éphéméride

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Vendredi 1 mai 2009

Chapitre CCXXIII – Lése-majesté


Cette fureur exaltée, qui s'était emparée du roi à la vue et à la lecture de la lettre de Fouquet à La Vallière, se fondit peu à peu en une fatigue douloureuse.
La jeunesse, pleine de santé et de vie, ayant besoin de réparer à l'instant même ce qu'elle perd, la jeunesse ne connaît point ces insomnies sans fin qui réalisent pour le malheureux la fable du foie toujours renaissant de Prométhée. Là où l'homme mûr dans sa force, où le vieillard dans son épuisement, trouvent une continuelle alimentation de la douleur, le jeune homme, surpris par la révélation subite du mal, s'énerve en cris, en luttes directes, et se fait terrasser plus vite par l'inflexible ennemi qu'il combat. Une fois terrassé, il ne souffre plus.
Louis fut dompté en un quart d'heure ; puis il cessa de crisper ses poings et de brûler avec ses regards les invincibles objets de sa haine ; il cessa d'accuser par de violentes paroles M. Fouquet et La Vallière ; il tomba de la fureur dans le désespoir, et du désespoir dans la prostration.
Après qu'il se fut roidi et tordu pendant quelques instants sur le lit, ses bras inertes retombérent à ces côtés. Sa tête languit sur l'oreiller de dentelle, ses membres épuisés frissonnérent, agités de légéres contractions musculaires, sa poitrine ne laissa plus filtrer que de rares soupirs.
Le dieu Morphée, qui régnait en souverain dans cette chambre à laquelle il avait donné son nom, et vers lequel Louis tournait ses yeux appesantis par la colère et rougis par les larmes, le dieu Morphée versait sur lui les pavots dont ses mains étaient pleines, de sorte que le roi ferma doucement ses yeux et s'endormit.
Alors il lui sembla, comme il arrive dans le premier sommeil, si doux et si léger, qui éléve le corps au-dessus de la couche, l'âme au-dessus de la terre, il lui sembla que le dieu Morphée, peint sur le plafond, le regardait avec des yeux tout humains ; que quelque chose brillait et s'agitait dans le dôme ; que les essaims de songes sinistres, un instant déplacés, laissaient à découvert un visage d'homme, la main appuyée sur sa bouche, et dans l'attitude d'une méditation contemplative. Et, chose étrange, cet homme ressemblait tellement au roi, que Louis croyait voir son propre visage réfléchi dans un miroir. Seulement, ce visage était attristé par un sentiment de profonde pitié.
Puis il lui sembla, peu à peu, que le dôme fuyait, échappant à sa vue, et que les figures et les attributs peints par Le Brun s'obscurcissaient dans un éloignement progressif. Un mouvement doux, égal, cadencé, comme celui d'un vaisseau qui plonge sous la vague, avait succédé à l'immobilité du lit. Le roi faisait un rêve sans doute, et, dans ce rêve, la couronne d'or qui attachait les rideaux s'éloignait comme le dôme auquel elle restait suspendue, de sorte que le génie ailé, qui, des deux mains, soutenait cette couronne, semblait appeler vainement le roi, qui disparaissait loin d'elle.
Le lit s'enfonçait toujours. Louis, les yeux ouverts, se laissait décevoir par cette cruelle hallucination. Enfin, la lumiére de la chambre royale allant s'obscurcissant, quelque chose de froid, de sombre, d'inexplicable envahit l'air. Plus de peintures, plus d'or, plus de rideaux de velours, mais des murs d'un gris terne, dont l'ombre s'épaississait de plus en plus. Et cependant le lit descendait toujours, et, après une minute, qui parut un siécle au roi, il atteignit une couche d'air noire et glacée. Là, il s'arrêta.
Le roi ne voyait plus la lumiére de sa chambre que comme, du fond d'un puits, on voit la lumiére du jour.
“Je fais un affreux rêve ! pensa-t-il. Il est temps de me réveiller. Allons, réveillons-nous !”
Tout le monde a éprouvé ce que nous disons là. Il n'est personne qui, au milieu d'un cauchemar étouffant, ne se soit dit, à l'aide de cette lampe qui veille au fond du cerveau quand toute lumière humaine est éteinte il n'est personne qui ne se soit dit : “Ce n'est rien, je rêve !”
C'était ce que venait de se dire Louis XIV ; mais à ce mot : “Réveillons-nous !” il s'aperçut que non seulement il était éveillé, mais encore qu'il avait les yeux ouverts. Alors il les jeta autour de lui.
A sa droite et à sa gauche se tenaient deux hommes armés, enveloppés chacun dans un vaste manteau et le visage couvert d'un masque.
L'un de ces hommes tenait à la main une petite lampe dont la lueur rouge éclairait le plus triste tableau qu'un roi pût envisager.
Louis se dit que son rêve continuait, et que, pour le faire cesser, il suffisait de remuer les bras ou de faire entendre sa voix. Il sauta à bas du lit, et se trouva sur un sol humide.
Alors, s'adressant à celui des deux hommes qui tenait la lampe :
– Qu'est cela, monsieur, dit-il, et d'où vient cette plaisanterie ?
– Ce n'est point une plaisanterie, répondit d'une voix sourde celui des deux hommes masqués qui tenait la lanterne.
– Êtes-vous à M. Fouquet ? demanda le roi un peu interdit.
– Peu importe à qui nous appartenons ! dit le fantôme. Nous sommes vos maîtres, voilà tout.
Le roi, plus impatient qu'intimidé, se tourna vers le second masque.
– Si c'est une comédie, fit-il, vous direz à M. Fouquet que je la trouve inconvenante, et j'ordonne qu'elle cesse.
Ce second masque, auquel s'adressait le roi, était un homme de très haute taille et d'une vaste circonFèrence. Il se tenait droit et immobile comme un bloc de marbre.
– Eh bien ! ajouta le roi en frappant du pied, vous ne me répondez pas ?
– Nous ne vous répondons pas, mon petit monsieur, fit le géant d'une voix de stentor, parce qu'il n'y a rien à vous répondre, sinon que vous êtes le premier fâcheux, et que M. Coquelin de Voliére vous a oublié dans le nombre des siens.
– Mais, enfin, que me veut-on ? s'écria Louis en se croisant les bras avec colère.
– Vous le saurez plus tard, répondit le porte-lampe.
– En attendant, où suis-je ?
– Regardez !
Louis regarda effectivement ; mais, à la lueur de la lampe que soulevait l'homme masqué, il n'aperçut que des murs humides, sur lesquels brillait ça et là le sillage argenté des limaces.
– Oh ! oh ! un cachot ? fit le roi.
– Non, un souterrain.
– Qui mène ?...
– Veuillez nous suivre.
– Je ne bougerai pas d'ici, s'écria le roi.
– Si vous faites le mutin, mon jeune ami, répondit le plus robuste des deux hommes, je vous enléverai, je vous roulerai dans un manteau, et, si vous y étouffez, ma foi ! ce sera tant pis pour vous.
Et, en disant ces mots, celui qui les disait tira, de dessous ce manteau dont il menaçait le roi, une main que Milon de Crotone eût bien voulu posséder le jour où lui vint cette malheureuse idée de fendre son dernier chêne.
Le roi eut horreur d'une violence, car il comprenait que ces deux hommes, au pouvoir desquels il se trouvait, ne s'étaient point avancés jusque-là pour reculer, et, par conséquent, pousseraient la chose jusqu'au bout. Il secoua la tête.
– Il paraît que je suis tombé aux mains de deux assassins, dit-il. Marchons !
Aucun des deux hommes ne répondit à cette parole. Celui qui tenait la lampe marcha le premier ; le roi le suivit ; le second masque vint ensuite. On traversa ainsi une galerie longue et sinueuse, diaprée d'autant d'escaliers qu'on en trouve dans les mystérieux et sombres palais d'Anne Radcliff. Tous ces détours, pendant lesquels le roi entendit plusieurs fois des bruits d'eau sur sa tête, aboutirent enfin à un long corridor fermé par une porte de fer. L'homme à la lampe ouvrit cette porte avec des clefs qu'il portait à sa ceinture, où, pendant toute la route, le roi les avait entendues résonner.
Quand cette porte s'ouvrit et donna passage à l'air, Louis reconnut ces senteurs embaumées qui s'exhalent des arbres après les journées chaudes de l'été. Un instant, il s'arrêta hésitant, mais le robuste gardien qui le suivait le poussa hors du souterrain.
– Encore une fois, dit le roi en se retournant vers celui qui venait de se livrer à cet acte audacieux de toucher son souverain, que voulez-vous faire du roi de France ?
– Tâchez d'oublier ce mot-là, répondit l'homme à la lampe, d'un ton qui n'admettait pas plus de réplique que les fameux arrêts de Minos.
– Vous devriez être roué pour le mot que vous venez de prononcer, ajouta le géant en éteignant la lumiére que lui passait son compagnon, mais le roi est trop humain.
Louis, à cette menace, fit un mouvement si brusque, que l'on put croire qu'il voulait fuir, mais la main du géant s'appuya sur son épaule et le fixa à sa place.
– Mais, enfin, où allons-nous ? dit le roi.
– Venez, répondit le premier des deux hommes avec une sorte de respect, et en conduisant son prisonnier vers un carrosse qui semblait attendre.
Ce carrosse était entiérement caché dans les feuillages. Deux chevaux, ayant des entraves aux jambes, étaient attachés, par un licol, aux branches basses d'un grand chêne.
– Montez, dit le même homme en ouvrant la portiére du carrosse et en abaissant le marchepied.
Le roi obéit, s'assit au fond de la voiture, dont la portière matelassée et à serrure se ferma à l'instant même sur lui et sur son conducteur. Quant au géant, il coupa les entraves et les liens des chevaux, les attela lui-même et monta sur le siége, qui n'était pas occupé. Aussitôt le carrosse partit au grand trot, gagna la route de Paris, et dans la forêt de Sénart, trouva un relais attaché à des arbres comme les premiers chevaux. L'homme du siége changea d'attelage et continua rapidement sa route vers Paris, où il entra vers trois heures du matin. Le carrosse suivit le faubourg Saint-Antoine, et, après avoir crié à la sentinelle :
“Ordre du roi !” le cocher guida les chevaux dans l'enceinte circulaire de la Bastille, aboutissant à la cour du Gouvernement.
Là, les chevaux s'arr'térent fumants aux degrés du perron. Un sergent de garde accourut.
– Qu'on éveille M. le gouverneur, dit le cocher d'une voix de tonnerre.
A part cette voix, qu'on eût pu entendre de l'entrée du faubourg Saint-Antoine, tout demeura calme dans le carrosse comme dans le château. Dix minutes après M. de Baisemeaux parut en robe de chambre sur le seuil de sa porte.
– Qu'est-ce encore, demanda-t-il, et que m'amenez-vous là ?
L'homme à la lanterne ouvrit la portiére du carrosse et dit deux mots au cocher. Aussitôt celui-ci descendit de son siége, prit un mousqueton qu'il y tenait sous ses pieds, et appuya le canon de l'arme sur la poitrine du prisonnier.
– Et faites feu, s'il parle ! ajouta tout haut l'homme qui descendait de la voiture.
– Bien ! répliqua l'autre sans plus d'observation.
Cette recommandation faite, le conducteur du roi monta les degrés, au haut desquels l'attendait le gouverneur.
– Monsieur d'Herblay ! s'écria celui-ci.
– Chut ! dit Aramis. Entrons chez vous.
– Oh ! mon Dieu ! Et quoi donc vous améne à cette heure ?
– Une erreur, mon cher monsieur de Baisemeaux, répondit tranquillement Aramis. Il paraît que, l'autre jour, vous aviez raison.
– A quel propos ? demanda le gouverneur.
– Mais à propos de cet ordre d'élargissement, cher ami.
– Expliquez-moi cela, monsieur... non, monseigneur dit le gouverneur, suffoqué à la fois et par la surprise et par la terreur.
– C'est bien simple : vous vous souvenez, cher monsieur de Baisemeaux, qu'on vous a envoyé un ordre de mise en liberté ?
– Oui, pour Marchiali.
– Eh bien ! n'est-ce pas, nous avons tous cru que c'était pour Marchiali ?
– Sans doute. Cependant, rappelez-vous que, moi, je doutais ; que, moi, je ne voulais pas ; que c'est vous qui m'avez contraint.
– Oh ! quel mot employez-vous là, cher Baisemeaux !... engagé, voilà tout.
– Engagé, oui, engagé à vous le remettre, et que vous l'avez emmené dans votre carrosse.
– Eh bien ! mon cher monsieur de Baisemeaux, c'était une erreur. On l'a reconnue au ministére, de sorte que je vous rapporte un ordre du roi pour mettre en liberté... Seldon, ce pauvre diable d'Ecossais, vous savez ?
– Seldon ? Vous êtes sûr, cette fois ?...
– Dame ! lisez vous-même, ajouta Aramis en lui remettant l'ordre.
– Mais, dit Baisemeaux, cet ordre, c'est celui qui m'a déjà passé par les mains.
– Vraiment ?
– C'est celui que je vous attestais avoir vu l'autre soir. Parbleu ! je le reconnais au pâté d'encre.
– Je ne sais si c'est celui-là ; mais toujours est-il que je vous l'apporte.
– Mais, alors, l'autre ?
– Qui l'autre ?
– Marchiali ?
– Je vous le ramène.
– Mais cela ne me suffit pas. Il faut, pour le reprendre, un nouvel ordre.
– Ne dites donc pas de ces choses-là, mon cher Baisemeaux ; vous parlez comme un enfant ! où est l'ordre que vous avez reçu, touchant Marchiali ?
Baisemeaux courut à son coffre et l'en tira. Aramis le saisit, le échira froidement en quatre morceaux, approcha les morceaux de la lampe et les brûla.
– Mais que faites-vous ? s'écria Baisemeaux au comble de l'effroi.
– Considérez un peu la situation, mon cher gouverneur, dit Aramis avec son imperturbable tranquillité, et vous allez voir comme elle est simple. Vous n'avez plus d'ordre qui justifie la sortie de Marchiali.
– Eh ! mon Dieu, non ! je suis un homme perdu !
– Mais pas du tout, puisque je vous raméne Marchiali. Du moment que je vous le raméne, c'est comme s'il n'était pas sorti.
– Ah ! fit le gouverneur abasourdi.
– Sans doute. Vous l'allez renfermer sur l'heure.
– Je le crois bien !
– Et vous me donnerez ce Seldon que l'ordre nouveau libére. De cette façon votre comptabilité est en régle. Comprenez-vous ?
– Je... je...
– Vous comprenez, dit Aramis. très bien !
Baisemeaux joignit les mains.
– Mais enfin, pourquoi, après m'avoir pris Marchiali, me le ramenez-vous ? s'écria le malheureux gouverneur dans un paroxysme de douleur et d'attendrissement.
– Pour un ami comme vous, dit Aramis, pour un serviteur comme vous, pas de secrets.
Et Aramis approcha sa bouche de l'oreille de Baisemeaux.
– Vous savez, continua Aramis à voix basse, quelle ressemblance il y avait entre ce malheureux et...
– Et le roi, oui.
– Eh bien ! le premier usage qu'a fait Marchiali de sa liberté a été pour soutenir, devinez quoi ?
– Comment voulez-vous que je devine ?
– Pour soutenir qu'il était le roi de France.
– Oh ! le malheureux ! s'écria Baisemeaux.
– Il a été pour se revêtir d'habits pareils à ceux du roi et se poser en usurpateur.
– Bonté du Ciel !
– Voilà pourquoi je vous le raméne, cher ami. Il est fou, et dit sa folie à tout le monde.
– Que faire alors ?
– C'est bien simple : ne le laissez communiquer avec personne. Vous comprenez que, lorsque sa folie est venue aux oreilles du roi, qui avait eu pitié de son malheur, et qui se voyait récompensé de sa bonté par une noire ingratitude, le roi a été furieux. De sorte que, maintenant, retenez bien ceci, cher monsieur de Baisemeaux, car ceci vous regarde, de sorte que, maintenant, il y a peine de mort contre ceux qui le laisseraient communiquer avec d'autres que moi, ou le roi lui-même. Vous entendez, Baisemeaux, peine de mort !
– Si j'entends, morbleu !
– Et maintenant, descendez, et reconduisez ce pauvre diable à son cachot, à moins que vous ne préfériez le faire monter ici.
– A quoi bon ?
– Oui, mieux vaut l'écrouer tout de suite, n'est-ce pas ?
– Pardieu !
– Eh bien ! alors, allons.
Baisemeaux fit battre le tambour et sonner la cloche qui avertissait chacun de rentrer, afin d'éviter la rencontre d'un prisonnier mystérieux. Puis, lorsque les passages furent libres, il alla prendre au carrosse le prisonnier, que Porthos, fidéle à la consigne, maintenait toujours le mousqueton sur la gorge.
– Ah ! vous voilà, malheureux ! s'écria Baisemeaux en apercevant le roi. C'est bon ! c'est bon !
Et aussitôt, faisant descendre le roi de voiture, il le conduisit, toujours accompagné de Porthos, qui n'avait pas quitté son masque, et d'Aramis, qui avait remis le sien, dans la deuxiéme Bertaudiére, et lui ouvrit la porte de la chambre où, pendant six ans, avait gémi Philippe.
Le roi entra dans le cachot sans prononcer une parole. Il était pâle et hagard.
Baisemeaux referma la porte sur lui, donna lui-même deux tours de clef à la serrure, et, revenant à Aramis :
– C'est, ma foi, vrai ! lui dit-il tout bas, qu'il ressemble au roi ; cependant, moins que vous ne le dites.
– De sorte, fit Aramis, que vous ne vous seriez pas laissé prendre à la substitution, vous ?
– Ah ! par exemple !
– Vous êtes un homme précieux, mon cher Baisemeaux, dit Aramis. Maintenant, mettez en liberté Seldon.
– C'est juste, j'oubliais... Je vais donner l'ordre.
– Bah ! demain, vous avez le temps.
– Demain ? Non, non, à l'instant même. Dieu me garde d'attendre une seconde !
– Alors, allez à vos affaires ; moi, je vais aux miennes. Mais c'est compris, n'est-ce pas.
– Qu'est-ce qui est compris ?
– Que personne n'entrera chez le prisonnier qu'avec un ordre du roi, ordre que j'apporterai moi-même ?
– C'est dit. Adieu ! monseigneur.
Aramis revint vers son compagnon.
– Allons, allons, ami Porthos, à Vaux ! et bien vite !
– On est léger quand on a fidélement servi son roi, et, en le servant, sauvé son pays, dit Porthos. Les chevaux n'auront rien à traîner. Partons.
Et le carrosse, délivré d'un prisonnier qui, en effet, pouvait paraître bien lourd à Aramis, franchit le pont-levis de la Bastille, qui se releva derrière lui.

(à suivre...)
- Publié dans : Le Vicomte de Bragelonne (DUMAS)
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Jeudi 12 mars 2009

Chapitre CCXXII – Jalousie


Cette vraie lumiére, cet empressement de tous, cette nouvelle ovation faite au roi par Fouquet, vinrent suspendre l'effet d'une résolution que La Vallière avait déjà bien ébranlée dans le coeur de Louis XIV.
Il regarda Fouquet avec une sorte de reconnaissance pour lui, de ce qu'il avait fourni à La Vallière l'occasion de se montrer si généreuse, si fort puissante sur son coeur.
C'était le moment des dernières merveilles. A peine Fouquet eut-il emmené le roi vers le château, qu'une masse de feu, s'échappant avec un grondement majestueux du dôme de Vaux, éblouissante aurore, vint éclairer jusqu'aux moindres détails des parterres.
Le feu d'artifice commençait. Colbert, à vingt pas du roi, que les maîtres de Vaux entouraient et f'taient, cherchait par l'obstination de sa pensée funeste à ramener l'attention de Louis sur des idées que la magnificence du spectacle éloignait déjà trop.
Tout à coup, au moment de la tendre à Fouquet, le roi sentit dans sa main ce papier que, selon toute apparence, La Vallière, en fuyant, avait laissé tomber à ses pieds.
L'aimant le plus fort de la pensée d'amour entraînait le jeune prince vers le souvenir de sa maîtresse.
Aux lueurs de ce feu, toujours croissant en beauté, et qui faisait pousser des cris d'admiration dans les villages d'alentour, le roi lut le billet, qu'il supposait être une lettre d'amour destinée à lui par La Vallière.
A mesure qu'il lisait, la pâleeur montait à son visage, et cette sourde colère, illuminée par ces feux de mille couleurs, faisait un spectacle terrible dont tout le monde eût frémi, si chacun avait pu lire dans ce coeur ravagé par les plus sinistres passions. Pour lui, plus de trêve dans la jalousie et la rage. A partir du moment où il eut découvert la sombre vérité, tout disparut, pitié douceur, religion de l'hospitalité.
Peu s'en fallut que, dans la douleur aiguë qui tordait son coeur, encore trop faible pour dissimuler la souffrance, peu s'en fallut qu'il ne poussât un cri d'alarme et qu'il n'appelât ses gardes autour de lui.
Cette lettre, jetée sur les pas du roi par Colbert on l'a déjà deviné, c'était celle qui avait disparu avec le grison Tobie à Fontainebleau, après la tentative faite par Fouquet sur le coeur de La Vallière.
Fouquet voyait la pâleeur et ne devinait point le mal ; Colbert voyait la colère et se réjouissait à l'approche de l'orage.
La voix de Fouquet tira le jeune prince de sa farouche rêverie.
– Qu'avez-vous, Sire ? demanda gracieusement le surintendant.
Louis fit un effort sur lui-même, un violent effort.
– Rien, dit-il.
– J'ai peur que Votre Majesté ne souffre.
– Je souffre, en effet, je vous l'ai déjà dit, monsieur, mais ce n'est rien.
Et le roi, sans attendre la fin du feu d'artifice, se dirigea vers le château.
Fouquet accompagna le roi. Tout le monde suivit derrière eux.
Les dernières fusées brûlérent tristement pour elles seules.
Le surintendant essaya de questionner encore Louis XIV, mais n'obtint aucune réponse. Il supposa qu'il y avait eu querelle entre Louis et La Vallière dans le parc ; que brouille en était résultée ; que le roi, peu boudeur de sa nature, mais tout dévoué à sa rage d'amour, prenait le monde en haine depuis que sa maîtresse le boudait. Cette idée suffit à le rassurer ; il eut même un sourire amical et consolant pour le jeune roi, quand celui-ci lui souhaita le bonsoir.
Ce n'était pas tout pour le roi. Il fallait subir le service. Ce service du soir se devait faire en grande étiquette. Le lendemain était le jour du départ. Il fallait bien que les hôtes remerciassent leur hôte et lui donnassent une politesse pour ses douze millions.
La seule chose que Louis trouva d'aimable pour Fouquet en le congédiant, ce furent ces paroles :
– Monsieur Fouquet, vous saurez de mes nouvelles ; faites, je vous prie, venir ici M. d'Artagnan.
Et le sang de Louis XIII, qui avait tant dissimulé, bouillait alors dans ses veines, et il était tout prêt à faire égorger Fouquet, comme son prédécesseur avait fait assassiner le maréchal d'Ancre. Aussi déguisa-t-il l'affreuse résolution sous un de ces sourires royaux qui sont les éclairs des coups d'Etat.
Fouquet prit la main du roi et la baisa. Louis frissonna de tout son corps, mais laissa toucher sa main aux lèvres de M. Fouquet.
Cinq minutes après, d'Artagnan, auquel on avait transmis l'ordre royal, entrait dans la chambre de Louis XIV.
Aramis et Philippe étaient dans la leur, toujours attentifs, toujours écoutant.
Le roi ne laissa pas au capitaine de ses mousquetaires le temps d'arriver jusqu'à son fauteuil.
Il courut à lui.
– Ayez soin, s'écria-t-il, que nul n'entre ici.
– Bien, Sire, répliqua le soldat, dont le coup d'oeil avait, depuis longtemps, analysé les ravages de cette physionomie.
Et il donna l'ordre à la porte, puis revenant vers le roi :
– Il y a du nouveau chez Votre Majesté ? dit-il.
– Combien avez-vous d'hommes ici ? demanda le roi sans répondre autrement à la question qui lui était faite.
– Pour quoi faire, Sire ?
– Combien avez-vous d'hommes ? répéta le roi en frappant du pied.
– J'ai les mousquetaires.
– Après ?
– J'ai vingt gardes et treize Suisses.
– Combien faut-il de gens pour...
– Pour ?... dit le mousquetaire avec ses grands yeux calmes.
– Pour arrêter M. Fouquet.
D'Artagnan fit un pas en arrière.
– Arrêter M. Fouquet ! dit-il avec éclat.
– Allez-vous dire aussi que c'est impossible ? s'écria le roi avec une rage froide et haineuse.
– Je ne dis jamais qu'une chose soit impossible répliqua d'Artagnan blessé au vif.
– Eh bien ! faites !
D'Artagnan tourna sur ses talons sans mesure et se dirigea vers la porte.
L'espace à parcourir était court : il le franchit en six pas. Là, s'arrêtant :
– Pardon, Sire, dit-il.
– Quoi ? dit le roi.
– Pour faire cette arrestation, je voudrais un ordre écrit.
– A quel propos ? et depuis quand la parole du roi ne vous suffit-elle pas ?
– Parce qu'une parole de roi, issue d'un sentiment de colère, peut changer quand le sentiment change.
– Pas de phrases, monsieur ! vous avez une autre pensée.
– Oh ! j'ai toujours des pensées, moi, et des pensées que les autres n'ont malheureusement pas, répliqua impertinemment d'Artagnan.
Le roi, dans la fougue de son emportement, plia devant cet homme, comme le cheval plie les jarrets sous la main robuste du dompteur.
– Votre pensée ? s'écria-t-il.
– La voici, Sire, répondit d'Artagnan. Vous faites arrêter un homme lorsque vous êtes encore chez lui : c'est de la colère. Quand vous ne serez plus en colère, vous vous repentirez. Alors, je veux pouvoir vous montrer votre signature. Si cela ne répare rien, au moins cela nous montrera-t-il que le roi a tort de se mettre en colère.
– A tort de se mettre en colère ! hurla le roi avec frénésie. Est-ce que le roi mon père, est-ce que mon aïeul ne s'y mettaient pas, corps du Christ ?
– Le roi votre père, le roi votre aïeul ne se mettaient jamais en colère que chez eux.
– Le roi est maître partout comme chez lui.
– C'est une phrase de flatteur, et qui doit venir de M. Colbert, mais ce n'est pas une vérité. Le roi est chez lui dans toute maison, quand il en a chassé le propriétaire.
Louis se mordit les lèvres.
– Comment ! dit d'Artagnan, voilà un homme qui se ruine pour vous plaire, et vous voulez le faire arrêter ? Mordioux ! Sire, si je m'appelais Fouquet et que l'on me fît cela, j'avalerais d'un coup dix fusées d'artifice, et j'y mettrais le feu pour me faire sauter, moi et tout le reste. C'est égal, vous le voulez, j'y vais.
– Allez ! fit le roi. Mais avez-vous assez de monde ?
– Croyez-vous, Sire, que je vais emmener un anspessade avec moi ? Arrêter M. Fouquet, mais c'est si facile, qu'un enfant le ferait. M. Fouquet à arrêter, c'est un verre d'absinthe à boire. On fait la grimace, et c'est tout.
– S'il se défend ?...
– Lui ? Allons donc ! se défendre, quand une rigueur comme celle-là le fait roi et martyr ! Tenez, s'il lui reste un million, ce dont je doute, je gage qu'il le donnerait pour avoir cette fin-là. Allons, Sire, j'y vais.
– Attendez ! dit le roi.
– Ah ! qu'y a-t-il ?
– Ne rendez pas son arrestation publique.
– C'est plus difficile, cela.
– Pourquoi ?
– Parce que rien n'est plus simple que d'aller, au milieu des mille personnes enthousiastes qui l'entourent, dire à M. Fouquet : “Au nom du roi, monsieur, je vous arr'te !” Mais aller à lui, le tourner, le retourner, le coller dans quelque coin de l'échiquier, de façon qu'il ne s'en échappe pas ; le voler à tous ses convives, et vous le garder prisonnier, sans qu'un de ses hélas ! ait été entendu, voilà une difficulté réelle, véritable, suprême, et je la donne en cent aux plus habiles.
– Dites encore : “C'est impossible !” et vous aurez plus vite fait. Ah ! mon Dieu, mon Dieu ! ne serais-je entouré que de gens qui m'empêchent de faire ce que je veux !
– Moi, je ne vous empêche de rien faire. Est-ce dit ?
– Gardez-moi M. Fouquet jusqu'à ce que, demain, j'aie pris une résolution.
– Ce sera fait, Sire.
– Et revenez à mon lever pour prendre mes nouveaux ordres.
– Je reviendrai.
– Maintenant, qu'on me laisse seul.
– Vous n'avez pas même besoin de M. Colbert ? dit le mousquetaire envoyant sa dernière fléche au moment du départ.
Le roi tressaillit. Tout entier à la vengeance, il avait oublié le corps du délit.
– Non, personne, dit-il, personne ici ! Laissez-moi !
D'Artagnan partit. Le roi ferma sa porte lui-même, et commença une furieuse course dans sa chambre, comme le taureau blessé qui traîne après lui ses banderilles et les fers des hameçons. Enfin, il se mit à se soulager par des cris.
– Ah ! le misérable ! non seulement il me vole mes finances, mais, avec cet or, il me corrompt secrétaires, amis, généraux, artistes, il me prend jusqu'à ma maîtresse ! Ah ! voilà pourquoi cette perfide l'a si bravement défendu !... C'était de la reconnaissance !... Qui sait ?... peut-être même de l'amour.
Il s'abîma un instant dans ces réflexions douloureuses.
“Un satyre ! pensa-t-il avec cette haine profonde que la grande jeunesse porte aux hommes mûrs qui songent encore à l'amour ; un faune qui court la galanterie et qui n'a jamais trouvé de rebelles ! un homme à femmelettes, qui donne des fleurettes d'or et de diamant, et qui a des peintres pour faire le portrait de ses maîtresses en costume de déesses !”
Le roi frémit de désespoir.
– Il me souille tout ! continua-t-il. Il me ruine tout ! Il me tuera ! Cet homme est trop pour moi ! Il est mon mortel ennemi ! Cet homme tombera ! Je le hais !... je le hais !... je le hais !...
Et, en disant ces mots, il frappait à coups redoublés sur les bras du fauteuil dans lequel il s'asseyait et duquel il se levait comme un épileptique.
– Demain ! demain !... Oh ! le beau jour ! murmura-t-il, quand le soleil se lévera, n'ayant que moi pour rival, cet homme tombera si bas, qu'en voyant les ruines que ma colère aura faites, on avouera enfin que je suis plus grand que lui !
Le roi, incapable de se maîtriser plus longtemps, renversa d'un coup de poing une table placée près de son lit, et, dans la douleur qu'il ressentit, pleurant presque, suffoquant, il alla se précipiter sur ses draps, tout habillé qu'il était, pour les mordre et pour y trouver le repos du corps.
Le lit gémit sous ce poids, et, à part quelques soupirs échappés de la poitrine haletante du roi, on n'entendit plus rien dans la chambre de Morphée.

(à suivre...)
Par jifi
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Jeudi 5 mars 2009

Chapitre CCXXI – Colbert


L'histoire nous dira ou plutôt l'histoire nous a dit les événements du lendemain, les fêtes splendides données par le surintendant à son roi. Deux grands écrivains ont constaté la grande dispute qu'il y eut entre la Cascade et la Gerbe d'Eau, la lutte engagée entre la Fontaine de la Couronne et les Animaux, pour savoir à qui plairait davantage. Il y eut donc le lendemain divertissement et joie ; il y eut promenade, repas, comédie ; comédie dans laquelle, à sa grande surprise, Porthos reconnut M. Coquelin de Voliére, jouant dans la farce des Fâcheux. C'est ainsi qu'appelait ce divertissement . de Bracieux de Pierrefonds.
La Fontaine n'en jugeait pas de même, sans doute, lui qui écrivait à son ami M. Maucrou :
C'est un ouvrage de Molière.
Cet écrivain, par sa maniére,
Charme à présent toute la Cour.
De la façon que son nom court,
Il doit être par-delà Rome.
J'en suis ravi, car c'est un homme.

On voit que La Fontaine avait profité de l'avis de Pélisson et avait soigné la rime.
Au reste, Porthos était de l'avis de La Fontaine, et il eût dit comme lui : “Pardieu ! ce Molière est mon homme ! mais seulement pour les habits”. A l'endroit du théâtre, nous l'avons dit, pour M. de Bracieux de Pierrefonds, Molière n'était qu'un farceur.
Mais préoccupé par la scéne de la veille, mais cuvant le poison versé par Colbert, le roi, pendant toute cette journée si brillante, si accidentée, si imprévue, où toutes les merveilles des Mille et Une Nuits semblaient naître sous ses pas, le roi se montra froid, réservé, taciturne. Rien ne put le dérider ; on sentait qu'un profond ressentiment venant de loin, accru peu à peu comme la source qui devient riviére, grâce aux mille filets d'eau qui l'alimentent, tremblait au plus profond de son âme. Vers midi seulement, il commença à reprendre un peu de sérénité. Sans doute, sa résolution était arrêtée.
Aramis, qui le suivait pas à pas, dans sa pensée comme dans sa marche, Aramis conclut que l'événement qu'il attendait ne se ferait pas attendre.
Cette fois, Colbert semblait marcher de concert avec l'évêque de Vannes, et, eût-il reçu pour chaque aiguille dont il piquait le coeur du roi un mot d'ordre d'Aramis, qu'il n'eût pas fait mieux.
Toute cette journée, le roi, qui avait sans doute besoin d'écarter une pensée sombre, le roi parut rechercher aussi activement la société de La Vallière qu'il mit d'empressement à fuir celle de M. Colbert ou celle de M. Fouquet.
Le soir vint. Le roi avait désiré ne se promener qu'après le jeu.
Entre le souper et la promenade, on joua donc. Le roi gagna mille pistoles, et, les ayant gagnées, les mit dans sa poche, et se leva en disant :
– Allons, messieurs, au parc.
Il y trouva les dames. Le roi avait gagné mille pistoles et les avait empochées, avons-nous dit. Mais M. Fouquet avait su en perdre dix mille ; de sorte que, parmi les courtisans, il y avait encore cent quatre-vingt-dix mille livres de bénéfice, circonstance qui faisait des visages des courtisans et des officiers de la maison du roi les visages les plus joyeux de la terre.
Il n'en était pas de même du visage du roi, sur lequel, malgré ce gain auquel il n'était pas insensible, demeurait toujours un lambeau de nuage. Au coin d'une allée, Colbert l'attendait. Sans doute, l'intendant se trouvait là en vertu d'un rendez-vous donné, car Louis XIV, qui l'avait évité, lui fit un signe et s'enfonça avec lui dans le parc.
Mais La Vallière aussi avait vu ce front sombre et ce regard flamboyant du roi, elle l'avait vu, et comme rien de ce qui couvait dans cette âme n'était impénétrable à son amour, elle avait compris que cette colère comprimée menaçait quelqu'un. Elle se tenait sur le chemin de vengeance comme l'ange de la miséricorde.
Toute triste, toute confuse, à demi folle d'avoir été si longtemps séparée de son amant, inquiéte de cette émotion intérieure qu'elle avait devinée, elle se montra d'abord au roi avec un aspect embarrassé que, dans sa mauvaise disposition d'esprit, le roi interpréta défavorablement.
Alors, comme ils étaient seuls ou à peu près seuls, attendu que Colbert, en apercevant la jeune fille, s'était respectueusement arr'té et se tenait à dix pas de distance, le roi s'approcha de La Vallière et lui prit la main.
– Mademoiselle, lui dit-il, puis-je, sans indiscrétion, vous demander ce que vous avez ? Votre poitrine paraît gonflée, vos yeux sont humides.
– Oh ! Sire, si ma poitrine est gonflée, si mes yeux sont humides, si je suis triste enfin, c'est de la tristesse de Votre Majesté.
– Ma tristesse ? oh ! vous voyez mal, mademoiselle. Non, ce n'est point de la tristesse que j'éprouve.
– Et qu'éprouvez-vous, Sire ?
– De l'humiliation.
– De l'humiliation ? oh ! que dites-vous là ?
– Je dis, mademoiselle, que, là où je suis, nul autre ne devrait être le maître. Eh bien ! regardez, si je ne m'éclipse pas, moi, le roi de France, devant le roi de ce domaine. Oh ! continua-t-il en serrant les dents et le poing, oh !... Et quand je pense que ce roi...
– Après ? dit La Vallière effrayée.
– Que ce roi est un serviteur infidéle qui se fait orgueilleux avec mon bien volé ! Aussi je vais lui changer, à cet impudent ministre, sa fête en deuil dont la nymphe de Vaux, comme disent ses poétes gardera longtemps le souvenir.
– Oh ! Votre Majesté...
– Eh bien ! mademoiselle, allez-vous prendre le parti de M. Fouquet ? fit Louis XIV avec impatience.
– Non, Sire, je vous demanderai seulement si vous êtes bien renseigné. Votre Majesté, plus d'une fois, a appris à connaître la valeur des accusations de cour.
Louis XIV fit signe à Colbert de s'approcher.
– Parlez, monsieur Colbert, dit le jeune prince ; car, en vérité, je crois que voilà Mlle de La Vallière qui a besoin de votre parole pour croire à la parole du roi. Dites à Mademoiselle ce qu'a fait M. Fouquet. Et vous, mademoiselle, oh ! ce ne sera pas long, ayez la bonté d'écouter, je vous prie.
Pourquoi Louis XIV insistait-il ainsi ? Chose toute simple : son coeur n'était pas tranquille, son esprit n'était pas bien convaincu ; il devinait quelque menée sombre, obscure, tortueuse, sous cette histoire des treize millions, et il eût voulu que le coeur pur de La Vallière, révolté à l'idée d'un vol, approuvât, d'un seul mot, cette résolution qu'il avait prise, et que néanmoins, il hésitait à mettre à exécution.
– Parlez, monsieur, dit La Vallière à Colbert qui s'était avancé ; parlez, puisque le roi veut que je vous écoute. Voyons, dites, quel est le crime de M. Fouquet ?
– Oh ! pas bien grave, mademoiselle, dit le noir personnage ; un simple abus de confiance...
– Dites, dites, Colbert, et quand vous aurez dit, laissez-nous et allez avertir M. d'Artagnan que j'ai des ordres à lui donner.
– M. d'Artagnan ! s'écria La Vallière, et pourquoi faire avertir M. d'Artagnan, Sire ? Je vous supplie de me le dire.
– Pardieu ! pour arrêter ce titan orgueilleux qui, fidéle à sa devise, menace d'escalader mon ciel.
– Arrêter M. Fouquet, dites-vous ?
– Ah ! cela vous étonne ?
– Chez lui ?
– Pourquoi pas ? S'il est coupable, il est coupable chez lui comme ailleurs.
– M. Fouquet, qui se ruine en ce moment pour faire honneur à son roi ?
– Je crois, en vérité, que vous défendez ce traître, mademoiselle.
Colbert se mit à rire tout bas. Le roi se retourna au sifflement de ce rire.
– Sire, dit La Vallière, ce n'est pas M. Fouquet que je défends, c'est vous même.
– Moi-même !... Vous me défendez ?
– Sire, vous vous déshonorez en donnant un pareil ordre.
– Me déshonorer ? murmura le roi blêmissant de colère. En vérité, mademoiselle, vous mettez à ce que vous dites une étrange passion.
– Je mets de la passion, non pas à ce que je dis, Sire, mais à servir Votre Majesté, répondit la noble jeune fille. J'y mettrais, s'il le fallait, ma vie, et cela avec la même passion, Sire.
Colbert voulut grommeler. Alors La Vallière, ce doux agneau, se redressa contre lui et, d'un oeil enflammé, lui imposa silence.
– Monsieur, dit-elle, quand le roi agit bien, si le roi fait tort à moi ou aux miens, je me tais ; mais, le roi me servît-il, moi ou ceux que j'aime, si le roi agit mal, je le lui dis.
– Mais, il me semble, mademoiselle, hasarda Colbert, que, moi aussi, j'aime le roi.
– Oui, monsieur, nous l'aimons tous deux, chacun à sa manière, répliqua La Vallière avec un tel accent, que le coeur du jeune roi en fut pénétré. Seulement je l'aime, moi, si fortement, que tout le monde le sait, si purement, que le roi lui-même ne doute pas de mon amour. Il est mon roi et mon maître, je suis son humble servante, mais quiconque touche à son honneur touche à ma vie. Or, je répète que ceux-là déshonorent le roi qui lui conseillent de faire arrêter M. Fouquet chez lui.
Colbert baissa la tête, car il se sentait abandonné par le roi Cependant, tout en baissant la tête, il murmura :
– Mademoiselle, je n'aurais qu'un mot à dire.
– Ne le dites pas, ce mot, monsieur, car ce mot, je ne l'écouterais point. Que me diriez-vous d'ailleurs ? Que M. Fouquet a commis des crimes ? Je le sais, parce que le roi l'a dit, et du moment que le roi a dit : “Je crois”, je n'ai pas besoin qu'une autre bouche dise : “J'affirme.” Mais M. Fouquet, fût-il le dernier des hommes, je le dis hautement, M. Fouquet est sacré au roi, parce que le roi est son hôte. Sa maison fût-elle un repaire, Vaux fût-il une caverne de faux-monnayeurs ou de bandits, sa maison est sainte, son château est inviolable, puisqu'il y loge sa femme, et c'est un lieu d'asile que des bourreaux ne violeraient pas !
La Vallière se tut. Malgré lui, le roi l'admirait ; il fut vaincu par la chaleur de cette voix, par la noblesse de cette cause.
Colbert, lui, ployait, écrasé par l'inégalité de cette lutte.
Enfin, le roi respira, secoua la tête et tendit la main à La Vallière.
– Mademoiselle, dit-il avec douceur, pourquoi parlez-vous contre moi ? Savez-vous ce que fera ce misérable si je le laisse respirer ?
– Eh ! mon Dieu, n'est-ce pas une proie qui vous appartiendra toujours ?
– Et s'il échappe, s'il fuit ? s'écria Colbert.
– Eh bien ! monsieur, ce sera la gloire éternelle du roi d'avoir laissé fuir M. Fouquet, et plus il aura été coupable, plus la gloire du roi sera grande, comparée à cette misére, à cette honte.
Louis baisa la main de La Vallière, tout en se laissant glisser à ses genoux.
“Je suis perdu”, pensa Colbert.
Puis tout à coup sa figure s'éclaira :
“Oh ! non, non, pas encore !” se dit-il.
Et, tandis que le roi, protégé par l'épaisseur d'un énorme tilleul, étreignait La Vallière avec toute l'ardeur d'un ineffable amour, Colbert fouilla tranquillement dans son garde-notes, d'où il tira un papier plié en forme de lettre, papier un peu jaune peut-être, mais qui devait être bien précieux, puisque l'intendant sourit en le regardant. Puis il reporta son regard haineux sur le groupe charmant que dessinaient dans l'ombre la jeune fille et le roi, groupe que venait éclairer la lueur des flambeaux qui s'approchaient.
Louis vit la lueur de ces flambeaux se refléter sur la robe blanche de La Vallière.
– Pars, Louise, lui dit-il, car voilà que l'on vient.
– Mademoiselle, mademoiselle, on vient, ajouta Colbert pour hâter le départ de la jeune fille.
Louise disparut rapidement entre les arbres. Puis, comme le roi, qui s'était mis aux genoux de la jeune fille, se relevait :
– Ah ! Mlle de la Vallière a laissé tomber quelque chose, dit Colbert.
– Quoi donc ? demanda le roi.
– Un papier, une lettre, quelque chose de blanc, voyez, là, Sire.
Le roi se baissa vite, et ramassa la lettre en la froissant.
En ce moment, les flambeaux arrivérent, inondant de jour cette scène obscure.

(à suivre...)
Par jifi
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