éphéméride

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Samedi 29 novembre 2008

IX - Dans lequel on sent apparaître un Deus ex Machina d’origine française.


Tels devaient donc être les profits dus à la modification apportée par le président Barbicane à l’axe de rotation. On le sait, d’ailleurs, cette modification ne devait affecter que dans une mesure insensible le mouvement de translation de notre sphéroïde autour du Soleil. La Terre continuerait à décrire son orbite immuable à travers l’espace, et les conditions de l’année solaire ne seraient point altérées.
Lorsque les conséquences du changement de l’axe furent portées à la connaissance du monde entier, elles eurent un retentissement extraordinaire.
Et, à la première heure, on fit un accueil enthousiaste à ce problème de haute mécanique. La perspective d’avoir des saisons d’une égalité constante, et, suivant la latitude, « au gré des consommateurs », était extrêmement séduisante. On « s’emballait » sur cette pensée que tous les mortels pourraient jouir de ce printemps perpétuel que le chantre de Télémaque accordait à l’île de Calypso, et qu’ils auraient même le choix entre un printemps frais et un printemps tiède. Quant à la position du nouvel axe sur lequel s’accomplirait la rotation diurne, c’était un secret que ni le président Barbicane, ni le capitaine Nicholl, ni J.-T. Maston ne semblaient vouloir livrer au public. Le dévoileraient-ils avant, ou ne le connaîtrait-on qu’après l’expérience ? Il n’en fallait pas davantage pour que l’opinion commençât à s’inquiéter quelque peu.
Une observation vint naturellement à l’esprit, et fut vivement commentée dans les journaux. Par quel effort mécanique se produirait ce changement, qui exigerait évidemment l’emploi d’une force énorme ?
Le Forum, importante revue de New-York, fit justement remarquer ceci  :
« Si la Terre n’eût pas tourné sur un axe, peut-être aurait- il suffi d’un choc relativement faible pour lui donner un mouvement de rotation autour d’un axe arbitrairement choisi, mais elle peut être assimilée à un énorme gyroscope, se mouvant avec une assez grande rapidité, et une loi de la nature veut qu’un semblable appareil ait une propension à tourner constamment autour du même axe. Léon Foucault l’a démontré matériellement par des expériences célèbres. Il sera donc très difficile, pour ne pas dire impossible, de l’en faire dévier ! »
Rien de plus juste. Aussi, après s’être demandé quel serait l’effort imaginé par les ingénieurs de la North Polar Practical Association, il était non moins intéressant de savoir si cet effort serait insensiblement ou brusquement produit. Et, dans ce dernier cas, ne surviendrait-il pas des catastrophes effrayantes à la surface du globe, au moment où le changement d’axe s’effectuerait, grâce aux procédés de Barbicane and Co ?
Il y avait là de quoi préoccuper aussi bien les savants que les ignorants des deux Mondes. En somme, un choc est un choc, et il n’est jamais agréable d’en ressentir le coup ou même le contrecoup. Il semblait, vraiment, que les promoteurs de l’affaire ne s’étaient point préoccupés des bouleversements que leur oeuvre pouvait provoquer sur notre infortuné globe pour n’en voir que les avantages. Aussi, très adroitement, les délégués européens, plus que jamais irrités de leur défaite et résolus à tirer parti de cette circonstance, commencèrent-ils à soulever l’opinion publique contre le président du Gun-Club.
On ne l’a pas oublié, la France, n’ayant fait valoir aucune prétention sur les contrées circumpolaires, ne figurait point parmi les Puissances qui avaient pris part à l’adjudication. Cependant, si elle s’était officiellement détachée de la question, un Français, on l’a dit, avait eu la pensée de se rendre à Baltimore, afin de suivre, pour son compte personnel et son agrément particulier, les diverses phases de cette gigantesque entreprise.
C’était un ingénieur au corps des Mines, âgé de trente- cinq ans. Entré le premier à l’École Polytechnique et sorti le premier, il est permis de le présenter comme un mathématicien hors ligne, très probablement supérieur à J.-T. Maston, qui, lui, s’il était un calculateur remarquable, n’était que calculateur  ? ce qu’eût été un Le Verrier auprès d’un Laplace ou d’un Newton.
Cet ingénieur  – ce qui ne gâtait rien  – était un homme d’esprit, un fantaisiste, un original comme il s’en rencontre quelquefois dans les Ponts et rarement dans les Mines. Il avait une manière à lui de dire les choses et particulièrement amusante. Lorsqu’il causait avec ses intimes, même lorsqu’il parlait science, il le faisait avec le laisser-aller d’un gamin de Paris. Il aimait les mots de cette langue populaire, les expressions auxquelles la mode a si rapidement donné droit de cité. Dans ses moments d’abandon, on eût dit que son langage se serait très mal accommodé des formules académiques, et il ne s’y résignait que lorsqu’il avait la plume à la main. C’était, en même temps, un travailleur acharné, pouvant rester dix heures devant sa table, écrivant couramment des pages d’algèbre comme on écrit une lettre. Son meilleur délassement, après les travaux de hautes mathématiques de toute une journée, c’était le whist, qu’il jouait médiocrement, bien qu’il en eût calculé toutes les chances. Et, quand « la main était au mort », il fallait l’entendre s’écrier dans ce latin de cuisine, cher aux pipots  : « Cadaveri poussandum est ! »
Ce singulier personnage s’appelait Pierdeux (Alcide) et, dans sa manie d’abréger  ? commune d’ailleurs à tous ses camarades  ? il signait généralement APierd et même AP1, sans jamais mettre de point sur l’i. Il était si ardent dans ses discussions, qu’on l’avait surnommé Alcide sulfurique. Non seulement il était grand, mais il paraissait « haut ». Ses camarades affirmaient que sa taille mesurait la cinq millionième partie du quart du méridien, soit environ deux mètres, et ils ne se trompaient pas de beaucoup. S’il avait la tête un peu petite pour son buste puissant et ses larges épaules, comme il la remuait avec entrain, et quel vif regard s’échappait de ses yeux bleus à travers son pince-nez ! Ce qui le caractérisait, c’était une de ces physionomies qui sont gaies, tout en étant graves, en dépit d’un crâne dépouillé prématurément par l’abus des signes algébriques sous la lumière des « verres de rosto », autrement dit les becs de gaz des salles d’études. Avec cela le meilleur garçon dont on ait jamais conservé le souvenir à l’École, et sans l’ombre de pose. Bien que son caractère fût assez indépendant, il s’était toujours soumis aux prescriptions du code X, qui fait loi parmi les Polytechniciens pour tout ce qui concerne la camaraderie et le respect de l’uniforme. On l’appréciait aussi bien sous les arbres de la cour des « Acas », ainsi nommée parce qu’elle n’a pas d’acacias, que dans les « casers »  ? dortoirs où les rangements de son bahut, l’ordre qui régnait dans son « coffin, » dénotaient un esprit absolument méthodique.
Mais que la tête d’Alcide Pierdeux parût un peu petite au sommet de son grand corps, soit ! En tous cas, elle était remplie jusqu’aux méninges, on peut le croire. Avant tout, il était mathématicien comme tous ses camarades le sont ou l’ont été ; mais il ne faisait des mathématiques que pour les appliquer aux sciences expérimentales, qui elles-mêmes n’avaient de charme à ses yeux que parce qu’elles trouvaient leur emploi dans l’industrie. C’était là, il le reconnaissait bien, un côté inférieur de sa nature. On n’est pas parfait. En somme, sa spécialité, c’était l’étude de ces sciences qui, malgré leurs progrès immenses, ont et auront toujours des secrets pour leurs adeptes.
Mentionnons, au passage, qu’Alcide Pierdeux était célibataire. Comme il le disait volontiers, il était encore « égal à un, » bien que son plus vif désir eût été de se doubler. Aussi, ses amis avaient-ils déjà pensé à le marier avec une jeune fille charmante, gaie, spirituelle, une provençale de Martigues.
Malheureusement, il y avait un père qui répondit aux premières ouvertures par la « martigalade » suivante  :
« Non, votre Alcide est trop savant ! Il tiendrait à ma pauvrette des conversations inintelligibles pour elle !… »
Comme si tout vrai savant n’était pas modeste et simple !
C’est pourquoi, très dépité, notre ingénieur résolut de mettre une certaine étendue de mer entre la Provence et lui. Il demanda un congé d’un an, il l’obtint, et ne crut pas pouvoir le mieux employer qu’en allant suivre l’affaire de la North Polar Practical Association. Et voilà pourquoi, à cette époque, il se trouvait aux États-Unis.
Donc, depuis qu’Alcide Pierdeux était à Baltimore, cette grosse opération de Barbicane and Co. ne laissait pas de le préoccuper. Que la Terre devint jovienne par un changement d’axe, peu lui importait ! Mais par quel moyen elle le pourrait devenir, c’était là ce qui excitait sa curiosité de savant  ? non sans raison.
Et, dans son langage pittoresque, il se disait  : « Évidemment le président Barbicane s’apprête à flanquer à notre boule un gnon de première catégorie !…
Comment et dans quel sens ?… Tout est là !.. Pardieu ! j’imagine bien qu’il va la prendre « fin » comme une bille de billard, quand on veut faire un effet de coté !… S’il la prenait « plein », elle irait se balader hors de son orbite, et au diable les années actuelles, qui seraient changées de la belle façon ! Non ! ces braves gens ne songent évidemment qu’à substituer un nouvel axe à l’ancien !… Pas de doute là-dessus !… Mais je ne vois pas trop où ils iront prendre leur point d’appui ni quelle secousse ils feront arriver de l’extérieur !… Ah ! si le mouvement diurne n’existait pas, une chiquenaude suffirait !… Or, il existe, le mouvement diurne !… On ne peut pas le supprimer, le mouvement diurne ! Et c’est bien là le canisdentum ! »
Il voulait dire le « chiendent », cet étonnant Pierdeux !
« En tout cas, ajouta-t-il, de quelque manière qu’ils s’y prennent, ce sera un chambardement général ! »
En fin de compte, notre savant avait beau « se décarcasser la boîte au sel », il n’entrevoyait même pas quel serait le procédé imaginé par Barbicane et Maston. Chose d’autant plus regrettable que, si ce procédé lui eût été connu, il en aurait vite déduit les formules mécaniques.
Et c’est ce qui fait qu’à la date du 29 décembre, Alcide Pierdeux, ingénieur au corps national des Mines de France, arpentait, du compas largement ouvert de ses longues jambes, les rues mouvementées de Baltimore.

(à suivre...)
Par jifi - Publié dans : Sans dessus dessous (VERNE)
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Jeudi 27 novembre 2008

Chapitre CCXVII – Le château de Vaux-le-Vicomte


Le château de Vaux-le-Vicomte, situé à une lieue de Melun, avait été bâti par Fouquet en 1656. Il n'y avait alors que peu d'argent en France. Mazarin avait tout pris, et Fouquet dépensait le reste.
Seulement, comme certains hommes ont les défauts féconds et les vices utiles, Fouquet, en semant les millions dans ce palais, avait trouvé le moyen de récolter trois hommes illustres : Le Vau, architecte de l'édifice, Le Nôtre, dessinateur des jardins, et Le Brun, décorateur des appartements.
Si le château de Vaux avait un défaut qu'on pût lui reprocher, c'était son caractére grandiose et sa gracieuse magnificence, il est encore proverbial aujourd'hui de nombrer les arpents de sa toiture, dont la réparation est de nos jours la ruine des fortunes rétrécies comme toute l'époque.
Vaux-le-Vicomte, quand on a franchi sa large grille, soutenue par des cariatides, développe son principal corps de logis dans la vaste cour d'honneur, ceinte de fossés profonds que borde un magnifique balustre de pierre. Rien de plus noble que l'avant-corps du milieu, hissé sur son perron comme un roi sur son trône, ayant autour de lui quatre pavillons qui forment les angles, et dont les immenses colonnes ioniques s'élévent majestueusement à toute la hauteur de l'édifice. Les frises ornées d'arabesques, les frontons couronnant les pilastres donnent partout la richesse et la grâce. Les dômes, surmontant le tout, donnent l'ampleur et la majesté.
Cette maison, bâtie par un sujet, ressemble bien plus à une maison royale que ces maisons royales dont Wolsey se croyait forcé de faire prèsent à son maître de peur de le rendre jaloux.
Mais, si la magnificence et le goût éclatent dans un endroit spécial de ce palais, si quelque chose peut être préféré à la splendide ordonnance des intérieurs, au luxe des dorures, à la profusion des peintures et des statues, c'est le parc, ce sont les jardins de Vaux. Les jets d'eau, merveilleux en 1653, sont encore des merveilles aujourd'hui, les cascades faisaient l'admiration de tous les rois et de tous les princes, et quant à la fameuse grotte, théme de tant de vers fameux, séjour de cette illustre nymphe de Vaux que Pélisson fit parler avec La Fontaine, on nous dispensera d'en décrire toutes les beautés, car nous ne voudrions pas réveiller pour nous ces critiques que méditait alors Boileau :
Ce ne sont que festons, ce ne sont qu'astragales.
........................

Et je me sauve à peine au travers du jardin.

Nous ferons comme Despréaux, nous entrerons dans ce parc âgé de huit ans seulement, et dont les cimes, déjà superbes, s'épanouissaient rougissantes aux premiers rayons du soleil. Le Nôtre avait hâté le plaisir de Mécéne ; toutes les pépiniéres avaient donné des arbres doublés par la culture et les actifs engrais. Tout arbre du voisinage qui offrait un bel espoir avait été enlevé avec ses racines, et planté tout vif dans le parc.
Fouquet pouvait bien acheter des arbres pour orner son parc, puisqu'il avait acheté trois villages et leurs contenances pour l'agrandir.
M. de Scudéry dit de ce palais que, pour l'arroser, M. Fouquet avait divisé une riviére en mille fontaines et réuni mille fontaines en torrents. Ce M. de Scudéry en dit bien d'autres dans sa Clélie sur ce palais de Valterre, dont il décrit minutieusement les agréments.
Nous serons plus sages de renvoyer les lecteurs curieux à Vaux que de les renvoyer à la Clélie. Cependant il y a autant de lieues de Paris à Vaux que de volumes à la Clélie.
Cette splendide maison était prête pour recevoir le plus grand roi du monde. Les amis de M. Fouquet avaient voituré là, les uns leurs acteurs et leurs décors, les autres leurs équipages de statuaires et de peintres, les autres encore leur plumes finement taillées. Il s'agissait de risquer beaucoup d'impromptus.
Les cascades, peu dociles, quoique nymphes, regorgeaient d'une eau plus brillante que le cristal ; elles épanchaient sur les tritons et les néréides de bronze des flots écumeux s'irisant aux feux du soleil.
Une armée de serviteurs courait par escouades dans les cours et dans les vastes corridors, tandis que Fouquet, arrivé le matin seulement, se promenait calme et clairvoyant, pour donner les derniers ordres, après que ses intendants avaient passé leur revue.
On était, comme nous l'avons dit, au 15 août. Le soleil tombait d'aplomb sur les épaules des dieux de marbre et de bronze ; il chauffait l'eau des conques et mûrissait dans les vergers ces magnifiques p'ches que le roi devait regretter cinquante ans plus tard, alors qu'à Marly, manquant de belles espéces dans ses jardins qui avaient coûté à la France le double de ce qu'avait coûté Vaux, le grand roi disait à quelqu'un :
– Vous êtes trop jeune, vous, pour avoir mangé des pêches de M. Fouquet.
Ô souvenir ! ô trompettes de la renommée ! ô gloire de ce monde ! Celui-là qui se connaissait si bien en mérite ; celui-là qui avait recueilli l'héritage de Nicolas Fouquet ; celui-là qui lui avait pris Le Nôtre et Le Brun ; celui-là qui l'avait envoyé pour toute sa vie dans une prison d'Etat, celui-là se rappelait seulement les pêches de cet ennemi vaincu, étouffé, oublié ! Fouquet avait eu beau jeter trente millions dans ses bassins, dans les creusets de ses statuaires, dans les écritures de ses poétes, dans les portefeuilles de ses peintres ; il avait cru en vain faire penser à lui. Une pêche éclose vermeille et charnue entre les losanges d'un treillage, sous les langues verdoyantes de ses feuilles aiguës, ce peu de matiére végétale qu'un loir croquait sans y penser, suffisait au grand roi pour ressusciter en son souvenir l'ombre lamentable du dernier surintendant de France !
Bien sûr qu'Aramis avait distribué les grandes masses, qu'il avait pris soin de faire garder les portes et préparer les logements, Fouquet ne s'occupait plus que de l'ensemble. Ici, Gourville lui montrait les dispositions du feu d'artifice ; là, Molière le conduisait au théâtre ; et enfin, après avoir visité la chapelle, les salons, les galeries, Fouquet redescendait épuisé, quand il vit Aramis dans l'escalier. Le prélat lui faisait signe.
Le surintendant vint joindre son ami, qui l'arrêta devant un grand tableau terminé à peine. S'escrimant sur cette toile, le peintre Le Brun, couvert de sueur, taché de couleurs, pâlee de fatigue et d'inspiration, jetait les derniers coups de sa brosse rapide.
C'était ce portrait du roi qu'on attendait, avec l'habit de cérémonie, que Percerin avait daigné faire voir d'avance à l'évêque de Vannes.
Fouquet se plaça devant ce tableau, qui vivait, pour ainsi dire, dans sa chair fraîche et dans sa moite chaleur. Il regarda la figure, calcula le travail, admira, et, ne trouvant pas de récompense qui fût digne de ce travail d'Hercule, il passa ses bras au cou du peintre et l'embrassa. M. le surintendant venait de g‚ter un habit de mille pistoles, mais il avait reposé Le Brun.
Ce fut un beau moment pour l'artiste, ce fut un douloureux moment pour M. Percerin, qui, lui aussi, marchait derrière Fouquet, et admirait dans la peinture de Le Brun l'habit qu'il avait fait pour Sa Majesté, objet d'art, disait-il, qui n'avait son pareil que dans la garde-robe de M. le surintendant.
Sa douleur et ses cris furent interrompus par le signal qui fut donné du sommet de la maison. Par-delà Melun, dans la plaine déjà nue, les sentinelles de Vaux avaient aperçu le cortége du roi et des reines : Sa Majesté entrait dans Melun avec sa longue file de carrosses et de cavaliers.
– Dans une heure, dit Aramis à Fouquet.
– Dans une heure ! répliqua celui-ci en soupirant.
– Et ce peuple qui se demande à quoi servent les fêtes royales ! continua l'évêque de Vannes en riant de son faux rire.
– Hélas ! moi, qui ne suis pas peuple, je me le demande aussi.
– Je vous répondrai dans vingt-quatre heures, monseigneur. Prenez votre bon visage, car c'est jour de joie.
– Eh bien ! croyez-moi, si vous voulez, d'Herblay, dit le surintendant avec expansion, en désignant du doigt le cortége de Louis à l'horizon, il ne m'aime guére, je ne l'aime pas beaucoup, mais je ne sais comment il se fait que, depuis qu'il approche de ma maison...
– Eh bien ! quoi ?
– Eh bien ! depuis qu'il se rapproche, il m'est plus sacré, il m'est le roi, il m'est presque cher.
– Cher ? oui, fit Aramis en jouant sur le mot, comme, plus tard, l'abbé Terray avec Louis XV.
– Ne riez pas, d'Herblay, je sens que, s'il le voulait bien, j'aimerais ce jeune homme.
– Ce n'est pas à moi qu'il faut dire cela, reprit Aramis, c'est à M. Colbert.
– A M. Colbert ! s'écria Fouquet. Pourquoi ?
– Parce qu'il vous fera avoir une pension sur la cassette du roi, quand il sera surintendant.
Ce trait lancé, Aramis salua.
– où allez-vous donc ? reprit Fouquet, devenu sombre.
– Chez moi, pour changer d'habits, monseigneur.
– où vous êtes-vous logé, d'Herblay ?
– Dans la chambre bleue du deuxiéme étage.
– Celle qui donne au-dessus de la chambre du roi ?
– Précisément.
– Quelle sujétion vous avez prise là ! Se condamner à ne pas remuer !
– Toute la nuit, monseigneur, je dors ou je lis dans mon lit.
– Et vos gens ?
– Oh ! je n'ai qu'une personne avec moi.
– Si peu !
– Mon lecteur me suffit. Adieu, monseigneur, ne vous fatiguez pas trop. Conservez-vous frais pour l'arrivée du roi.
– On vous verra ? on verra votre ami du Vallon ?
– Je l'ai logé près de moi. Il s'habille.
Et Fouquet, saluant de la tête et du sourire, passa comme un général en chef qui visite des avant-postes, quand on lui a signalé l'ennemi.

(à suivre...)
Par jifi - Publié dans : Le Vicomte de Bragelonne (DUMAS)
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Samedi 22 novembre 2008

VIII - « Comme dans Jupiter ? » a dit le président du Gun-Club.


Oui ! Comme dans Jupiter.
Et, lors de cette mémorable séance du meeting en l’honneur de Michel Ardan  ? fort à propos rappelée par l’orateur  ? si J.-T. Maston s’était fougueusement écrié  :
« Redressons l’axe terrestre ! », c’est que l’audacieux et fantaisiste Français, l’un des héros du Voyage de la Terre à la Lune, le compagnon du président Barbicane et du capitaine Nicholl, venait d’entonner un hymne dithyrambique en l’honneur de la plus importante des planètes de notre monde solaire. Dans son superbe panégyrique, il ne s’était pas fait faute d’en célébrer les avantages spéciaux, tels qu’il vont être sommairement rapportés.

Ainsi donc, d’après le problème résolu par le calculateur du Gun-Club, un nouvel axe de rotation allait être substitué à l’ancien axe, sur lequel la Terre tourne « depuis que le monde est monde », suivant l’adage vulgaire. En outre, ce nouvel axe de rotation serait perpendiculaire au plan de son orbite.
Dans ces conditions, la situation climatérique de l’ancien Pôle nord serait exactement égale à la situation actuelle de Trondjhem en Norvège au printemps. Sa cuirasse paléocrystique fondrait donc naturellement sous les rayons du Soleil. En même temps, les climats se distribueraient sur notre sphéroïde comme à la surface de Jupiter.
En effet, l’inclinaison de l’axe de cette planète, ou, en d’autres termes, l’angle que son axe de rotation fait avec le plan de son écliptique, est de 88°13’. Un degré et quarante- sept minutes de plus, cet axe serait absolument perpendiculaire au plan de l’orbite qu’elle décrit autour du Soleil.
D’ailleurs,  ? il importe de bien le spécifier  ? l’effort que la Société Barbicane and Co. allait tenter pour modifier les conditions actuelles de la Terre, ne devait point tendre, à proprement parler, au redressement de son axe.
Mécaniquement, aucune force, si considérable qu’elle fût, ne saurait produire un tel résultat. La Terre n’est pas comme une poularde à la broche, qui tourne autour d’un axe matériel que l’on puisse prendre à la main et déplacer à volonté. Mais, en somme, la création d’un nouvel axe était possible,  ? on dira même facile à obtenir,  ? du moment que le point d’appui, rêvé par Archimède, et le levier, imaginé par J.-T. Maston, étaient à la disposition de ces audacieux ingénieurs.
Toutefois, puisqu’ils paraissaient décidés à tenir leur invention secrète jusqu’à nouvel ordre, il fallait se borner à en étudier les conséquences.
C’est ce que firent tout d’abord les journaux et les revues, en rappelant aux savants, en apprenant aux ignorants, ce qui résultait pour Jupiter de la perpendicularité approximative de son axe sur le plan de son orbite.
Jupiter, qui fait partie du monde solaire, comme Mercure, Vénus, la Terre, Mars, Saturne, Uranus et Neptune, circule à près de deux cents millions de lieues du foyer commun, son volume étant environ treize cents fois celui de la Terre.
Or, s’il existe une vie « jovienne », c’est-à-dire s’il y a des habitants à la surface de Jupiter, voici quels sont les avantages certains que leur offre ladite planète  ? avantages si fantaisistement mis en relief, lors du mémorable meeting qui avait précédé le voyage à la Lune.
Et, en premier lieu, pendant la révolution diurne de Jupiter qui ne dure que 9 heures 55 minutes, les jours, sont constamment égaux aux nuits par n’importe quelle latitude  ? soit 4 heures 77 minutes pour le jour, 4 heures 77 minutes pour la nuit.
« Voilà, firent observer les partisans de l’existence des Joviens, voilà qui convient aux gens d’habitudes régulières. Ils seront enchantés de se soumettre à cette régularité ! »
Eh bien ! c’est ce qui se produirait sur la Terre, si le président Barbicane accomplissait son oeuvre. Seulement, comme le mouvement de rotation sur le nouvel axe terrestre ne serait ni accru ni amoindri, comme vingt-quatre heures sépareraient toujours deux midis successifs, les nuits et les jours seraient exactement de douze heures en n’importe quel point de notre sphéroïde. Les crépuscules et les aubes allongeraient les jours d’une quantité toujours égale. On vivrait au milieu d’un équinoxe perpétuel, tel qu’il se produit le 21 mars et le 21 septembre sur toutes les latitudes du globe, lorsque l’astre radieux décrit sa courbe apparente dans le plan de l’Équateur.
« Mais le phénomène climatérique le plus curieux, et non le moins intéressant, ajoutaient avec raison les enthousiastes, ce sera l’absence de saisons ! »
En effet, c’est grâce à l’inclinaison de l’axe sur le plan de l’orbite, que se produisent ces variations annuelles, connues sous les noms de printemps, d’été, d’automne et d’hiver. Or, les Joviens ne connaissent rien de ces saisons. Donc les Terrestriens ne les connaîtraient plus. Du moment que le nouvel axe serait perpendiculaire à l’écliptique, il n’y aurait ni zones glaciales ni zones torrides, mais toute la Terre jouirait d’une zone tempérée.
Voici pourquoi.
Qu’est-ce que c’est que la zone torride ? C’est la partie de la surface du globe comprise entre les Tropiques du Cancer et du Capricorne. Tous les points de cette zone jouissent de la propriété de voir le Soleil deux fois par an à leur zénith, tandis que pour les points des Tropiques, ce phénomène ne se produit annuellement qu’une fois.
Qu’est-ce que c’est que la zone tempérée ? C’est la partie qui comprend les régions situées entre les Tropiques et les Cercles polaires, entre 23°28’ et 66°72’ de latitude, et pour lesquelles le Soleil ne s’élève jamais jusqu’au zénith, mais paraît tous les jours au-dessus de l’horizon.
Qu’est-ce que c’est que la zone glaciale ? C’est cette partie des régions circumpolaires que le Soleil abandonne complètement pendant un laps de temps,
qui, pour le Pôle même, peut aller jusqu’à six mois.
On le comprend, une conséquence des diverses hauteurs que peut atteindre le Soleil au-dessus de l’horizon, c’est qu’il en résulte une chaleur excessive pour la zone torride ? une chaleur modérée mais variable à mesure qu’on s’éloigne des Tropiques pour la zone tempérée,  ? un froid excessif pour la zone glaciale depuis les Cercles polaires jusqu’aux Pôles.
Eh bien, les choses ne se passeraient plus ainsi à la surface de la Terre, par suite de la perpendicularité du nouvel axe. Le Soleil se maintiendrait immuablement dans le plan de l’Équateur. Durant toute l’année, il tracerait pendant douze heures sa course imperturbable, en montant jusqu’à une distance du zénith égale à la latitude du lieu, par conséquent d’autant plus haut que le point est plus voisin de l’Équateur. Ainsi, pour les pays situés par vingt degrés de latitude, il s’élèverait chaque jour jusqu’à soixante-dix degrés au-dessus de l’horizon,  ? pour les pays situés par quarante-neuf degrés, jusqu’à quarante et un,  ? pour les points situés sur le soixante-septième parallèle, jusqu’à vingt-trois degrés. Donc les jours conserveraient une régularité parfaite, mesurés par le Soleil, qui se lèverait et se coucherait toutes les douze heures au même point de l’horizon.
« Et voyez les avantages ! répétaient les amis du président Barbicane. Chacun, suivant son tempérament, pourra choisir le climat invariable qui conviendra à ses rhumes ou à ses rhumatismes, sur un globe où l’on ne connaîtra plus les variations de chaleur actuellement si regrettables ! »
En résumé, Barbicane and Co, Titans modernes, allaient modifier l’état de choses qui existait depuis l’époque où le sphéroïde terrestre, penché sur son orbite, s’était concentré pour devenir la Terre telle qu’elle est.
À la vérité, l’observateur y perdrait quelques-unes des constellations ou étoiles qu’il est habitué à voir sur le champ du ciel. Le poste n’aurait plus les longues nuits d’hiver ni les longs jours d’été à encadrer dans ses rimes modernes « avec la consonne d’appui. » Mais, en somme, quel profit pour la généralité des humains !
« De plus, répétaient les journaux dévoués au président Barbicane, puisque les productions du sol terrestre seront régularisées, l’agronome pourra distribuer à chaque espèce végétale la température qui lui paraîtra favorable.
— Bon ! ripostaient les feuilles ennemies, est-ce qu’il n’y aura pas toujours des pluies, des grêles, des tempêtes, des trombes, des orages, tous ces météores qui parfois compromettent si gravement l’avenir des récoltes et la fortune des cultivateurs ?
— Sans doute, reprenait le choeur des amis, mais ces désastres seront probablement plus rares par suite de la régularité climatérique qui empêchera les troubles de l’atmosphère. Oui ! l’humanité profitera grandement de ce nouvel état de choses. Oui ! ce sera la véritable transformation du globe terrestre. Oui ! Barbicane and Co auront rendu service aux générations présentes et futures, en détruisant, avec l’inégalité des jours et des nuits, la diversité fâcheuse des saisons. Oui ! comme le disait Michel Ardan, notre sphéroïde, à la surface duquel il fait toujours trop chaud ou trop froid, ne sera plus la planète aux rhumes, aux coryzas, aux fluxions de poitrine. Il n’y aura d’enrhumés que ceux qui le voudront bien, puisqu’il leur sera toujours loisible d’aller habiter un pays convenable à leurs bronches. »
Et, dans son numéro du 27 décembre, le Sun, de New- York, termina le plus éloquent des articles en s’écriant  :
« Honneur au président Barbicane et à ses collègues ! Non seulement ces audacieux auront, pour ainsi dire, annexé une nouvelle province au continent américain, et par là même agrandi le champ déjà si vaste de la Confédération, mais ils auront rendu la Terre plus hygiéniquement habitable, et aussi plus productive, puisqu’on pourra semer dès qu’on aura récolté, et que, le grain germant sans retard, il n’y aura plus de temps perdu en hiver. Non seulement les richesses houillères se seront accrues par l’exploitation de nouveaux gisements, qui assureront la consommation de cette indispensable matière pendant de longues années peut-être, mais les conditions climatériques de notre globe se seront transformées à son avantage. Barbicane et ses collègues auront modifié, pour le plus grand bien de leurs semblables, l’oeuvre du Créateur. Honneur à ces hommes, qui prendront le premier rang parmi les bienfaiteurs de l’humanité ! »

(à suivre...)
Par jifi - Publié dans : Sans dessus dessous (VERNE)
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Mercredi 19 novembre 2008

Chapitre CCXVI – Couronne et tiare


Aramis était descendu avant le jeune homme et lui tenait la portière ouverte. Il le vit poser le pied sur la mousse avec un frémissement de tout le corps, et faire autour de la voiture quelques pas embarrassés, chancelants presque. On eût dit que le pauvre prisonnier était mal habitué à marcher sur la terre des hommes.
On était au 15 août, vers onze heures du soir : de gros nuages, qui prèsageaient la tempête, avaient envahi le ciel, et sous leurs plis dérobaient toute lumiére et toute perspective. A peine les extrémités des allées se détachaient-elles des taillis par une pénombre d'un gris opaque qui devenait, après un certain temps d'examen, sensible au milieu de cette obscurité compléte. Mais les parfums qui montent de l'herbe, ceux plus pénétrants et plus frais qu'exhale l'essence des chênes, l'atmosphère tiède et onctueuse qui l'enveloppait tout entier pour la première fois depuis tant d'années, cette ineffable jouissance de liberté en pleine campagne, parlaient un langage si séduisant pour le prince, que, quelle que fût cette retenue, nous dirons presque cette dissimulation dont nous avons essayé de donner une idée, il se laissa surprendre à son émotion et poussa un soupir de joie.
Puis peu à peu, il leva sa tête alourdie, et respira les différentes couches d'air, à mesure qu'elles s'offraient chargées d'arômes à son visage épanoui. Croisant ses bras sur sa poitrine, comme pour l'empêcher d'éclater à l'invasion de cette félicité nouvelle, il aspira délicieusement cet air inconnu qui court la nuit sous le dôme des hautes forêts. Ce ciel qu'il contemplait, ces eaux qu'il entendait bruire, ces créatures qu'il voyait s'agiter, n'était-ce pas la réalité ? Aramis n'était-il pas un fou de croire qu'il y eût autre chose à rêver dans ce monde ?
Ces tableaux enivrants de la vie de campagne, exempte de soucis, de craintes et de gênes, cet océan de jours heureux qui miroite incessamment devant toute imagination jeune, voilà la véritable amorce à laquelle pourra se prendre un malheureux captif, usé par la pierre du cachot, étiolé dans l'air si rare de la Bastille.
C'était celle, on s'en souvient, que lui avait prèsentée Aramis en lui offrant et les mille pistoles que renfermait la voiture et cet Eden enchanté que cachaient aux yeux du monde les déserts du Bas-Poitou.
Telles étaient les réflexions d'Aramis pendant qu'il suivait, avec une anxiété impossible à décrire, la marche silencieuse des joies de Philippe, qu'il voyait s'enfoncer graduellement dans les profondeurs de sa méditation.
En effet, le jeune prince, absorbé, ne touchait plus que des pieds à la terre, et son âme, envolée aux pieds de Dieu, le suppliait d'accorder un rayon de lumiére à cette hésitation d'où devait sortir sa mort ou sa vie.
Ce moment fut terrible pour l'évêque de Vannes. Il ne s'était pas encore trouvé en prèsence d'un aussi grand malheur. Cette âme d'acier, habituée à se jouer dans la vie parmi des obstacles sans consistance, ne se trouvant jamais inférieure ni vaincue, allait-elle échouer dans un si vaste plan, pour n'avoir pas prévu l'influence qu'exerçaient sur un corps humain quelques feuilles d'arbres arrosées de quelques litres d'air ?
Aramis, fixé à la même place par l'angoisse de son doute, contempla donc cette agonie douloureuse de Philippe, qui soutenait la lutte contre les deux anges mystérieux. Ce supplice dura les dix minutes qu'avait demandées le jeune homme. Pendant cette éternité Philippe ne cessa de regarder le ciel avec un oeil suppliant, triste et humide. Aramis ne cessa de regarder Philippe avec un oeil avide, enflammé, dévorant.
Tout à coup, la tête du jeune homme s'inclina. Sa pensée redescendit sur la terre. On vit son regard s'endurcir, son front se plisser, sa bouche s'armer d'un courage farouche ; puis ce regard devint fixe encore une fois ; mais, cette fois, il reflétait la flamme des mondaines splendeurs ; cette fois, il ressemblait au regard de Satan sur la montagne, lorsqu'il passait en revue les royaumes et les puissances de la terre pour en faire des séductions à Jésus.
L'oeil d'Aramis redevint aussi doux qu'il avait été sombre. Alors, Philippe lui saisissant la main d'un mouvement rapide et nerveux :
– Allons, dit-il, allons où l'on trouve la couronne de France !
– C'est votre décision, mon prince ? repartit Aramis.
– C'est ma décision.
– Irrévocable ?
Philippe ne daigna pas même répondre. Il regarda résolument l'évêque, comme pour lui demander s'il était possible qu'un homme revînt jamais sur un parti pris.
– Ces regards-là sont des traits de feu qui peignent les caractères, dit Aramis en s'inclinant sur la main de Philippe. Vous serez grand, monseigneur, je vous en réponds.
– Reprenons, s'il vous plaît, la conversation où nous l'avons laissée. Je vous avais dit, je crois, que je voulais m'entendre avec vous sur deux points : les dangers ou les obstacles. Ce point est décidé. L'autre, ce sont les conditions que vous me poseriez. A votre tour de parler, monsieur d'Herblay.
– Les conditions, mon prince ?
– Sans doute. Vous ne m'arrêterez pas en chemin pour une bagatelle semblable, et vous ne me ferez pas l'injure de supposer que je vous crois sans intérêt dans cette affaire. Ainsi donc, sans détour et sans crainte, ouvrez-moi le fond de votre pensée.
– M'y voici, monseigneur. Une fois roi...
– Quand sera-ce ?
– Ce sera demain au soir. Je veux dire dans la nuit.
– Expliquez-moi comment.
– Quand j'aurai fait une question à Votre Altesse Royale.
– Faites.
– J'avais envoyé à Votre Altesse un homme à moi, chargé de lui remettre un cahier de notes écrites finement, rédigées avec sûreté, notes qui permettent à Votre Altesse de connaître à fond toutes les personnes qui composent et composeront sa cour.
– J'ai lu toutes ces notes.
– Attentivement ?
– Je les sais par coeur.
– Et comprises ? Pardon, je puis demander cela au pauvre abandonné de la Bastille. Il va sans dire que dans huit jours, je n'aurai plus rien à demander à un esprit comme le vôtre, jouissant de sa liberté dans sa toute-puissance.
– Interrogez-moi, alors : je veux être l'écolier à qui le savant maître fait répéter la leçon convenue.
– Sur votre famille, d'abord, monseigneur.
– Ma mère, Anne d'Autriche ? tous ses chagrins sa triste maladie ? oh ! je la connais ! je la connais !
– Votre second frére ? dit Aramis en s'inclinant.
– Vous avez joint à ces notes des portraits si merveilleusement tracés, dessinés et peints, que j'ai, par ces peintures, reconnu les gens dont vos notes me désignaient le caractère, les moeurs et l'histoire. Monsieur mon frére est un beau brun, le visage pâlee ; il n'aime pas sa femme Henriette, que moi, moi Louis XIV, j'ai un peu aimée, que j'aime encore coquettement, bien qu'elle m'ait tant fait pleurer le jour où elle voulait chasser Mlle de La Vallière.
– Vous prendrez garde aux yeux de celle-ci, dit Aramis. Elle aime sincérement le roi actuel. On trompe difficilement les yeux d'une femme qui aime.
– Elle est blonde, elle a des yeux bleus dont la tendresse me révélera son identité. Elle boite un peu, elle écrit chaque jour une lettre à laquelle je fais répondre par M. de Saint-Aignan.
– Celui-là, vous le connaissez ?
– Comme si je le voyais, et je sais les derniers vers qu'il m'a faits, comme ceux que j'ai composés en réponse aux siens.
– très bien. Vos ministres, les connaissez-vous ?
– Colbert, une figure laide et sombre, mais intelligente, cheveux couvrant le front, grosse tête, lourde, pleine : ennemi mortel de M. Fouquet.
– Quant à celui-là, ne nous en inquiétons pas.
– Non, parce que, nécessairement, vous me demanderez de l'exiler, n'est ce pas ?
Aramis, pénétré d'admiration, se contenta de dire :
– Vous serez très grand, monseigneur.
– Vous voyez, ajouta le prince, que je sais ma leçon à merveille, et, Dieu aidant, vous ensuite, je ne me tromperai guére.
– Vous avez encore une paire d'yeux bien gênants, monseigneur.
– Oui, le capitaine des mousquetaires, M. d'Artagnan, votre ami.
– Mon ami je dois le dire.
– Celui qui a escorté La Vallière à Chaillot, celui qui a livré Monck dans un coffre au roi Charles II, celui qui a si bien servi ma mére, celui à qui la couronne de France doit tant qu'elle lui doit tout. Est-ce que vous me demanderez aussi de l'exiler, celui-là ?
– Jamais, Sire. D'Artagnan est un homme à qui, dans un moment donné, je me charge de tout dire ; mais défiez-vous, car, s'il nous dépiste avant cette révélation, vous ou moi, nous serons pris ou tués. C'est un homme de main.
– J'aviserai. Parlez-moi de M. Fouquet. Qu'en voulez-vous faire ?
– Un moment encore, je vous en prie, monseigneur. Pardon, si je parais manquer de respect en vous questionnant toujours.
– C'est votre devoir de le faire, et c'est encore votre droit.
– Avant de passer à M. Fouquet, j'aurais un scrupule d'oublier un autre ami à moi.
– M. du Vallon, l'Hercule de la France. Quant à celui-là, sa fortune est assurée.
– Non, ce n'est pas de lui que je voulais parler.
– Du comte de La Fère, alors ?
– Et de son fils, notre fils à tous quatre.
– Ce garçon qui se meurt d'amour pour La Vallière, à qui mon frère l'a prise déloyalement ! Soyez tranquille, je saurai la lui faire recouvrer. Dites-moi une chose, monsieur d'Herblay : oublie-t-on les injures quand on aime ? pardonne-t-on à la femme qui a trahi ? Est-ce un des usages de l'esprit français ? est-ce une des lois du coeur humain ?
– Un homme qui aime profondément, comme aime Raoul de Bragelonne, finit par oublier le crime de sa maîtresse ; mais je ne sais si Raoul oubliera.
– J'y pourvoirai. Est-ce tout ce que vous vouliez me dire sur votre ami ?
– C'est tout.
– A M. Fouquet, maintenant. Que comptez-vous que j'en ferai ?
– Le surintendant, comme par le passé, je vous en prie.
– Soit ! mais il est aujourd'hui premier ministre.
– Pas tout à fait.
– Il faudra bien un premier ministre à un roi ignorant et embarrassé comme je le serai.
– Il faudra un ami à Votre Majesté ?
– Je n'en ai qu'un, c'est vous.
– Vous en aurez d'autres plus tard : jamais d'aussi dévoué, jamais d'aussi zélé pour votre gloire.
– Vous serez mon premier ministre.
– Pas tout de suite, monseigneur. Cela donnerait trop d'ombrage et d'étonnement.
– M. de Richelieu, premier ministre de ma grand-mére Marie de Médicis, n'était qu'évêque de Luçon, comme vous êtes évêque de Vannes.
– Je vois que Votre Altesse Royale a bien profité de mes notes. Cette miraculeuse perspicacité me comble de joie.
– Je sais bien que M. de Richelieu, par la protection de la reine, est devenu bientôt cardinal.
– Il vaudra mieux, dit Aramis en s'inclinant, que je ne sois premier ministre qu'après que Votre Altesse Royale m'aura fait nommer cardinal.
– Vous le serez avant deux mois, monsieur d'Herblay. Mais voilà bien peu de chose. Vous ne m'offenseriez pas en me demandant davantage, et vous m'affligeriez en vous en tenant là.
– Aussi ai-je quelque chose à espèrer de plus, monseigneur.
– Dites, dites !
– M. Fouquet ne gardera pas toujours les affaires, il vieillira vite. Il aime le plaisir, compatible aujourd'hui avec son travail, grâce au reste de jeunesse dont il jouit ; mais cette jeunesse tient au premier chagrin ou à la première maladie qu'il rencontrera. Nous lui épargnerons le chagrin, parce qu'il est galant homme et noble coeur. Nous ne pourrons lui sauver la maladie. Ainsi, c'est jugé. Quand vous aurez payé toutes les dettes de M. Fouquet, remis les finances en état, M. Fouquet pourra demeurer roi dans sa cour de poétes et de peintres ; nous l'aurons fait riche. Alors, devenu premier ministre de Votre Altesse Royale, je pourrai songer à mes intérêts et aux vôtres.
Le jeune homme regarda son interlocuteur.
– M. de Richelieu, dont nous parlions, dit Aramis, a eu le tort très grand de s'attacher à gouverner seulement la France. Il a laissé deux rois, le roi Louis XIII et lui, trôner sur le même trône, tandis qu'il pouvait les installer plus commodément sur deux trônes différents.
– Sur deux trônes ? dit le jeune homme en rêvant.
– En effet, poursuivit Aramis tranquillement : un cardinal premier ministre de France, aidé de la faveur et de l'appui du roi très Chrétien ; un cardinal à qui le roi son maître prêtre ses trésors, son armée, son conseil, cet homme-là ferait un double emploi fâcheux en appliquant ses ressources à la seule France. Vous, d'ailleurs, ajouta Aramis en plongeant jusqu'au fond des yeux de Philippe, vous ne serez pas un roi comme votre père, délicat, lent et fatigué de tout ; vous serez un roi de tête et d'épée ; vous n'aurez pas assez de vos Etats : je vous y gênerais. Or, jamais notre amitié ne doit être, je ne dis pas altérée, mais même effleurée par une pensée secréte. Je vous aurai donné le trône de France, vous me donnerez le trône de saint Pierre. Quand votre main loyale, ferme et armée aura pour main jumelle la main d'un pape tel que je le serai, ni Charles-Quint, qui a possédé les deux tiers du monde, ni Charlemagne, qui le posséda entier, ne viendront à la hauteur de votre ceinture. Je n'ai pas d'alliance, moi, je n'ai pas de préjugés, je ne vous jette pas dans la persécution des hérétiques, je ne vous jetterai pas dans les guerres de famille ; je dirai : “A nous deux l'univers ; à moi pour les âmes, à vous pour les corps.” Et, comme je mourrai le premier, vous aurez mon héritage. Que dites-vous de mon plan, monseigneur ?
– Je dis que vous me rendez heureux et fier, rien que de vous avoir compris, monsieur d'Herblay, vous serez cardinal ; cardinal, vous serez mon premier ministre. Et puis vous m'indiquerez ce qu'il faut faire pour qu'on vous élise pape ; je le ferai. Demandez-moi des garanties.
– C'est inutile. Je n'agirai jamais qu'en vous faisant gagner quelque chose ; je ne monterai jamais sans vous avoir hissé sur l'échelon supérieur ; je me tiendrai toujours assez loin de vous pour échapper à votre jalousie, assez près pour maintenir votre profit et surveiller votre amitié. Tous les contrats en ce monde se rompent, parce que l'intérêt qu'ils renferment tend à pencher d'un seul côté. Jamais entre nous il n'en sera de même ; je n'ai pas besoin de garanties.
– Ainsi... mon frère... disparaîtra ?...
– Simplement. Nous l'enléverons de son lit par le moyen d'un plancher qui céde à la pression du doigt. Endormi sous la couronne, il se réveillera dans la captivité. Seul, vous commanderez à partir de ce moment, et vous n'aurez pas d'intérêt plus cher que celui de me conserver près de vous.
– C'est vrai ! Voici ma main, monsieur d'Herblay.
– Permettez-moi de m'agenouiller devant vous, Sire, bien respectueusement. Nous nous embrasserons le jour où tous deux nous aurons au front, vous la couronne, moi la tiare.
– Embrassez-moi aujourd'hui même, et soyez plus que grand, plus qu'habile, plus que sublime génie : soyez bon pour moi, soyez mon père !
Aramis faillit s'attendrir en l'écoutant parler. Il crut sentir dans son coeur un mouvement jusqu'alors inconnu ; mais cette impression s'effaça bien vite.
“Son père ! pensa-t-il. Oui, Saint-père !”
Et ils reprirent place dans le carrosse, qui courut rapidement sur la route de Vaux-le-Vicomte.

(à suivre...)
Par jifi - Publié dans : Le Vicomte de Bragelonne (DUMAS)
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Samedi 15 novembre 2008

VII - Dans lequel le président Barbicane n’en dit pas plus qu’il ne lui convient d’en dire.

Le 22 décembre, les souscripteurs de Barbicane and Co furent convoqués en assemblée générale. Il va sans dire que les salons du Gun-Club avaient été choisis pour lieu de réunion dans l’hôtel d’Union-square. Et, en vérité, c’est à peine si le square lui-même eût suffi à enfermer la foule empressée des actionnaires. Mais le moyen de faire un meeting en plein air, à cette date, sur l’une des places de Baltimore, lorsque la colonne mercurielle s’abaisse de dix degrés centigrades au-dessous du zéro de la glace fondante.
Ordinairement, le vaste hall de Gun-Club  ? on ne l’a peut- être pas oublié  ? était orné d’engins de toutes sortes empruntés à la noble profession de ses membres. On eût dit un véritable musée d’artillerie. Les meubles eux-mêmes, sièges et tables, fauteuils et divans, rappelaient, par leur forme bizarre, ces engins meurtriers, qui avaient envoyé dans un monde meilleur tant de braves gens dont le secret désir eût été de mourir de vieillesse.
Eh bien ! ce jour-là, il avait fallu remiser cet encombrement. Ce n’était pas une assemblée guerrière, c’était une assemblée industrielle et pacifique qu’Impey Barbicane allait présider. Large place avait donc été faite aux nombreux souscripteurs, accourus de tous les points des États-Unis. Dans le hall, comme dans les salons y attenant, ils se pressaient, s’écrasaient, s’étouffaient, sans compter l’interminable queue, dont les remous se prolongeaient jusqu’au milieu d’Union-square.
Bien entendu, les membres du Gun-Club,  ? premiers souscripteurs des actions de la nouvelle Société,  ? occupaient des places rapprochées du bureau. On distinguait parmi eux, plus triomphants que jamais, le colonel Bloomsberry, Tom Hunter aux jambes de bois et leur collègue le fringant Bilsby. Très galamment, un confortable fauteuil avait été réservé à Mrs Evangélina Scorbitt, qui aurait véritablement eu le droit, en sa qualité de plus forte propriétaire de l’immeuble arctique, de siéger à côté du président Barbicane. Nombre de femmes, d’ailleurs, appartenant à toutes les classes de la cité, fleurissaient de leurs chapeaux aux bouquets assortis, aux plumes extravagantes, aux rubans multicolores, la bruyante foule qui se pressait sous la coupole vitrée du hall.
En somme, pour l’immense majorité, les actionnaires présents à cette assemblée pouvaient être considérés, non seulement comme des partisans, mais comme des amis personnels des membres du Conseil d’administration.
Une observation, cependant. Les délégués européens, suédois, danois, anglais, hollandais et russe, occupaient des places spéciales, et, s’ils assistaient à cette réunion, c’est que chacun d’eux avait souscrit le nombre d’actions qui donnait droit à une voix délibérative. Après avoir été si parfaitement unis pour acquérir, ils ne l’étaient pas moins, actuellement, pour dauber les acquéreurs. On imagine aisément quelle intense curiosité. les poussait à connaître la communication que le président Barbicane allait faire. Cette communication  ? on n’en doutait pas  ? jetterait la lumière sur les procédés imaginés pour atteindre le Pôle boréal. N’y avait-il pas là une difficulté plus grande encore que d’en exploiter les houillères ? S’il se présentait quelques objections à produire, Éric Baldenak, Boris Karkof, Jacques Jansen, Jan Harald, ne se gêneraient pas pour demander la parole. De son côté, le major Donellan, soufflé par Dean Toodrink, était bien décidé à pousser son rival Impey Barbicane jusque dans ses derniers retranchements.
Il était huit heures du soir. Le hall, les salons, les cours du Gun-Club resplendissaient des lueurs que leur versaient les lustres Edison. Depuis l’ouverture des portes assiégées par le public, un tumulte d’incessants murmures se dégageait de l’assistance. Mais tout se tut, lorsque l’huissier annonça l’entrée du Conseil d’administration.
La, sur une estrade drapée, devant une table à tapis noirâtre, en pleine lumière, prirent place le président Barbicane, le secrétaire J.-T. Maston, leur collègue le capitaine Nicholl. Un triple hurrah, ponctué de grognements et de hips, éclata dans le hall et se déchaîna jusqu’aux rues adjacentes.
Solennellement, J.-T. Maston et le capitaine Nicholl s’étaient assis dans la plénitude de leur célébrité.
Alors, le président Barbicane, qui était resté debout, mit sa main gauche dans sa poche, sa main droite dans son gilet, et prit la parole en ses termes  :
« Souscripteurs et Souscriptrices,
« Le Conseil d’administration de la North Polar Practical Association vous a réunis dans les salons du Gun-Club, afin de vous faire une importante communication.
« Vous l’avez appris par les discussions des journaux, le but de notre nouvelle Société est l’exploitation des houillères du Pôle arctique, dont la concession nous a été faite par le gouvernement fédéral. Ce domaine, acquis après vente publique, constitue l’apport de ses propriétaires dans l’affaire dont il s’agit. Les fonds, mis à leur disposition par la souscription close le 11 décembre dernier, vont leur permettre d’organiser cette entreprise, dont le rendement produira un taux d’intérêt inconnu jusqu’à ce jour en n’importe quelles opérations commerciales ou industrielles. »
Ici, premiers murmures approbatifs, qui interrompirent un instant l’orateur.
« Vous n’ignorez pas, reprit-il, comment nous avons été amenés à admettre l’existence de riches gisements de houille, peut-être aussi d’ivoire fossile, dans les régions circumpolaires. Les documents publiés par la presse du monde entier ne peuvent laisser aucun doute sur l’existence de ces charbonnages.
« Or, la houille est devenue la source de toute l’industrie moderne. Sans parler du charbon ou du coke, utilisés pour le chauffage, de son emploi pour la production de la vapeur ou de l’électricité, faut-il vous citer ses dérivés, les couleurs de garance, d’orseille, d’indigo, de fuchsine, de carmin, les parfums de vanille, d’amande amère, de reine des prés, de girofle, de winter-green, d’anis, de camphre, de thymol et d’héliotropine, les picrates, l’acide salicylique, le naphtol, le phénol, l’antipyrine, la benzine, la naphtaline, l’acide pyrogallique, l’hydroquinone, le tannin, la saccharine, le goudron, l’asphalte, le brai, les huiles de graissage, les vernis, le prussiate jaune de potasse, le cyanure, les amers, etc., etc., etc. »
Et, après cette énumération, l’orateur respira comme un coureur époumoné qui s’arrêta pour reprendre haleine. Puis, continuant, grâce à une longue inspiration d’air :
« Il est donc certain, dit-il, que la houille, cette substance précieuse entre toutes, s’épuisera en un temps assez limité par suite d’une consommation à outrance. Avant cinq cents ans, les houillères en exploitation jusqu’à ce jour seront vidées…
— Trois cents ! s’écria un des assistants.
— Deux cents ! répondit un autre.
— Disons dans un délai plus ou moins rapproché, reprit le président Barbicane, et mettons-nous en mesure de découvrir quelques nouveaux lieux de production, comme si la houille devait manquer avant la fin du dix-neuvième siècle. »
Ici, une interruption pour permettre aux auditeurs de dresser leurs oreilles, puis, une reprise on ces termes  :
« C’est pourquoi, souscripteurs et souscriptrices, levez- vous, suivez-moi et partons pour le Pôle ! »
Et, de fait, tout le public s’ébranla, prêt à boucler ses malles, comme si le président Barbicane eût montré un navire en partance pour les régions arctiques.
Une observation, jetée d’une voix aigre et claire par le major Donellan, arrêta net ce premier mouvement  ? aussi enthousiaste qu’inconsidéré.
« Avant de démarrer, demanda-t-il, je pose la question de savoir comment on peut se rendre au Pôle ? Avez-vous la prétention d’y aller par mer ?
— Ni par mer, ni par terre, ni par air, » répliqua doucement le président Barbicane.
Et l’assemblée se rassit, en proie à un sentiment de curiosité bien compréhensible.
« Vous n’êtes pas sans connaître, reprit l’orateur, quelles tentatives ont été faites pour atteindre ce point inaccessible du sphéroïde terrestre. Cependant, il convient que je vous les rappelle sommairement. Ce sera rendre un juste honneur aux hardis pionniers qui ont survécu, et à ceux qui ont succombé dans ces expéditions surhumaines. »
Approbation unanime, qui courut à travers les auditeurs, quelle que fût leur nationalité.
« En 1845, reprit le président Barbicane, l’anglais sir John Franklin, dans un troisième voyage avec l’Erebus et le Terror, dont l’objectif est de s’élever jusqu’au Pôle, s’enfonce à travers les parages septentrionaux, et on n’entend plus parler de lui.
« En 1854, l’Américain Kane et son lieutenant Morton s’élancent à la recherche de sir John Franklin, et, s’ils revinrent de leur expédition, leur navire Advance ne revint pas.
« En 1859, l’anglais Mac Clintock découvre un document duquel il appert qu’il ne reste pas un survivant de la campagne de l’Erebus et du Terror.
« En 1860, l’Américain Hayes quitte Boston sur le schooner United-States, dépasse le quatre-vingt-unième parallèle, et revient en 1862, sans avoir pu s’élever plus haut, malgré les héroïques efforts de ses compagnons.
« En 1869, les capitaines Koldervey et Hegeman, Allemands tous deux, partent de Bremerhaven, sur la Hansa et la Germania. La Hansa, écrasée par les glaces, sombre un peu au-dessous du soixante et onzième degré de latitude, et l’équipage ne doit son salut qu’à ses chaloupes qui lui permettent de regagner le littoral du Groënland. Quant à la Germania, plus heureuse, elle rentre au port de Bremerhaven, mais elle n’avait pu dépasser le soixante-dix-septième parallèle.
« En 1871, le capitaine Hall s’embarque à New-York sur le steamer Polaris. Quatre mois après, pendant un pénible hivernage, ce courageux marin succombe
aux fatigues. Un an plus tard, le Polaris, entraîné par les icebergs, sans s’être élevé au quatre-vingt-deuxième degré de latitude, est brisé au milieu des banquises en dérive. Dix-huit hommes de son bord, débarqués sous les ordres du lieutenant Tyson, ne parviennent à regagner le continent qu’en s’abandonnant sur un radeau de glace aux courants de la mer arctique, et jamais on n’a retrouvé les treize hommes perdus avec le Polaris.
« En 1875, l’Anglais Nares quitte Portsmouth avec l’Alerte et la Découverte. C’est dans cette campagne mémorable, où les équipages établirent leur quartier d’hiver entre le quatre vingt-deuxième et le quatre-vingt-troisième parallèle, que le capitaine Markham, après s’être avancé dans la direction du nord, s’arrête à quatre cents milles seulement du pôle arctique, dont personne ne s’était autant
rapproché avant lui.
« En 1879, notre grand citoyen Gordon Bennett… »
Ici trois hurrahs, poussés à pleine poitrine, acclamèrent le nom du « grand citoyen », le directeur du New-York Herald.
« … arme la Jeannette qu’il confie au commandant De Long, appartenant à une famille d’origine française. La Jeannette part de San Francisco avec trente-trois hommes, franchit le détroit de Behring, est prise dans les glaces à la hauteur de l’île Herald, sombre à la hauteur de l’île Bennett, à peu près sur le soixante dix-septième parallèle. Ses hommes n’ont plus qu’une ressource  : c’est de se diriger vers le sud avec les canots qu’ils ont sauvés ou à la surface des ice- fields. La misère les décime. De Long meurt en octobre. Nombre de ses compagnons sont frappés comme lui, et douze seulement reviennent de cette expédition.
« Enfin, en 1881, l’Américain Greely quitte le port Saint- Jean de Terre-Neuve avec le steamer Proteus, afin d’aller établir une station à la baie de lady Franklin, sur la terre de Grant, un peu au-dessous du quatre-vingt-deuxième degré. En cet endroit est fondé le fort Conger. De là, les hardis hiverneurs se portent vers l’ouest et vers le nord de la baie. Le lieutenant Lockwood et son compagnon Brainard, en mai 1882, s’élèvent jusqu’à quatre-vingt-trois degrés trente-cinq minutes, dépassant le capitaine Markham de quelques milles.
« C’est le point extrême atteint jusqu’à ce jour ! C’est l’Ultima Thule de la cartographie circumpolaire ! »
Ici, nouveaux hurrahs, panachés des hips réglementaires, en l’honneur des découvreurs américains.
« Mais, reprit le président Barbicane, la campagne devait mal finir. Le Proteus sombre. Ils sont là vingt-quatre colons arctiques, voués à des misères épouvantables. Le docteur Pavy, un Français, et bien d’autres, sont atteints mortellement. Greely, secouru par la Thétis en 1883, ne ramène que six de ses compagnons. Et l’un des héros de la découverte, le lieutenant Lockwood, succombe à son tour, ajoutant un nom de plus au douloureux martyrologe de ces régions ! »
Cette fois, ce fut un respectueux silence qui accueillit ces paroles du président Barbicane, dont toute l’assistance partageait la légitime émotion.
Puis, il reprit d’une voix vibrante  :
« Ainsi donc, malgré tant de dévouement et de courage, le quatre-vingt-quatrième parallèle n’a jamais pu être dépassé. Et même, on peut affirmer qu’il ne le sera jamais par les moyens qui ont été employés jusqu’à ce jour, soit des navires pour atteindre la banquise, soit des radeaux pour franchir les champs de glace. Il n’est pas permis à l’homme d’affronter de pareils dangers, de supporter de tels abaissements de température. C’est donc par d’autres voies qu’il faut marcher à la conquête du Pôle ! »
On sentit, au frémissement des auditeurs, que là était le vif de la communication, le secret cherché et convoité par tous.
« Et comment vous y prendrez-vous monsieur ?… demanda le délégué de l’Angleterre.
— Avant dix minutes, vous le saurez, major Donellan, répondit le président Barbicane, et j’ajoute, en m’adressant à tous nos actionnaires  : Ayez confiance en nous, puisque les promoteurs de l’affaire sont les mêmes hommes qui, s’embarquant dans un projectile cylindro-conique…
— Cylindro-comique ! s’écria Dean Toodrink.
— … ont osé s’aventurer jusqu’à la Lune…
— Et on voit bien qu’ils en sont revenus ! » ajouta le secrétaire du major Donellan, dont les observations malséantes provoquèrent de violentes protestations. »
Mais le président Barbicane, haussant les épaules, reprit d’une voix ferme  :
« Oui, avant dix minutes, souscripteurs et souscriptrices, vous saurez à quoi vous en tenir. »
Un murmure, fait de Oh ! de Eh ! et de Ah ! prolongés, accueillit cette réponse.
En vérité, il semblait que l’orateur venait de dire au public  :
« Avant dix minutes, nous serons au Pôle ! »
Il poursuivit en ces termes  :
« Et d’abord, est-ce un continent qui forme la calotte arctique de la Terre ? N’est-ce point une mer, et le commandant Nares n’a-t-il pas eu raison de la nommer « mer
Paléocrystique », c’est-à-dire mer des anciennes glaces ? À cette demande, je répondrai  : Nous ne le pensons pas.
— Cela ne peut suffire ! s’écria Éric Baldenak. Il ne s’agit pas de ne « point penser », il s’agit d’être certain…
— Eh bien ! nous le sommes, répandrai-je à mon bouillant interrupteur. Oui ! C’est un terrain solide, non un bassin liquide, dont la North Polar Practical Association a fait l’acquisition, et qui, maintenant, appartient aux États-Unis, sans qu’aucune Puissance européenne y puisse jamais prétendre ! »
Murmure au bancs des délégués du vieux Monde.
« Bah !… Un trou plein d’eau… une cuvette… que vous n’êtes pas capables de vider ! » s’écria de nouveau Dean Toodrink.
Et il eut l’approbation bruyante de ses collègues.
« Non, monsieur, répondit vivement le président Barbicane. Il y a là un continent, un plateau qui s’élève  ? peut-être comme le désert de Gobi dans l’Asie Centrale  ? à trois ou quatre kilomètres au-dessus du niveau de la mer. Et cela a pu être facilement et logiquement déduit des observations faites sur les contrées limitrophes, dont le domaine polaire n’est que le prolongement. Ainsi, pendant leurs explorations, Nordenskiöld, Peary, Maaigaard, ont constaté que le Groënland va toujours en montant dans la direction du nord. À cent soixante kilomètres vers l’intérieur, en partant de l’île Diskö, son altitude est déjà de deux mille trois cents mètres. Or, en tenant compte de ces observations, des différents produits, animaux ou végétaux, trouvés dans leurs carapaces de glaces séculaires, tels que carcasses de mastodontes, défenses et dents d’ivoire, troncs de conifères, on peut affirmer que ce continent fut autrefois une terre fertile, habitée par des animaux certainement, par des hommes peut-être. Là furent ensevelies les épaisses forêts des époques préhistoriques, qui ont formé les gisements de houille dont nous saurons poursuivre l’exploitation ! Oui ! c’est un continent qui s’étend autour du Pôle, un continent vierge de toute empreinte humaine, et sur lequel nous irons planter le pavillon des États-Unis d’Amérique ! »
Tonnerre d’applaudissements.
Lorsque les derniers roulements se furent éteints dans les lointaines perspectives d’Union-square, on entendit glapir la voix cassante du major Donellan. Il disait  :
« Voilà déjà sept minutes d’écoulées sur les dix qui devaient nous suffire pour atteindre le Pôle ?…
— Nous y serons dans trois minutes, » répondit froidement le président Barbicane.
Il reprit  :
« Mais, si c’est un continent qui constitue notre nouvel immeuble, et si ce continent est surélevé, comme nous avons lieu de le croire, il n’en est pas moins obstrué par les glaces éternelles, recouvert d’ice-bergs et d’ice-fields, et dans des conditions où l’exploitation en serait difficile…
— Impossible ! dit Jan Harald, qui souligna cette affirmation d’un grand geste.
— Impossible, je le veux bien, répondit Impey Barbicane. Aussi, est-ce à vaincre cette impossibilité qu’ont tendu nos efforts. Non seulement, nous n’aurons plus besoin de navires ni de traîneaux pour aller au Pôle ; mais, grâce à nos procédés, la fusion des glaces, anciennes ou nouvelles, s’opérera comme par enchantement, et sans que cela nous coûte ni un dollar de notre capital, ni une minute de notre travail ! »
Ici un silence absolu. On touchait au moment « chicologique », suivant l’élégante expression que murmura Dean Toodrink à l’oreille de Jacques Jansen.
« Messieurs, reprit le président du Gun-Club, Archimède ne demandait qu’un point d’appui pour soulever le monde. Eh bien ! ce point d’appui, nous l’avons trouvé. Un levier devait suffire au grand géomètre de Syracuse, et ce levier nous le possédons. Nous sommes donc on mesure de déplacer le Pôle…
— Déplacer le Pôle !… s’écria Éric Baldenak.
— L’amener en Amérique !… » s’écria Jan Harald.
Sans doute, le président Barbicane ne voulait pas encore préciser, car il continua, disant  :
« Quant à ce point d’appui…
— Ne le dites pas !… Ne le dites pas ! s’écria un des assistants d’une voix formidable.
— Quant à ce levier…
— Gardez le secret !… Gardez-le !… s’écria la majorité des spectateurs.
— Nous le garderons ! », répondit le président Barbicane.
Et si les délégués européens furent dépités de cette réponse, on peut le croire. Mais, malgré leurs réclamations, l’orateur ne voulut rien faire connaître de ses procédés. Il se contenta d’ajouter  :
« Pour ce qui est des résultats du travail mécanique  ? travail sans précédent dans les annales industrielles  ? que nous allons entreprendre et mener à bonne fin, grâce au concours de vos capitaux, je vais vous en donner immédiatement communication.
— Écoutez !… Écoutez ! »
Et, si on écouta !
« Tout d’abord, reprit le président Barbicane, l’idée première de notre oeuvre revient à l’un de nos plus savants, dévoués et illustres collègues. À lui aussi, la gloire d’avoir établi les calculs qui permettent de faire passer cette idée de la théorie à la pratique, car, si l’exploitation des houillères arctiques n’est qu’un jeu, déplacer le Pôle était un problème que la mécanique supérieure pouvait seule résoudre. Voilà pourquoi nous nous sommes adressés à l’honorable secrétaire du Gun-Club, J.-T. Maston !
— Hurrah !… Hip !… hip !… hip ! pour J.-T. Maston ! » cria tout l’auditoire, électrisé par la présence de cet éminent et extraordinaire personnage.
Ah ! combien Mrs Evangélina Scorbitt fut émue des acclamations qui éclatèrent autour du célèbre calculateur, et à quel point son coeur en fut délicieusement remué !
Lui, modestement, se contenta de balancer doucement la tête à droite, puis à gauche, et de saluer du bout de son crochet l’enthousiaste assistance.
« Déjà, chers souscripteurs, reprit le président Barbicane, lors du grand meeting qui célébra l’arrivée du Français Michel Ardan en Amérique, quelques mois avant notre départ pour la Lune… »
Et ce Yankee parlait aussi simplement de ce voyage que s’il eût été de Baltimore à New-York !
« … J.-T. Maston s’était écrié  : "Inventons des machines, trouvons un point d’appui et redressons l’axe de la Terre !" Eh bien, vous tous qui m’écoutez, sachez-le donc !… Les machines sont inventées, le point d’appui est trouvé, et c’est au redressement de l’axe terrestre que nous allons appliquer nos efforts !»
Ici, quelques minutes d’une stupéfaction qui, en France, se fût traduite par cette expression populaire mais juste  : « Elle est raide, celle-là ! »
« Quoi !… Vous avez la prétention de redresser l’axe ? s’écria le major Donellan.
— Oui, monsieur, répondit le président Barbicane, ou, plutôt, nous avons le moyen d’en créer un nouveau, sur lequel s’accomplira désormais la rotation diurne…
— Modifier la rotation diurne !… répéta le colonel Karkof, dont les yeux jetaient des éclairs.
— Absolument, et sans toucher à sa durée ! répondit le président Barbicane. Cette opération reportera le Pôle actuel à peu près sur le soixante-septième parallèle, et, dans ces conditions, la Terre se comportera comme la planète Jupiter, dont l’axe est presque perpendiculaire au plan de son orbite. Or, ce déplacement de vingt-trois degrés vingt-huit minutes suffira pour que notre immeuble polaire reçoive une quantité de chaleur suffisant à fondre les glaces accumulées depuis des milliers de siècles ! »
L’auditoire était haletant. Personne ne songeait à interrompre l’orateur  ? pas même à l’applaudir. Tous étaient subjugués par cette idée à la fois si ingénieuse et si simple  : modifier l’axe sur lequel se meut le sphéroïde terrestre.
Quant aux délégués européens, ils étaient simplement abasourdis, aplatis, annihilés, et ils restaient bouche close, au dernier degré de l’ahurissement.
Mais les applaudissements éclatèrent à tout rompre, lorsque le président Barbicane acheva son discours par cette conclusion sublime dans sa simplicité  :
« Donc, c’est le Soleil lui-même qui se chargera de fondre les ice-bergs et les banquises, et de rendre facile l’accès du Pôle nord !
— Ainsi, demanda le major Donellan, puisque l’homme ne peut aller au Pôle, c’est le Pôle qui viendra à lui ?…
— Comme vous dites ! » répliqua le président Barbicane.

(à suivre...)
Par jifi - Publié dans : Sans dessus dessous (VERNE)
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Mercredi 12 novembre 2008

Chapitre CCXV – Le tentateur


– Mon prince, dit Aramis en se tournant, dans le carrosse, du côté de son compagnon, si faible créature que je sois, si médiocre d'esprit, si inférieur dans l'ordre des êtres pensants, jamais il ne m'est arrivé de m'entretenir avec un homme, sans pénétrer sa pensée au travers de ce masque vivant jeté sur notre intelligence, afin d'en retenir la manifestation. Mais ce soir, dans l'ombre où nous sommes, dans la réserve où je vous vois je ne pourrai rien lire sur vos traits, et quelque chose me dit que j'aurai de la peine à vous arracher une parole sincére. Je vous supplie donc, non pas par amour pour moi, car les sujets ne doivent peser rien dans la balance que tiennent les princes, mais pour l'amour de vous, de retenir chacune de mes syllabes, chacune de mes inflexions, qui, dans les graves circonstances où nous sommes engagés, auront chacune leur sens et leur valeur, aussi importantes que jamais il s'en prononça dans le monde.
– J'écoute, répéta le jeune prince avec décision, sans rien ambitionner, sans rien craindre de ce que vous m'allez dire.
Et il s'enfonça plus profondément encore dans les coussins épais du carrosse, essayant de dérober à son compagnon, non seulement la rue, mais la supposition même de sa personne.
L'ombre était noire, et elle descendait, large et opaque, du sommet des arbres entrelacés. Ce carrosse fermé d'une vaste toiture, n'eût pas reçu la moindre parcelle de lumiére, lors même qu'un atome lumineux se fût glissé entre les colonnes de brume qui s'épanouissaient dans l'allée du bois.
– Monseigneur, reprit Aramis, vous connaissez l'histoire du gouvernement qui dirige aujourd'hui la France. Le roi est sorti d'une enfance captive comme l'a été la vôtre, obscure comme l'a été la vôtre, étroite comme l'a été la vôtre. Seulement, au lieu d'avoir, comme vous, l'esclavage de la prison, l'obscurité de la solitude, l'étroitesse de la vie cachée, il a dû souffrir toutes ses miséres, toutes ses humiliations, toutes ses g'nes, au grand jour, au soleil impitoyable de la royauté ; place noyée de lumiére, où toute tache paraît une fange sordide, où toute gloire paraît une tache. Le roi a souffert, il a de la rancune, il se vengera. Ce sera un mauvais roi. Je ne dis pas qu'il versera le sang comme Louis XI ou Charles IX, car il n'a pas à venger d'injures mortelles, mais il dévorera l'argent et la subsistance de ses sujets, parce qu'il a subi des injures d'intérêt et d'argent. Je mets donc tout d'abord à l'abri ma conscience quand je considére en face les mérites et les défauts de ce prince, et, si je le condamne, ma conscience m'absout.
Aramis fit une pause. Ce n'était pas pour écouter si le silence du bois était toujours le même, c'était pour reprendre sa pensée du fond de son esprit, c'était pour laisser à cette pensée le temps de s'incruster profondément dans l'esprit de son interlocuteur.
– Dieu fait bien tout ce qu'il fait, continua l'évêque de Vannes, et de cela je suis tellement persuadé, que je me suis applaudi dés longtemps d'avoir été choisi par lui comme dépositaire du secret que je vous ai aidé à découvrir. Il fallait au Dieu de justice et de prévoyance un instrument aigu, persévérant, convaincu, pour accomplir une grande oeuvre. Cet instrument, c'est moi. J'ai l'acuité, j'ai la persévérance, j'ai la conviction ; je gouverne un peuple mystérieux qui a pris pour devise la devise de Dieu : Patiens quia aeternus !
Le prince fit un mouvement.
– Je devine, monseigneur, dit Aramis, que vous levez la tête, et que ce peuple à qui je commande vous étonne. Vous ne saviez pas traiter avec un roi. Oh ! monseigneur, roi d'un peuple bien humble, roi d'un peuple bien déshérité : humble, parce qu'il n'a de force qu'en rampant ; déshérité, parce que jamais, presque jamais en ce monde, mon peuple ne récolte les moissons qu'il séme et ne mange le fruit qu'il cultive. Il travaille pour une abstraction, il agglomére toutes les molécules de sa puissance pour en former un homme, et à cet homme, avec le produit de ses gouttes de sueur, il compose un nuage dont le génie de cet homme doit à son tour faire une auréole, dorée aux rayons de toutes les couronnes de la chrétienté. Voilà l'homme que vous avez à vos côtés, monseigneur.
C'est vous dire qu'il vous a tiré de l'abîme dans un grand dessein, et qu'il veut, dans ce dessein magnifique, vous élever au-dessus des puissances de la terre, au-dessus de lui-même.
Le prince toucha légérement le bras d'Aramis.
– Vous me parlez, dit-il, de cet ordre religieux dont vous êtes le chef. Il résulte, pour moi, de vos paroles, que, le jour où vous voudrez précipiter celui que vous aurez élevé, la chose se fera, et que vous tiendrez sous votre main votre créature de la veille.
– Détrompez-vous, monseigneur, répliqua l'évêque, je ne prendrais pas la peine de jouer ce jeu terrible avec Votre Altesse Royale, si je n'avais un double intérêt à gagner la partie. Le jour où vous serez élevé, vous serez élevé à jamais, vous renverserez en montant le marchepied, vous l'enverrez rouler si loin, que jamais sa vue ne vous rappellera même son droit à votre reconnaissance.
– Oh ! monsieur.
– Votre mouvement, monseigneur, vient d'un excellent naturel. Merci ! Croyez bien que j'aspire à plus que de la reconnaissance ; je suis assuré que, parvenu au faite, vous me jugerez plus digne encore d'être votre ami, et alors, à nous deux, monseigneur, nous ferons de si grandes choses, qu'il en sera longtemps parlé dans les siècles.
– Dites-moi bien, monsieur, dites-le-moi sans voiles, ce que je suis aujourd'hui et ce que vous prétendez que je sois demain.
– Vous êtes le fils du roi Louis XIII, vous êtes le frére du roi Louis XIV, vous êtes l'héritier naturel et légitime du trône de France. En vous gardant près de lui, comme on a gardé Monsieur, votre frère cadet, le roi se réservait le droit d'être souverain légitime. Les médecins seuls et Dieu pouvaient lui disputer la légitimité. Les médecins aiment toujours mieux le roi qui est que le roi qui n'est pas. Dieu se mettrait dans son tort en nuisant à un prince honn'te homme. Mais Dieu a voulu qu'on vous persécutât, et cette persécution vous sacre aujourd'hui roi de France. Vous aviez donc le droit de régner, puisqu'on vous le conteste ; vous aviez donc le droit d'être déclaré, puisqu'on vous séquestre ; vous êtes donc de sang divin, puisqu'on n'a pas osé verser votre sang comme celui de vos serviteurs. Maintenant, voyez ce qu'il a fait pour vous, ce Dieu que vous avez tant de fois accusé d'avoir tout fait contre vous. Il vous a donné les traits, la taille, l'âge et la voix de votre frére, et toutes les causes de votre persécution vont devenir les causes de votre résurrection triomphale. Demain, après-demain, au premier moment, fantôme royal, ombre vivante de Louis XIV, vous vous assiérez sur son trône, d'où la volonté de Dieu, confiée à l'exécution d'un bras d'homme, l'aura précipité sans retour.
– Je comprends, dit le prince, on ne versera pas le sang de mon frère.
– Vous serez seul arbitre de sa destinée.
– Ce secret dont on a abusé envers moi...
– Vous en userez avec lui. Que faisait-il pour le cacher ? Il vous cachait. Vivante image de lui-même, vous trahiriez le complot de Mazarin et d'Anne d'Autriche. Vous, mon prince, vous aurez le même intérêt à cacher celui qui vous ressemblera prisonnier, comme vous lui ressemblerez roi.
– Je reviens sur ce que je vous disais. Qui le gardera ?
– Qui vous gardait.
– Vous connaissez ce secret, vous en avez fait usage pour moi. Qui le connaît encore ?
– La reine mére et Mme de Chevreuse.
– Que feront-elles ?
– Rien, si vous le voulez.
– Comment cela ?
– Comment vous reconnaîtront-elles, si vous agissez de façon qu'on ne vous reconnaisse pas ?
– C'est vrai. Il y a des difficultés plus graves.
– Dites, prince.
– Mon frére est marié ; je ne puis prendre la femme de mon frère.
– Je ferai qu'une répudiation soit consentie par l'Espagne ; c'est l'intérêt de votre nouvelle politique, c'est la morale humaine. Tout ce qu'il y a de vraiment noble et de vraiment utile en ce monde y trouvera son compte.
– Le roi, séquestré, parlera.
– A qui voulez-vous qu'il parle ? Aux murs ?
– Vous appelez murs les hommes en qui vous aurez confiance.
– Au besoin, oui, Votre Altesse Royale. D'ailleurs...
– D'ailleurs ?...
– Je voulais dire que les desseins de Dieu ne s'arrêtent pas en si beau chemin. Tout plan de cette portée est complété par les résultats, comme un calcul géométrique. Le roi, séquestré, ne sera pas pour vous l'embarras que vous avez été pour le roi régnant. Dieu a fait cette âme orgueilleuse et impatiente de nature. Il l'a, de plus, amollie, désarmée, par l'usage des honneurs et l'habitude du souverain pouvoir. Dieu, qui voulait que la fin du calcul géométrique dont j'avais l'honneur de vous parler fût votre avénement au trône et la destruction de ce qui vous est nuisible, décidé que le vaincu finira bientôt ses souffrances avec les vôtres. Il a donc préparé cette âme et ce corps pour la briéveté de l'agonie. Mis en prison simple particulier, séquestré avec vos doutes, privé de tout, avec l'habitude d'une vie solide vous avez résisté. Mais votre frére, captif, oublié, restreinte ne supportera point son injure, et Dieu reprendra son âme au temps voulu, c'est-à-dire bientôt.
A ce moment de la sombre analyse d'Aramis, un oiseau de nuit poussa du fond des futaies ce hululement plaintif et prolongé qui fait tressaillir toute créature.
– J'exilerais le roi déchu, dit Philippe en frémissant ; ce serait
plus humain.
– Le bon plaisir du roi décidera la question, répondit Aramis. Maintenant, ai-je bien posé le probléme ? ai-je bien amené la solution selon les désirs ou les prévisions de Votre Altesse Royale ?
– Oui, monsieur, oui ; vous n'avez rien oublié, si ce n'est cependant deux choses.
– La première ?
– Parlons-en tout de suite avec la même franchise que nous venons de mettre à notre conversation, parlons des motifs qui peuvent amener la dissolution des espérances que nous avons conçues, parlons des dangers que nous courons.
– Ils seraient immenses, infinis, effrayants, insurmontables, si, comme je vous l'ai dit, tout ne concourait à les rendre absolument nuls. Il n'y a pas de dangers pour vous ni pour moi, si la constance et l'intrépidité de Votre Altesse Royale égalent la perfection de cette ressemblance que la nature vous a donnée avec le roi. Je vous le répéte, il n'y a pas de dangers, il n'y a que des obstacles. Ce mot-là, que je trouve dans toutes les langues, je l'ai toujours mal compris ; si j'étais roi, je le ferais effacer comme absurde et inutile.
– Si fait, monsieur, il y a un obstacle très sérieux, un danger insurmontable que vous oubliez.
– Ah ! fit Aramis.
– Il y a la conscience qui crie, il y a le remords qui déchire.
– Oui, c'est vrai, dit l'évêque ; il y a la faiblesse de coeur vous me le rappelez. Oh ! vous avez raison, c'est un immense obstacle, c'est vrai. Le cheval qui a peur du fossé saute au milieu et se tue ! L'homme qui croise le fer en tremblant laisse à la lame ennemie des jours par lesquels la mort passe ! C'est vrai ! c'est vrai !
– Avez-vous un frère ? dit le jeune homme à Aramis.
– Je suis seul au monde, répliqua celui-ci d'une voix séche et nerveuse comme la détente d'un pistolet.
– Mais vous aimez quelqu'un sur la terre ? ajouta Philippe.
– Personne ! Si fait, je vous aime.
Le jeune homme se plongea dans un silence si profond, que le bruit de son propre souffle devint un tumulte pour Aramis.
– Monseigneur, reprit-il, je n'ai pas dit tout ce que j'avais à dire à Votre Altesse Royale : je n'ai pas offert à mon prince tout ce que je posséde pour lui de salutaires conseils et d'utiles ressources. Il ne s'agit pas de faire briller un éclair aux yeux de ce qui aime l'ombre ; il ne s'agit pas de faire gronder les magnificences du canon aux oreilles de l'homme doux qui aime le repos et les champs. Monseigneur, j'ai votre bonheur tout prêt dans ma pensée ; je vais le laisser tomber de mes lèvres, ramassez-le précieusement pour vous, qui avez tant aimé le ciel, les près verdoyants et l'air pur. Je connais un pays de délices, un paradis ignoré, un coin du monde où, seul, libre, inconnu, dans les bois, dans les fleurs, dans les eaux vives, vous oublierez tout ce que la folie humaine, tentatrice de Dieu, vient de vous débiter de miséres tout à l'heure. Oh ! écoutez-moi, mon prince, je ne raille pas. J'ai une ‚me, voyez-vous, je devine l'abîme de la vôtre. Je ne vous prendrai pas incomplet pour vous jeter dans le creuset de ma volonté, de mon caprice ou de mon ambition. Tout ou rien. Vous êtes froissé, malade, presque éteint par le surcroît de souffle qu'il vous a fallu donner depuis une heure de liberté. C'est un signe certain pour moi que vous ne voudrez pas continuer à respirer largement, longuement. Tenons-nous donc à une vie plus humble, plus appropriée à nos forces. Dieu m'est témoin, j'en atteste sa toute-puissance, que je veux faire sortir votre bonheur de cette épreuve où je vous ai engagé.
– Parlez ! Parlez ! dit le prince avec une vivacité qui fit réfléchir Aramis.
– Je connais, reprit le prélat, dans le Bas-Poitou, un canton dont nul en France ne soupçonne l'existence. Vingt lieues de pays, c'est immense, n'est-ce pas ? Vingt lieues, monseigneur, et toutes couvertes et eau, d'herbages et de joncs, le tout mêlé d'îles chargées de bois. Ces grands marais, vêtus de roseaux comme d'une épaisse mante, dorment silencieux et profonds sous le sourire du soleil. Quelques familles de pêcheurs les mesurent paresseusement avec leurs grands radeaux de peuplier et d'aulne, dont le plancher est fait d'un lit de roseaux, dont la toiture est tressée en joncs solides. Ces barques, ces maisons flottantes, vont à l'aventure sous le souffle du vent. Quand elles touchent une rive, c'est par hasard, et si moelleusement, que le p'cheur qui dort n'est pas réveillé par la secousse. S'il a voulu aborder, c'est qu'il a vu les longues bandes de r‚les ou de vanneaux, de canards ou de pluviers, de sarcelles ou de bécassines, dont il fait sa proie avec le piége ou avec le plomb du mousquet. Les aloses argentées, les anguilles monstrueuses, les brochets nerveux, les perches roses et grises, tombent par masse dans ses filets. Il n'y a qu'à choisir les piéces les plus grasses, et laisser échapper le reste.
Jamais un homme des villes, jamais un soldat, jamais personne n'a pénétré dans ce pays. Le soleil y est doux. Certains massifs de terre retiennent la vigne et nourrissent d'un suc généreux ses belles grappes noires et blanches. Une fois la semaine, une barque va chercher, au four commun, pain tiéde et jaune dont l'odeur attire et caresse de loin. Vous vivrez là comme un homme des temps anciens. Seigneur puissant de vos chiens barbets, de vos lignes, de vos fusils et de votre belle maison de roseaux, vous y vivrez dans l'opulence de la chasse dans la plénitude de la sécurité ; vous passerez ainsi des années au bout desquelles, méconnaissable, transformé, vous aurez forcé Dieu à vous refaire une destinée. Il a mille pistoles dans ce sac, monseigneur ; c'est plus qu'il n'en faut pour acheter tout le marais dont je vous ai parlé ; c'est plus qu'il n'en faut pour y vivre autant d'années que vous avez de jours à vivre ; c'est plus qu'il n'en faut pour être le plus riche, le plus libre et le plus heureux de la contrée. Acceptez comme je vous offre, sincérement, joyeusement. Tout de suite du carrosse que voici, nous allons distraire deux chevaux. Le muet, mon serviteur, vous conduira, marchant la nuit, dormant le jour, jusqu'au pays dont je vous parle, et au moins j'aurai la satisfaction de me dire que j'ai rendu à mon prince le service qu'il a choisi. J'aurai fait un homme heureux. Dieu m'en saura plus de gré que d'avoir fait un homme puissant. C'est bien autrement difficile ! Eh bien ! que répondez-vous, monseigneur ? Voici l'argent. Oh ! n'hésitez pas. Au Poitou, vous ne risquez rien, sinon de gagner les fiévres. Encore les sorciers du pays pourront-ils vous guérir pour vos pistoles. A jouer l'autre partie, celle que vous savez, vous risquez d'être assassiné sur un trône ou étranglé dans une prison. Sur mon âme ! je le dis, à prèsent que j'ai pesé les deux, sur ma vie ! j'hésiterais.
– Monsieur, répliqua le jeune prince, avant que je me résolve, laissez-moi descendre de ce carrosse, marcher sur la terre, et consulter cette voix que Dieu fait parler dans la nature libre. Dix minutes, et je répondrai.
– Faites, monseigneur, dit Aramis en s'inclinant avec respect, tant avait été solennelle et auguste la voix qui venait de s'exprimer ainsi.

(à suivre...)
Par jifi - Publié dans : Le Vicomte de Bragelonne (DUMAS)
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Samedi 8 novembre 2008

VI - Dans lequel est interrompue une conversation téléphonique entre Mrs Scorbitt et J.-T. Maston.

Non seulement le président Barbicane avait affirmé qu’il atteindrait son but,  ? et maintenant le capital dont il disposait lui permettait d’y arriver sans se heurter à aucun obstacle  ? mais il n’aurait certainement pas eu l’audace de faire appel aux capitaux, s’il n’eût été certain du succès.
Le Pôle nord allait enfin être conquis par l’audacieux génie de l’homme.
C’était avéré, le président Barbicane et son Conseil administration avaient les moyens de réussir là où tant d’autres avaient échoué. Ils feraient ce que n’avaient pu faire ni les Franklin, ni les Kane, ni les De Long, ni les Nares, ni les Greely. Ils franchiraient le quatre-vingt-quatrième parallèle, ils prendraient possession de la vaste portion du globe acquise par leur dernière enchère, ils ajouteraient au pavillon américain la trente-neuvième étoile du trente-neuvième État annexé à la Confédération américaine.
« Fumistes ! » ne cessaient de répéter les délégués européens et leurs partisans de l’Ancien Monde.
Rien n’était plus vrai pourtant, et ce moyen pratique, logique, indiscutable, de conquérir le Pôle nord,  ? moyen d’une simplicité que l’on pourrait dire enfantine,  ? c’était J.- T. Maston qui le leur avait suggéré. C’était de ce cerveau, où les idées cuisaient dans une matière cérébrale en perpétuelle ébullition, que s’était dégagé le projet de cette grande oeuvre géographique, et la manière de la conduire à bonne fin.
On ne saurait trop le répéter, le secrétaire du Gun-Club était un remarquable calculateur  ? nous dirions « émérite », si ce mot n’avait pas une signification diamétralement opposée à celle que le vulgaire lui prête. Ce n’était qu’un jeu pour lui de résoudre les problèmes les plus compliqués des sciences mathématiques. Il se riait des difficultés, aussi bien dans la science des grandeurs, qui est l’algèbre, que dans la science des nombres, qui est l’arithmétique. Aussi fallait-il le voir manier les symboles, les signes conventionnels qui forment la notation algébrique, soit que  ? lettres de l’alphabet  ? elles représentent les quantités ou grandeurs, soit que  ? lignes accouplées ou croisées  ? elles indiquent les rapports que l’on peut établir entre les quantités et les opérations auxquelles on les soumet.
Ah ! les coefficients, les exposants, les radicaux, les indices et autres dispositions adoptées dans cette langue ! Comme tous ces signes voltigeaient sous sa plume, ou plutôt sous le morceau de craie qui frétillait au bout de son crochet de fer, car il aimait à travailler au tableau noir ! Et là, sur cette surface de dix mètres carrés,  ? il n’en fallait pas moins à J.-T. Maston ? il se livrait à l’ardeur de son tempérament d’algébriste. Ce n’étaient point des chiffres minuscules qu’il employait dans ses calculs, non ! c’étaient des chiffres fantaisistes, gigantesques, tracés d’une main fougueuse. Ses 2 et ses 3 s’arrondissaient comme des cocotes de papier ; ses 7 se dessinaient comme des potences, et il n’y manquait qu’un pendu ; ses 8 se recourbaient comme de larges paires de lunettes ; ses 6 et ses 9 se paraphaient de queues interminables.
Et les lettres avec lesquelles il établissait ses formules, les premières de l'alphabet, a, b, c, qui lui servaient à représenter les quantités connues ou données, et les dernières, x, y, z, dont il se servait pour les quantités inconnues ou à déterminer, comme elles étaient accusées d'un trait plein, sans déliés, et plus particulièrement ses z, qui se contorsionnaient en zigzags fulgurants ! Et quelle tournure, ses lettres grecques, les π , les  ? , les  ? , etc., dont un Archimède ou un Euclide eussent été fiers !
Quant aux signes, tracés d'une craie pure et sans tache, c'était tout simplement merveilleux. Ses + montraient bien que ce signe marque l'addition de deux quantités. Ses –, s'ils étaient plus humbles, faisaient encore bonne figure. Ses x se dressaient comme des croix de Saint-André. Quant à ses = , leurs deux traits, rigoureusement égaux, indiquaient, vraiment, que J.-T.
Maston était d'un pays où l'égalité n'est pas une vaine formule, du moins entre types de race blanche. Même grandiose de facture pour ses < , pour ses > , pour ses >< , dessinés dans des proportions extraordinaires. Quant au signe √ , qui indique la racine d'un nombre ou d'une quantité, c'était son triomphe, et, lorsqu'il le complétait de la barre horizontale sous cette forme : √¯¯¯¯¯ il semblait que ce bras indicateur, dépassant la limite du tableau noir, menaçait le monde entier de le soumettre à ses équations furibondes !
Et ne croyez pas que l’intelligence mathématiques de J.-T. Maston se bornât à l’horizon de l’algèbre élémentaire ! Non ! Ni le calcul différentiel, ni le calcul intégral, ni le calcul des variations, ne lui étaient étrangers, et c’est d’une main sûre qu’il traçait ce fameux signe de l’intégration, cette lettre, effrayante dans sa simplicité, ∫ somme d’une infinité d’éléments infiniment petits !
Il en était de même du signe  ? , qui représente la somme d'un nombre fini d'éléments finis, du signe ∞ par lequel les mathématiciens désignent l'infini, et de tous les symboles mystérieux qu'emploie cette langue incompréhensible du commun des mortels.
Enfin, cet homme étonnant eût été capable de s’élever jusqu’aux derniers échelons des hautes mathématiques.
Voilà ce qu’était J.-T. Maston ! Voilà pourquoi ses collègues pouvaient avoir toute confiance, lorsqu’il se chargeait de résoudre les plus abracadabrants calculs posés par leurs audacieuses cervelles ! Voilà ce qui avait amené le Gun-Club à lui confier le problème d’un projectile à lancer de la Terre à la Lune ! Enfin, voilà pourquoi Mrs. Evangélina Scorbitt, enivrée de sa gloire, avait pour lui une admiration qui confinait à l’amour.
Du reste, dans le cas considéré  ? c’est à dire la résolution de ce problème de la conquête du Pôle boréal  ? J.-T. Maston n’aurait point à s’envoler dans les régions sublimes de l’analyse. Pour permettre aux nouveaux concessionnaires du domaine arctique de l’exploiter, le secrétaire du Gun-Club ne se trouverait qu’en face d’un problème de mécanique à résoudre,  ? problème compliqué sans doute, qui exigerait des formules ingénieuses, nouvelles peut-être, mais dont il se tirerait à son avantage.
Oui ! on pouvait se fier à J.-T. Maston, bien que la moindre faute eût été de nature à entraîner la perte de millions. Jamais, depuis l’âge où sa tête d’enfant s’était exercée aux premières notions de l’arithmétique, il n’avait commis une erreur  ? même d’un millième de micron, lorsque ses calculs avaient pour objet la mesure d’une longueur. S’il se fût trompé rien que d’une vingtième décimale, il n’aurait pas hésité à faire sauter son crâne de gutta-percha.
Il importait d’insister sur cette aptitude si remarquable de J.-T. Maston. Cela est fait. Maintenant, il s’agit de le montrer en fonction, et, à ce propos, il est indispensable de revenir à quelques semaines en arrière.
C’était un mois environ avant la publication du document adressé aux habitants des deux Mondes, que J.-T. Maston s’était chargé de chiffrer les éléments du projet dont il avait suggéré à ses collègues les merveilleuses conséquences.
Depuis nombre d’années, J.-T. Maston demeurait au numéro 179 de Franklin-street, une des rues les plus tranquilles de Baltimore, loin du quartier des affaires, auxquelles il n’entendait rien, loin du bruit de la foule qui lui répugnait.
Là, il occupait une modeste habitation, connue sous le nom de Balistic-Cottage, n’ayant pour toute fortune que sa retraite d’officier d’artillerie et le traitement qu’il touchait comme secrétaire du Gun-Club. Il vivait seul, servi par son nègre Fire-Fire  ? Feu-Feu !  ? sobriquet digne du valet d’un artilleur. Ce nègre n’était pas un serviteur, c’était un servant, un premier servant, et il servait son maître comme il eût servi sa pièce.
J.-T. Maston était un célibataire convaincu, ayant cette idée que le célibat est encore la seule situation qui soit acceptable en ce monde sublunaire. Il connaissait le proverbe slave  : « Une femme tire plus avec un seul cheveu que quatre boeufs à la charrue ! » et il se défiait.
Et pourtant, s’il occupait solitairement Balistic-Cottage, c’était parce qu’il le voulait bien. On le sait, il n’aurait eu qu’un geste à faire pour changer sa solitude à un en solitude à deux, et la médiocrité de sa fortune pour les richesses d’un millionnaire. Il n’en pouvait douter  : Mrs Evangelina Scorbitt eût été heureuse de… Mais, jusqu’ici du moins, J.-T. Maston n’eût pas été heureux de… Et il semblait certain que ces deux êtres, si bien faits l’un pour l’autre  ? c’était du moins l’opinion de la tendre veuve  ? n’arriveraient jamais à opérer cette transformation.
Le cottage était très simple. Un rez-de-chaussée à véranda et un étage au-dessus. Petit salon et petite salle à manger, en bas, avec la cuisine et l’office, contenus dans un bâtiment annexé en retour du jardinet. En haut, chambre à coucher sur la rue, cabinet de travail sur le jardin, où rien n’arrivait des tumultes de l’extérieur. _Buen retiro_ du savant et du sage, entre les murs duquel s’étaient résolus tant de calculs, et qu’auraient envié Newton, Laplace ou Cauchy.
Quelle différence avec l’hôtel de Mrs Evangélina Scorbitt, élevé dans le riche quartier de New-Park, avec sa façade à balcons, revêtue des fantaisies sculpturales de l’architecture anglo-saxonne, à. la fois gothique et renaissance, ses salons richement meublés, son hall grandiose, ses galeries de tableaux, dans lesquelles les maîtres français tenaient la haute place, son escalier à double révolution, son nombreux domestique, ses écuries, ses remises, son jardin avec pelouses, grands arbres, fontaines jaillissantes, la tour qui dominait l’ensemble des bâtiments, au sommet de laquelle la brise agitait le pavillon bleu et or des Scorbitts !
Trois milles, oui ! trois grands milles, au moins, séparaient l’hôtel de New-Park de Balistic-Cottage. Mais un fil téléphonique spécial reliait les deux habitations, et sur le « Allo ! Allo ! » qui demandait la communication entre le cottage et l’hôtel, la conversation s’établissait. Si les causeurs ne pouvaient se voir, ils pouvaient s’entendre. Ce qui n’étonnera personne, c’est que Mrs Evangélina Scorbitt appelait plus souvent J.-T. Maston devant sa plaque vibrante que J.-T. Maston n’appelait Mrs Evangélina Scorbitt devant la sienne.
Alors le calculateur quittait son travail non sans quelque dépit, il recevait un bonjour amical, il y répondait par un grognement dont le courant électrique, il faut le croire, adoucissait les peu galantes intonations, et il se remettait à ses problèmes.
Ce fut dans la journée du 3 octobre, après une dernière et longue conférence, que J.-T. Maston prit congé de ses collègues pour se mettre à la besogne.
Travail des plus important dont il s’était chargé, puisqu’il s’agissait de calculer les procédés mécaniques qui donneraient accès au Pôle boréal et permettraient d’exploiter les gisements enfouis sous ses glaces.
J.-T. Maston avait estimé à une huitaine de jours le temps exigé pour accomplir sa besogne mystérieuse, véritablement compliquée et délicate, nécessitant la résolution d’équations diverses, qui portaient sur la mécanique, la géométrie analytique à trois dimensions, la géométrie polaire et la trigonométrie.
Afin d’échapper à toute cause de trouble, il avait été convenu que le secrétaire du Gun-Club, retiré dans son cottage, n’y serait dérangé par personne. Un gros chagrin pour Mrs Evangélina Scorbitt ; mais elle dut se résigner. Aussi, en même temps que le président Barbicane, le capitaine Nicholl, leurs collègues le fringant Bilsby, le colonel Bloomsberry, Tom Hunter aux jambes de bois, était- elle venue, dans l’après-midi, faire une dernière visite à J.-T. Maston.
« Vous réussirez, cher Maston ! dit-elle, au moment où ils allaient se séparer.
— Et surtout, ne commettez pas d’erreur ! ajouta en souriant le président Barbicane.
— Une erreur !… lui !… s’écria Mrs Evangélina Scorbitt.
— Pas plus que Dieu n’en a commis en combinant les lois de la mécanique céleste ! » répondit modestement le secrétaire du Gun-Club.
Puis, après une poignée de main des uns, après quelques soupirs de l’autre, souhaits de réussite et recommandations de ne point se surmener, par un travail excessif, chacun prit congé du calculateur. La porte de Balistic-Cottage se ferma, et Fire-Fire eut ordre de ne la rouvrir à personne  ? fût-ce même au président des États-Unis d’Amérique.
Pendant les deux premiers jours de réclusion, J.-T. Maston réfléchit de tête, sans prendre la craie, au problème qui lui était posé. Il relut certains ouvrages relatifs aux éléments, la Terre, sa masse, sa densité, son volume, sa forme, ses mouvements de rotation sur son axe et de translation le long de son orbite  ? éléments qui devaient former la base de ses calculs.
Voici les principales de ces données, qu’il est bon de remettre sous les yeux du lecteur  : Forme de la Terre  : un ellipsoïde de révolution, dont le plus long rayon est de 6 377 398 mètres ou 1594 lieues de 4 kilomètres en nombres ronds  ? le plus court étant de 6 356 080 mètres ou de 1589 lieues. Cela constitue pour les deux rayons, par suite de l’aplatissement de notre sphéroïde aux Pôles, une différence de 21 318 mètres, environ 5 lieues.
Circonférence de la Terre à l’Équateur  : 40 000 kilomètres, soit 10 000 lieues de 4 kilomètres.
Surface de la Terre  ? évaluation approximative  : 510 millions de kilomètres carrés.
Volume de la Terre  : environ 1000 milliard de kilomètres cubes, c’est-à-dire de cubes ayant chacun mille mètres en longueur, largeur et hauteur.
Densité de la Terre  : à peu près cinq fois celle de l’eau, c’est-à-dire un peu supérieure à la densité du spath pesant, presque celle de l’iode,  ? soit 5480 kilogrammes pour poids moyen d’un mètre cube de la Terre, supposée pesée par
morceaux successivement amenés à sa surface. C’est le nombre qu’a déduit Cavendish au moyen de la balance inventée et construite par Mitchell, ou plus rigoureusement 5670 kilogrammes, d’après les rectifications de Baily. MM. Wilsing, Cornu, Baille, etc., ont depuis répété ces mesures.
Durée de translation de la Terre autour du soleil  : 365 jours un quart, constituant l’année solaire, ou plus exactement 365 jours 6 heures 9 minutes 10 secondes 37 centièmes,  ? ce qui donne à notre sphéroïde  ? par seconde  ? une vitesse de 30 400 mètres ou 7 lieues 6 dixièmes.
Chemin parcouru dans la rotation de la Terre sur son axe par les points de sa surface situés à l’Équateur  : 463 mètres par seconde ou 417 lieues par heure.
Voici, maintenant, quelles furent les unités de longueur, de force, de temps et d’angle, que prit J.-T. Maston pour mesure dans ses calculs  : le mètre, le kilogramme, la seconde, et l’angle au centre qui intercepte dans un cercle quelconque un arc égal au rayon.
Ce fut le 5 octobre, vers cinq heures de l’après-midi  ? il importe de préciser quand il s’agit d’une oeuvre aussi mémorable  ? que J.-T. Maston, après mûres réflexions, se mit au travail écrit. Et, tout d’abord, il attaqua son problème par la base, c’est-à-dire par le nombre qui représente la circonférence de la Terre à l’un de ses grands cercles, soit à l’Équateur.
Le tableau noir était là, dans un angle du cabinet, sur le chevalet de chêne ciré, bien éclairé par l’une des fenêtres qui s’ouvrait du côté du jardin. De petits bâtons de craie étaient rangés sur la planchette ajustée au bas du tableau. L’éponge pour effacer se trouvait à portée de la main gauche du calculateur. Quant à sa main droite ou plutôt son crochet postiche, il était réservé pour le tracé des figures, des formules et des chiffres.
Au début, J.-T. Maston, décrivant un trait remarquablement circulaire, traça une circonférence qui représentait le sphéroïde terrestre. À l’Équateur, la courbure du globe fut marquée par une ligne pleine, représentant la partie antérieure de la courbe, puis par une ligne ponctuée, indiquant la partie postérieure  ? de manière à bien faire sentir la projection d’une figure sphérique. Quant à l’axe sortant par les deux Pôles, ce fut un trait perpendiculaire au plan de l’Équateur, que marquèrent les lettres N et S.
Puis, sur le coin à droite du tableau, fut inscrit ce nombre, qui représente en mètres la circonférence de la Terre : 40 000 000
Cela fait, J.-T. Maston se mit en posture pour commencer la série de ses calculs.
Il était si préoccupé qu’il n’avait point observé l’état du ciel  ? lequel s’était sensiblement modifié dans l’après-midi. Depuis une heure, montait un de ces gros orages, dont l’influence affecte l’organisme de tous les êtres vivants. Des nuages livides, sortes de flocons blanchâtres, accumulés sur un fond gris mat, passaient pesamment au-dessus de la ville. Des roulements lointains se répercutaient entre les cavités sonores de la Terre et de l’espace. Un ou deux éclairs avaient déjà zébré l’atmosphère, où la tension électrique était portée au plus haut point.
J.-T. Maston, de plus en plus absorbé, ne voyait rien, n’entendait rien.
Soudain, un timbre électrique troubla par ses tintements précipités le silence du cabinet.
« Bon ! s’écria J.-T. Maston. Quand ce n’est pas par la porte que viennent les importuns, c’est par le fil téléphonique !… Une belle invention pour les gens qui veulent rester en repos !… Je vais prendre la précaution d’interrompre le courant pendant toute la durée de mon travail ! »
Et, s’avançant vers la plaque :
« Que me veut-on ? demanda-t-il.
— Entrer en communication pour quelques instants ! répondit une voix féminine.
— Et qui me parle ?…
— Ne m’avez-vous pas reconnue, cher monsieur Maston ? C’est moi… mistress Scorbitt !
— Mistress Scorbitt !… Elle ne me laissera donc pas une minute de tranquillité ! »
Mais ces derniers mots  ? peu agréables pour l’aimable veuve  ? furent prudemment murmurés à distance, de manière à ne pas impressionner la plaque de l’appareil.
Puis J.-T. Maston, comprenant qu’il ne pouvait se dispenser de répondre, au moins par une phrase polie, reprit  :
« Ah ! c’est vous, mistress Scorbitt ?
— Moi, cher monsieur Maston !
— Et que me veut mistress Scorbitt ?…
— Vous prévenir qu’un violent orage ne tardera pas à éclater au-dessus de la ville !
— Eh bien, je ne puis l’empêcher…
— Non, mais je viens vous demander si vous avez eu soin de fermer vos fenêtres… »
Mrs Evangélina Scorbitt avait à peine achevé cette phrase, qu’un formidable coup de tonnerre emplissait l’espace. On eût dit qu’une immense pièce de soie se déchirait sur une longueur infinie. La foudre était tombée dans le voisinage de Balistic-Cottage, et le fluide, conduit par le fil du téléphone, venait d’envahir le cabinet du calculateur avec une brutalité toute électrique.
J.-T. Maston, penché sur la plaque de l’appareil, reçut la plus belle gifle voltaïque qui ait jamais été appliquée sur la joue d’un savant. Puis, l’étincelle filant par son crochet de fer, il fut renversé comme un simple capucin de carte. En même temps, le tableau noir, heurté par lui, vola dans un coin de la chambre. Après quoi, la foudre, sortant par l’invisible trou d’une vitre, gagna un tuyau de conduite et alla se perdre dans le sol.
Abasourdi  ? on le serait à moins  ? J.-T. Maston se releva, se frotta les différentes parties du corps, s’assura qu’il n’était point blessé. Cela fait, n’ayant rien perdu de son sang-froid, comme il convenait à un ancien pointeur de Columbiad, il remit tout en ordre dans son cabinet, redressa son chevalet, replaça son tableau, ramassa les bouts de craie éparpillés sur le tapis, et vint reprendre son travail si brusquement interrompu.
Mais il s’aperçut alors que, par suite de la chute du tableau, l’inscription qu’il avait tracée à droite, et qui représentait en mètres la circonférence terrestre à l’Équateur, était partiellement effacée. Il commençait donc à la rétablir, lorsque le timbre résonna de nouveau avec un titillement fébrile.
« Encore ! » s’écria J.-T. Maston.
Et il alla se placer devant l’appareil.
« Qui est là ?… demanda-t-il.
— Mistress Scorbitt.
— Et que me veut mistress Scorbitt ?
— Est-ce que cet horrible tonnerre n’est pas tombé sur Balistic-Cottage ?
— J’ai tout lieu de le croire !
— Ah ! grand Dieu !… La foudre…
— Rassurez-vous, mistress Scorbitt !
— Vous n’avez pas eu de mal, cher monsieur Maston ?
— Pas eu…
— Vous êtes bien certain de ne pas avoir été touché ?…
— Je ne suis touché que de votre amitié pour moi, crut devoir répondre galamment J.-T. Maston.
— Bonsoir, cher Maston !
— Bonsoir, chère mistress Scorbitt. »
Et il ajouta en retournant à sa place  :
« Au diable soit-elle, cette excellente femme ! Si elle ne m’avait pas si maladroitement appelé au téléphone, je n’aurais pas couru le risque d’être foudroyé ! »
Cette fois, c’était bien fini. J.-T. Maston ne devait plus être dérangé au cours de sa besogne. D’ailleurs, afin de mieux assurer le calme nécessaire à ses travaux, il rendit son appareil complètement aphone, en interrompant la communication électrique.
Reprenant pour base le nombre qu’il venait d’écrire, il en déduisit les diverses formules, puis, finalement, une formule définitive, qu’il posa à gauche sur le tableau, après avoir effacé tous les chiffres dont il l’avait tirée.
Et alors, il se lança dans une interminable série de signes algébriques…

Huit jours plus tard, le 11 octobre, ce magnifique calcul de mécanique était résolu, et le secrétaire du Gun-Club apportait triomphalement à ses collègues la solution du problème qu’ils attendaient avec une impatience bien naturelle.
Le moyen pratique d’arriver au Pôle nord pour en exploiter les houillères était mathématiquement établi. Aussi, une Société fut-elle fondée sous le titre de North Polar Practical Association, à laquelle le gouvernement de Washington accordait la concession du domaine arctique pour le cas où l’adjudication l’en rendrait propriétaire. On sait comment, l’adjudication ayant été faite au profit des États-Unis d’Amérique, la nouvelle Société fit appel au concours des capitalistes des deux Mondes.

(à suivre...)
Par jifi - Publié dans : Sans dessus dessous (VERNE)
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Mercredi 5 novembre 2008

Chapitre CCXIV – Le général de l'ordre


Il se fit, entre les deux convives, un instant de silence pendant lequel Aramis ne perdit pas de vue le gouverneur. Celui-ci ne semblait qu'à moitié résolu à se déranger ainsi au milieu de son souper, et il était évident qu'il cherchait une raison quelconque, bonne ou mauvaise, pour retarder au moins jusqu'après le dessert.
Cette raison, il parut tout à coup l'avoir trouvée.
– Eh ! mais, s'écria-t-il, c'est impossible !
– Comment, impossible ? dit Aramis. Voyons un peu, cher ami, ce qui est impossible.
– Il est impossible de mettre le prisonnier en liberté à une pareille heure. où ira-t-il, lui qui ne connaît pas Paris ?
– Il ira où il pourra.
– Vous voyez bien, autant vaudrait délivrer un aveugle.
– J'ai un carrosse, je le conduirai là où il voudra que je le mène.
– Vous avez réponse à tout... François, qu'on dise à M. le major
d'aller ouvrir la prison de M. Seldon, N° 3, Bertaudière.
– Seldon ? fit Aramis très simplement. Vous avez dit Seldon, je crois ?
– J'ai dit Seldon. C'est le nom de celui qu'on élargit.
– Oh ! vous voulez dire Marchiali, dit Aramis.
– Marchiali ? Ah bien ! oui ! Non, non, Seldon.
– Je pense que vous faites erreur, monsieur Baisemeaux.
– J'ai lu l'ordre.
– Moi aussi.
– Et j'ai vu Seldon en lettres grosses comme cela.
Et M. de Baisemeaux montrait son doigt.
– Moi, j'ai lu Marchiali en caractéres gros comme ceci.
Et Aramis montrait les deux doigts.
– Au fait, éclaircissons le cas, dit Baisemeaux, sûr de lui. Le papier est là, et il suffira de le lire.
– Je lis : Marchiali, reprit Aramis en déployant le papier. Tenez ! Baisemeaux regarda et ses bras fléchirent.
– Oui, oui, dit-il atterré, oui, Marchiali. Il y a bien écrit Marchiali ! c'est bien vrai !
– Ah !
– Comment ! l'homme dont nous parlons tant ? L'homme que chaque jour l'on me recommande tant ?
– Il y a Marchiali, répéta encore l'inflexible Aramis.
– Il faut l'avouer, monseigneur, mais je n'y comprends absolument rien.
– On en croit ses yeux, cependant.
– Ma foi, dire qu'il y a bien Marchiali !
– Et d'une bonne écriture, encore.
– C'est phénoménal ! Je vois encore cet ordre et le nom de Seldon, Irlandais. Je le vois. Ah ! et même, je me le rappelle, sous ce nom, il y avait un pâté d'encre.
– Non, il n'y a pas d'encre, non, il n'y a pas de pâté.
– Oh ! par exemple, si fait ! A telle enseigne que j'ai frotté la poudre qu'il y avait sur le pâté.
– Enfin, quoi qu'il en soit, cher monsieur de Baisemeaux, dit Aramis, et quoi que vous ayez vu, l'ordre est signé de délivrer Marchiali, avec ou sans pâté.
– L'ordre est signé de délivrer Marchiali, répéta machinalement Baisemeaux, qui essayait de reprendre possession de ses esprits.
– Et vous allez délivrer ce prisonnier. Si le coeur vous dit de délivrer aussi Seldon, je vous déclare que je ne m'y opposerai pas le moins du monde.
Aramis ponctua cette phrase par un sourire dont l'ironie acheva de dégriser Baisemeaux et lui donna du courage.
– Monseigneur, dit-il, ce Marchiali est bien le même prisonnier, que, l'autre jour, un prêtre, confesseur de notre ordre, est venu visiter si impérieusement et si secrétement.
– Je ne sais pas cela, monsieur, répliqua l'évêque.
– Il n'y a pas cependant si longtemps, cher monsieur d'Herblay.
– C'est vrai, mais chez nous, monsieur, il est bon que l'homme d'aujourd'hui ne sache plus ce qu'a fait l'homme d'hier.
– En tout cas, fit Baisemeaux, la visite du confesseur jésuite aura porté bonheur à cet homme.
Aramis ne répliqua pas et se remit à manger et à boire.
Baisemeaux, lui, ne touchant plus à rien de ce qui était sur la table, reprit encore une fois l'ordre et l'examina en tous sens.
Cette inquisition, dans des circonstances ordinaires, eût fait monter le pourpre aux oreilles du mal patient Aramis ; mais l'évêque de Vannes ne se courrouçait point pour si peu, surtout quand il s'était dit tout bas qu'il serait dangereux de se courroucer.
– Allez-vous délivrer Marchiali ? dit-il. Oh ! que voilà du xérés fondu et parfumé, mon cher gouverneur !
– Monseigneur, répondit Baisemeaux, je délivrerai le prisonnier Marchiali quand j'aurai rappelé le courrier qui apportait l'ordre, et surtout lorsqu'en l'interrogeant je me serai assuré...
– Les ordres sont cachetés, et le contenu est ignoré du courrier. De quoi vous assurerez-vous donc, je vous prie ?
– Soit, monseigneur ; mais j'enverrai au ministére, et, là, M. de Lyonne retirera l'ordre ou l'approuvera.
– A quoi bon tout cela ? fit Aramis froidement.
– A quoi bon ?
– Oui, je demande à quoi cela sert.
– Cela sert à ne jamais se tromper, monseigneur, à ne jamais manquer au respect que tout subalterne doit à ses supérieurs, à ne jamais enfreindre les devoirs du service qu'on a consenti à prendre.
– Fort bien, vous venez de parler si éloquemment, que je vous ai admiré. C'est vrai, un subalterne doit respect à ses supérieurs, il est coupable quand il se trompe, et il serait puni s'il enfreignait les devoirs ou les lois de son service.
Baisemeaux regarda l'évêque avec étonnement.
– Il en résulte, poursuivit Aramis, que vous allez consulter pour vous mettre en repos avec votre conscience ?
– Oui, monseigneur.
– Et que, si un supérieur vous ordonne, vous obéirez ?
– Vous n'en doutez pas, monseigneur.
– Vous connaissez bien la signature du roi, monsieur de Baisemeaux ?
– Oui, monseigneur.
– N'est-elle pas sur cet ordre de mise en liberté ?
– C'est vrai, mais elle peut...
–  tre fausse, n'est-ce pas ?
– Cela s'est vu, monseigneur.
– Vous avez raison. Et celle de M. de Lyonne ?
– Je la vois bien sur l'ordre ; mais, de même qu'on peut contrefaire le seing du roi, l'on peut, à plus forte raison, contrefaire celui de M. de Lyonne.
– Vous marchez dans la logique à pas de géant, monsieur de Baisemeaux, dit Aramis, et votre argumentation est invincible. Mais vous vous fondez, pour croire ces signatures fausses, particulièrement sur quelles causes ?
– Sur celle-ci : l'absence des signataires. Rien ne contrôle la signature de Sa Majesté, et M. de Lyonne n'est pas là pour me dire qu'il a signé.
– Eh bien ! monsieur de Baisemeaux, fit Aramis en attachant sur le gouverneur son regard d'aigle, j'adopte si franchement vos doutes et votre façon de les éclaircir, que je vais prendre une plume si vous me la donnez.
Baisemeaux donna une plume.
– Une feuille blanche quelconque, ajouta Aramis.
Baisemeaux donna le papier.
– Et que je vais écrire, moi aussi, moi prèsent, moi incontestable, n'est-ce pas ? un ordre auquel, j'en suis certain, vous donnerez créance, si incrédule que vous soyez.
Baisemeaux pâlit devant cette glaciale assurance. Il lui sembla que cette voix d'Aramis, si souriant et si gai naguère, était devenue funébre et sinistre, que la cire des flambeaux se changeait en cierges de chapelle sépulcrale, et que le vin des verres se transformait en calice de sang.
Aramis prit la plume et écrivit. Baisemeaux, terrifié, lisait derrière son épaule :
“A.M.D.G.” écrivit l'évêque, et il souscrivit une croix au-dessous de ces quatre lettres, qui signifient ad majorem Dei gloriam.
Puis il continua :
“Il nous plaît que l'ordre apporté à M. de Baisemeaux de Montlezun, gouverneur pour le roi du ch‚teau de la Bastille, soit réputé par lui bon et valable, et mis sur-le-champ à exécution.
Signé : d'Herblay,
général de l'ordre par la grâce de Dieu.
Baisemeaux fut frappé si profondément, que ses traits demeurèrent contractés, ses lèvres béantes, ses yeux fixes. Il ne remua pas, il n'articula pas un son.
On n'entendait dans la vaste salle que le bourdonnement d'une petite mouche qui voletait autour des flambeaux.
Aramis, sans même daigner regarder l'homme qu'il réduisait à un si misérable état, tira de sa poche un petit étui qui renfermait de la cire noire ; il cacheta sa lettre, y apposa un sceau suspendu à sa poitrine derrière son pourpoint, et, quand l'opération fut terminée, il prèsenta, silencieusement toujours, la missive à M. de Baisemeaux.
Celui-ci, dont les mains tremblaient à faire pitié, promena un regard terne et fou sur le cachet. Une dernière lueur d'émotion se manifesta sur ses traits, et il tomba comme foudroyé sur une chaise.
– Allons, allons, dit Aramis après un long silence pendant lequel le gouverneur de la Bastille avait repris peu à peu ses sens, ne me faites pas croire, cher Baisemeaux, que la prèsence du général de l'ordre est terrible comme celle de Dieu, et qu'on meurt de l'avoir vu. Du courage ! levez vous, donnez-moi votre main, et obéissez.
Baisemeaux, rassuré, sinon satisfait, obéit, baisa la main d'Aramis et se leva.
– Tout de suite ? murmura-t-il.
– Oh ! pas d'exagération, mon hôte ; reprenez votre place, et faisons honneur à ce beau dessert.
– Monseigneur, je ne me reléverai pas d'un tel coup ; moi qui ai ri, plaisanté avec vous ! moi qui ai osé vous traiter sur un pied d'égalité !
– Tais-toi, mon vieux camarade, répliqua l'évêque, qui sentit combien la corde était tendue et combien il eût été dangereux de la rompre, tais-toi. Vivons chacun de notre vie : à toi, ma protection et mon amitié ; à moi, ton obéissance. Ces deux tributs exactement payés, restons en joie.
Baisemeaux réfléchit ; il aperçut d'un coup d'oeil les conséquences de cette extorsion d'un prisonnier à l'aide d'un faux ordre, et, mettant en paralléle la garantie que lui offrait l'ordre officiel du général, il ne la sentit pas de poids.
Aramis le devina.
– Mon cher Baisemeaux, dit-il, vous êtes un niais. Perdez donc l'habitude de réfléchir, quand je me donne la peine de penser pour vous.
Et sur un nouveau geste qu'il fit, Baisemeaux s'inclina encore.
– Comment vais-je m'y prendre ? dit-il.
– Comment faites-vous pour délivrer un prisonnier ?
– J'ai le réglement.
– Eh bien ! suivez le réglement, mon cher.
– Je vais avec mon major à la chambre du prisonnier, et je l'emmène quand c'est un personnage d'importance.
– Mais ce Marchiali n'est pas un personnage d'importance ? dit négligemment Aramis.
– Je ne sais, répliqua le gouverneur.
Comme il eût dit : “C'est à vous de me l'apprendre.”
– Alors, si vous ne le savez pas, c'est que j'ai raison : agissez donc envers ce Marchiali comme vous agissez envers les petits.
– Bien. Le réglement l'indique.
– Ah !
– Le réglement porte que le guichetier ou l'un des bas officiers amènera le prisonnier au gouverneur, dans le greffe.
– Eh bien ! mais c'est fort sage, cela. Et ensuite ?
– Ensuite, on rend à ce prisonnier les objets de valeur qu'il portait sur lui lors de son incarcération, les habits, les papiers, si l'ordre du ministre n'en a disposé autrement.
– Que dit l'ordre du ministre à propos de ce Marchiali ?
– Rien ; car le malheureux est arrivé ici sans joyaux, sans papiers, presque sans habits.
– Voyez comme tout cela est simple ! En vérité, Baisemeaux, vous vous faites des monstres de toute chose. Restez donc ici, et faites amener le prisonnier au Gouvernement.
Baisemeaux obéit. Il appela son lieutenant, et lui donna une consigne, que celui-ci transmit, sans s'émouvoir, à qui de droit.
Une demi-heure après, on entendit une porte se refermer dans la cour : c'était la porte du donjon qui venait de rendre sa proie à l'air libre.
Aramis souffla toutes les bougies qui éclairaient la chambre. Il n'en laissa brûler qu'une, derrière la porte. Cette lueur tremblotante ne permettait pas aux regards de se fixer sur les objets. Elle en décuplait les aspects et les nuances par son incertitude et sa mobilité.
Les pas se rapprochérent.
– Allez au-devant de vos hommes, dit Aramis à Baisemeaux.
Le gouverneur obéit.
Le sergent et les guichetiers disparurent.
Baisemeaux rentra, suivi d'un prisonnier.
Aramis s'était placé dans l'ombre ; il voyait sans être vu.
Baisemeaux, d'une voix émue, fit connaître à ce jeune homme l'ordre qui le rendait libre.
Le prisonnier écouta sans faire un geste ni prononcer un mot.
– Vous jurerez, c'est le réglement qui le veut, ajouta le gouverneur, de ne jamais rien révéler de ce que vous avez vu ou entendu dans la Bastille ?
Le prisonnier aperçut un christ ; il étendit la main et jura des lèvres.
– A présent, monsieur, vous êtes libre ; où comptez-vous aller ?
Le prisonnier tourna la tête, comme pour chercher derrière lui une protection sur laquelle il avait dû compter.
C'est alors qu'Aramis sortit de l'ombre.
– Me voici, dit-il, pour rendre à Monsieur le service qu'il lui plaira de me demander.
Le prisonnier rougit légérement, et, sans hésitation vint passer son bras sous celui d'Aramis.
– Dieu vous ait en sa sainte garde ! dit-il d'une voix qui, par sa fermeté, fit tressaillir le gouverneur, autant que la formule l'avait étonné.
Aramis, en serrant les mains de Baisemeaux, lui dit :
– Mon ordre vous gêne-t-il ? craignez-vous qu'on ne le trouve chez vous, si l'on venait à y fouiller ?
– Je désire le garder, monseigneur, dit Baisemeaux. Si on le trouvait chez moi, ce serait un signe certain que je serais perdu, et, en ce cas, vous seriez pour moi un puissant et dernier auxiliaire.
– Etant votre complice, voulez-vous dire ? répondit Aramis en haussant les épaules. Adieu, Baisemeaux ! dit-il.
Les chevaux attendaient, ébranlant le carrosse dans leur impatience.
Baisemeaux conduisit l'évêque jusqu'au bas du perron.
Aramis fit monter son compagnon avant lui dans le carrosse, y monta ensuite, et, sans donner d'autre ordre au cocher :
– Allez ! dit-il.
La voiture roula bruyamment sur le pavé des cours. Un officier, portant un flambeau, devançait les chevaux, et donnait à chaque corps de garde l'ordre de laisser passer.
Pendant le temps que l'on mit à ouvrir toutes les barrières, Aramis ne respira point, et l'on eût pu entendre son coeur battre contre les parois de sa poitrine.
Le prisonnier, plongé dans un angle du carrosse, ne donnait pas non plus signe d'existence.
Enfin, un soubresaut, plus fort que les autres, annonça que le dernier ruisseau était franchi. derrière le carrosse se referma la dernière porte, celle de la rue Saint-Antoine. Plus de murs à droite ni à gauche ; le ciel partout, la liberté partout, la vie partout. Les chevaux, tenus en bride par une main vigoureuse, allérent doucement jusqu'au milieu du faubourg. Là, ils prirent le trot.
Peu à peu, soit qu'il s'échauffassent, soit qu'on les poussât, ils gagnérent en rapidité, et, une fois à Bercy, le carrosse semblait voler, tant l'ardeur des coursiers était grande. Ces chevaux coururent ainsi jusqu'à Villeneuve-Saint-Georges, où le relais était préparé. Alors, quatre chevaux, au lieu de deux, entraînérent la voiture dans la direction de Melun, et s'arrêtérent un moment au milieu de la forêt de Sénart. L'ordre sans doute, avait été donné d'avance au postillon, car Aramis
n'eut pas même besoin de faire un signe.
– Qu'y a-t-il ? demanda le prisonnier, comme s'il sortait d'un long rêve.
– Il y a, monseigneur, dit Aramis, qu'avant d'aller plus loin, nous avons besoin de causer, Votre Altesse Royale et moi.
– J'attendrai l'occasion, monsieur, répondit le jeune prince.
– Elle ne saurait être meilleure, monseigneur ; nous voici au milieu du bois, nul ne peut nous entendre.
– Et le postillon ?
– Le postillon de ce relais est sourd et muet, monseigneur.
– Je suis à vous, monsieur d'Herblay.
– Vous plaît-il de rester dans cette voiture ?
– Oui, nous sommes bien assis, et j'aime cette voiture ; c'est celle qui m'a rendu à la liberté.
– Attendez, monseigneur... Encore une précaution à prendre.
– Laquelle ?
– Nous sommes ici sur le grand chemin : il peut passer des cavaliers ou des carrosses voyageant comme nous, et qui, à nous voir arrêtés, nous croiraient dans un embarras. Evitons des offres de services qui nous gêneraient.
– Ordonnez au postillon de cacher le carrosse dans une allée latérale.
– C'est précisément ce que je voulais faire, monseigneur.
Aramis fit un signe au muet, qu'il toucha. Celui-ci mit pied à terre, prit les deux premiers chevaux par la bride, et les entraîna dans les bruyéres veloutées, sur l'herbe moussue d'une allée sinueuse, au fond de laquelle, par cette nuit sans lune, les nuages formatent un rideau plus noir que des taches d'encre.
Cela fait, l'homme se coucha sur un talus, près de ses chevaux, qui arrachaient de droite et de gauche les jeunes pousses de la
glandée.
– Je vous écoute, dit le jeune prince à Aramis ; mais que faites-vous là ?
– Je désarme des pistolets dont nous n'avons plus besoin, monseigneur.

(à suivre...)
Par jifi - Publié dans : Le Vicomte de Bragelonne (DUMAS)
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Samedi 1 novembre 2008

V - Et d’abord, peut-on admettre qu’il y ait des houillères près du Pôle nord ?

Telle fut la première question qui se présenta à l’esprit des gens doués de quelques logique.
« Pourquoi y aurait-il des gisements de houille aux environs du Pôle ? dirent les uns.
— Pourquoi n’y en aurait-il pas ? » répondirent les autres.
On le sait, les couches de charbon, qui sont répandues sur de nombreux points de la surface du globe, abondent en diverses contrées de l’Europe. Quant aux deux Amériques, elles en possèdent de considérables, et peut-être les États-Unis en sont-ils le plus richement pourvus. Ces couches ne manquent d’ailleurs ni à l’Afrique, ni à l’Asie, ni à l’Océanie.
À mesure que la reconnaissance des territoires du globe est poussée plus avant, on découvre de ces gisements à tous les étages géologiques, l’anthracite dans les terrains les plus anciens, la houille dans les terrains carbonifères supérieurs, le stipite dans les terrains secondaires, le lignite dans les terrains tertiaires. Le combustible minéral ne fera pas défaut avant un temps qui se chiffre par des centaines d’années.
Et pourtant, l’extraction du charbon, dont l’Angleterre produit à elle seule cent soixante millions de tonnes, est annuellement de quatre cent millions de tonnes dans le monde entier. Or, cette consommation ne semble pas devoir cesser de s’accroître avec les besoins de l’industrie, qui vont toujours en s’augmentant. Que l’électricité se substitue à la vapeur comme force motrice, ce sera toujours une dépense égale de houille pour la production de cette force. L’estomac industriel ne vit que de charbon, il ne mange pas autre chose.
L’industrie est un animal « carbonivore » ; il faut bien le nourrir.
Et puis, ce charbon, ce n’est pas seulement un combustible, c’est aussi la substance tellurique, dont la science tire actuellement le plus de produits et de sous- produits pour tant d’usages divers. Avec les transformations qu’il subit dans les creusets du laboratoire, on peut teindre, sucrer, aromatiser, vaporiser, purifier, chauffer, éclairer, orner en produisant du diamant. Il est aussi utile que le fer  : il l’est même plus.
Très heureusement, ce dernier métal, il n’est pas à craindre que l’on puisse jamais l’épuiser ; c’est la composition même du globe terrestre.
En réalité, la Terre doit être considérée comme une masse de fer plus ou moins carburé à l’état de fluidité ignée, recouverte de silicates liquides, sorte de laitier que surmontent les roches solides et l’eau. Les autres métaux, aussi bien que l’eau et la pierre, n’entrent que pour une part extrêmement réduite dans la composition de notre sphéroïde.
Mais, si la consommation du fer est assurée jusqu’à la fin des siècles, celle de la houille ne l’est pas. Loin de là. Les, gens avisés, qui se préoccupent de l’avenir, même quand il se chiffre par plusieurs centaines d’années, doivent donc rechercher les charbonnages partout où la prévoyante nature les a formés aux époques géologiques.
« Parfait ! » répondaient les opposants.
Et, aux États-Unis comme ailleurs, il se rencontre des gens qui, par envie ou haine, aiment à dénigrer, sans compter ceux qui contredisent pour le plaisir de contredire.
« Parfait ! disaient ces opposants. Mais, pourquoi y aurait- il du charbon au Pôle nord ?
— Pourquoi ? répondaient les partisans du président Barbicane. Parce que, très vraisemblablement, à l’époque des formations géologiques, le volume du Soleil était tel, d’après la théorie de M. Blandet, que la différence de la température de l’Équateur et des Pôles n’était pas appréciable. Alors d’immenses forêts couvraient les régions septentrionales du globe, bien avant l’apparition de l’homme, lorsque notre planète était soumise à l’action permanente de la chaleur et de l’humidité. »
Et, c’est ce que les journaux, les revues, les magazines, à la dévotion de la Société, établissaient dans mille articles variés, tantôt sous la forme plaisante, tantôt sous la forme scientifique. Or, ces forêts, enlisées au temps des énormes convulsions qui ébranlaient le globe avant qu’il n’eût pris son assise définitive, avaient certainement dû se transformer en houillères, sous l’action du temps, des eaux et de la chaleur interne. Donc, rien de plus admissible que cette hypothèse, d’après laquelle le domaine polaire serait riche en gisements de houille, prêts à s’ouvrir sous la rivelaine du mineur.
De plus, il y avait des faits  ? des faits indéniables. Ces esprits positifs, qui ne veulent point tabler sur de simples probabilités, ne pouvaient les mettre en doute, et ils étaient de nature à autoriser la recherche des différentes variétés de charbon à la surface des régions boréales.
Et c’est là précisément ce dont le major Donellan et son secrétaire s’entretenaient ensemble, quelques jours après, dans le plus sombre recoin de la taverne des Two Friends.
« Eh ! disait Dean Toodrink, est-ce que ce Barbicane  ? que Berry pende un jour  ? aurait raison ?
— C’est probable, répondit le major Donellan, et j’ajouterai même que cela doit être certain.
— Mais, alors, il y aurait des fortunes à gagner en exploitant les régions polaires !
— Assurément ! répondit le major. Si l’Amérique du Nord possède de vastes gisements de combustible minéral, si on en signale fréquemment de nouveaux, il n’est pas douteux qu’il en reste encore de très importants à découvrir, monsieur Toodrink. Or, les terres arctiques paraissent être une annexe de ce continent américain. Identité de formation et d’aspect. Plus particulièrement, le Groënland est un prolongement du Nouveau-Monde, et il est certain que le Groënland tient à l’Amérique…
— Comme une tête de cheval, dont il a la forme, tient au corps de l’animal, fit observer le secrétaire du major Donellan.
— J’ajoute, reprit celui-ci, que, lors de ses explorations sur le territoire groënlandais, le professeur Nordenskiöld a reconnu des formations sédimentaires, constituées par des grès et des schistes avec des intercalations de lignite, qui renferment une quantité considérable de plantes fossiles. Rien que dans le district de Diskô, le danois Stoënstrup a reconnu soixante et onze gisements, où abondent les empreintes végétales, indiscutables vestiges de cette puissante végétation, qui se groupait autrefois avec une extraordinaire intensité autour de l’axe polaire.
— Mais plus haut ?… demanda Dean Toodrink.
— Plus haut, ou plus loin, dans la direction du nord, répliqua le major, la présence de la houille s’est affirmée matériellement, et il semble qu’il n’y ait qu’à se baisser pour en prendre. Donc, si le charbon est ainsi répandu à la surface de ces contrées, ne peut-on en conclure presque avec certitude que les gisements s’enfoncent jusque dans les profondeurs de la croûte terrestre ? »
Il avait raison, le major Donellan. Comme il connaissait à fond la question des formations géologiques au Pôle boréal, c’était là ce qui faisait de lui le plus irritable de tous les Anglais en cette circonstance. Et peut-être eût-il longtemps parlé sur ce sujet, s’il ne se fût aperçu que les habitués de la taverne cherchaient à l’écouter. Aussi, Dean Toodrink et lui jugèrent-ils prudent de se tenir sur la réserve, après que ledit Toodrink eut fait cette dernière observation  :
« N’êtes-vous pas surpris d’une chose, major Donellan ?
— Et de laquelle ?
— C’est que, dans cette affaire où l’on devait s’attendre à voir figurer des ingénieurs ou tout au moins des navigateurs, puisqu’il s’agit du Pôle et de ses houillères, ce soient des artilleurs qui la dirigent !
— Juste, répondit le major, et cela est bien fait pour surprendre ! »
Cependant, chaque matin, les journaux revenaient à la rescousse à propos de ces gisements…
« Des gisements ? Et lesquels ? demanda la Pall Mall Gazette, dans des articles furibonds, inspirés par le haut commerce anglais, qui déblatérait contre les arguments de la North Polar Practical Association.
— Lesquels ? répondirent les rédacteurs du Daily-News, de Charleston, partisans déterminés du président Barbicane. Mais, tout d’abord, ceux qui ont été reconnus par le capitaine Nares, en 1875-76, sur la limite du quatre-vingt-deuxième degré de latitude en même temps que des strates qui indiquent l’existence d’une flore miocène, riche en peupliers, hêtres, viornes, noisetiers et conifères.
— Et, en 1881-1884, ajoutait le chroniqueur scientifique du New-York Witness, durant l’expédition du lieutenant Greely à la baie de lady Franklin, une couche de charbon n’a-t-elle pas été découverte par nos nationaux, à peu de distance du fort Conger, à la crique Watercourse ? Et le docteur Pavy n’a-t-il pas pu soutenir avec raison, que ces contrées ne sont point dépourvues de dépôts carbonifères, vraisemblablement destinés par la prévoyante nature à combattre un jour le froid de ces régions désolées ? »
On le comprend, lorsque des faits aussi probants étaient cités sous l’autorité des hardis découvreurs américains, les adversaires du président Barbicane ne savaient plus que répondre. Aussi les partisans du « pourquoi y en aurait-il, des gisements ? » commençaient à baisser pavillon devant les partisans du «pourquoi n’y en aurait-il pas ? » Oui ! Il y en avait  ? et probablement de très considérables. Le sol circumpolaire recelait des masses du précieux combustible, précisément enfoui dans les entrailles de ces régions où la végétation fût autrefois luxuriante.
Mais, si le terrain leur manquait sur la question des houillères dont l’existence n’était plus douteuse au sein des contrées arctiques, les détracteurs prenaient leur revanche en examinant la question sous un autre aspect.
« Soit ! dit un jour le major Donellan, lors d’une discussion orale qu’il provoqua dans la salle même du Gun- Club, et au cours de laquelle il interpella le président Barbicane d’homme à homme. Soit ! Je l’admets, je l’affirme même. Il y a des houillères dans le domaine acquis par votre Société. Mais allez donc les exploiter !…
— C’est ce que nous ferons, répondit tranquillement Impey Barbicane.
— Dépassez donc le quatre-vingt-quatrième parallèle, au delà duquel aucun explorateur n’a pu s’élever encore !
— Nous le dépasserons.
— Atteignez donc le Pôle même !
— Nous l’atteindrons. »
Et, à entendre le président du Gun-Club répondre avec tant de sang-froid, avec tant d’assurance, à voir cette opinion si hautement, si nettement affirmée, les plus obstinés se déclaraient hésitants. Ils se sentaient en présence d’un homme qui n’avait rien perdu de ses qualités d’autrefois, calme, froid, d’un esprit éminemment sérieux et concentré, exact comme un chronomètre, aventureux, mais apportant des idées pratiques jusque dans ses entreprises les plus téméraires…
Si le major Donellan avait une furieuse envie d’étrangler son adversaire, on peut en croire ceux qui ont approché cet estimable mais tempétueux gentleman.
Bah ! il était solide, le président Barbicane, moralement et physiquement, «ayant un grand tirant d’eau » pour employer une métaphore de Napoléon, et, par suite, capable de tenir contre vent et marée. Ses ennemis, ses rivaux, ses envieux, ne le savaient, que trop !
Toutefois, comme on ne peut empêcher les mauvais plaisants de se répandre en mauvaises plaisanteries, ce fut sous cette forme que l’irritation se déchaîna contre la nouvelle Société. On prêta au président du Gun-Club les projets les plus saugrenus. La caricature s’en mêla, surtout en Europe, et plus particulièrement dans le Royaume-Uni, qui ne pouvait digérer son insuccès, lors de cette bataille où les dollars avaient vaincu les pounds sterlings.
Ah ! ce Yankee avait affirmé qu’il atteindrait le Pôle boréal ! Ah ! il mettrait le pied là où aucun être humain ne l’avait pu mettre encore ! Ah ! il planterait le pavillon des États-Unis sur le seul point du globe terrestre qui reste éternellement immobile, lorsque les autres sont emportés dans le mouvement diurne !
Et alors, les caricaturistes de se donner libre carrière.
Aux vitrines des principaux libraires et des kiosques des grandes villes de l’Europe, aussi bien que dans les importantes cités de la Confédération  ? ce pays libre par excellence  ? apparaissaient croquis et dessins, montrant le président Barbicane à la recherche des moyens les plus extravagants pour atteindre le Pôle.
Ici, l’audacieux Américain, aidé de tous les membres du Gun-Club, la pioche à la main, creusait un tunnel sous-marin à travers la masse des glaces immergées depuis les premières banquises jusqu’au quatre-vingt-dixième degré de latitude septentrionale, afin de déboucher à la pointe même de l’axe.
La, Impey Barbicane, accompagné de J.-T. Maston  ? très ressemblant  ? et du capitaine Nicholl, descendait en ballon sur ce lieu tant désiré, et, après une tentative effrayante, au prix de mille dangers, tous trois conquéraient, un morceau de charbon… pesant une demi-livre. C’était tout ce que contenait le fameux gisement des régions circumpolaires.
On « croquait » aussi, dans un numéro du Punch, journal anglais, J.-T. Maston, non moins visé que son chef par les caricaturistes. Après avoir été saisi en vertu de l’attraction du Pôle magnétique, le secrétaire du Gun-Club était irrésistiblement rivé au sol par son crochet de métal.
Mentionnons, à ce propos, que le célèbre calculateur était d’un tempérament trop vif pour prendre par son côté risible cette plaisanterie qui l’attaquait dans sa conformation personnelle. Il en fut extrêmement indigné, et Mrs Evangélina Scorbitt, on l’imagine aisément, ne fut pas la dernière à partager sa juste indignation.
Un autre croquis, dans la Lanterne magique, de Bruxelles, représentait, Impey Barbicane et les membres du Conseil d’administration de la Société, opérant au milieu des flammes, comme autant d’incombustibles salamandres. Pour fondre les glaces de l’océan Paléocrystique, n’avaient-ils pas eu l’idée de répandre à sa surface toute une mer d’alcool, puis d’enflammer cette mer  ? ce qui convertissait le bassin polaire en un immense bol de punch ? Et, jouant sur ce mot punch, le dessinateur belge n’avait-il pas poussé l’irrévérence jusqu’à représenter le président du Gun-Club sous la figure d’un ridicule polichinelle ?
Mais, de toutes ces caricatures, celle qui obtint le plus de succès fut publiée par le journal français Charivari sous la signature du dessinateur Stop. Dans un estomac de baleine, confortablement meublé et capitonné, Impey Barbicane et J.- T. Maston, attablés, jouaient aux échecs, en attendant leur arrivée à bon bort. Nouveaux Jonas, le président et son secrétaire n’avaient pas hésité à se faire avaler par un énorme mammifère marin, et c’était par ce nouveau mode de locomotion, après avoir passé sous les banquises, qu’ils comptaient atteindre l’inaccessible Pôle du globe.
Au fond, le flegmatique directeur de la Société nouvelle s’inquiétait peu de cette intempérance de plume et de crayon. Il laissait dire, chanter, parodier, caricaturer. Il n’en poursuivait pas moins son oeuvre.
En effet, après décision prise en conseil, la Société, définitivement maîtresse d’exploiter le domaine polaire dont la concession lui avait été attribuée par le gouvernement fédéral, venait de faire appel à une souscription publique pour la somme de quinze millions de dollars. Les actions émises à cent dollars devaient être libérées par un unique versement. Eh bien ! tel était le crédit de Barbicane and Co que les souscripteurs affluèrent. Mais il faut bien le dire, ils appartenaient en presque totalité aux trente-huit États de la Confédération.
« Tant mieux ! s’écrièrent les partisans de la North Polar Practical Association. L’oeuvre n’en sera que plus américaine ! »
Bref, la « surface » que présentait Barbicane and Co était si bien établie, les spéculateurs croyaient avec tant de ténacité à la réalisation de ses promesses industrielles, ils admettaient si imperturbablement l’existence des houillères du Pôle boréal et la possibilité de les exploiter, que le capital de la nouvelle Société fut souscrit trois fois.
Les souscriptions durent donc être réduites des deux tiers, et, à la date du 16 décembre, le capital social fut définitivement constitué par un encaisse de quinze millions de dollars.
C’était environ trois fois plus que la somme souscrite au profit du Gun-Club, lors de la grande expérience du projectile envoyé de la Terre à la Lune.

(à suivre...)
Par jifi - Publié dans : Sans dessus dessous (VERNE)
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Mardi 28 octobre 2008

Chapitre CCXIII – Encore un souper à la Bastille


Sept heures du soir sonnaient au grand cadran de la Bastille, à ce fameux cadran qui, pareil à tous les accessoires de la prison d'Etat, dont l'usage est une torture, rappelait aux prisonniers la destination de chacune des heures de leur supplice. Le cadran de la Bastille, orné de figures comme la plupart des horloges de ce temps, reprèsentait saint Pierre aux Liens.
C'était l'heure du souper des pauvres captifs. Les portes, grondant sur leurs énormes gonds, ouvraient passage aux plateaux et aux paniers chargés de mets, dont la délicatesse, comme M. Baisemeaux nous l'a appris lui-même, s'appropriait à la condition du détenu.
Nous savons là-dessus les théories de M. Baisemeaux, souverain dispensateur des délices gastronomiques, cuisinier en chef de la forteresse royale, dont les paniers pleins montaient les raides escaliers, portant quelque consolation aux prisonniers, dans le fond des bouteilles honnêtement remplies.
Cette même heure était celle du souper de M. le gouverneur. Il avait un convive ce jour-là, et la broche tournait plus lourde que d'habitude.
Les perdreaux rôtis, flanqués de cailles et flanquant un levraut piqué ; les poules dans le bouillon, le jambon frit et arrosé de vin blanc, les cardons de Guipuzcoa et la bisque d'écrevisses ; voilà, outre les soupes et les hors d'oeuvre, quel était le menu de M. le gouverneur.
Baisemeaux, attablé, se frottait les mains en regardant M. l'évêque de Vannes, qui, botté comme un cavalier, habillé de gris, l'épée au flanc, ne cessait de parler de sa faim et témoignait la plus vive impatience.
M. Baisemeaux de Montlezun n'était pas accoutumé aux familiarités de Sa Grandeur Monseigneur de Vannes, et, ce soir-là, Aramis, devenu guilleret, faisait confidences sur confidences. Le prélat était redevenu tant soit peu mousquetaire. L'évêque frisait la gaillardise. Quant à M. Baisemeaux, avec cette facilité des gens vulgaires, il se livrait tout entier sur ce quart d'abandon de son convive.
– Monsieur, dit-il, car, en vérité, ce soir, je n'ose vous appeler Monseigneur...
– Non pas, dit Aramis, appelez-moi monsieur, j'ai des bottes.
– Eh bien, monsieur, savez-vous qui vous me rappelez ce soir ?
– Non, ma foi ! dit Aramis en se versant à boire, mais j'espère que je vous rappelle un bon convive.
– Vous m'en rappelez deux. Monsieur François, mon ami, fermez cette fenêtre : le vent pourrait incommoder Sa Grandeur.
– Et qu'il sorte ! ajouta Aramis. Le souper est complétement servi, nous le mangerons bien sans laquais. J'aime fort, quand je suis en petit comité, quand je suis avec un ami...
Baisemeaux s'inclina respectueusement.
– J'aime fort, continua Aramis, à me servir moi-même.
– François, sortez ! cria Baisemeaux. Je disais donc que Votre Grandeur me rappelle deux personnes : l'une bien illustre, c'est feu M. le cardinal, le grand cardinal, celui de La Rochelle, celui qui avait des bottes comme vous. Est-ce vrai ?
– Oui, ma foi ! dit Aramis. Et l'autre ?
– L'autre, c'est un certain mousquetaire, très joli, très brave, très hardi, très heureux, qui, d'abbé, se fit mousquetaire, et, de mousquetaire, abbé.
Aramis daigna sourire.
– D'abbé, continua Baisemeaux enhardi par le sourire de Sa Grandeur, d'abbé, évêque, et, d'évêque...
– Ah ! arrêtons-nous, par grâce ! fit Aramis.
– Je vous dis, monsieur, que vous me faites l'effet d'un cardinal.
– Cessons, mon cher monsieur Baisemeaux. Vous l'avez dit, j'ai les bottes d'un cavalier, mais je ne veux pas, même ce soir, me brouiller, malgré cela, avec l'Eglise.
– Vous avez des intentions mauvaises, cependant, Monseigneur.
– Oh ! je l'avoue, mauvaises comme tout ce qui est mondain.
– Vous courez la ville, les ruelles, en masque ?
– Comme vous dites, en masque.
– Et vous jouez toujours de l'épée ?
– Je crois que oui, mais seulement quand on m'y force. Faites-moi donc le plaisir d'appeler François.
– Vous avez du vin là.
– Ce n'est pas pour du vin, c'est parce qu'il fait chaud ici et que la fenêtre est close.
– Je ferme les fenêtres en soupant pour ne pas entendre les rondes ou les arrivées des courriers.
– Ah ! oui... On les entend quand la fenêtre est ouverte ?
– Trop bien, et cela dérange. Vous comprenez.
– Cependant on étouffe. François !
François entra.
– Ouvrez, je vous prie, maître François, dit Aramis. Vous permettez, cher monsieur Baisemeaux ?
– Monseigneur est ici chez lui, répondit le gouverneur.
La fenêtre fut ouverte.
– Savez-vous, dit M. Baisemeaux, que vous allez vous trouver bien esseulé, maintenant que M. de La Fère a regagné ses pénates de Blois ? C'est un bien ancien ami, n'est-ce pas ?
– Vous le savez comme moi, Baisemeaux, puisque vous avez été aux mousquetaires avec nous.
– Bah ! avec mes amis, je ne compte ni les bouteilles ni les années.
– Et vous avez raison. Mais je fais plus qu'aimer M. de La Fère, cher monsieur Baisemeaux, je le vénére.
– Eh bien, moi, c'est singulier, dit le gouverneur, je lui préfère M. d'Artagnan. Voilà un homme qui boit bien et longtemps ! Ces gens-là laissent voir leur pensée, au moins.
– Baisemeaux, enivrez-moi ce soir, faisons la débauche comme autrefois ; et, si j'ai une peine au fond du coeur, je vous promets que vous la verrez comme vous verriez un diamant au fond de votre verre.
– Bravo ! dit Baisemeaux.
Et il se versa un grand coup de vin, et l'avala en frémissant de joie d'être pour quelque chose dans un péché capital d'archevêque.
Tandis qu'il buvait il ne voyait pas avec quelle attention Aramis observait les bruits de la grande cour.
Un courrier entra vers huit heures, à la cinquiéme bouteille apportée par François sur la table, et, quoique ce courrier fît grand bruit, Baisemeaux n'entendit rien.
– Le diable l'emporte ! fit Aramis.
– Quoi donc ? Qui donc ? demanda Baisemeaux. J'espère que ce n'est pas le vin que vous buvez, ni celui qui vous le fait boire ?
– Non ; c'est un cheval qui fait, à lui seul autant de bruit dans la cour que pourrait en faire un escadron tout entier.
– Bon ! Quelque courrier, répliqua le gouverneur en redoublant force rasades. Oui, le diable l'emporte ! et si vite, que nous n'en entendions plus parler ! Hourra ! hourra !
– Vous m'oubliez, Baisemeaux ! Mon verre est vide, dit Aramis en montrant un cristal éblouissant.
– D'honneur, vous m'enchantez... François, du vin !
François entra.
– Du vin, maraud, et du meilleur !
– Oui, monsieur ; mais... c'est un courrier.
– Au diable ! ai-je dit.
– Monsieur, cependant...
– Qu'il laisse au greffe ; nous verrons demain. Demain, il sera temps ; demain, il fera jour, dit Baisemeaux en chantonnant ces deux dernières phrases.
– Ah ! monsieur, grommela le soldat François, bien malgré lui, monsieur...
– Prenez garde, dit Aramis, prenez garde.
– A quoi, cher monsieur d'Herblay ? dit Baisemeaux à moitié ivre.
– La lettre par courrier, qui arrive aux gouverneurs de citadelle c'est quelquefois un ordre.
– Presque toujours.
– Les ordres ne viennent-ils pas des ministres ?
– Oui sans doute ; mais...
– Et ces ministres ne font-ils pas que contresigner le seing du roi ?
– Vous avez peut-être raison. Cependant, c'est bien ennuyeux quand on est en face d'une bonne table en tête à tête avec un ami ! Ah ! pardon, monsieur, j'oublie que c'est moi qui vous donne à souper, et que je parle à un futur cardinal.
– Laissons tout cela, cher Baisemeaux, et revenons à votre soldat, à François.
– Eh bien, qu'a-t-il fait, François ?
– Il a murmuré.
– Il a eu tort.
– Cependant, il a murmuré, vous comprenez ; c'est qu'il se passe quelque chose d'extraordinaire. Ce pourrait bien n'être pas François qui aurait tort de murmurer, mais vous qui auriez tort de ne pas l'entendre.
– Tort ? Moi, avoir tort devant François ? Cela me paraît dur.
– Un tort d'irrégularité. Pardon ! mais j'ai cru devoir vous faire une observation que je juge importante.
– Oh ! vous avez raison, peut-être, bégaya Baisemeaux. Ordre du roi c'est sacré ! Mais les ordres qui viennent quand on soupe, je le répéte, que le diable...
– Si vous eussiez fait cela au grand cardinal, hein ! mon cher Baisemeaux, et que cet ordre eût eu quelque importance...
– Je le fais pour ne pas déranger un évêque ; ne suis-je pas excusable, morbleu ?
– N'oubliez pas, Baisemeaux, que j'ai porté la casaque, et j'ai l'habitude de voir partout des consignes.
– Vous voulez donc ?...
– Je veux que vous fassiez votre devoir, mon ami. Oui, je vous en prie, au moins devant ce soldat.
– C'est mathématique, fit Baisemeaux.
François attendait toujours.
– Qu'on me monte cet ordre du roi, dit Baisemeaux en se redressant. Et il ajouta tout bas : Savez-vous ce que c'est ? Je vais vous le dire quelque chose d'intéressant comme ceci : “Prenez garde au feu dans les environs de la poudriére” ; ou bien : “Veillez sur un tel, qui est un adroit fuyard.” Ah ! si vous saviez, Monseigneur, combien de fois j'ai été réveillé en sursaut au plus doux, au plus profond de mon sommeil, par des ordonnances arrivant au galop pour me dire, ou plutôt pour m'apporter un pli contenant ces mots : “Monsieur Baisemeaux, qu'y a-t-il de nouveau ?” On voit bien que ceux qui perdent leur temps à écrire de pareils ordres n'ont jamais couché à la Bastille. Ils connaîtraient mieux l'épaisseur de mes murailles, la vigilance de mes officiers, la multiplicité de mes rondes. Enfin, que voulez-vous, Monseigneur ! leur métier est d'écrire pour me tourmenter lorsque je suis tranquille ; pour me troubler quand je suis heureux ajouta Baisemeaux en s'inclinant devant Aramis. Laissons-les donc faire leur métier.
– Et faites le vôtre, ajouta en souriant l'évêque, dont le regard, soutenu, commandait malgré cette caresse.
François rentra. Baisemeaux prit de ses mains l'ordre envoyé du ministére. Il le décacheta lentement et le lut de même. Aramis feignit de boire pour observer son hôte au travers du cristal.
Puis, Baisemeaux ayant lu :
– Que disais-je tout à l'heure ? fit-il.
– Quoi donc ? demanda l'évêque.
– Un ordre d'élargissement. Je vous demande un peu, la belle nouvelle pour nous déranger !
– Belle nouvelle pour celui qu'elle concerne, vous en conviendrez, au moins, mon cher gouverneur.
– Et à huit heures du soir !
– C'est de la charité.
– De la charité, je le veux bien ; mais elle est pour ce drôle-là qui s'ennuie, et non pas pour moi qui m'amuse ! dit Baisemeaux exaspéré.
– Est-ce une perte que vous faites, et le prisonnier qui vous est enlevé était il aux grands contrôles ?
– Ah bien, oui ! Un pleutre, un rat, à cinq francs !
– Faites voir, demanda M. d'Herblay. Est-ce indiscret ?
– Non pas ; lisez.
– Il y a pressé sur la feuille. Vous avez vu, n'est-ce pas.
– C'est admirable ! Pressé !... un homme qui est ici depuis dix ans ! On est pressé de le mettre dehors, aujourd'hui, ce soir même, à huit heures !
Et Baisemeaux, haussant les épaules avec un air de superbe dédain, jeta l'ordre sur la table et se remit à manger.
– Ils ont de ces mouvements-là, dit-il la bouche pleine, ils prennent un homme un beau jour, ils le nourrissent pendant dix ans et vous écrivent : Veillez bien sur le drôle ! ou bien : Tenez-le rigoureusement ! Et puis, quand on s'est accoutumé à regarder le détenu comme un homme dangereux tout à coup, sans cause, sans précédent, ils vous écrivent : Mettez en liberté. Et ils ajoutent à leur missive : Pressé ! Vous avouerez, Monseigneur que c'est à faire lever les épaules.
– Que voulez-vous ! on crie comme cela, dit Aramis, et on exécute l'ordre.
– Bon ! bon ! l'on exécute !... Oh ! patience !... Il ne faudrait pas vous figurer que je suis un esclave.
– Mon Dieu, très cher monsieur Baisemeaux, qui vous dit cela ? on connaît votre indépendance.
– Dieu merci !
– Mais on connaît aussi votre bon coeur.
– Ah ! parlons-en !
– Et votre obéissance à vos supérieurs. Quand on a été soldat, voyez-vous, Baisemeaux, c'est pour la vie.
– Aussi, obéirai-je strictement, et demain matin, au point du jour, le détenu désigné sera élargi.
– Demain ?
– Au jour.
– Pourquoi pas ce soir, puisque la lettre de cachet porte sur la suscription et à l'intérieur : Pressé ?
– Parce que ce soir nous soupons et que nous sommes pressés, nous aussi.
– Cher Baisemeaux, tout botté que je suis, je me sens prêtre, et la charité m'est un devoir plus impérieux que la faim et la soif. Ce malheureux a souffert assez longtemps, puisque vous venez de me dire que, depuis dix ans, il est votre pensionnaire. Abrégez-lui la souffrance. Une bonne minute l'attend, donnez-la-lui bien vite. Dieu vous la rendra dans son paradis en années de félicité.
– Vous le voulez ?
– Je vous en prie.
– Comme cela, tout au travers du repas.
– Je vous en supplie ; cette action vaudra dix Benedicite.
– Qu'il soit fait comme vous le désirez. Seulement, nous mangerons froid.
– Oh ! qu'à cela ne tienne !
Baisemeaux se pencha en arrière pour sonner François, et, par un mouvement tout naturel, il se retourna vers la porte.
L'ordre était resté sur la table. Aramis profita du moment où Baisemeaux ne regardait pas pour échanger ce papier contre un autre, plié de la même façon, et qu'il tira de sa poche.
– François, dit le gouverneur, que l'on fasse monter ici M. le major avec les guichetiers de la Bertaudiére.
François sortit en s'inclinant, et les deux convives se retrouvérent seuls.

(à suivre...)
Par jifi - Publié dans : Le Vicomte de Bragelonne (DUMAS)
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