|
Chapitre CXCII – Visite domiciliaire La princesse, précédant Raoul, le conduisit à travers la cour vers le corps de bâtiment qu’habitait La Vallière, et, montant l’escalier qu’avait monté Raoul le matin même, elle s’arrêta à la porte de la chambre où le jeune homme, à son tour, avait été si étrangement reçu par Montalais. Le moment était bien choisi pour accomplir le projet conçu par Madame Henriette : le château était vide ; le roi, les courtisans et les dames étaient partis pour Saint-Germain. Madame Henriette, seule, sachant le retour de Bragelonne et pensant au parti qu’elle avait à tirer de ce retour, avait prétexté une indisposition, et était restée. Madame était donc sûre de trouver vides la chambre de La Vallière, et l’appartement de Saint-Aignan. Elle tira une double clef de sa poche, et ouvrit la porte de sa demoiselle d’honneur. Le regard de Bragelonne plongea dans cette chambre qu’il reconnut, et l’impression que lui fit la vue de cette chambre fut un des premiers supplices qui l’attendaient. La princesse le regarda, et son oeil exercé put voir ce qui se passait dans le coeur du jeune homme. – Vous m’avez demandé des preuves, dit-elle ; ne soyez donc pas surpris si je vous en donne. Maintenant, si vous ne vous croyez pas le courage de les supporter, il en est temps encore, retirons-nous. – Merci, madame, dit Bragelonne ; mais je suis venu pour être convaincu. Vous avez promis de me convaincre, convainquez-moi. – Entrez donc, dit Madame, et refermez la porte derrière vous. Bragelonne obéit, et se retourna vers la princesse, qu’il interrogea du regard. – Vous savez où vous êtes ? demanda Madame Henriette.
– Mais tout me porte à croire, madame, que je suis dans la chambre de Mlle de La Vallière ?
– Vous y êtes. – Mais je ferai observer à Votre Altesse que cette chambre est une chambre, et n’est pas une preuve. – Attendez. La princesse s’achemina vers le pied du lit, replia le paravent, et, se baissant vers le parquet : – Tenez, dit-elle, baissez-vous et levez vous-même cette trappe. – Cette trappe ? s’écria Raoul avec surprise, car les mots de d’Artagnan commençaient à lui revenir en mémoire, et il se souvenait que d’Artagnan avait vaguement prononcé ce mot. Et Raoul chercha des yeux, mais inutilement, une fente qui indiquât une ouverture ou un anneau qui aidât à soulever une portion quelconque du plancher. – Ah ! c’est vrai ! dit en riant Madame Henriette j’oubliais le ressort caché : la quatrième feuille du parquet ; appuyer sur l’endroit où le bois fait un noeud. Voilà l’instruction. Appuyez vous-même, vicomte, appuyez, c’est ici. Raoul, pâle comme un mort, appuya le pouce sur l’endroit indiqué et, en effet, à l’instant même, le ressort joua et la trappe se souleva d’elle-même. – C’est très ingénieux, dit la princesse, et l’on voit que l’architecte a prévu que ce serait une petite main qui aurait à utiliser ce ressort : voyez comme cette trappe s’ouvre toute seule ?
– Un escalier ! s’écria Raoul.
– Oui, et très élégant même, dit Madame Henriette. Voyez, vicomte, cet escalier a une rampe destinée à garantir des chutes les délicates personnes qui se hasarderaient à le descendre, ce qui fait que je m’y risque. Allons, suivez-moi, vicomte, suivez-moi. – Mais, avant de vous suivre, madame, où conduit cet escalier ? – Ah ! c’est vrai, j’oubliais de vous le dire. – J’écoute, madame, dit Raoul respirant à peine. – Vous savez peut-être que M. de Saint-Aignan demeurait autrefois presque porte à porte avec le roi ? – Oui, madame, je le sais ; c’était ainsi avant mon départ et, plus d’une fois, j’ai eu l’honneur de le visiter à son ancien logement. – Eh bien ! il a obtenu du roi de changer ce commode et bel appartement que vous lui connaissiez contre les deux petites chambres auxquelles mène cet escalier, et qui forment un logement deux fois plus petit et dix fois plus éloigné de celui du roi, dont le voisinage, cependant, n’est point dédaigné, en général, par messieurs de la Cour. – Fort bien, madame, reprit Raoul ; mais continuez, je vous prie, car je ne comprends point encore. – Eh bien ! il s’est trouvé, par hasard, continua la princesse, que ce logement de M. de Saint-Aignan est situé au-dessous de ceux de mes filles, et particulièrement au-dessous de celui de La Vallière. – Mais dans quel but cette trappe et cet escalier ? – Dame ! je l’ignore. Voulez-vous que nous descendions chez M. de Saint Aignan ? Peut-être y trouverons-nous l’explication de l’énigme.
Et Madame donna l’exemple en descendant elle-même.
Raoul la suivit en soupirant. Chaque marche qui craquait sous les pieds de Bragelonne le faisait pénétrer d’un pas dans cet appartement mystérieux, qui renfermait encore les soupirs de La Vallière, et les plus suaves parfums de son corps. Bragelonne reconnut, en absorbant l’air par ses haletantes aspirations, que la jeune fille avait dû passer par là. Puis, après ces émanations, preuves invisibles, mais certaines, vinrent les fleurs qu’elle aimait, les livres qu’elle avait choisis. Raoul eût-il conservé un seul doute, qu’il l’eût perdu à cette secrète harmonie des goûts et des alliances de l’esprit avec l’usage des objets qui accompagnent la vie. La Vallière était pour Bragelonne en vivante présence dans les meubles, dans le choix des étoffes, dans les reflets mêmes du parquet. Muet et écrasé, il n’avait plus rien à apprendre, et ne suivait plus son impitoyable conductrice que comme le patient suit le bourreau. Madame, cruelle comme une femme délicate et nerveuse, ne lui faisait grâce d’aucun détail. Mais, il faut le dire, malgré l’espèce d’apathie dans laquelle il était tombé, aucun de ces détails, fût-il resté seul, n’eût échappé à Raoul. Le bonheur de la femme qu’il aime, quand ce bonheur lui vient d’un rival, est une torture pour un jaloux. Mais, pour un jaloux tel que était Raoul, pour ce coeur qui, pour la première fois s’imprégnait de fiel, le bonheur de Louise, c’était une mort ignominieuse, la mort du corps et de l’âme.
Il devina tout : les mains qui s’étaient serrées, les visages rapprochés qui s’étaient mariés en face des miroirs, sorte de serment si doux pour les
amants qui se voient deux fois, afin de mieux graver le tableau dans leur souvenir.
Il devina le baiser invisible sous les épaisses portières retombant délivrées de leurs embrasses. Il traduisit en fiévreuses douleurs l’éloquence des lits de repos, enfouis dans leur ombre. Ce luxe, cette recherche pleine d’enivrement, ce soin minutieux d’épargner tout déplaisir à l’objet aimé, ou de lui causer une gracieuse surprise ; cette puissance de l’amour multipliée par la puissance royale, frappa Raoul d’un coup mortel. Oh ! s’il est un adoucissement aux poignantes douleurs de la jalousie, c’est l’infériorité de l’homme qu’on vous préfère : tandis qu’au contraire s’il est un enfer dans l’enfer, une torture sans nom dans la langue, c’est la toute-puissance d’un dieu mise à la disposition d’un rival, avec la jeunesse, la beauté, la grâce. Dans ces moments-là, Dieu lui-même semble avoir pris parti contre l’amant dédaigné. Une dernière douleur était réservée au pauvre Raoul : Madame Henriette souleva un rideau de soie, et, derrière le rideau, il aperçut le portrait de La Vallière. Non seulement le portrait de La Vallière, mais de La Vallière jeune, belle, joyeuse, aspirant la vie par tous les pores, parce qu’à dix-huit ans, la vie, c’est l’amour. – Louise ! murmura Bragelonne, Louise ! C’est donc vrai ? Oh ! tu ne m’as jamais aimé, car jamais tu ne m’as regardé ainsi.
Et il lui sembla que son coeur venait d’être tordu dans sa poitrine.
Madame Henriette le regardait, presque envieuse de cette douleur, quoiqu’elle sût bien n’avoir rien à envier, et qu’elle était aimée de Guiche comme La Vallière était aimée de Bragelonne. Raoul surprit ce regard de Madame Henriette. – Oh ! pardon, pardon, dit-il ; je devrais être plus maître de moi, je le sais, me trouvant en face de vous, madame. Mais, puisse le Seigneur, Dieu du ciel et de la terre, ne jamais vous frapper du coup qui m’atteint en ce moment ! Car vous êtes femme, et sans doute vous ne pourriez pas supporter une pareille douleur. Pardonnez-moi, je ne suis qu’un pauvre gentilhomme, tandis que vous êtes, vous, de la race de ces heureux, de ces tout-puissants, de ces élus... – Monsieur de Bragelonne, répliqua Henriette, un coeur comme le vôtre mérite les soins et les égards d’un coeur de reine. Je suis votre amie, monsieur ; aussi n’ai-je point voulu que toute votre vie soit empoisonnée par la perfidie et souillée par le ridicule. C’est moi qui, plus brave que tous les prétendus amis, j’excepte M. de Guiche, vous ai fait revenir de Londres ; c’est moi qui vous fournis les preuves douloureuses, mais nécessaires, qui seront votre guérison, si vous êtes un courageux amant et non pas un Amadis pleurard. Ne me remerciez pas : plaignez-moi même, et ne servez pas moins bien le roi.
Raoul sourit avec amertume.
– Ah ! c’est vrai, dit-il, j’oubliais ceci : le roi est mon maître. – Il y va de votre liberté ! il y va de votre vie ! Un regard clair et pénétrant de Raoul apprit à Madame Henriette qu’elle se trompait, et que son dernier argument n’était pas de ceux qui touchassent ce jeune homme. – Prenez garde, monsieur de Bragelonne, dit-elle ; mais, en ne pesant pas toutes vos actions, vous jetteriez dans la colère un prince disposé à s’emporter hors des limites de la raison ; vous jetteriez dans la douleur vos amis et votre famille ; inclinez-vous, soumettez-vous, guérissez-vous. – Merci, madame, dit-il. J’apprécie le conseil que Votre Altesse me donne, et je tâcherai de le suivre ; mais, un dernier mot je vous prie. – Dites. – Est-ce une indiscrétion que de vous demander le secret de cet escalier, de cette trappe, de ce portrait, secret que vous avez découvert ? – Oh ! rien de plus simple ; j’ai, pour cause de surveillance, le double des clefs de mes filles ; il m’a paru étrange que La Vallière se renferm‚t si souvent ; il m’a paru étrange que M. de Saint-Aignan change‚t de logis ; il m’a paru étrange que le roi vînt voir si quotidiennement M. de Saint-Aignan, si avant que celui-ci fût dans son amitié ; enfin, il m’a paru étrange que tant de choses se fussent faites depuis votre absence, que les habitudes de la Cour en étaient changées. Je ne veux pas être jouée par le roi, je ne veux pas servir de manteau à ses amours ; car, après La Vallière qui pleure, il aura Montalais qui rit, Tonnay-Charente qui chante ; ce n’est pas un rôle digne de moi.
J’ai levé les scrupules de mon amitié, j’ai découvert le secret... Je vous blesse ; encore une fois, excusez-moi, mais j’avais un devoir à
remplir ; c’est fini, vous voilà prévenu ; l’orage va venir, garantissez-vous.
– Vous concluez quelque chose, cependant, madame, répondit Bragelonne avec fermeté ; car vous ne supposez pas que j’accepterai sans rien dire la honte que je subis et la trahison qu’on me fait. – Vous prendrez à ce sujet le parti qui vous conviendra, monsieur Raoul. Seulement, ne dites point la source d’où vous tenez la vérité ; voilà tout ce que je vous demande, voilà le seul prix que j’exige du service que je vous ai rendu. – Ne craignez rien, madame, dit Bragelonne avec un sourire amer. – J’ai, moi, gagné le serrurier que les amants avaient mis dans leurs intérêts. Vous pouvez fort bien avoir fait comme moi, n’est-ce pas ? – Oui, madame. Votre Altesse Royale ne me donne aucun conseil et ne m’impose aucune réserve que celle de ne pas la compromettre ? – Pas d’autre. – Je vais donc supplier Votre Altesse Royale de m’accorder une minute de séjour ici. – Sans moi ? – Oh ! non, madame. Peu importe ; ce que j’ai à faire, je puis le faire devant vous. Je vous demande une minute pour écrire un mot à quelqu’un. – C’est hasardeux, monsieur de Bragelonne. Prenez garde !
– Personne ne peut savoir si Votre Altesse Royale m’a fait l’honneur de me conduire ici. D’ailleurs, je signe la lettre que j’écris. – Faites, monsieur. Raoul avait déjà tiré ses tablettes et tracé rapidement ces mots sur une feuille blanche : “Monsieur le comte, “Ne vous étonnez pas de trouver ici ce papier signé de moi, avant qu’un de mes amis, que j’enverrai tantôt chez vous ait eu l’honneur de vous expliquer l’objet de ma visite. “Vicomte Raoul de Bragelonne.” Il roula cette feuille, la glissa dans la serrure de la porte qui communiquait à la chambre des deux amants, et, bien assuré que ce papier était tellement visible que de Saint-Aignan le devait voir en rentrant, il rejoignit la princesse, arrivée déjà au haut de l’escalier. Sur le palier, ils se séparèrent : Raoul affectant de remercier Son Altesse, Henriette plaignant ou faisant semblant de plaindre de tout son coeur le malheureux qu’elle venait de condamner à un aussi horrible supplice. – Oh ! dit-elle en le voyant s’éloigner pâle et l’oeil injecté de sang ; oh ! si j’avais su, j’aurais caché la vérité à ce pauvre jeune homme. (à suivre...) |
par jifi
publié dans :
Le Vicomte de Bragelonne (DUMAS)
|
Chapitre CXCI – Deux jalousies Les amants sont tendres pour tout ce qui touche leur bien-aimée ; Raoul ne se vit pas plutôt avec Montalais, qu’il lui baisa la main avec ardeur. – Là, là, dit tristement la jeune fille. Vous placez là des baisers à fonds perdus, cher monsieur Raoul ; je vous garantis même qu’ils ne vous rapporteront pas intérêt. – Comment ?... quoi ?... M’expliquerez-vous, ma chère Aure ?... – C’est Madame qui vous expliquera tout cela. C’est chez elle que je vous conduis. – Quoi !... – Silence ! et pas de ces regards effarouchés. Les fenêtres, ici, ont des yeux, les murs de larges oreilles. Faites-moi le plaisir de ne plus me regarder ; faites-moi le plaisir de me parler très haut de la pluie, du beau temps et des agréments de l’Angleterre. – Enfin...
– Ah !... je vous préviens que quelque part, je ne sais où, mais quelque part, Madame doit avoir un oeil ouvert et une oreille tendue. Je ne me
soucie pas, vous comprenez, d’être chassée ou embastillée. Parlons, vous dis-je, ou plutôt ne parlons pas.
Raoul serra ses poings, enleva le pas et fit la mine d’un homme de coeur, c’est vrai, mais d’un homme de coeur qui va au supplice. Montalais, l’oeil éveillé, la démarche leste, la tête à tout vent, le précédait. Raoul fut introduit immédiatement dans le cabinet de Madame. “Allons, pensa-t-il, cette journée se passera sans que je sache rien. De Guiche a eu trop pitié de moi ; il s’est entendu avec Madame, et tous deux, par un complot amical, éloignent la solution du problème. Que n’ai-je là un bon ennemi !... ce serpent de de Wardes, par exemple ; il mordrait, c’est vrai ; mais je n’hésiterais plus... Hésiter... douter... mieux vaut mourir !” Raoul était devant Madame.
Henriette, plus charmante que jamais, se tenait à demi renversée dans un fauteuil, ses pieds mignons sur un coussin de velours brodé ; elle jouait
avec un petit chat aux soies touffues, qui lui mordillait les doigts et se pendait aux guipures de son col.
Madame songeait ; elle songeait profondément ; il lui fallut la voix de Montalais, celle de Raoul, pour la faire sortir de cette rêverie. – Votre Altesse m’a mandé ? répéta Raoul. Madame secoua la tête comme si elle se réveillait. – Bonjour, monsieur de Bragelonne, dit-elle ; oui, je vous ai mandé. Vous voilà donc revenu d’Angleterre ? – Au service de Votre Altesse Royale. – Merci ! Laissez-nous, Montalais. Montalais sortit. – Vous avez bien quelques minutes à me donner, n’est-ce pas, monsieur de Bragelonne ?
– Toute ma vie appartient à Votre Altesse Royale, repartit avec respect Raoul, qui devinait quelque chose de sombre sous toutes ces politesses de Madame,
et à qui ce sombre ne déplaisait pas, persuadé qu’il était d’une certaine affinité des sentiments de Madame avec les siens.
En effet, ce caractère étrange de la princesse, tous les gens intelligents de la Cour en connaissaient la volonté capricieuse et le fantasque despotisme. Madame avait été flattée outre mesure des hommages du roi ; Madame avait fait parler d’elle et inspiré à la reine cette jalousie mortelle qui est le ver rongeur de toutes les félicités féminines ; Madame, en un mot, pour guérir un orgueil blessé, s’était fait un coeur amoureux. Nous savons, nous, ce que Madame avait fait pour rappeler Raoul, éloigné par Louis XIV. Sa lettre à Charles II, Raoul ne la connaissait pas ; mais d’Artagnan l’avait bien devinée.
Cet inexplicable mélange de l’amour et de la vanité, ces tendresses inouïes, ces perfidies énormes, qui les expliquera ?
Personne, pas même l’ange mauvais qui allume la coquetterie au coeur des femmes. – Monsieur de Bragelonne, dit la princesse après un silence, êtes-vous revenu content ? Bragelonne regarda Madame Henriette, et, la voyant pâle de ce qu’elle cachait, de ce qu’elle retenait, de ce qu’elle brûlait de dire : – Content ? dit-il ; de quoi voulez-vous que je sois content ou mécontent, Madame ? – Mais de quoi peut être content ou mécontent un homme de votre âge et de votre mine ? “Comme elle va vite ! pensa Raoul effrayé ; que va-t-elle souffler en mon coeur ?” Puis, effrayé de ce qu’il allait apprendre et voulant reculer le moment si désiré, mais si terrible, où il apprendrait tout : – Madame, répliqua-t-il, j’avais laissé un tendre ami en bonne santé, je l’ai retrouvé malade. – Voulez-vous parler de M. de Guiche ? demanda Madame Henriette avec une imperturbable tranquillité ; c’est, dit-on, un ami très cher à vous ? – Oui, madame.
– Eh bien ! c’est vrai, il a été blessé ; mais il va mieux. Oh ! M. de Guiche n’est pas à plaindre, dit-elle vite.
Puis se reprenant : – Est-ce qu’il est à plaindre ? dit-elle ; est-ce qu’il s’est plaint ? est-ce qu’il a un chagrin quelconque que nous ne connaîtrions pas ? – Je ne parle que de sa blessure, madame. – A la bonne heure ; car, pour le reste, M. de Guiche semble être fort heureux : on le voit d’une humeur joyeuse. Tenez, monsieur de Bragelonne, je suis bien sûre que vous choisiriez encore d’être blessé comme lui au corps !... Qu’est-ce qu’une blessure au corps ?
Raoul tressaillit.
“Elle y revient, dit-il. Hélas !...” Il ne répliqua rien. – Plaît-il ? fit-elle. – Je n’ai rien dit, madame. – Vous n’avez rien dit ! Vous me désapprouvez donc ? Vous êtes donc satisfait ? Raoul se rapprocha. – Madame, dit-il, Votre Altesse Royale veut me dire quelque chose, et sa générosité naturelle la pousse à ménager ses paroles. Veuille Votre Altesse ne plus rien ménager. Je suis fort et j’écoute. – Ah ! répliqua Henriette, que comprenez-vous, maintenant ? – Ce que Votre Altesse veut me faire comprendre. Et Raoul trembla, malgré lui, en prononçant ces mots. – En effet, murmura la princesse. C’est cruel ; mais puisque j’ai commencé... – Oui, madame, puisque Votre Altesse a daigné commencer, qu’elle daigne achever... Henriette se leva précipitamment et fit quelques pas dans sa chambre. – Que vous a dit M. de Guiche ? dit-elle soudain.
– Rien, madame.
– Rien ! il ne vous a rien dit ? oh ! que je le reconnais bien là ! – Il voulait me ménager, sans doute. – Et voilà ce que les amis appellent l’amitié ! Mais M. d’Artagnan, que vous quittez, il vous a parlé, lui ? – Pas plus que de Guiche, madame. Henriette fit un mouvement d’impatience. – Au moins, dit-elle, vous savez tout ce que la Cour a dit ? – Je ne sais rien du tout, madame. – Ni la scène de l’orage ? – Ni la scène de l’orage !... – Ni les tête-à-tête dans la forêt ? – Ni les tête-à-tête dans la forêt !... – Ni la fuite à Chaillot ? Raoul, qui penchait comme la fleur tranchée par la faucille, fit des efforts surhumains pour sourire, et répondit avec une exquise douceur : – J’ai eu l’honneur de dire à Votre Altesse Royale que je ne sais absolument rien. Je suis un pauvre oublié qui arrive d’Angleterre ; entre les gens d’ici et moi, il y avait tant de flots bruyants, que le bruit de toutes les choses dont Votre Altesse me parle n’ont pu arriver à mon oreille.
Henriette fut touchée de cette pâleur, de cette mansuétude, de ce courage. Le sentiment dominant de son coeur, à ce moment, c’était un vif désir
d’entendre chez le pauvre amant le souvenir de celle qui le faisait ainsi souffrir.
– Monsieur de Bragelonne, dit-elle, ce que vos amis n’ont pas voulu faire, je veux le faire pour vous, que j’estime et que j’aime. C’est moi qui serai votre amie. Vous portez ici la tête comme un honnête homme, et je ne veux pas que vous la courbiez sous le ridicule ; dans huit jours, on dirait sous du mépris. – Ah ! fit Raoul livide, c’en est déjà là ? – Si vous ne savez pas, dit la princesse, je vois que vous devinez ; vous étiez le fiancé de Mlle de La Vallière, n’est-ce pas ? – Oui, madame. – A ce titre, je vous dois un avertissement ; comme, d’un jour à l’autre, je chasserai Mlle de La Vallière de chez moi... – Chasser La Vallière ! s’écria Bragelonne. – Sans doute. Croyez-vous que j’aurai toujours égard aux larmes et aux jérémiades du roi ? Non, non, ma maison ne sera pas plus longtemps commode pour ces sortes d’usages ; mais vous chancelez !...
– Non, madame, pardon, dit Bragelonne en faisant un effort ; j’ai cru que j’allais mourir, voilà tout. Votre Altesse Royale me faisait l’honneur de
me dire que le roi avait pleuré, supplié. – Oui, mais en vain. Et elle raconta à Raoul la scène de Chaillot et le désespoir du roi au retour ; elle raconta son indulgence à elle-même, et le terrible mot avec lequel la princesse outragée, la coquette humiliée, avait terrassé la colère royale. Raoul baissa la tête. – Qu’en pensez-vous ? dit-elle. – Le roi l’aime ! répliqua-t-il. – Mais vous avez l’air de dire qu’elle ne l’aime pas. – Hélas ! je pense encore au temps où elle m’a aimé, madame. Henriette eut un moment d’admiration pour cette incrédulité sublime ; puis, haussant les épaules : – Vous ne me croyez pas ! dit-elle. Oh ! comme vous l’aimez, vous ! et vous doutez qu’elle aime le roi, elle ? – Jusqu’à la preuve. Pardon, j’ai sa parole, voyez-vous, et elle est fille noble. – La preuve ?... Eh bien ! soit ; venez ! (à suivre...) |
par jifi
publié dans :
Le Vicomte de Bragelonne (DUMAS)
|
Chapitre CXC – Bragelonne continue ses interrogations
Le capitaine était de service ; il faisait sa huitaine, enseveli dans le fauteuil de cuir,
l’éperon fiché dans le parquet, l’épée entre les jambes, et lisait force lettres en tortillant sa moustache. – J’ai trop à dire.D’Artagnan poussa un grognement de joie en apercevant le fils de son ami. – Raoul, mon garçon, dit-il, par quel hasard est-ce que le roi t’a rappelé ? Ces mots sonnèrent mal à l’oreille du jeune homme, qui, s’asseyant, répliqua : – Ma foi ! je n’en sais rien. Ce que je sais, c’est que je suis revenu. – Hum ! fit d’Artagnan en repliant les lettres avec un regard plein d’intention dirigé vers son interlocuteur. Que dis-tu là, garçon ? Que le roi ne t’a pas rappelé, et que te voilà revenu ? Je ne comprends pas bien cela. Raoul était déjà pâle, il roulait déjà son chapeau d’un air contraint. – Quelle diable de mine fais-tu, et quelle conversation mortuaire ! fit le capitaine. Est-ce que c’est en Angleterre qu’on prend ces façons-là ? Mordioux ! j’y ai été, moi, en Angleterre, et j’en suis revenu gai comme un pinson. Parleras-tu ?
– Ah ! ah ! Comment va ton père ?
– Cher ami, pardonnez-moi ; j’allais vous le demander. D’Artagnan redoubla l’acuité de ce regard auquel nul secret ne résistait. – Tu as du chagrin ? dit-il. – Pardieu ! vous le savez bien, monsieur d’Artagnan. – Moi ? – Sans doute. Oh ! ne faites pas l’étonné. – Je ne fais pas l’étonné, mon ami. – Cher capitaine, je sais fort bien qu’au jeu de la finesse comme au jeu de la force, je serai battu par vous. En ce moment, voyez-vous, je suis un sot, et je suis un ciron. Je n’ai ni cerveau ni bras, ne me méprisez pas, aidez-moi. En deux mots, je suis le plus misérable des être s vivants. – Oh ! oh ! pourquoi cela ? demanda d’Artagnan en débouclant son ceinturon et en adoucissant son sourire.
– Parce que Mlle de La Vallière me trompe. – Que voulez-vous dire ?D’Artagnan ne changea pas de physionomie. – Elle te trompe ! elle te trompe ! voilà de grands mots. Qui te les a dits ? – Tout le monde. – Ah ! si tout le monde l’a dit, il faut qu’il y ait quelque chose de vrai. Moi, je crois au feu quand je vois la fumée. Cela est ridicule, mais cela est. – Ainsi, vous croyez ? s’écria vivement Bragelonne. – Ah ! si tu me prends à partie... – Sans doute. – Je ne me m’le pas de ces affaires-là, moi ; tu le sais bien. – Comment, pour un ami ? pour un fils ? – Justement. Si tu étais un étranger, je te dirais... je ne te dirais rien du tout... Comment va Porthos, le sais-tu ? – Monsieur, s’écria Raoul, en serrant la main de d’Artagnan, au nom de cette amitié que vous avez vouée à mon père ! – Ah ! diable ! tu es bien malade... de curiosité. – Ce n’est pas de curiosité, c’est d’amour. – Bon ! autre grand mot. Si tu étais réellement amoureux, mon cher Raoul, ce serait différent. – Je te dis que, si tu étais pris d’un amour tellement sérieux, que je pusse croire m’adresser toujours à ton coeur... Mais c’est impossible. – Je vous dis que j’aime éperdument Louise.
D’Artagnan lut avec ses yeux au fond du coeur de Raoul.
– Impossible, te dis-je... Tu es comme tous les jeunes gens ; tu n’es pas amoureux, tu es fou. – Eh bien ! quand il n’y aurait que cela ? – Jamais homme sage n’a fait dévier une cervelle d’un crâne qui tourne. J’y ai perdu mon latin cent fois en ma vie. Tu m’écouterais, que tu ne m’entendrais pas ; tu m’entendrais, que tu ne me comprendrais pas ; tu me comprendrais, que tu ne m’obéirais pas. – Oh ! essayez, essayez ! – Je dis plus : si j’étais assez malheureux pour savoir quelque chose et assez bête pour t’en faire part... Tu es mon ami, dis-tu ? – Oh ! oui. – Eh bien ! je me brouillerais avec toi. Tu ne me pardonnerais jamais d’avoir détruit ton illusion, comme on dit en amour. – Monsieur d’Artagnan, vous savez tout ; vous me laissez dans l’embarras, dans le désespoir, dans la mort ! c’est affreux !
– Là ! là !
– Je ne crie jamais, vous le savez. Mais, comme mon père et Dieu ne me pardonneraient jamais de m’être cassé la tête d’un coup de pistolet, eh bien ! je vais aller me faire conter ce que vous me refusez par le premier venu ; je lui donnerai un démenti... – Et tu le tueras ? la belle affaire ! Tant mieux ! Qu’est-ce que cela me fait à moi ? Tue, mon garçon, tue, si cela peut te faire plaisir. C’est comme pour les gens qui ont mal aux dents ; ils me disent : “ Oh ! que je souffre ! Je mordrais dans du fer.” Je leur dis : “Mordez, mes amis, mordez ! la dent y restera.” – Je ne tuerai pas, monsieur, dit Raoul d’un air sombre. – Oui, oh ! oui, vous prenez de ces airs-là, vous autres, aujourd’hui. Vous vous ferez tuer, n’est-ce pas ? Ah ! que c’est joli ! et comme je te regretterai, par exemple ! Comme je dirai toute la journée : C’était un fier niais, que le petit Bragelonne ! une double brute ! J’avais passé ma vie à lui faire tenir proprement une épée, et ce drôle est allé se faire embrocher comme un oiseau. : Allez, Raoul, allez vous faire tuer, mon ami. Je ne sais pas qui vous a appris la logique ; mais, Dieu me damne ! comme disent les Anglais, celui-là, monsieur a volé l’argent de votre père. Raoul, silencieux, enfonça sa tête dans ses mains et murmura : – On n’a pas d’amis, non ! – Ah bah ! dit d’Artagnan. – On n’a que des railleurs ou des indifférents.
– Sornettes ! Je ne suis pas un railleur, tout Gascon que je suis. Et indifférent ! Si je l’étais, il y a un quart d’heure déjà que je vous
aurais envoyé à tous les diables ; car vous rendriez triste un homme fou de joie, et mort un homme triste. Comment, jeune homme, vous voulez que j’aille vous dégoûter de votre
amoureuse, et vous apprendre à exécrer les femmes, qui sont l’honneur et la félicité de la vie humaine ?
– Monsieur, dites, dites, et je vous bénirai ! – Eh ! mon cher, croyez-vous, par hasard, que je me suis fourré dans la cervelle toutes les affaires du menuisier et du peintre, de l’escalier et du portrait, et cent mille autres contes à dormir debout ? – Un menuisier ! qu’est-ce que signifie ce menuisier ? – Ma foi ! je ne sais pas ; on m’a dit qu’il y avait un menuisier qui avait percé un parquet. – Chez La Vallière ?... – Ah ! je ne sais pas où. – Chez le roi ? – Bon ! Si c’était chez le roi, j’irais vous le dire, n’est-ce pas ?
– Chez qui, alors ?
– Voilà une heure que je me tue à vous répéter que je l’ignore. – Mais le peintre, alors ? ce portrait ?... – Il paraîtrait que le roi aurait fait faire le portrait d’une dame de la Cour. – De La Vallière ? – Eh ! tu n’as que ce nom-là dans la bouche. Qui te parle de La Vallière ? – Mais, alors, si ce n’est pas d’elle, pourquoi voulez-vous que cela me touche ? – Je ne veux pas que cela te touche. Mais tu me questionnes, je te réponds. Tu veux savoir la chronique scandaleuse, je te la donne. Fais-en ton profit. Raoul se frappa le front avec désespoir. – C’est à en mourir ! dit-il. – Tu l’as déjà dit. – Oui, vous avez raison. Et il fit un pas pour s’éloigner. – Où vas-tu ? dit d’Artagnan. – Je vais trouver quelqu’un qui me dira la vérité. – Qui cela ? – Une femme. – Mlle de La Vallière elle-même, n’est-ce pas ? dit d’Artagnan avec un sourire. Ah ! tu as là une fameuse idée ; tu cherchais à être consolé, tu vas l’être tout de suite. Elle ne te dira pas de mal d’elle-même, va. – Vous vous trompez, monsieur, répliqua Raoul ; la femme à qui je m’adresserai me dira beaucoup de mal.
– Montalais, je parie ?
– Oui, Montalais. – Ah ! son amie ? Une femme qui, en cette qualité, exagérera fortement le bien ou le mal. Ne parlez pas à Montalais, mon bon Raoul. – Ce n’est pas la raison qui vous pousse à m’éloigner de Montalais. – Eh bien ! je l’avoue... Et, de fait, pourquoi jouerais-je avec toi comme le chat avec une pauvre souris ? Tu me fais peine, vrai. Et si je désire que tu ne parles pas à la Montalais, en ce moment, c’est que tu vas livrer ton secret et qu’on en abusera. Attends, si tu peux. – Je ne peux pas. – Tant pis ! Vois-tu, Raoul, si j’avais une idée... Mais je n’en ai pas. – Promettez-moi, mon ami, de me plaindre, cela me suffira, et laissez-moi sortir d’affaire tout seul. – Ah bien ! oui ! t’embourber, à la bonne heure ! Place-toi ici, à cette table, et prends la plume. – Pour quoi faire ? – Pour écrire à la Montalais et lui demander un rendez-vous. – Ah ! fit Raoul en se jetant sur la plume que lui tendait le capitaine. Tout à coup la porte s’ouvrit, et un mousquetaire, s’approchant de d’Artagnan : – Mon capitaine, dit-il, il y a là Mlle de Montalais qui voudrait vous parler. – A moi ? murmura d’Artagnan. Qu’elle entre, et je verrai bien si c’était à moi qu’elle voulait parler.
Le rusé capitaine avait flairé juste. Montalais, en entrant, vit Raoul, et s’écria : – Monsieur ! Monsieur !... Pardon, monsieur d’Artagnan. – Je vous pardonne, mademoiselle, dit d’Artagnan ; je sais qu’à mon âge ceux qui me cherchent bien ont besoin de moi. – Je cherchais M. de Bragelonne, répondit Montalais. – Comme cela se trouve ! je vous cherchais aussi. – Raoul, ne voulez-vous pas aller avec Mademoiselle ! – De tout mon coeur. – Allez donc ! Et il poussa doucement Raoul hors du cabinet ; puis, prenant la main de Montalais : – Soyez bonne fille, dit-il tout bas ; ménagez-le, et ménagez-la. – Ah ! dit-elle sur le même ton, ce n’est pas moi qui lui parlerai. – Comment cela ? – C’est Madame qui le fait chercher. – Ah ! bon ! s’écria d’Artagnan, c’est Madame ! Avant une heure, le pauvre garçon sera guéri. – Ou mort ! fit Montalais avec compassion. Adieu, monsieur d’Artagnan ! Et elle courut rejoindre Raoul, qui l’attendait loin de la porte, bien intrigué, bien inquiet de ce dialogue qui ne promettait rien de bon. (à suivre...) |
par jifi
publié dans :
Le Vicomte de Bragelonne (DUMAS)



