. A l'endroit du théâtre, nous l'avons dit, pour M. de Bracieux de Pierrefonds, Molière n'était qu'un farceur.
Mais préoccupé par la scéne de la veille, mais cuvant le poison versé par Colbert, le roi, pendant toute cette journée si brillante, si accidentée, si imprévue, où toutes les merveilles des Mille et Une Nuits semblaient naître sous ses pas, le roi se montra froid, réservé, taciturne. Rien ne put le dérider ; on sentait qu'un profond ressentiment venant de loin, accru peu à peu comme la source qui devient riviére, grâce aux mille filets d'eau qui l'alimentent, tremblait au plus profond de son âme. Vers midi seulement, il commença à reprendre un peu de sérénité. Sans doute, sa résolution était arrêtée.
Aramis, qui le suivait pas à pas, dans sa pensée comme dans sa marche, Aramis conclut que l'événement qu'il attendait ne se ferait pas attendre.
Cette fois, Colbert semblait marcher de concert avec l'évêque de Vannes, et, eût-il reçu pour chaque aiguille dont il piquait le coeur du roi un mot d'ordre d'Aramis, qu'il n'eût pas fait mieux.
Toute cette journée, le roi, qui avait sans doute besoin d'écarter une pensée sombre, le roi parut rechercher aussi activement la société de La Vallière qu'il mit d'empressement à fuir celle de M. Colbert ou celle de M. Fouquet.
Le soir vint. Le roi avait désiré ne se promener qu'après le jeu.
Entre le souper et la promenade, on joua donc. Le roi gagna mille pistoles, et, les ayant gagnées, les mit dans sa poche, et se leva en disant :
– Allons, messieurs, au parc.
Il y trouva les dames. Le roi avait gagné mille pistoles et les avait empochées, avons-nous dit. Mais M. Fouquet avait su en perdre dix mille ; de sorte que, parmi les courtisans, il y avait encore cent quatre-vingt-dix mille livres de bénéfice, circonstance qui faisait des visages des courtisans et des officiers de la maison du roi les visages les plus joyeux de la terre.
Il n'en était pas de même du visage du roi, sur lequel, malgré ce gain auquel il n'était pas insensible, demeurait toujours un lambeau de nuage. Au coin d'une allée, Colbert l'attendait. Sans doute, l'intendant se trouvait là en vertu d'un rendez-vous donné, car Louis XIV, qui l'avait évité, lui fit un signe et s'enfonça avec lui dans le parc.
Mais La Vallière aussi avait vu ce front sombre et ce regard flamboyant du roi, elle l'avait vu, et comme rien de ce qui couvait dans cette âme n'était impénétrable à son amour, elle avait compris que cette colère comprimée menaçait quelqu'un. Elle se tenait sur le chemin de vengeance comme l'ange de la miséricorde.
Toute triste, toute confuse, à demi folle d'avoir été si longtemps séparée de son amant, inquiéte de cette émotion intérieure qu'elle avait devinée, elle se montra d'abord au roi avec un aspect embarrassé que, dans sa mauvaise disposition d'esprit, le roi interpréta défavorablement.
Alors, comme ils étaient seuls ou à peu près seuls, attendu que Colbert, en apercevant la jeune fille, s'était respectueusement arr'té et se tenait à dix pas de distance, le roi s'approcha de La Vallière et lui prit la main.
– Mademoiselle, lui dit-il, puis-je, sans indiscrétion, vous demander ce que vous avez ? Votre poitrine paraît gonflée, vos yeux sont humides.
– Oh ! Sire, si ma poitrine est gonflée, si mes yeux sont humides, si je suis triste enfin, c'est de la tristesse de Votre Majesté.
– Ma tristesse ? oh ! vous voyez mal, mademoiselle. Non, ce n'est point de la tristesse que j'éprouve.
– Et qu'éprouvez-vous, Sire ?
– De l'humiliation.
– De l'humiliation ? oh ! que dites-vous là ?
– Je dis, mademoiselle, que, là où je suis, nul autre ne devrait être le maître. Eh bien ! regardez, si je ne m'éclipse pas, moi, le roi de France, devant le roi de ce domaine. Oh ! continua-t-il en serrant les dents et le poing, oh !... Et quand je pense que ce roi...
– Après ? dit La Vallière effrayée.
– Que ce roi est un serviteur infidéle qui se fait orgueilleux avec mon bien volé ! Aussi je vais lui changer, à cet impudent ministre, sa fête en deuil dont la nymphe de Vaux, comme disent ses poétes gardera longtemps le souvenir.
– Oh ! Votre Majesté...
– Eh bien ! mademoiselle, allez-vous prendre le parti de M. Fouquet ? fit Louis XIV avec impatience.
– Non, Sire, je vous demanderai seulement si vous êtes bien renseigné. Votre Majesté, plus d'une fois, a appris à connaître la valeur des accusations de cour.
Louis XIV fit signe à Colbert de s'approcher.
– Parlez, monsieur Colbert, dit le jeune prince ; car, en vérité, je crois que voilà Mlle de La Vallière qui a besoin de votre parole pour croire à la parole du roi. Dites à Mademoiselle ce qu'a fait M. Fouquet. Et vous, mademoiselle, oh ! ce ne sera pas long, ayez la bonté d'écouter, je vous prie.
Pourquoi Louis XIV insistait-il ainsi ? Chose toute simple : son coeur n'était pas tranquille, son esprit n'était pas bien convaincu ; il devinait quelque menée sombre, obscure, tortueuse, sous cette histoire des treize millions, et il eût voulu que le coeur pur de La Vallière, révolté à l'idée d'un vol, approuvât, d'un seul mot, cette résolution qu'il avait prise, et que néanmoins, il hésitait à mettre à exécution.
– Parlez, monsieur, dit La Vallière à Colbert qui s'était avancé ; parlez, puisque le roi veut que je vous écoute. Voyons, dites, quel est le crime de M. Fouquet ?
– Oh ! pas bien grave, mademoiselle, dit le noir personnage ; un simple abus de confiance...
– Dites, dites, Colbert, et quand vous aurez dit, laissez-nous et allez avertir M. d'Artagnan que j'ai des ordres à lui donner.
– M. d'Artagnan ! s'écria La Vallière, et pourquoi faire avertir M. d'Artagnan, Sire ? Je vous supplie de me le dire.
– Pardieu ! pour arrêter ce titan orgueilleux qui, fidéle à sa devise, menace d'escalader mon ciel.
– Arrêter M. Fouquet, dites-vous ?
– Ah ! cela vous étonne ?
– Chez lui ?
– Pourquoi pas ? S'il est coupable, il est coupable chez lui comme ailleurs.
– M. Fouquet, qui se ruine en ce moment pour faire honneur à son roi ?
– Je crois, en vérité, que vous défendez ce traître, mademoiselle.
Colbert se mit à rire tout bas. Le roi se retourna au sifflement de ce rire.
– Sire, dit La Vallière, ce n'est pas M. Fouquet que je défends, c'est vous même.
– Moi-même !... Vous me défendez ?
– Sire, vous vous déshonorez en donnant un pareil ordre.
– Me déshonorer ? murmura le roi blêmissant de colère. En vérité, mademoiselle, vous mettez à ce que vous dites une étrange passion.
– Je mets de la passion, non pas à ce que je dis, Sire, mais à servir Votre Majesté, répondit la noble jeune fille. J'y mettrais, s'il le fallait, ma vie, et cela avec la même passion, Sire.
Colbert voulut grommeler. Alors La Vallière, ce doux agneau, se redressa contre lui et, d'un oeil enflammé, lui imposa silence.
– Monsieur, dit-elle, quand le roi agit bien, si le roi fait tort à moi ou aux miens, je me tais ; mais, le roi me servît-il, moi ou ceux que j'aime, si le roi agit mal, je le lui dis.
– Mais, il me semble, mademoiselle, hasarda Colbert, que, moi aussi, j'aime le roi.
– Oui, monsieur, nous l'aimons tous deux, chacun à sa manière, répliqua La Vallière avec un tel accent, que le coeur du jeune roi en fut pénétré. Seulement je l'aime, moi, si fortement, que tout le monde le sait, si purement, que le roi lui-même ne doute pas de mon amour. Il est mon roi et mon maître, je suis son humble servante, mais quiconque touche à son honneur touche à ma vie. Or, je répète que ceux-là déshonorent le roi qui lui conseillent de faire arrêter M. Fouquet chez lui.
Colbert baissa la tête, car il se sentait abandonné par le roi Cependant, tout en baissant la tête, il murmura :
– Mademoiselle, je n'aurais qu'un mot à dire.
– Ne le dites pas, ce mot, monsieur, car ce mot, je ne l'écouterais point. Que me diriez-vous d'ailleurs ? Que M. Fouquet a commis des crimes ? Je le sais, parce que le roi l'a dit, et du moment que le roi a dit : “Je crois”, je n'ai pas besoin qu'une autre bouche dise : “J'affirme.” Mais M. Fouquet, fût-il le dernier des hommes, je le dis hautement, M. Fouquet est sacré au roi, parce que le roi est son hôte. Sa maison fût-elle un repaire, Vaux fût-il une caverne de faux-monnayeurs ou de bandits, sa maison est sainte, son château est inviolable, puisqu'il y loge sa femme, et c'est un lieu d'asile que des bourreaux ne violeraient pas !
La Vallière se tut. Malgré lui, le roi l'admirait ; il fut vaincu par la chaleur de cette voix, par la noblesse de cette cause.
Colbert, lui, ployait, écrasé par l'inégalité de cette lutte.
Enfin, le roi respira, secoua la tête et tendit la main à La Vallière.
– Mademoiselle, dit-il avec douceur, pourquoi parlez-vous contre moi ? Savez-vous ce que fera ce misérable si je le laisse respirer ?
– Eh ! mon Dieu, n'est-ce pas une proie qui vous appartiendra toujours ?
– Et s'il échappe, s'il fuit ? s'écria Colbert.
– Eh bien ! monsieur, ce sera la gloire éternelle du roi d'avoir laissé fuir M. Fouquet, et plus il aura été coupable, plus la gloire du roi sera grande, comparée à cette misére, à cette honte.
Louis baisa la main de La Vallière, tout en se laissant glisser à ses genoux.
“Je suis perdu”, pensa Colbert.
Puis tout à coup sa figure s'éclaira :
“Oh ! non, non, pas encore !” se dit-il.
Et, tandis que le roi, protégé par l'épaisseur d'un énorme tilleul, étreignait La Vallière avec toute l'ardeur d'un ineffable amour, Colbert fouilla tranquillement dans son garde-notes, d'où il tira un papier plié en forme de lettre, papier un peu jaune peut-être, mais qui devait être bien précieux, puisque l'intendant sourit en le regardant. Puis il reporta son regard haineux sur le groupe charmant que dessinaient dans l'ombre la jeune fille et le roi, groupe que venait éclairer la lueur des flambeaux qui s'approchaient.
Louis vit la lueur de ces flambeaux se refléter sur la robe blanche de La Vallière.
– Pars, Louise, lui dit-il, car voilà que l'on vient.
– Mademoiselle, mademoiselle, on vient, ajouta Colbert pour hâter le départ de la jeune fille.
Louise disparut rapidement entre les arbres. Puis, comme le roi, qui s'était mis aux genoux de la jeune fille, se relevait :
– Ah ! Mlle de la Vallière a laissé tomber quelque chose, dit Colbert.
– Quoi donc ? demanda le roi.
– Un papier, une lettre, quelque chose de blanc, voyez, là, Sire.
Le roi se baissa vite, et ramassa la lettre en la froissant.
En ce moment, les flambeaux arrivérent, inondant de jour cette scène obscure.

(à suivre...)
Par jifi
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Lundi 19 janvier 2009
J'ai été débordé par mon propre corps en décembre ce qui m'a conduit à négliger l'approvisionnement de ce blog.
A suivre, bientôt, la suite de vos feuilletons !

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Lundi 12 janvier 2009

XVII - Ce qui s’est fait au Kilimandjaro pendant huit mois de cette année mémorable.

Le pays de Wamasai est situé dans la partie orientale de l’Afrique centrale, entre la côte de Zanguebar et la région des grands lacs, où le Victoria-Nyanza et le Tanganiyka forment autant de mers intérieures. Si on le connaît en partie, c’est qu’il a été visité par l’anglais Johnston, le comte Tékéli et le docteur allemand Meyer. Cette contrée montagneuse se trouve sous la souveraineté du sultan Bâli-Bâli, dont le peuple est composé de trente à quarante mille nègres.
À trois degrés au-dessous de l’Équateur, se dresse la chaîne du Kilimandjaro, qui projette ses plus hautes cimes  – entre autres celle du Kibo  – à une altitude de 5704 mètres. Cet important massif domine, vers le sud, le nord et l’ouest, les vastes et fertiles plaines du Wamasai, en se reliant avec le lac Victoria-Nyanza, à travers les régions du Mozambique.
À quelques lieues au-dessous des premières rampes du Kilimandjaro, s’élève la bourgade de Kisongo, résidence habituelle du sultan. Cette capitale n’est, à vrai dire, qu’un grand village. Elle est occupée par une population très douée, très intelligente, travaillant autant par elle-même que par ses esclaves, sous le joug de fer que lui impose Bâli-Bâli.
Ce sultan passe à juste titre pour l’un des plus remarquables souverains de ces peuplades de l’Afrique centrale, qui s’efforcent d’échapper à l’influence, ou, pour être plus juste, à la domination anglaise.
C’est à Kisongo que le président Barbicane et le capitaine Nicholl, uniquement accompagnés de dix contremaîtres dévoués à leur entreprise, arrivèrent dès la première semaine du mois de janvier de la présente année.
En quittant les États-Unis  ? départ qui ne fut connu que de Mrs Evangélina Scorbitt et de J.-T. Maston  ? ils s’étaient embarqués à New-York pour le cap de Bonne-Espérance, d’où un navire les transporta à Zanzibar, dans l’île de ce nom. Là, une barque, secrètement frétée, les conduisit au port de Mombas, sur le littoral africain, de l’autre côté du canal. Une escorte, envoyée par le sultan, les attendait dans ce port, et, après un voyage difficile pendant une centaine de lieues à travers cette région tourmentée, obstruée de forêts, coupée de rios, trouée de marécages, ils atteignirent la résidence royale.
Déjà, après avoir eu connaissance des calculs de J.-T. Maston, le président Barbicane s’était mis en rapport avec Bâli-Bâli par l’entremise d’un explorateur suédois, qui venait de passer quelques années dans cette partie de l’Afrique. Devenu l’un de ses plus chauds partisans depuis le célèbre voyage du président Barbicane autour de la Lune  – voyage dont le retentissement s’était propagé jusqu’en ces pays lointains – le sultan s’était pris d’amitié pour l’audacieux Yankee. Sans dire dans quel but, Impey Barbicane avait aisément obtenu du souverain du Wamasai l’autorisation d’entreprendre des travaux importants à la base méridionale du Kilimandjaro. Moyennant une somme considérable, évaluée à trois cent mille dollars, Bâli-Bâli s’était engagé à lui fournir tout le personnel nécessaire. En outre, il l’autorisait à faire ce qu’il voudrait du Kilimandjaro. Il pouvait disposer à sa fantaisie de l’énorme chaîne, la raser, s’il en avait l’envie, l’emporter, s’il en avait le pouvoir. Par suite d’engagements très sérieux, auxquels le sultan trouvait son compte, la North Polar Practical Association était propriétaire de la montagne africaine au même titre qu’elle l’était du domaine arctique.
L’accueil que le président Barbicane et son collègue reçurent à Kisongo fut des plus sympathiques. Bâli-Bâli éprouvait une admiration voisine de l’adoration pour ces deux illustres voyageurs, qui s’étaient lancés à travers l’espace, afin d’atteindre les régions circumlunaires. En outre, il ressentait une extraordinaire sympathie envers les auteurs des mystérieux travaux qui allaient s’accomplir dans son royaume. Aussi promit-il aux Américains un secret absolu  ? tant de sa part que de celle de ses sujets, dont le concours leur était assuré.
Pas un seul des nègres qui travailleraient aux chantiers n’aurait droit de les quitter même un jour, sous peine des plus raffinés supplices.
Voilà pourquoi l’opération fut enveloppée d’un mystère que les plus subtils agents de l’Amérique et de l’Europe ne purent pénétrer. Si ce secret avait été enfin découvert, c’est que le sultan s’était relâché de sa sévérité, après l’achèvement des travaux, et qu’il y a partout des traîtres ou des bavards  ? même chez les nègres. C’est de la sorte que Richard W. Trust, le consul de Zanzibar, eut vent de ce qui se faisait au Kilimandjaro. Mais, alors, à cette date du 13 septembre, il était trop tard pour arrêter le président Barbicane dans l’accomplissement de ses projets.
Et, maintenant, pourquoi Barbicane and Co. avait-il choisi le Wamasai comme théâtre de son opération ? C’est d’abord parce que le pays lui convenait en raison de sa situation en cette partie peu connue de l’Afrique et de son éloignement des territoires habituellement visités par les voyageurs. Puis, le massif du Kilimandjaro lui offrait toutes les qualités de solidité et d’orientation nécessaires à son oeuvre. De plus, à la surface du pays, se trouvaient les matières premières dont il avait précisément besoin, et dans des conditions particulièrement pratiques d’exploitation.
Justement, quelques mois avant de quitter les États-Unis, le président Barbicane avait appris de l’explorateur suédois qu’au pied de la chaîne du Kilimandjaro, le fer et la houille étaient abondamment répandus à l’affleurement du sol. Pas de mines à creuser, pas de gisements à rechercher à quelques milliers de pieds dans l’écorce terrestre. Du fer et du charbon, il n’y avait qu’à se baisser pour en prendre, et en quantités certainement supérieures à la consommation prévue par les devis. En outre, il existait, dans le voisinage de la montagne, d’énormes gisements de nitrate de soude et de pyrite de fer, nécessaires à la fabrication de la méli-mélonite.
Le président Barbicane et le capitaine Nicholl n’avaient donc amené aucun personnel avec eux, si ce n’est dix contremaîtres, dont ils étaient absolument sûrs. Ceux-ci devaient diriger les dix mille nègres, mis à leur disposition par Bâli-Bâli, auxquels incombait la tâche de fabriquer le canon monstre et son non moins monstrueux projectile.
Deux semaines après l’arrivée du président Barbicane et de son collègue au Wamasai, trois vastes chantiers étaient établis à la base méridionale du Kilimandjaro, l’un pour la fonderie du canon, le second pour la fonderie du projectile, le troisième pour la fabrication de la méli-mélonite.
Et d’abord, comment le président Barbicane avait-il résolu ce problème de fondre un canon de dimensions aussi colossales ? On va le voir, et l’on comprendra, en même temps, que la dernière chance de salut, tirée de la difficulté d’établir un pareil engin, échappait aux habitants des deux Mondes.
En effet, fondre un canon égalant un million de fois en volume le canon de vingt-sept, c’eût été un travail au-dessus des forces humaines. On a déjà de sérieuses difficultés pour fabriquer les pièces de quarante-deux centimètres qui lancent des projectiles de sept cent quatre-vingts kilos avec deux cent soixante-quatorze kilogrammes de poudre. Aussi Barbicane et Nicholl n’y avaient-ils point songé. Ce n’était pas un canon, pas même un mortier, qu’ils prétendaient faire, mais tout simplement une galerie percée dans le massif résistant du Kilimandjaro, un trou de mine, si l’on veut.
Évidemment, ce trou de mine, cette énorme fougsse, pouvait remplacer un canon de métal, une Columbiad gigantesque, dont la fabrication eût été aussi coûteuse que difficile, et à laquelle il aurait fallu donner une épaisseur invraisemblable pour prévenir toute chance d’explosion. Barbicane and Co. avait toujours eu la pensée d’opérer de cette façon, et, si le carnet de J.-T. Maston mentionnait un canon, c’est que c’était le canon de vingt-sept qui avait été pris pour base de ses calculs.
En conséquence un emplacement fut de prime abord choisi à une hauteur de cent pieds sur le revers méridional de la chaîne, au bas de laquelle se développent des plaines à perte de vue. Rien ne pourrait faire obstacle au projectile, quand il s’élancerait hors de cette « âme » forée dans le massif du Kilimandjaro.
Ce fut avec une précision extrême, et non sans un rude travail, que l’on creusa cette galerie. Mais Barbicane put aisément construire des perforatrices, qui sont des machines relativement simples, et les actionner au moyen de l’air comprimé par les puissantes chutes d’eau de la montagne. Ensuite, les trous percés par les forets des perforatrices furent chargés de méli-mélonite. Et il ne fallait pas moins que ce violent explosif pour faire éclater la roche, car c’était une sorte de syénite extrêmement dure, formée de feldspath orthose et d’amphibole hornblende. Circonstance favorable, au surplus, puisque cette roche aurait à résister à l’effroyable pression développée par l’expansion des gaz. Mais la hauteur et l’épaisseur de la chaîne du Kilimandjaro suffisaient à rassurer contre tout lézardement ou craquement extérieur.
Bref, les milliers de travailleurs, conduits par les dix contremaîtres, sous la haute direction du président Barbicane, s’appliquèrent avec tant de zèle, avec tant d’intelligence, que l’oeuvre fut menée à bonne fin en moins de six mois.
La galerie mesurait vingt-sept mètres de diamètre sur six cents mètres de profondeur. Comme il importait que le projectile pût glisser sur une paroi parfaitement lisse, sans rien laisser perdre des gaz de la déflagration, l’intérieur en fut blindé avec un étui de fonte parfaitement alésé.
En réalité, ce travail était autrement considérable que celui de la célèbre Columbiad de Moon-City, qui avait envoyé le projectile d’aluminium autour de la Lune. Mais qu’y a-t-il donc d’impossible aux ingénieurs du monde moderne ?
Tandis que le forage s’accomplissait au flanc du Kilimandjaro, les ouvriers ne chômaient pas au second chantier. En même temps que l’on construisait la carapace métallique, on s’occupait de fabriquer l’énorme projectile.
Rien que pour cette fabrication, il s’agissait d’obtenir une masse de fonte cylindro-conique, pesant cent quatre-vingt millions de kilogrammes, soit cent quatre-vingt mille tonnes.
On le comprend, jamais il n’avait été question de fondre ce projectile d’un seul morceau. Il devait être fabriqué par masses de mille tonnes chacune, qui seraient hissées successivement à l’orifice de la galerie, et disposées contre la chambre où serait préalablement entassée la méli-mélonite. Après avoir été boulonnés entre eux, ces fragments ne formeraient qu’un tout compact, qui glisserait sur les parois du tube intérieur.
Nécessité fut donc d’apporter au second chantier environ quatre cent mille tonnes de minerai, soixante-dix mille tonnes de castine et quatre cent mille tonnes de houille grasse, que l’on transforma d’abord en deux cent quatre-vingt mille tonnes de coke dans des fours. Comme les gisements étaient voisins du Kilimandjaro, ce ne fut presque qu’une affaire de charrois.
Quant à la construction des hauts fourneaux pour obtenir la transformation du minerai en fonte, là surgit peut-être la plus grande difficulté. Toutefois, au bout d’un mois, dix hauts fourneaux de trente mètres étaient en état de fonctionner et de produire chacun cent quatre-vingts tonnes par jour. C’était dix-huit cents tonnes pour vingt-quatre heures, cent quatre-vingt mille après cent journées de travail.
Quant au troisième chantier, créé pour la fabrication de la méli-mélonite, le travail s’y fit aisément, et dans des conditions de secret telles que la composition de cet explosif n’a pu être encore définitivement déterminée.
Tout avait marché à souhait. On n’eût pas procédé avec plus de succès dans les
usines du Creusot, de Cail, d’Indret, de la Seyne, de Birkenhead, de Woolwich ou de Cockerill. À peine comptait-on un accident par trois cent mille francs de travaux.
On peut le croire, le sultan était ravi. Il suivait les opérations avec une infatigable assiduité. Et on imagine aisément si la présence de sa redoutable Majesté était de nature à stimuler le zèle de ses fidèles sujets !
Parfois, lorsque Bâli-Bâli demandait à quoi servirait toute cette besogne  :
« Il s’agit d’une oeuvre qui doit changer la face du monde ! lui répondait le président Barbicane.
— Une oeuvre qui assurera au sultan Bâli-Bâli, ajoutait le capitaine Nicholl, une gloire ineffaçable entre tous les rois de l’Afrique orientale ! »
Si le sultan en tressaillait dans son orgueil de souverain du Wamasai, inutile d’insister.
À la date du 29 août, les travaux étaient entièrement terminés. La galerie, forée au calibre voulu, était revêtue de son âme lisse sur une longueur de six cents mètres. Au fond étaient entassées deux mille tonnes de méli-mélonite, en communication avec la boîte au fulminate. Puis venait le projectile, long de cent cinquante mètres. En défalquant la place occupée par la poudre et le projectile, il resterait à celui-ci encore quatre cent quatre-vingt douze mètres à parcourir jusqu’à la bouche, ce qui assurerait tout son effet utile à la poussée produite par l’expansion des gaz.
Cela étant, une première question se posait  ? question de pure balistique  : le projectile dévierait-il de la trajectoire, qui lui était assignée par les calculs de J.-T. Maston ? En aucune façon. Les calculs étaient corrects. Ils indiquaient dans quelle mesure le projectile devait dévier vers l’est du méridien du Kilimandjaro, en vertu de la rotation de la Terre sur son axe, et quelle était la forme de la courbe hyperbolique qu’il décrirait en vertu de son énorme vitesse initiale.
Seconde question  : Serait-il visible pendant son parcours ? Non, car, au sortir de la galerie, plongé dans l’ombre de la Terre, on ne pourrait l’apercevoir, et, d’ailleurs, par suite de sa faible hauteur, il aurait une vitesse angulaire très considérable. Une fois rentré dans la zone de lumière, la faiblesse de son volume le déroberait aux plus puissantes lunettes, et, à plus forte raison, quand, échappé aux chaînes de l’attraction terrestre, il graviterait éternellement autour du soleil.
Certes, le président Barbicane et le capitaine Nicholl pouvaient être fiers de l’opération qu’ils venaient de conduire ainsi jusqu’à son dernier terme.
Pourquoi J.-T. Maston n’était-il pas là pour admirer la bonne exécution des travaux, digne de la précision des calculs qui les avaient inspirés ?… Et, surtout, pourquoi serait- il loin, bien loin, trop loin ! quand cette formidable détonation irait réveiller les échos jusqu’aux extrêmes horizons de l’Afrique ?
En songeant à lui, ses deux collègues ne se doutaient guère que le secrétaire du Gun-Club avait dû fuir Balistic- Cottage, après s’être évadé de la prison de Baltimore, et qu’il en était réduit à se cacher pour sauvegarder sa précieuse existence. Ils ignoraient à quel degré l’opinion publique était montée contre les ingénieurs de la North Polar Practical Association. Ils ne savaient point qu’ils auraient été massacrés, écartelés, brûlés à petit feu, s’il avait été possible de se saisir de leur personne, Vraiment, à l’instant où le coup partirait, il était heureux qu’ils ne pussent être salués que par les cris d’une peuplade de l’Afrique orientale !
« Enfin ! dit le capitaine Nicholl au président Barbicane, lorsque, dans la soirée du 22 septembre, tous deux se prélassaient devant leur oeuvre parachevée.
— Oui !… enfin !… Et aussi  : ouf ! fit Impey Barbicane en poussant un soupir de soulagement.
— Si c’était à recommencer…
— Bah !… Nous recommencerions !
— Quelle chance, dit le capitaine Nicholl, d’avoir eu à notre disposition cette adorable méli-mélonite !…
— Qui suffirait à vous illustrer, Nicholl !
— Sans doute, Barbicane, répondit modestement le capitaine Nicholl. Mais savez-vous combien il aurait fallu creuser de galeries dans les flancs du Kilimandjaro pour obtenir le même résultat, si nous n’avions eu que du fulmi-coton, pareil à celui qui a lancé notre projectile vers la Lune ?
— Dites, Nicholl.
— Cent quatre-vingts galeries, Barbicane !
— Eh bien ! nous les aurions creusées, capitaine !
— Et cent quatre-vingts projectiles de cent quatre-vingt mille tonnes !
— Nous les aurions fondus, Nicholl ! »
Allez donc faire entendre raison à des hommes de cette trempe ! Mais, quand des artilleurs ont fait le tour de la Lune, de quoi ne seraient-ils pas capables ?

Et, le soir même, quelques heures seulement avant la minute précise indiquée pour le tir, tandis que le président Barbicane et le capitaine Nicholl se congratulaient ainsi, Alcide Pierdeux, renfermé dans son cabinet à Baltimore, poussait le cri du Peau-Rouge en délire. Puis, se relevant brusquement de la table où s’empilaient des feuilles couvertes de formules algébriques, il s’écriait  :
« Coquin de Maston !… Ah ! l’animal !… M’aura-t-il fait potasser son problème !… Et comment n’ai-je pas découvert cela plus tôt !… Nom d’un cosinus !… Si je savais où il est en ce moment, j’irais l’inviter à souper, et nous boirions un verre de champagne au moment même où tonnera sa machine à tout casser ! »
Et, après un de ces hululements de sauvage, avec lesquels il accentuait ses parties de whist  :
« Le vieux maboul !… Bien sûr, il avait son coup de pulvérin, quand il a calculé le canon du Kilimandjaro !… Et pourtant, c’était la condition sine quâ non  ? ou sine canon, comme nous aurions dit à l’École ! »

(à suivre...)
Par jifi - Publié dans : Sans dessus dessous (VERNE)
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Jeudi 8 janvier 2009

XVI - Dans lequel le choeur des mécontents va crescendo et rinforzando.

D’après l’avis pressant, il y avait à pourvoir aux périls de la situation, à les déjouer, ou du moins à les fuir, en se transportant sur les lignes neutres où le danger serait nul.
Les gens menacés se divisaient en deux catégories : les asphyxiés et les inondés.
L’effet de cette communication donna lieu à des appréciations très diverses, mais qui tournèrent en protestations des plus violentes.
Du côté des asphyxiés, c’étaient des Américains des États-Unis, des Européens de la France, de l’Angleterre, de l’Espagne, etc. Or, la perspective de s’annexer les territoires du fond océanique n’était pas suffisante pour leur faire accepter ces modifications. Ainsi, Paris, reporté à une distance du nouveau Pôle à peu près égale à celle qui le sépare actuellement de l’ancien, ne gagnerait pas au change. Il jouirait d’un printemps perpétuel, c’est vrai, mais il perdrait sensiblement de sa couche d’air. Or, cela n’était pas pour donner satisfaction aux Parisiens, qui ont l’habitude de consommer l’oxygène sans compter, à défaut d’ozone… et encore !
Du côté des inondés, c’étaient des habitants de l’Amérique du Sud, puis des Australiens, des Canadiens, des Indous, des Zélandais. Eh bien ! la Grande-Bretagne ne souffrirait pas que Barbicane and Co. la privât de ses colonies les plus riches, où l’élément saxon tend à se substituer visiblement à l’élément indigène. Évidemment, le golfe du Mexique se viderait pour former un vaste royaume des Antilles, dont les Mexicains et les Yankees pourraient revendiquer la possession en vertu de la doctrine de Munro. Évidemment, aussi le bassin des îles de la Sonde, des Philippines, des Célèbes, mis à sec, laisserait d’immenses territoires auxquels les Anglais et les Espagnols pourraient prétendre. Compensation vaine ! Cela ne balancerait pas la perte due à la terrible inondation.
Ah ! s’il n’y avait eu à disparaître sous les nouvelles mers que des Samoyèdes ou des Lapons de Sibérie, des Fuéggiens, des Patagons, des Tartares même, des Chinois, des Japonais ou quelques Argentins, peut-être les États civilisés auraient- ils accepté ce sacrifice ? Mais trop de Puissances avaient leur part de la catastrophe pour ne pas protester.
En ce qui concerne plus spécialement l’Europe, bien que sa partie centrale dût rester presque intacte, elle serait surélevée dans l’ouest, surbaissée dans l’est, c’est-à-dire à demi asphyxiée d’un côté, à demi noyée de l’autre. Voilà qui était inacceptable. En outre, la Méditerranée se viderait presque totalement, et c’est ce que ne toléreraient ni les Français, ni les Italiens, ni les Espagnols, ni les Grecs, ni les Turcs, ni les Égyptiens, auxquels leur situation de riverains crée d’indiscutables droits sur cette mer. Et puis, à quoi servirait le canal de Suez, qui était épargné par sa position sur la ligne neutre ? Comment utiliser les admirables travaux de M. de Lesseps, lorsqu’il n’y aurait plus de Méditerranée d’un côté de l’isthme et très peu de mer Rouge de l’autre  ? à moins de le prolonger sur des centaines de lieues ?…
Enfin, jamais, non jamais ! l’Angleterre ne consentirait à voir Gibraltar, Malte et Chypre se transformer en cimes de montagnes, perdues dans les nuages, auxquelles ses navires de guerre ne pourraient plus accoster. Non ! elle ne se déclarerait pas satisfaite par les accroissements de territoire qui lui seraient attribués dans l’ancien bassin de l’Atlantique. Et cependant, le major Donellan, avait déjà songé à retourner en Europe pour faire valoir les droits de son pays sur ces nouveaux territoires, au cas où l’entreprise Barbicane and Co. réussirait.
Il s’ensuit donc que les protestations arrivèrent de toutes parts, même des États situés sur les lignes où la dénivellation serait nulle, car eux-mêmes étaient plus ou moins touchés en d’autres points. Ces protestations furent peut-être plus violentes encore, lorsque la dépêche de Zanzibar, qui faisait connaître le point de tir, eut permis de rédiger l’avis peu rassurant ci-dessus rapporté.
Bref, le président Barbicane, le capitaine Nicholl et J.-T. Maston furent mis au ban de l’humanité.
Pourtant, quelle prospérité pour les journaux de toutes nuances ! Quelles demandes de numéros ! Quels tirages supplémentaires ! Ce fut la première fois, peut-être, que l’on vit s’unir dans la même protestation des feuilles généralement en désaccord sur toute autre question  : les Novisti, le Novoïé-Vrémia, le Messager de Kronstadt, la Gazette de Moscou, le Rouskoïé-Diélo, le _Gradjanine, le Journal de Carlscrona, le Handelsblad, le Vaderland, la Fremdenblatt, la Neue Badische Landeszeitung, la Gazette de Magdebourg, la Neue Freie-Presse, le Berliner Tagblatt, l’Extrablatt, le Post, le Volksbladtt, le Boersencourier, la Gazette de Sibérie, la Gazette de la Croix, la Gazette de Voss, le Reichsanzeiger, la Germania, l’Epoca, le Correo, l’Imparcial, la Correspondencia, l’Iberia, le Temps, le Figaro, l’Intransigeant, le Gaulois, l’Univers, la Justice, la République Française, l’Autorité, la Presse, le Matin, le XIXème Siècle, la Liberté, l’Illustration, le Monde Illustré, la Revue des Deux-Mondes, le Cosmos, la Revue Bleue, la Nature, la Tribuna, l’Osservatore romano, l’Esercito romano, le Fanfulla, le Capitan Fracassa, la Riforma, le Pester Lloyd, l’Ephymeris, l’Acropolis, le Palingenesia, le Courrier de Cuba, le Pionnier d’Allahabad, le Srpska Nezavinost, l’Indépendance roumaine, le Nord, l’Indépendance belge, le Sydney-Morning-Herald, l’Edinburgh-Review, le Manchester-Guardian, le Scotsman, le Standard, le Times, le Truth, le Sun, le Central-News, la Pressa Argentina, le Romanul de Bucharest, le Courier de San Francisco, le Commercial Gazette,le San Diego de Californie, le Manitoba, l’Echo du Pacifique, le Scientifique Américain le Courrier des États-Unis, le New-York Herald, le World de New-York, le Daily-Chronicle, le Buenos-Ayres Herald, le Réveil du Maroc, le Hu-Pao, le Tching-Pao, le Courrier de Haïphong le Moniteur de la République de Counani. Jusqu’au Mac Lane Express, journal anglais, consacré aux questions d’économie politique, et qui fit entrevoir la famine régnant sur les territoires dévastés. Ce n’était pas l’équilibre européen qui risquait d’être rompu  ? il s’agissait bien de cela, vraiment !  ? c’était l’équilibre universel. Que l’on juge donc de l’effet, sur un monde devenu enragé, que l’excès du nervosisme, qui fut sa caractéristique pendant la fin du XIXème siècle, prédisposait à toutes les insanités, à toutes les épilepsies ! Ce fut une bombe tombant dans une poudrière !
Quant à J.-T. Maston, on put croire que sa dernière heure était venue.
En effet, une foule délirante pénétra dans sa prison, le soir du 17 septembre, avec l’intention de le lyncher, et, il faut bien le dire, les agents de la police ne lui firent point obstacle.
La cellule de J.-T. Maston était vide. Avec le poids d’or de ce digne artilleur, Mrs Evangélina Scorbitt était parvenue à le faire échapper. Le geôlier s’était d’autant plus laissé séduire par l’appât d’une fortune, qu’il comptait bien en jouir jusqu’aux dernières limites de la vieillesse. En effet, Baltimore, comme Washington, New-York et autres principales cités du littoral américain, était dans la catégorie des villes surélevées, mais auxquelles il resterait assez d’air pour la consommation quotidienne de leurs habitants.
J.-T. Maston avait donc pu gagner une retraite mystérieuse et se dérober ainsi aux fureurs de l’indignation publique. C’est ainsi que l’existence de ce grand troubleur de mondes fut sauvée par le dévouement d’une femme aimante. Du reste, plus que quatre jours à attendre  ? quatre jours !  ? avant que les projets de Barbicane and Co. fussent à l’état de faits accomplis !
On le voit, l’avis pressant avait été entendu autant qu’il le pouvait être. Si, au début, il y avait eu quelques sceptiques au sujet des catastrophes prédites, il n’y en avait plus. Les gouvernements s’étaient hâtés de prévenir ceux de leurs nationaux  ? en petit nombre relativement  ? qui allaient être surélevés dans des zones d’air raréfié ; puis, ceux, en nombre plus considérable, dont le territoire serait envahi par les mers.
En conséquence de ces avis, transmis par télégrammes à travers les cinq parties du monde, commença une émigration telle que jamais on n’en vit de semblable ?
même à l’époque des migrations aryennes dans la direction de l’est à l’ouest.
Ce fut un exode comprenant en partie les rameaux des races hottentotes, mélanésiennes, nègres, rouges, jaunes, brunes et blanches…
Malheureusement, le temps manquait. Les heures étaient comptées. Avec quelques mois de répit, les Chinois auraient pu abandonner la Chine, les Australiens l’Australie, les Patagons la Patagonie, les Sibériens les provinces sibériennes, etc., etc.
Mais, comme le danger était localisé, maintenant que l’on connaissait les points du globe à peu près indemnes, l’épouvante fut moins générale. Quelques provinces, certains États même, commencèrent à se rassurer. En un mot, sauf dans les régions menacées directement, il ne resta plus que cette appréhension bien naturelle que ressent tout être humain à l’attente d’un effroyable choc.
Et, pendant ce temps, Alcide Pierdeux de se répéter en gesticulant comme un télégraphe des anciens temps  :
« Mais comment diable le président Barbicane parviendrait-il à fabriquer un canon un million de fois gros comme le canon de vingt-sept ? Satané Maston ! Je voudrais bien le rencontrer pour lui pousser une colle à ce sujet ! Ça ne biche avec rien de sensé, rien de raisonnable, et c’est par trop catapultueux ! »
Quoi qu’il en fût, l’insuccès de l’opération, c’était là l’unique chance que certaines parties du globe terrestre eussent encore d’échapper à l’universelle catastrophe !

(à suivre...)
Par jifi - Publié dans : Sans dessus dessous (VERNE)
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Dimanche 4 janvier 2009

XV - Qui contient quelques détails vraiment intéressants pour les habitants du sphéroïde terrestre.

Ainsi, le gouvernement de Washington savait maintenant en quel endroit allait opérer Barbicane and Co. Douter de l’authenticité de cette dépêche, on ne le pouvait. Le consul de Zanzibar était un agent trop sûr pour que son information ne dût être acceptée que sous réserve. Elle fut confirmée d’ailleurs par des télégrammes subséquents. C’était bien au centre de la région du Kilimandjaro, dans le Wamasai africain, à une centaine de lieues à l’ouest du littoral, un peu au-dessous de la ligne équatoriale, que les ingénieurs de la North Polar Practical Association étaient sur le point d’achever leurs gigantesques travaux.
Comment avaient-ils pu s’installer secrètement en cette contrée, au pied de la célèbre montagne, reconnue en 1849 par les docteurs Rebviani et Krapf, puis ascensionnée par les voyageurs Otto Ehlers et Abbot ? Comment avaient-ils pu y établir leurs ateliers, y créer une fonderie, y réunir un personnel suffisant ?
Par quels moyens étaient-ils parvenus à se mettre en rapport avec les dangereuses tribus du pays et leurs souverains non moins astucieux que cruels ?
Cela, on ne le savait pas. Et peut-être ne le saurait-on jamais, puisqu’il ne restait que quelques jours à courir avant cette date du 22 septembre.
Aussi, lorsque J.-T. Maston eut appris de Mrs Evangélina Scorbitt que le mystère du Kilimandjaro venait d’être dévoilé par une dépêche expédiée de Zanzibar  :
« Pchutt !… fit-il, en traçant dans l’espace un mirifique zigzag avec son crochet de fer. On ne voyage encore ni par le télégraphe ni par le téléphone, et dans six jours… patarapatanboumboum !… l’affaire sera dans le sac ! »
Et quiconque eût entendu le secrétaire du Gun-Club lancer cette onomatopée retentissante, qui éclata comme un coup de Columbiad, se serait vraiment émerveillé de ce qui reste parfois d’énergie vitale dans ces vieux artilleurs.
Évidemment J.-T. Maston avait raison. Le temps nécessaire manquait pour que l’on pût envoyer des agents jusqu’au Wamasai, avec mission d’arrêter le président Barbicane. En admettant que ces agents, partis de l’Algérie ou de l’Égypte, même d’Aden, de Massouah, de Madagascar ou de Zanzibar, eussent pu rapidement se transporter sur la côte, il aurait fallu compter avec les difficultés inhérentes au pays, les retards occasionnés par les obstacles d’un cheminement à travers cette région montagneuse, et aussi peut-être la résistance d’un personnel soutenu, sans doute, par les volontés intéressées d’un sultan aussi autoritaire que nègre.
Il fallait donc renoncer à tout espoir d’empêcher l’opération en arrêtant l’opérateur.
Mais, si cela était impossible, rien n’était plus aisé, maintenant, que d’en déduire les rigoureuses conséquences, puisque l’on connaissait la situation exacte du point de tir.
Pure affaire de calcul,  ? calcul assez compliqué évidemment, mais qui n’était point au-dessus des capacités des algébristes en particulier et des mathématiciens en général.
Comme la dépêche du consul de Zanzibar était arrivée directement à l’adresse du ministre d’État à Washington, le gouvernement fédéral la tint d’abord secrète.
Il voulait  – en même temps qu’il la répandrait  – pouvoir indiquer quels seraient les résultats du déplacement de l’axe au point de vue de la dénivellation des mers. Les habitants du globe apprendraient en même temps quel sort leur était réservé, suivant qu’ils occupaient tel ou tel segment du sphéroïde terrestre.
Et que l’on juge s’ils attendaient avec impatience de savoir à quoi s’en tenir sur cette éventualité !
Dès le 14 septembre, la dépêche fut expédiée au bureau des Longitudes de Washington, avec mission d’en déduire les conséquences finales, au point de vue balistique et géographique. Dès le surlendemain, la situation était nettement établie. Ce travail fut aussitôt porté, par les fils sous-marins, à la connaissance des Puissances du Nouveau et de l’Ancien Continent. Après avoir été reproduit par des milliers de journaux, il fut hurlé dans les grandes cités sous les titres les plus à effet par tous les camelots des deux Mondes.
« Que va-t-il arriver ? »
C’était la question qui se posait en toutes langues en n’importe quel point du globe.
Et voici ce qui fut répondu sous la garantie du bureau des Longitudes.

AVIS PRESSANT
« L’expérience tentée par le président Barbicane et le capitaine Nicholl est celle-ci  : produire un recul, le 22 septembre à minuit du lieu, au moyen d’un canon un million de fois gros en volume comme le canon de vingt-sept centimètres, lançant un projectile de cent quatre-vingt mille tonnes, avec une poudre donnant une vitesse initiale de deux mille huit cents kilomètres.
« Or ; si ce tir est effectué un peu au-dessous de la ligne équinoxiale, à peu près sur le trente-quatrième degré de longitude à l’est du méridien de Paris, à la base de la chaîne du Kilimandjaro, et s’il est dirigé vers le sud, voici quels seront ses effets mécaniques à la surface du sphéroïde terrestre  :
« Instantanément, par suite du choc combiné avec le mouvement diurne, un nouvel axe se formera, et, comme l’ancien axe se déplacera de 23°23’, d’après les résultats obtenus par J.-T. Maston, le nouvel axe sera perpendiculaire au plan de l’écliptique.
« Maintenant, par quels points sortira le nouvel axe ? Le lieu du tir étant connu, c’est ce qu’il était facile de calculer, et c’est ce qui a été fait.
« Au nord, l’extrémité du nouvel axe sera située entre le Groënland et la terre de Grinnel, sur cette partie même de la mer de Baffin que coupe actuellement le Cercle polaire arctique. Au sud, ce sera sur la limite du Cercle antarctique, quelques degrés dans l’est de la terre Adélie.
« En ces conditions, un nouveau méridien zéro, partant du nouveau Pôle nord, passera sensiblement par Dublin en Irlande, Paris en France, Palerme en Sicile, le golfe de la Grande-Syrte sur la côte de la Tripolitaine, Obéïd dans le Darfour, la chaîne du Kilimandjaro, Madagascar, l’île Kerguelen dans le Pacifique méridional, le nouveau Pôle antarctique, les antipodes de Paris, les îles de Cook et de la Société en Océanie, les îles Quadra et Vancouver sur le littoral de la Colombie anglaise, les territoires de la Nouvelle- Bretagne à travers le Nord-Amérique, et la presqu’île de Melville dans les régions circumpolaires du nord.
« Par suite de la création de ce nouvel axe de rotation, émergeant de la mer de Baffin au nord et de la terre Adélie au sud, il se formera un nouvel Équateur, au-dessus duquel le Soleil tracera, sans jamais s’en écarter, sa courbe diurne. Cette ligne équinoxiale traversera le Kilimandjaro au Wamasai, l’océan Indien, Goa et Chicacola un peu au- dessous de Calcutta dans l’Inde, Mangala dans le royaume de Siam, Kesho dans le Tonkin, Hong-Kong en Chine, l’île Rasa, les îles Marshall, Gaspar-Rico, Walker dans le Pacifique, les Cordillères dans la République Argentine, Rio- de-Janeiro au Brésil, les îles de la Trinité et de Sainte-Hélène, dans l’Atlantique, Saint-Paul-de-Loanda au Congo, et enfin il rejoindra les territoires du Wamasai au revers du Kilimandjaro.
« Ce nouvel Équateur étant ainsi déterminé par la création du nouvel axe, il a été possible de traiter la question de dénivellation des mers, si grave pour la sécurité des habitants de la Terre.
« Avant tout, il convient d’observer que les directeurs de la North Polar Practical Association se sont préoccupés d’en atténuer les effets dans la mesure du possible. En effet, si le tir se fût effectué vers le nord, les conséquences en auraient été désastreuses pour les portions les plus civilisées du globe. Au contraire, en tirant vers le sud, ces conséquences ne se feront sentir que dans des parties moins peuplées et plus sauvages  – au moins en ce qui concerne les territoires submergés.
« Voici maintenant comment se distribueront les eaux projetées hors de leur lit par suite de l’aplatissement du sphéroïde aux anciens Pôles.
« Le globe sera divisé par deux grands cercles, s’intersectant à angle droit au Kilimandjaro et à ses antipodes dans l’Océan équinoxial. De là, formation de quatre segments  : deux dans l’hémisphère nord, deux dans l’hémisphère sud, séparés par des lignes sur lesquelles la dénivellation sera nulle.
« 1° Hémisphère septentrional  :
« Le premier segment, à l’ouest du Kilimandjaro, comprendra l’Afrique depuis le Congo jusqu’à l’Égypte, l’Europe depuis la Turquie jusqu’au Groënland, l’Amérique depuis la Colombie anglaise jusqu’au Pérou et jusqu’au Brésil à la hauteur de San Salvador,  – enfin tout l’océan Atlantique septentrional et la plus grande partie de l’Atlantique équinoxial.
« Le deuxième segment, à l’est du Kilimandjaro, comprendra la majeure partie de l’Europe depuis la mer Noire jusqu’à la Suède, la Russie d’Europe et la Russie asiatique, l’Arabie, la presque totalité de l’Inde, la Perse, le Béloutchistan, l’Afghanistan, le Turkestan, le Céleste- Empire, la Mongolie, le Japon, la Corée, la mer Noire, la mer Caspienne, la partie supérieure du Pacifique, et les territoires de l’Alaska dans le Nord-Amérique  – et aussi le domaine polaire si regrettablement concédé à la Société américaine North Polar Practical Association.
« 2° Hémisphère méridional  :
« Le troisième segment, à l’est du Kilimandjaro, contiendra Madagascar, les îles Marion, les îles Kerguelen, Maurice, la Réunion, et toutes les îles de la mer des Indes, l’Océan antarctique jusqu’au nouveau Pôle, la presqu’île de Malacca, Java, Sumatra, Bornéo, les îles de la Sonde, les Philippines, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, la Nouvelle- Guinée, la Nouvelle-Calédonie, toute la partie méridionale du Pacifique et ses nombreux archipels, à peu près jusqu’au cent soixantième méridien actuel.
« Le quatrième segment, à l’ouest du Kilimandjaro, englobera la partie sud de l’Afrique, depuis le Congo et le canal de Mozambique jusqu’au cap de Bonne-Espérance, l’océan Atlantique méridional jusqu’au quatre-vingtième parallèle, tout le Sud-Amérique depuis Pernambouc et Lima, la Bolivie, le Brésil, l’Uruguay, la République-Argentine, la Patagonie, la Terre-de-Feu, les îles Malouines, Sandwich, Shetland, et la partie sud du Pacifique à l’est du cent soixantième degré de longitude.
« Tels seront les quatre segments du globe, séparés par des lignes de nulle dénivellation.
« Il s’agit maintenant, d’indiquer les effets produits à la surface de ces quatre segments par suite du déplacement des mers.
« Sur chacun de ces quatre segments, il y a un point central où cet effet sera maximum, soit que les mers s’y précipitent, soit qu’elles s’en retirent.
« Or, il est établi avec une exactitude absolue par les calculs de J.-T. Maston que ce maximum atteindra 8415 mètres à chacun des points, à partir desquels la dénivellation ira en diminuant jusqu’aux lignes neutres formant la limite des segments. C’est donc en ces points que les conséquences seront les plus graves au point de vue de la sécurité générale, en raison de l’opération tentée par le président Barbicane.
« Les deux effets sont à considérer dans chacune de leurs conséquences.
« Dans deux des segments, situés à l’opposé l’un de l’autre sur l’hémisphère nord et sur l’hémisphère sud, les mers se retireront pour envahir les deux autres segments, également opposés l’un à l’autre dans chaque hémisphère.
« Dans le premier segment  : l’océan Atlantique se videra presque tout entier,et le point maximum d’abaissement étant à peu près à la hauteur des Bermudes,le fond apparaîtra, si la profondeur de la mer est inférieure en cet endroit à 8415 mètres. Conséquemment, entre l’Amérique et l’Europe, se découvriront de vastes territoires que les États-Unis, l’Angleterre, la France, l’Espagne et le Portugal pourront s’annexer au prorata de leur étendue géographique, si ces Puissances le jugent à propos. Mais il faut observer que par suite de l’abaissement des eaux, la couche d’air s’abaissera d’autant. Donc, le littoral de l’Europe et celui de l’Amérique seront surélevés d’une hauteur telle que les villes situées même à vingt et trente degrés des points maximum, n’auront plus à leur disposition que la quantité d’air qui se trouve actuellement à une hauteur d’une lieue dans l’atmosphère. Telles, pour ne prendre que les principales, New-York, Philadelphie, Charleston, Panama, Lisbonne, Madrid, Paris, Londres, Édimbourg, Dublin, etc. Seules, le Caire, Constantinople, Dantzig, Stockholm, d’un côté, et les villes du littoral ouest américain de l’autre, garderont leur position normale par rapport au niveau général. Quant aux Bermudes, l’air y manquera comme il manque aux aéronautes qui ont pu s’élever à 8,000 mètres d’altitude, comme il manque aux sommets extrêmes de la chaîne du Tibet. Donc, impossibilité absolue d’y vivre.
« Même effet dans le segment opposé, qui comprend l’océan Indien, l’Australie et un quart de l’océan Pacifique, lequel se déversera en partie sur les parages méridionaux de l’Australie. Là, le maximum de dénivellation se fera sentir aux accores de la terre de Nuyts, et les villes d’Adélaïde et de Melbourne verront le niveau océanien s’abaisser à près de huit kilomètres au-dessous d’elles. Que la couche d’air dans laquelle elles seront alors plongées soit très pure, nul doute à cet égard, mais elle ne sera plus assez dense pour fournir aux besoins de la respiration.
« Telle est, en général, la modification que subiront les portions du globe dans les deux segments où s’effectuera le surélèvement par rapport aux bassins des mers plus ou moins vidés. Là apparaîtront, sans doute, de nouvelles îles, formées par les cimes de montagnes sous-marines, dans les parties que la masse liquide n’abandonnera pas totalement.
« Mais si la diminution de l’épaisseur des couches d’air ne laisse pas d’avoir des inconvénients pour les parties des Continents surélevés dans les hautes zones de l’atmosphère, que sera-ce donc pour celles que l’irruption des mers doit recouvrir ? On peut encore respirer sous une pression d’air inférieure à la pression atmosphérique. Au contraire, sous quelques mètres d’eau, on ne peut plus respirer du tout, et c’est bien le cas qui se présentera pour les deux autres segments.
« Dans le segment au nord-est du Kilimandjaro, le point maximum sera transporté à Yakoust, en pleine Sibérie. Depuis cette ville, immergée sous 8415 mètres d’eau  – moins son altitude actuelle  – la couche liquide, tout en diminuant,
s’étendra jusqu’aux lignes neutres, noyant la plus grande partie de la Russie asiatique et de l’Inde, la Chine, le Japon, l’Alaska américaine au delà du détroit de Behring. Peut-être les monts Oural surgiront-ils sous la forme d’îlots au-dessus de la portion orientale de l’Europe. Quant à Pétersbourg, Moscou, d’un côté, Calcutta, Bangkok, Saïgon, Pékin, Hong- Kong, Yeddo de l’autre, ces villes disparaîtront sous une couche d’eau d’épaisseur variable,mais très suffisante pour noyer des Russes, des Indous, des Siamois, des Cochinchinois, des Chinois et des Japonais, s’ils n’ont pas eu le temps d’émigrer avant la catastrophe.
« Dans le segment, au sud-ouest du Kilimandjaro, les désastres seront moins considérables, parce que ce segment est en grande partie recouvert par l’Atlantique et le Pacifique, dont le niveau s’élèvera de 8415 mètres à l’archipel des Malouines. Toutefois, de vastes territoires n’en disparaîtront pas moins sous ce déluge artificiel, entre autres l’angle de l’Afrique méridionale depuis la Guinée inférieure et le Kilimandjaro jusqu’au cap de Bonne-Espérance, et ce triangle du Sud-Amérique, formé par le Pérou, le Brésil central, le Chili et la République Argentine jusqu’à la Terre- de-Feu et au cap Horn. Les Patagons, de si haute stature qu’ils soient, n’échapperont pas l’immersion et n’auront pas même la ressource de se réfugier sur cette partie des Cordillères, dont les derniers sommets n’émergeront point en cette partie du globe.
« Tel doit être le résultat  – abaissement au-dessous ou exhaussement au-dessus de la nouvelle surface des mers  – produit par la dénivellation, à la surface du sphéroïde terrestre. Telles sont les éventualités contre lesquelles les intéressés auront à se pourvoir, si le président Barbicane n’est pas arrêté à temps dans sa criminelle tentative ! »

(à suivre...)
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Mardi 30 décembre 2008

XIV - Très court, mais dans lequel l’x prend une valeur géographique.


Très heureusement pour J.-T. Maston, le gouvernement fédéral reçut le télégramme suivant, envoyé par le consul américain, alors établi à Zanzibar  :

« À John S. Wright, ministre d’État,

Washington, U. S. A. »

Zanzibar, 13 septembre,

5 heures matin, heure du lieu.

« Grands travaux exécutés dans le Wamasai, au sud de la chaîne du Kilimandjaro. Depuis huit mois, président Barbicane et capitaine Nicholl, établi avec nombreux personnel noir, sous l’autorité du sultan Bâli-Bâli. Ceci porté à la connaissance du gouvernement par son dévoué


RICHARD W. TRUST, consul. »


Et voilà comment fut connu le secret de J.-T. Maston. Et voilà pourquoi, si le secrétaire du Gun-Club fut maintenu en état d’incarcération, il ne fut pas pendu.
Mais, plus tard, qui sait s’il n’aurait pas ce tardif regret de n’être point mort dans toute la plénitude de sa gloire !


(à suivre...)

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Vendredi 26 décembre 2008

XIII - La fin duquel J.-T. Maston fait une réponse véritablement épique.


Le temps marchait, cependant, et très probablement aussi, marchaient les travaux que le président Barbicane et le capitaine Nicholl accomplissaient dans des conditions si surprenantes  ? on ne savait où.
Pourtant, comment se faisait-il qu’une opération, qui exigeait l’établissement d’une usine considérable, la création de hauts fourneaux capables de fondre un engin un million de fois gros comme le canon de vingt-sept de la marine, et un projectile pesant 180 000 tonnes, qui nécessitait l’embauchage de plusieurs milliers d’ouvriers, leur transport, leur aménagement, oui ! comment se faisait-il qu’une telle opération eût pu être soustraite à l’attention des intéressés ? En quelle partie de l’Ancien ou du Nouveau Continent, Barbicane and Co. s’était-il si secrètement installé que l’éveil n’eût jamais été donné aux peuplades voisines ? Était-ce dans une île abandonnée du Pacifique ou de l’océan Indien ? Mais il n’y a plus d’îles désertes de nos jours  : les Anglais ont tout pris. À moins que la nouvelle Société n’en eût découvert une tout exprès ? Quant à penser que ce fût en un point des régions arctiques ou antarctiques qu’elle eût établi des usines, non ! cela eût été anormal. N’était-ce pas précisément parce qu’on ne peut atteindre ces hautes latitudes que la North Polar Practical Association tentait de les déplacer ?
D’ailleurs, chercher le président Barbicane et le capitaine Nicholl à travers ces continents ou ces îles, ne fût-ce que dans leurs parties relativement abordables, c’eût été perdre son temps. Le carnet, saisi chez le secrétaire du Gun-Club ne mentionnait-il pas que le tir devait effectuer à peu près sur l’Équateur ? Or, là se trouvent des régions habitables, sinon habitées par des hommes civilisés. Si donc c’était aux environs de la ligne équinoxiale que les expérimentateurs avaient dû s’établir, ce ne pouvait être ni en Amérique, dans toute l’étendue du Pérou et du Brésil, ni dans les îles de la Sonde, Sumatra, Bornéo, ni dans les îles de la mer des Célèbes, ni dans la Nouvelle-Guinée, où pareille opération n’eût pu être conduite sans que les populations en eussent été informées. Très vraisemblablement aussi, elle n’aurait pu être tenue secrète dans tout le centre de l’Afrique, à travers la région des grands lacs, traversée par l’Équateur. Restaient, il est vrai, les Maldives dans la mer des Indes, les îles de l’Amirauté, Gilbert, Christmas, Galapagos dans le Pacifique, San Pedro dans l’Atlantique. Mais les informations, prises en ces divers lieux, n’avaient donné aucun résultat. Aussi en était-on réduit à de vagues conjectures, peu faites pour calmer les transes universelles.
Et que pensait de tout cela Alcide Pierdeux ? Plus « sulfurique » que jamais, il ne cessait de rêver aux diverses conséquences de ce problème. Que le capitaine Nicholl eût inventé un explosif d’une telle puissance, qu’il eût trouvé cette méli-mélonite, d’une expansion trois ou quatre mille fois plus grande que celle des plus violents explosifs de guerre, et cinq mille six cents fois plus forte que cette bonne vieille poudre à canon de nos ancêtres, c’était déjà fort étonnant, « et même fort détonnant ! » disait-il, mais enfin ce n’était pas impossible. On ne sait guère ce que réserve l’avenir en ce genre de progrès, qui permettra de démolir les armées à n’importe quelles distances. En tout cas, le redressement de l’axe terrestre produit par le recul d’une bouche à feu, ce n’était pas non plus pour surprendre l’ingénieur français. Aussi, s’adressant in petto au promoteur de l’affaire  :
« Il est bien évident, président Barbicane, disait-il, que, journellement, la Terre attrape le contrecoup de tous les chocs qui se produisent à sa surface. Il est certain que, lorsque des centaines de mille hommes s’amusent à s’envoyer des milliers de projectiles pesant quelques kilogrammes, ou des millions de projectiles pesant quelques grammes, et même, simplement, quand je marche ou quand je saute, ou quand j’allonge le bras, ou lorsque un globule sanguin se balade dans mes veines, cela agit sur la masse de notre sphéroïde. Donc, la grande machine est de nature à produire la secousse demandée. Mais, nom d’une intégrale ! cette secousse sera-t-elle suffisante pour faire basculer la Terre ? Eh ! c’est ce que les équations de cet animal de J.-T. Maston « démonstrandent » péremptoirement, il faut bien le reconnaître ! »
En effet, Alcide Pierdeux ne pouvait qu’admirer les ingénieux calculs du secrétaire du Gun-Club, communiqués par les membres de la Commission d’enquête à ceux des savants qui étaient en état de les comprendre. Et Alcide Pierdeux, qui lisait l’algèbre comme on lit un journal, trouvait à cette lecture un charme inexprimable.
Mais, si le chambardement avait lieu, que de catastrophes accumulées à la surface du sphéroïde ! Que de cataclysmes, cités renversées, montagnes ébranlées, habitants détruits par millions, masses liquides projetées hors de leur lit et provoquant d’épouvantables sinistres !
Ce serait comme un tremblement de terre d’une incomparable violence.
« Si encore, grommelait Alcide Pierdeux, si encore la sacrée poudre du capitaine Nicholl était moins forte, on pourrait espérer que le projectile viendrait de nouveau choquer la Terre, soit en avant du point de tir, soit même en arrière, après avoir fait le tour du globe. Et alors, tout serait remis en place au bout d’un temps relativement court ? non sans avoir provoqué quelques grands désastres cependant. Mais va te faire lanlaire ! Grâce à leur méli-mélonite, le boulet décrira une demi branche d’hyperbole, et il ne viendra plus demander pardon à la Terre de l’avoir dérangée, en la remettant en place !»
Et Alcide Pierdeux gesticulait comme un appareil sémaphorique, au risque de tout briser dans un rayon de deux mètres.
Puis, il se répétait  :
« Si, au moins, le lieu de tir était connu, j’aurais vite fait d’établir sur quels grands cercles terrestres la dénivellation serait nulle, et aussi, les points où elle atteindrait son maximum. On pourrait prévenir les gens de déménager à temps, avant que leurs maisons ou leurs villes ne leur fussent tombées sur la caboche. Mais comment le savoir ? »
Après quoi, arrondissant sa main au-dessus des rares cheveux qui lui garnissaient le crâne  :
« Eh ! j’y pense, ajoutait-il, les conséquences de la secousse peuvent être plus compliquées qu’on ne l’imagine. Pourquoi les volcans ne profiteraient-ils pas de l’occasion pour se livrer à des éruptions échevelées, pour vomir, comme un passager qui a le mal de mer, les matières déplacées dans leurs entrailles ? Pourquoi une partie des océans surélevés ne se précipiterait-elle pas dans leurs cratères ? Le diable m’emporte ! il peut survenir des explosions qui feront sauter la machine tellurienne ! Ah ! ce satané Maston, qui s’obstine dans son mutisme ! Le voyez-vous, jonglant avec notre boule et faisant des effets de finesse sur le billard de l’Univers ! »
Ainsi raisonnait Alcide Pierdeux. Bientôt, ces effrayantes hypothèses furent reprises et discutées par les journaux des deux Mondes. Auprès du bouleversement qui résulterait de l’opération de Barbicane and Co., qu’étaient ces trombes, ces raz de marée, ces déluges, qui, de loin en loin, dévastent quelque étroite portion de la Terre ? De telles catastrophes ne sont que partielles ! Quelques milliers d’habitants disparaissent, et c’est à peine si les innombrables survivants se sentent troublés dans leur quiétude ! Aussi, à mesure que s’approchait la date fatale, l’épouvante gagnait-elle les plus braves. Les prédicateurs avaient beau jeu pour prédire la fin du monde. On se serait cru à cette effrayante période de l’an 1000, alors que les vivants s’imaginèrent qu’ils allaient être précipités dans l’empire des morts.
Que l’on se souvienne de ce qui s’était passé à cette époque. D’après un passage de l’Apocalypse, les populations furent fondées à croire que le jour du jugement dernier était proche. Elles attendaient les signes de colère, prédits par l’Écriture. Le fils de perdition, l’Antéchrist, allait se révéler.
« Dans la dernière année du Xème siècle, raconte H. Martin, tout était interrompu, plaisirs, affaires, intérêts, tout, quasi jusqu’aux travaux de la campagne. Pourquoi, se disait on, songer à un avenir qui ne sera pas ? Songeons à l’éternité qui commence demain ! On se contentait de pourvoir aux besoins les plus immédiats ; on léguait ses terres, ses châteaux aux monastères pour s’acquérir des protecteurs dans ce royaume des cieux où on allait entrer.
Beaucoup de chartes de donations aux églises débutent par ces mots  : « La fin du monde approchant, et sa ruine étant imminente… » Quand vint le terme fatal, les populations s’entassèrent incessamment dans les basiliques, dans les chapelles, dans les édifices consacrés à Dieu, et attendirent, transies d’angoisses, que les sept trompettes des sept anges du jugement retentissent du haut du ciel. »
On le sait, le premier jour de l’an 1000 s’acheva, sans que les lois de la nature eussent été aucunement troublées. Mais, cette fois, il ne s’agissait pas d’un bouleversement basé sur des textes d’une obscurité toute biblique. Il s’agissait d’une modification apportée à l’équilibre de la Terre, reposant sur des calculs indiscutés, indiscutables, et d’une tentative que les progrès des sciences balistiques et mécaniques rendaient absolument réalisables. Cette fois, ce ne serait pas la mer qui rendrait ses morts, ce seraient les vivants qu’elle engloutirait par millions au fond de ses nouveaux abîmes.
Il résulta de là, que, tout en tenant compte des changements produits dans les esprits par l’influence des idées modernes, l’épouvante n’en fut pas moins poussée à ce point, que nombre des pratiques de l’an 1000 se reproduisirent avec le même affolement. Jamais on ne fit avec un tel empressement ses préparatifs de départ pour un monde meilleur ! Jamais kyrielles de péchés ne se dévidèrent dans les confessionnaux avec une telle abondance ! Jamais tant d’absolutions ne furent octroyées aux moribonds qui se repentaient in extremis ! Il fut même question de demander une absolution générale qu’un bref du pape aurait accordée à tous les hommes de bonne volonté sur la Terre  ? et aussi de belle et bonne peur.
En ces conditions, la situation de J.-T. Maston devenait chaque jour de plus en plus critique. Mrs Evangélina Scorbitt tremblait qu’il fût victime de la vindicte universelle. Peut-être même eut-elle la pensée de lui donner le conseil de prononcer ce mot qu’il s’obstinait à taire avec un entêtement sans exemple. Mais elle n’osa pas et fit bien. C’eût été s’exposer à un refus catégorique.
Comme on le pense bien, même dans la cité de Baltimore, maintenant en proie à la terreur, il devenait difficile de contenir la population, surexcitée par la plupart des journaux de la Confédération, par les dépêches qui arrivaient « des quatre angles de la Terre », pour employer le langage apocalyptique que tenait saint Jean l’Évangéliste, au temps de Domitien. À coup sûr, si J.-T. Maston eût vécu sous le règne de ce persécuteur, son affaire aurait été vite réglée. On l’eût livré aux bêtes. Mais il se fût contenté de répondre  :
« Je le suis déjà ! »
Quoi qu’il en soit, l’inébranlable J.-T. Maston refusait de faire connaître la situation du lieu x, comprenant bien que, s’il la dévoilait, le président Barbicane et le capitaine Nicholl seraient mis dans l’impossibilité de continuer leur oeuvre.
Après tout, c’était beau, cette lutte d’un homme seul contre le monde entier.
Cela grandissait encore J.-T. Maston dans l’esprit de Mrs Evangélina Scorbitt, et aussi dans l’opinion de ses collègues du Gun-Club. Ces braves gens, il faut bien le dire, entêtés comme des artilleurs à la retraite, tenaient quand même pour les projets de Barbicane and Co. Le secrétaire du Gun-Club était arrivé à un tel degré de célébrité, que nombre de personnes lui écrivaient déjà, comme aux criminels de grande marque, pour avoir quelques lignes de cette main qui allait bouleverser le monde.
Mais, si cela était beau, cela devenait de plus en plus dangereux. Le populaire se portait jour et nuit autour de la prison de Baltimore. Là, grands cris et grand tumulte. Les enragés voulaient lyncher J.-T. Maston hic et nunc. La police voyait venir le moment où elle serait impuissante à le défendre.
Désireux de donner satisfaction aux masses américaines, aussi bien qu’aux masses étrangères, le gouvernement de Washington décida enfin de mettre J.-T.
Maston en accusation et de le traduire devant les Assises.
Avec des jurés, étreints déjà par les affres de l’épouvante, « son affaire ne traînerait pas ! » comme disait Alcide Pierdeux, qui, pour sa part, se sentait pris d’une sorte de sympathie envers cette tenace nature de calculateur.
Il suit de là que, dans la matinée du 5 septembre, le président de la Commission d’enquête se transporta de sa personne à la cellule du prisonnier.
Mrs Evangélina Scorbut, sur son instante demande, avait été autorisée à l’accompagner. Peut-être, dans une dernière tentative, l’influence de cette aimable dame finirait-elle par l’emporter ?… Il ne fallait rien négliger. Tous les moyens seraient bons, qui donneraient le dernier mot de l’énigme. Si l’on n’y parvenait pas, on verrait.
« On verrait ! répétaient les esprits perspicaces. Eh ! la belle avance, quand on aura pendu J.-T. Maston, si la catastrophe s’accomplit dans toute son horreur ! »
Donc, vers onze heures, J.-T. Maston se trouvait en présence de Mrs Evangélina Scorbitt et de John H. Prestice, président de la Commission d’enquête.
L’entrée en matière fut des plus simples. En cette conversation furent échangées les demandes et les réponses suivantes, très raides d’une part, très calmes de l’autre.
Et qui aurait jamais pu croire que des circonstances se présenteraient où le calme serait du côté de J.-T. Maston !
« Une dernière fois, voulez-vous répondre ?… demanda John H. Prestice.
— À quel propos ?… fit observer ironiquement le secrétaire du Gun-Club.
— À propos de l’endroit où s’est transporté votre collègue Barbicane.
— Je vous l’ai déjà dit cent fois.
— Répétez-le une cent-unième.
— Il est là où s’effectuera le tir.
— Et où le tir s’effectuera-t-il ?
— Là où est mon collègue Barbicane.
— Prenez garde, J.-T. Maston !
— À quoi ?
— Aux conséquences de votre refus de répondre, lesquelles ont pour résultat…
— De vous empêcher précisément d’apprendre ce que vous ne devez pas savoir.
— Ce que nous avons le droit de connaître !
— Ce n’est pas mon avis.
— Nous allons vous traduire aux Assises !
— Traduisez.
— Et le jury vous condamnera !
— Ça le regarde.
— Et le jugement, sitôt rendu, sitôt exécuté !
— Soit !
— Cher Maston !… osa dire Mrs Evangélina Scorbitt, dont le coeur se troublait sous ces menaces.
— Oh !… mistress ! » fit J.-T. Maston.
Elle baissa la tête et se tut.
« Et voulez-vous savoir quel sera ce jugement ? reprit le président John H. Prestice.
— Si vous voulez bien, reprit J.-T. Maston.
— C’est que vous serez condamné à la peine capitale… comme vous le méritez !
— Vraiment ?
— Et vous serez pendu, aussi sûr, monsieur, que deux et deux font quatre.
— Alors, monsieur, j’ai encore des chances, répondit flegmatiquement J.-T. Maston. Si vous étiez quelque peu mathématicien, vous ne diriez pas « aussi sûr que deux et deux font quatre ! » Qu’est-ce qui prouve que tous les mathématiciens n’ont pas été fous jusqu’à ce jour, en affirmant que la somme de deux nombres est égale à celle de leurs parties, c’est-à-dire que deux et deux font exactement quatre ?
— Monsieur !… s’écria le président, absolument interloqué.
— Ah ! reprit J.-T. Maston, si vous disiez « aussi sûr qu’un et un font deux », à la bonne heure ! Cela est absolument évident, car ce n’est plus un théorème, c’est une définition ! »
Sur cette leçon d’arithmétique, le président de la Commission se retira, tandis que Mrs Evangélina Scorbitt n’avait pas assez de flammes dans le regard pour admirer l’extraordinaire calculateur de ses rêves !

(à suivre...)
Par jifi - Publié dans : Sans dessus dessous (VERNE)
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Vendredi 19 décembre 2008

XII - Dans lequel J.-T. Maston continue héroïquement à se taire.


Ainsi, après le canon employé pour lancer un projectile de la Terre à la Lune, le canon employé pour modifier l’axe terrestre ! Le canon ! Toujours le canon !
Mais ils n’ont donc pas autre chose en tête, ces artilleurs du Gun Club ! Ils sont donc pris de la folie du « canonisme intensif ! » Ils font donc du canon l’ultima ratio en ce monde ! Ce brutal engin est-il donc le souverain de l’univers ? De même que le droit canon règle la théologie, le roi canon est-il le suprême régulateur des lois industrielles et cosmologiques ?
Oui ! Il faut bien l’avouer, le canon, c’était l’engin qui devait s’imposer à l’esprit du président Barbicane et de ses collègues. Ce n’est pas impunément qu’on a consacré toute sa vie à la balistique. Après la Columbiad de la Floride, ils devaient en arriver au canon monstre de… du lieu x. Et ne les entend-on pas déjà crier d’une voix retentissante:
« Pointez sur la Lune !… Première pièce… Feu !
— Changez l’axe de la Terre… Deuxième pièce… Feu ! »
En attendant ce commandement que l’univers avait si bonne envie de leur lancer  :
« À Charenton !… Troisième pièce… Feu !… »
En vérité, leur opération justifiait bien le titre de cet ouvrage. N’est-il pas plus exactement intitulé Sans dessus dessous que Sens dessus dessous, puisque il n’y aurait plus ni « dessous » ni « dessus » et que, suivant l’expression d’Alcide Pierdeux, il s’ensuivrait « un chambardement général ! »
Quoi qu’il en fût, la publication de la note rédigée par la Commission d’enquête produisit un effet dont rien ne saurait donner l’idée. Il faut en convenir, ce qu’elle disait n’était pas fait pour rassurer. Des calculs de J.-T. Maston, il résultait que le problème de mécanique avait été résolu dans toutes ses données. L’opération, tentée par le président Barbicane et par le capitaine Nicholl  – cela n’était que trop clair  – allait introduire une modification des plus regrettables dans le mouvement de rotation diurne. Un nouvel axe serait substitué à l’ancien… Et l’on sait quelles devaient être les conséquences de cette substitution.
L’oeuvre de Barbicane and Co. fut donc définitivement jugée, maudite, dénoncée à la réprobation générale. Dans l’ancien comme dans le nouveau continent, les membres du conseil d’administration de la North Polar Practical Association n’eurent plus que des adversaires. S’il leur restait quelques partisans parmi les cerveaux brûlés des États-Unis, ils étaient rares.
Vraiment, au point de vue de leur sécurité personnelle, le président Barbicane et le capitaine Nicholl avaient sagement fait de quitter Baltimore et l’Amérique. On est fondé à croire qu’il leur serait arrivé malheur. Ce n’est pas impunément que l’on peut menacer en masse quatorze cents millions d’habitants, bouleverser leurs habitudes par un changement apporté aux conditions d’habitabilité de la Terre, et les inquiéter dans leur existence même, en provoquant une catastrophe universelle.
Maintenant, comment les deux collègues du Gun-club avaient-ils disparu sans laisser aucune trace ? Comment le matériel et le personnel, nécessités par une telle opération, avaient-ils pu partir sans que l’on s’en fût aperçu ? Des centaines de wagons, si c’était par railway, des centaines de navires, si c’était par mer, n’auraient pas suffi à transporter les chargements de métal, de charbon et de méli-mélonite. Il était tout à fait incompréhensible que ce départ eût pu avoir lieu incognito. Cela était néanmoins. En outre, après sérieuse enquête, on reconnut qu’aucune commande n’avait été envoyée ni aux usines métallurgiques, ni aux fabriques de produits chimiques des deux Mondes.
Que ce fût inexplicable, soit ! Cela s’expliquerait dans l’avenir… s’il y avait un avenir !
Toutefois, si le président Barbicane et le capitaine Nicholl, mystérieusement disparus, étaient à l’abri d’un danger immédiat, leur collègue J.-T. Maston, congrûment mis sous clef, pouvait tout craindre des représailles publiques. Bah ! il ne s’en préoccupait guère ! Quoi admirable têtu que ce calculateur ! Il était de fer, comme son avant-bras. Rien ne le ferait céder.
Du fond de la cellule qu’il occupait à la prison de Baltimore, le secrétaire du Gun-Club s’absorbait de plus en plus dans la contemplation lointaine des collègues qu’il n’avait pu suivre. Il évoquait la vision du président Barbicane et du capitaine Nicholl, préparant leur opération gigantesque en ce point inconnu du globe, où nul n’irait les troubler. Il les voyait fabriquant leur énorme engin, combinant leur méli- mélonite, fondant le projectile que le Soleil compterait bientôt au nombre de ses petites planètes. Ce nouvel astre porterait le nom charmant de Scorbetta, témoignage de galanterie et d’estime envers la riche capitaliste de New-Park. Et J.-T. Maston supputait les jours, trop courts à son gré, qui le rapprochaient de la date fixée pour le tir.
On était déjà au commencement d’avril. Dans deux mois et demi, l’astre du jour, après s’être arrêté au solstice sur le Tropique du Cancer, rétrograderait vers le Tropique du Capricorne. Trois mois plus tard, il traverserait la ligne équatoriale à l’équinoxe d’automne. Et alors, ce serait fini de ces saisons qui, depuis des millions de siècles, alternaient si régulièrement et si «bêtement » au cours de chaque année terrestre. Pour la dernière fois, en l’an 189–, le sphéroïde aurait été soumis à cette inégalité des jours et des nuits. Il n’y aurait plus qu’un même nombre d’heures entre le lever et le coucher du Soleil sur n’importe quel horizon du globe.
En vérité, c’était là une oeuvre magnifique, surhumaine, divine. J.-T. Maston en oubliait le domaine arctique et l’exploitation des houillères de l’ancien Pôle, pour ne voir que les conséquences cosmographiques de l’opération. Le but principal de la nouvelle Société s’effaçait au milieu des transformations qui allaient changer la face du monde.
Mais voilà ! le monde ne voulait pas changer de face. N’était-elle pas toujours jeune, celle que Dieu lui avait donnée aux premières heures de la création !
Quant à J.-T. Maston, seul et sans défense au fond de sa cellule, il ne cessait de résister à toutes les pressions qu’on tentait d’exercer sur lui. Les membres de la Commission d’enquête venaient journellement le visiter ; ils n’en pouvaient rien obtenir. C’est alors que John H. Prestice eut l’idée d’utiliser une influence qui réussirait peut-être mieux que la leur  ? celle de Mrs Evangélina Scorbitt. Personne n’ignorait de quel dévouement cette respectable veuve était capable, quand il s’agissait des responsabilités de J.-T. Maston, et quel intérêt sans bornes elle portait au célèbre calculateur.
Donc, après délibération des commissaires, Mrs Evangélina Scorbitt fut autorisée à venir voir le prisonnier autant qu’elle le voudrait. N’était-elle pas, elle-même, aussi menacée que les autres habitants du globe par le recul du canon monstre ? Est-ce que son hôtel de New-Park serait plus épargné dans la catastrophe finale que la hutte du plus humble coureur des bois ou le wigwam de l’Indien des Prairies ? Est-ce qu’il n’y allait pas de son existence comme de celle du dernier des Samoyèdes ou du plus obscur insulaire du Pacifique ? Voilà ce que le président de la Commission lui fit comprendre, voilà pourquoi elle fut priée d’user de son influence sur l’esprit de J.-T. Maston.
Si celui-ci se décidait enfin à parler, s’il voulait dire en quel endroit le président Barbicane et le capitaine Nicholl  ? et très certainement aussi le nombreux personnel qu’ils avaient dû s’adjoindre  ? étaient occupés à leurs préparatifs, il serait encore temps d’aller à leur recherche, de retrouver leurs traces, de mettre fin aux affres, transes et épouvantes de l’humanité.
Mrs Evangélina Scorbitt eut donc accès dans la prison. Ce qu’elle désirait par-dessus tout, c’était revoir J.-T. Maston, arraché par des mains policières au bien-être de son cottage.
Mais c’était bien mal la connaître, l’énergique Evangélina, que de la croire esclave des faiblesses humaines ! Et, le 9 avril, si quelque oreille indiscrète se fût collée à la porte de la cellule, la première fois que Mrs Scorbitt y pénétra, voici ce que cette oreille aurait entendu  ? non sans quelque surprise  :
« Enfin, cher Maston, je vous revois !
— Vous, mistress Scorbitt ?
— Oui, mon ami, après quatre semaines, quatre longues semaines de séparation…
— Exactement vingt-huit jours, cinq heures et quarante-cinq minutes, répondit J.-T. Maston, après avoir consulté sa montre.
— Enfin nous sommes réunis !…
— Mais comment vous ont-ils laissé pénétrer jusqu’à moi, chère mistress Scorbitt ?
— À la condition d’user de l’influence due à une affection sans bornes sur celui qui en est l’objet !
— Quoi !… Evangélina ! s’écria J.-T. Maston. Vous auriez consenti à me donner de tels conseils !… Vous avez eu la pensée que je pourrais trahir nos collègues !…
— Moi ? cher Maston !… M’appréciez-vous donc si mal !… Moi !… vous prier de sacrifier votre sécurité à votre honneur !… Moi ?… vous pousser à un acte, qui serait la honte d’une vie consacrée tout entière aux plus hautes spéculations de la mécanique transcendante !
— À la bonne heure, mistress Scorbitt ! Je retrouve bien en vous la généreuse actionnaire de notre Société ! Non !… je n’ai jamais douté de votre grand coeur !
— Merci, cher Maston !
— Quant à moi, divulguer notre oeuvre, révéler en quel point du globe va s’accomplir notre tir prodigieux, vendre pour ainsi dire ce secret que j’ai pu heureusement cacher au plus profond de moi-même, permettre à ces barbares de se lancer à la poursuite de nos amis, d’interrompre des travaux qui feront notre profit et notre gloire !… Plutôt mourir !
— Sublime Maston ! » répondit Mrs Evangélina Scorbitt.
En vérité, ces deux êtres, si étroitement unis par le même enthousiasme  – et aussi insensés l’un que l’autre, d’ailleurs  – étaient bien faits pour se comprendre.
« Non ! jamais ils ne sauront le nom du pays que mes calculs ont désigné et dontla célébrité va devenir immortelle ! ajouta J.-T. Maston. Qu’ils me tuent, s’ils le veulent, mais ils ne m’arracheront pas mon secret !
— Et qu’ils me tuent avec vous ! s’écria Mrs Evangélina Scorbitt. Moi aussi, je serai muette…
— Heureusement, chère Evangélina, ils ignorent que vous le possédez, ce secret !
— Croyez-vous donc, cher Maston, que je serais capable de le livrer, parce que je ne suis qu’une femme ! Trahir nos collègues et vous !… Non, mon ami, non ! Que ces Philistins soulèvent contre vous la population des villes et des campagnes, que le monde entier pénètre par la porte de cette cellule pour vous en arracher, eh bien ! je serai là, et nous aurons au moins cette consolation de mourir ensemble… »
Et, si ce peut jamais être une consolation, J.-T. Maston pouvait-il en rêver une plus douce que de mourir dans les bras de Mrs Evangélina Scorbitt !
Ainsi finissait la conversation toutes les fois que l’excellente dame venait visiter le prisonnier.
Et, lorsque les commissaires-enquêteurs l’interrogeaient sur le résultat de ses entrevues  :
« Rien encore ! disait-elle. Peut-être avec du temps obtiendrai-je enfin… »
Ô astuce de femme !
Avec du temps ! disait-elle. Mais, ce temps, il marchait à grands pas. Les semaines s’écoulaient comme des jours, les jours comme des heures, les heures comme des minutes.
On était en mai déjà. Mrs Evangélina Scorbitt n’avait rien obtenu de J.-T. Maston, et là où cette femme si influente avait échoué, nul autre ne pouvait avoir l’espoir de réussir. Faudrait-il donc se résigner à attendre le coup terrible, sans qu’il se présentât une chance de l’empêcher ?
Eh bien, non ! En pareille occurrence, la résignation est inacceptable ! Aussi les délégués des Puissances européennes devinrent-ils plus obsédants que jamais. Il y eut lutte de tous les instants entre eux et les membres de la Commission d’enquête, lesquels furent directement pris à partie. Jusqu’au flegmatique Jacques Jansen, qui, en dépit de sa placidité hollandaise, accablait les commissaires de ses récriminations quotidiennes. Le colonel Boris Karkof eut même un duel avec le secrétaire de ladite commission  ? duel dans lequel il ne blessa que légèrement son adversaire. Quant au major Donellan, s’il ne se battit ni à l’arme à feu ni à l’arme blanche,  ? ce qui est contraire aux usages britanniques  ? du moins, assisté de son secrétaire Dean Toodrink, échangea-t-il quelques douzaines de coups de poing dans une boxe en règle avec William S. Forster, le flegmatique consignataire de morues, l’homme de paille de la North Polar Practical Association, lequel, d’ailleurs, ne savait rien de l’affaire.
En réalité, le monde entier se conjurait pour rendre les Américains des États-Unis responsables des actes de l’un de leurs plus glorieux enfants, Impey Barbicane. On ne parlait rien moins que de retirer les ambassadeurs et les ministres plénipotentiaires accrédités près cet imprudent gouvernement de Washington et de lui déclarer la guerre.
Pauvres États-Unis ! Ils n’eussent pas mieux demandé que de mettre la main sur Barbicane and Co. En vain répondaient- ils que les Puissances de l’Europe, de l’Asie, de l’Afrique et de l’Océanie avaient carte blanche pour l’arrêter partout où il se trouverait, on ne les écoutait même pas. Et jusqu’alors, impossible de découvrir en quel lieu le président et son collègue s’occupaient à préparer leur abominable opération.
À quoi, les Puissances étrangères répondaient  :
« Vous avez J.-T. Maston, leur complice ! Or, J.-T. Maston sait à quoi s’en tenir sur le compte de Barbicane. Donc, faites parler J.-T. Maston. »
Faire parler J.-T. Maston ! Autant eût valu arracher une parole de la bouche d’Harpocrate, dieu du silence, ou au sourd-muet en chef de l’Institut de New-York.
Et alors, l’exaspération croissant avec l’inquiétude universelle, quelques esprits pratiques rappelèrent que la torture du moyen âge avait du bon, les brodequins du maître- tourmenteur juré, le tenaillement aux mamelles, le plomb fondu, si souverain pour délier les langues les plus rebelles, l’huile bouillante, le chevalet, la question par l’eau, l’estrapade, etc. Pourquoi ne pas se servir de ces moyens que la justice d’autrefois n’hésitait pas à employer dans des circonstances infiniment moins graves, et pour des cas particuliers qui n’intéressaient que fort indirectement les masses ?
Mais, il faut bien le reconnaître, ces moyens que justifiaient les moeurs d’autrefois, ne pouvaient plus être employés à la fin d’un siècle de douceur et de tolérance,  – d’un siècle aussi empreint d’humanité que ce XIXème, caractérisé par l’invention du fusil à répétition, des balles de sept millimètres et des trajectoires d’une tension invraisemblable,  – d’un siècle qui admet dans les relations internationales l’emploi des obus à la mélinite, à la roburite, à la bellite, à la panclastite, à la méganite et autres substances en ite, qui ne sont rien, il est vrai, auprès de la méli-mélonite.
J.-T. Maston n’avait donc point à redouter d’être soumis à la question ordinaire ou extraordinaire. Tout ce qu’on pouvait espérer, c’est que, comprenant enfin quelle était sa responsabilité, il se déciderait peut-être à parler, ou s’il s’y refusait, que le hasard parlerait pour lui.

(à suivre...)
Par jifi - Publié dans : Sans dessus dessous (VERNE)
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