éphéméride

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Mardi 28 octobre 2008

Chapitre CCXIII – Encore un souper à la Bastille


Sept heures du soir sonnaient au grand cadran de la Bastille, à ce fameux cadran qui, pareil à tous les accessoires de la prison d'Etat, dont l'usage est une torture, rappelait aux prisonniers la destination de chacune des heures de leur supplice. Le cadran de la Bastille, orné de figures comme la plupart des horloges de ce temps, reprèsentait saint Pierre aux Liens.
C'était l'heure du souper des pauvres captifs. Les portes, grondant sur leurs énormes gonds, ouvraient passage aux plateaux et aux paniers chargés de mets, dont la délicatesse, comme M. Baisemeaux nous l'a appris lui-même, s'appropriait à la condition du détenu.
Nous savons là-dessus les théories de M. Baisemeaux, souverain dispensateur des délices gastronomiques, cuisinier en chef de la forteresse royale, dont les paniers pleins montaient les raides escaliers, portant quelque consolation aux prisonniers, dans le fond des bouteilles honnêtement remplies.
Cette même heure était celle du souper de M. le gouverneur. Il avait un convive ce jour-là, et la broche tournait plus lourde que d'habitude.
Les perdreaux rôtis, flanqués de cailles et flanquant un levraut piqué ; les poules dans le bouillon, le jambon frit et arrosé de vin blanc, les cardons de Guipuzcoa et la bisque d'écrevisses ; voilà, outre les soupes et les hors d'oeuvre, quel était le menu de M. le gouverneur.
Baisemeaux, attablé, se frottait les mains en regardant M. l'évêque de Vannes, qui, botté comme un cavalier, habillé de gris, l'épée au flanc, ne cessait de parler de sa faim et témoignait la plus vive impatience.
M. Baisemeaux de Montlezun n'était pas accoutumé aux familiarités de Sa Grandeur Monseigneur de Vannes, et, ce soir-là, Aramis, devenu guilleret, faisait confidences sur confidences. Le prélat était redevenu tant soit peu mousquetaire. L'évêque frisait la gaillardise. Quant à M. Baisemeaux, avec cette facilité des gens vulgaires, il se livrait tout entier sur ce quart d'abandon de son convive.
– Monsieur, dit-il, car, en vérité, ce soir, je n'ose vous appeler Monseigneur...
– Non pas, dit Aramis, appelez-moi monsieur, j'ai des bottes.
– Eh bien, monsieur, savez-vous qui vous me rappelez ce soir ?
– Non, ma foi ! dit Aramis en se versant à boire, mais j'espère que je vous rappelle un bon convive.
– Vous m'en rappelez deux. Monsieur François, mon ami, fermez cette fenêtre : le vent pourrait incommoder Sa Grandeur.
– Et qu'il sorte ! ajouta Aramis. Le souper est complétement servi, nous le mangerons bien sans laquais. J'aime fort, quand je suis en petit comité, quand je suis avec un ami...
Baisemeaux s'inclina respectueusement.
– J'aime fort, continua Aramis, à me servir moi-même.
– François, sortez ! cria Baisemeaux. Je disais donc que Votre Grandeur me rappelle deux personnes : l'une bien illustre, c'est feu M. le cardinal, le grand cardinal, celui de La Rochelle, celui qui avait des bottes comme vous. Est-ce vrai ?
– Oui, ma foi ! dit Aramis. Et l'autre ?
– L'autre, c'est un certain mousquetaire, très joli, très brave, très hardi, très heureux, qui, d'abbé, se fit mousquetaire, et, de mousquetaire, abbé.
Aramis daigna sourire.
– D'abbé, continua Baisemeaux enhardi par le sourire de Sa Grandeur, d'abbé, évêque, et, d'évêque...
– Ah ! arrêtons-nous, par grâce ! fit Aramis.
– Je vous dis, monsieur, que vous me faites l'effet d'un cardinal.
– Cessons, mon cher monsieur Baisemeaux. Vous l'avez dit, j'ai les bottes d'un cavalier, mais je ne veux pas, même ce soir, me brouiller, malgré cela, avec l'Eglise.
– Vous avez des intentions mauvaises, cependant, Monseigneur.
– Oh ! je l'avoue, mauvaises comme tout ce qui est mondain.
– Vous courez la ville, les ruelles, en masque ?
– Comme vous dites, en masque.
– Et vous jouez toujours de l'épée ?
– Je crois que oui, mais seulement quand on m'y force. Faites-moi donc le plaisir d'appeler François.
– Vous avez du vin là.
– Ce n'est pas pour du vin, c'est parce qu'il fait chaud ici et que la fenêtre est close.
– Je ferme les fenêtres en soupant pour ne pas entendre les rondes ou les arrivées des courriers.
– Ah ! oui... On les entend quand la fenêtre est ouverte ?
– Trop bien, et cela dérange. Vous comprenez.
– Cependant on étouffe. François !
François entra.
– Ouvrez, je vous prie, maître François, dit Aramis. Vous permettez, cher monsieur Baisemeaux ?
– Monseigneur est ici chez lui, répondit le gouverneur.
La fenêtre fut ouverte.
– Savez-vous, dit M. Baisemeaux, que vous allez vous trouver bien esseulé, maintenant que M. de La Fère a regagné ses pénates de Blois ? C'est un bien ancien ami, n'est-ce pas ?
– Vous le savez comme moi, Baisemeaux, puisque vous avez été aux mousquetaires avec nous.
– Bah ! avec mes amis, je ne compte ni les bouteilles ni les années.
– Et vous avez raison. Mais je fais plus qu'aimer M. de La Fère, cher monsieur Baisemeaux, je le vénére.
– Eh bien, moi, c'est singulier, dit le gouverneur, je lui préfère M. d'Artagnan. Voilà un homme qui boit bien et longtemps ! Ces gens-là laissent voir leur pensée, au moins.
– Baisemeaux, enivrez-moi ce soir, faisons la débauche comme autrefois ; et, si j'ai une peine au fond du coeur, je vous promets que vous la verrez comme vous verriez un diamant au fond de votre verre.
– Bravo ! dit Baisemeaux.
Et il se versa un grand coup de vin, et l'avala en frémissant de joie d'être pour quelque chose dans un péché capital d'archevêque.
Tandis qu'il buvait il ne voyait pas avec quelle attention Aramis observait les bruits de la grande cour.
Un courrier entra vers huit heures, à la cinquiéme bouteille apportée par François sur la table, et, quoique ce courrier fît grand bruit, Baisemeaux n'entendit rien.
– Le diable l'emporte ! fit Aramis.
– Quoi donc ? Qui donc ? demanda Baisemeaux. J'espère que ce n'est pas le vin que vous buvez, ni celui qui vous le fait boire ?
– Non ; c'est un cheval qui fait, à lui seul autant de bruit dans la cour que pourrait en faire un escadron tout entier.
– Bon ! Quelque courrier, répliqua le gouverneur en redoublant force rasades. Oui, le diable l'emporte ! et si vite, que nous n'en entendions plus parler ! Hourra ! hourra !
– Vous m'oubliez, Baisemeaux ! Mon verre est vide, dit Aramis en montrant un cristal éblouissant.
– D'honneur, vous m'enchantez... François, du vin !
François entra.
– Du vin, maraud, et du meilleur !
– Oui, monsieur ; mais... c'est un courrier.
– Au diable ! ai-je dit.
– Monsieur, cependant...
– Qu'il laisse au greffe ; nous verrons demain. Demain, il sera temps ; demain, il fera jour, dit Baisemeaux en chantonnant ces deux dernières phrases.
– Ah ! monsieur, grommela le soldat François, bien malgré lui, monsieur...
– Prenez garde, dit Aramis, prenez garde.
– A quoi, cher monsieur d'Herblay ? dit Baisemeaux à moitié ivre.
– La lettre par courrier, qui arrive aux gouverneurs de citadelle c'est quelquefois un ordre.
– Presque toujours.
– Les ordres ne viennent-ils pas des ministres ?
– Oui sans doute ; mais...
– Et ces ministres ne font-ils pas que contresigner le seing du roi ?
– Vous avez peut-être raison. Cependant, c'est bien ennuyeux quand on est en face d'une bonne table en tête à tête avec un ami ! Ah ! pardon, monsieur, j'oublie que c'est moi qui vous donne à souper, et que je parle à un futur cardinal.
– Laissons tout cela, cher Baisemeaux, et revenons à votre soldat, à François.
– Eh bien, qu'a-t-il fait, François ?
– Il a murmuré.
– Il a eu tort.
– Cependant, il a murmuré, vous comprenez ; c'est qu'il se passe quelque chose d'extraordinaire. Ce pourrait bien n'être pas François qui aurait tort de murmurer, mais vous qui auriez tort de ne pas l'entendre.
– Tort ? Moi, avoir tort devant François ? Cela me paraît dur.
– Un tort d'irrégularité. Pardon ! mais j'ai cru devoir vous faire une observation que je juge importante.
– Oh ! vous avez raison, peut-être, bégaya Baisemeaux. Ordre du roi c'est sacré ! Mais les ordres qui viennent quand on soupe, je le répéte, que le diable...
– Si vous eussiez fait cela au grand cardinal, hein ! mon cher Baisemeaux, et que cet ordre eût eu quelque importance...
– Je le fais pour ne pas déranger un évêque ; ne suis-je pas excusable, morbleu ?
– N'oubliez pas, Baisemeaux, que j'ai porté la casaque, et j'ai l'habitude de voir partout des consignes.
– Vous voulez donc ?...
– Je veux que vous fassiez votre devoir, mon ami. Oui, je vous en prie, au moins devant ce soldat.
– C'est mathématique, fit Baisemeaux.
François attendait toujours.
– Qu'on me monte cet ordre du roi, dit Baisemeaux en se redressant. Et il ajouta tout bas : Savez-vous ce que c'est ? Je vais vous le dire quelque chose d'intéressant comme ceci : “Prenez garde au feu dans les environs de la poudriére” ; ou bien : “Veillez sur un tel, qui est un adroit fuyard.” Ah ! si vous saviez, Monseigneur, combien de fois j'ai été réveillé en sursaut au plus doux, au plus profond de mon sommeil, par des ordonnances arrivant au galop pour me dire, ou plutôt pour m'apporter un pli contenant ces mots : “Monsieur Baisemeaux, qu'y a-t-il de nouveau ?” On voit bien que ceux qui perdent leur temps à écrire de pareils ordres n'ont jamais couché à la Bastille. Ils connaîtraient mieux l'épaisseur de mes murailles, la vigilance de mes officiers, la multiplicité de mes rondes. Enfin, que voulez-vous, Monseigneur ! leur métier est d'écrire pour me tourmenter lorsque je suis tranquille ; pour me troubler quand je suis heureux ajouta Baisemeaux en s'inclinant devant Aramis. Laissons-les donc faire leur métier.
– Et faites le vôtre, ajouta en souriant l'évêque, dont le regard, soutenu, commandait malgré cette caresse.
François rentra. Baisemeaux prit de ses mains l'ordre envoyé du ministére. Il le décacheta lentement et le lut de même. Aramis feignit de boire pour observer son hôte au travers du cristal.
Puis, Baisemeaux ayant lu :
– Que disais-je tout à l'heure ? fit-il.
– Quoi donc ? demanda l'évêque.
– Un ordre d'élargissement. Je vous demande un peu, la belle nouvelle pour nous déranger !
– Belle nouvelle pour celui qu'elle concerne, vous en conviendrez, au moins, mon cher gouverneur.
– Et à huit heures du soir !
– C'est de la charité.
– De la charité, je le veux bien ; mais elle est pour ce drôle-là qui s'ennuie, et non pas pour moi qui m'amuse ! dit Baisemeaux exaspéré.
– Est-ce une perte que vous faites, et le prisonnier qui vous est enlevé était il aux grands contrôles ?
– Ah bien, oui ! Un pleutre, un rat, à cinq francs !
– Faites voir, demanda M. d'Herblay. Est-ce indiscret ?
– Non pas ; lisez.
– Il y a pressé sur la feuille. Vous avez vu, n'est-ce pas.
– C'est admirable ! Pressé !... un homme qui est ici depuis dix ans ! On est pressé de le mettre dehors, aujourd'hui, ce soir même, à huit heures !
Et Baisemeaux, haussant les épaules avec un air de superbe dédain, jeta l'ordre sur la table et se remit à manger.
– Ils ont de ces mouvements-là, dit-il la bouche pleine, ils prennent un homme un beau jour, ils le nourrissent pendant dix ans et vous écrivent : Veillez bien sur le drôle ! ou bien : Tenez-le rigoureusement ! Et puis, quand on s'est accoutumé à regarder le détenu comme un homme dangereux tout à coup, sans cause, sans précédent, ils vous écrivent : Mettez en liberté. Et ils ajoutent à leur missive : Pressé ! Vous avouerez, Monseigneur que c'est à faire lever les épaules.
– Que voulez-vous ! on crie comme cela, dit Aramis, et on exécute l'ordre.
– Bon ! bon ! l'on exécute !... Oh ! patience !... Il ne faudrait pas vous figurer que je suis un esclave.
– Mon Dieu, très cher monsieur Baisemeaux, qui vous dit cela ? on connaît votre indépendance.
– Dieu merci !
– Mais on connaît aussi votre bon coeur.
– Ah ! parlons-en !
– Et votre obéissance à vos supérieurs. Quand on a été soldat, voyez-vous, Baisemeaux, c'est pour la vie.
– Aussi, obéirai-je strictement, et demain matin, au point du jour, le détenu désigné sera élargi.
– Demain ?
– Au jour.
– Pourquoi pas ce soir, puisque la lettre de cachet porte sur la suscription et à l'intérieur : Pressé ?
– Parce que ce soir nous soupons et que nous sommes pressés, nous aussi.
– Cher Baisemeaux, tout botté que je suis, je me sens prêtre, et la charité m'est un devoir plus impérieux que la faim et la soif. Ce malheureux a souffert assez longtemps, puisque vous venez de me dire que, depuis dix ans, il est votre pensionnaire. Abrégez-lui la souffrance. Une bonne minute l'attend, donnez-la-lui bien vite. Dieu vous la rendra dans son paradis en années de félicité.
– Vous le voulez ?
– Je vous en prie.
– Comme cela, tout au travers du repas.
– Je vous en supplie ; cette action vaudra dix Benedicite.
– Qu'il soit fait comme vous le désirez. Seulement, nous mangerons froid.
– Oh ! qu'à cela ne tienne !
Baisemeaux se pencha en arrière pour sonner François, et, par un mouvement tout naturel, il se retourna vers la porte.
L'ordre était resté sur la table. Aramis profita du moment où Baisemeaux ne regardait pas pour échanger ce papier contre un autre, plié de la même façon, et qu'il tira de sa poche.
– François, dit le gouverneur, que l'on fasse monter ici M. le major avec les guichetiers de la Bertaudiére.
François sortit en s'inclinant, et les deux convives se retrouvérent seuls.

(à suivre...)
Par jifi - Publié dans : Le Vicomte de Bragelonne (DUMAS)
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Samedi 25 octobre 2008

IV - Dans lequel reparaissent de vieilles connaissances de nos jeunes lecteurs.

Barbicane and Co !… Le président d’un cercle d’artilleurs !… En vérité, que venaient faire des artilleurs dans une opération de ce genre ?… On va le voir.
Est-il bien nécessaire de présenter officiellement Impey Barbicane, président du Gun-Club, de Baltimore, et le capitaine Nicholl, et J.-T. Maston, et Tom Hunter aux jambes de bois, et le fringant Bilsby, et le colonel Bloomsberry, et leurs autres collègues ? Non ! Si ces bizarres personnages ont quelque vingt ans de plus depuis l’époque où l’attention du monde entier fut attirée sur eux, ils sont restés les mêmes, toujours aussi incomplets corporellement, mais toujours aussi bruyants, aussi audacieux, « aussi emballés », quand il s’agit de se lancer dans quelque aventure extraordinaire. Le temps n’a pas eu prise sur cette légion d’artilleurs à la retraite. Il les a respectés, comme il respecte les canons hors d’usage, qui meublent les musées des anciens arsenaux.
Si le Gun-Club comptait dix-huit cent trente trois membres lors de sa fondation ? il s’agit des personnes et non des membres, tels que bras ou jambes, dont la plupart d’entre eux étaient déjà privés,  ? si trente mille cinq cent soixante-quinze correspondants s’enorgueillissaient du lien qui les rattachait audit club, ces chiffres n’avaient point diminué. Au contraire. Et même, grâce à l’invraisemblable tentative qu’il avait faite pour établir une communication directe entre la Terre et la Lune, sa célébrité s’était accrue dans une proportion énorme.
On n’a point oublié quel retentissement avait eu cette mémorable expérience qu’il convient de résumer en peu de lignes.
Quelques années après la guerre de sécession, certains membres du Gun-Club, ennuyés de leur oisiveté, s’étaient proposé d’envoyer un projectile jusqu’à la Lune au moyen d’une Columbiad monstre. Un canon, long de neuf cents pieds, large de neuf à l’âme, avait été solennellement coulé à City-Moon, dans le sol de la presqu’île floridienne, puis chargé de quatre cent mille livres de fulmi-coton. Lancé par ce canon, un obus cylindro-conique en aluminium s’était envolé vers l’astre des nuits sous la poussée de six milliards de litres de gaz. Après en avoir fait le tour par suite d’une déviation de sa trajectoire, il était retombé vers la Terre pour s’engouffrer dans le Pacifique, par 27°7’ de latitude nord et 41°37’ de longitude ouest. C’était dans ces parages que la frégate Susquehanna, de la marine fédérale, l’avait repêché à la surface de l’Océan, au grand profit de ses hôtes.
Des hôtes, en effet ! Deux membres du Gun-Club, son président Impey Barbicane et le capitaine Nicholl, accompagnés d’un Français, très connu pour ses audaces de casse-cou, avaient pris place dans ce wagon-projectile. Tous trois étaient revenus de ce voyage sains et saufs. Mais, si les deux Américains étaient toujours là, prêts à se risquer en quelque nouvelle aventure, le Français Michel Ardan n’y était plus. De retour en Europe, il avait fait fortune, paraît-il,  ? ce qui ne laissa pas de surprendre bien des gens,  ? et, maintenant, il plantait ses choux, il les mangeait, il les digérait même, s’il faut en croire les reporters les mieux informés.
Après ce coup de tonnerre, Impey Barbicane et Nicholl avaient vécu sur leur célébrité dans un repos relatif. Toujours impatients des grandes choses, ils rêvaient de quelque autre opération de ce genre. L’argent ne leur manquait pas.
Il en restait de leur dernière affaire  ? près de deux cent mille dollars sur les cinq millions et demi que leur avait fournis la souscription publique, ouverte dans le Nouveau et l’Ancien Monde. En outre, rien qu’à s’exhiber à travers les États-Unis dans leur projectile d’aluminium comme des phénomènes dans une cage, ils avaient encore réalisé de belles recettes, et recueilli toute la gloire que peut comporter la plus exigeante des ambitions humaines.
Impey Barbicane et le capitaine Nicholl auraient donc pu se tenir tranquilles, si l’ennui ne les eût rongés. Et, c’est pour sortir de leur inaction, sans doute, qu’ils venaient d’acheter ce lot de régions arctiques.
Pourtant, qu’on ne l’oublie pas, si cette acquisition avait pu être faite au prix de huit cent mille dollars et plus, c’est que Mrs Evangélina Scorbitt avait mis dans l’affaire l’appoint qui lui manquait. Grâce à cette femme généreuse, l’Europe avait été vaincue par l’Amérique.
Voici à quoi tenait cette générosité  :
Depuis leur retour, si le président Barbicane et le capitaine Nicholl jouissaient d’une incomparable célébrité, il était un homme qui en avait sa bonne part. On l’a deviné, il s’agit de J.-T. Maston, le bouillant secrétaire du Gun-Club. N’était-ce pas à cet habile calculateur que l’on devait les formules mathématiques qui avaient permis de tenter la grande expérience citée plus haut ? S’il n’avait pas accompagné ses deux collègues lors de leur voyage extra- terrestre, ce n’était pas par peur, nom d’un boulet ! Mais le digne artilleur, manchot du bras droit, était pourvu d’un crâne en gutta-percha, à la suite d’un de ces accidents trop communs à la guerre. Et, vraiment, en le montrant aux Sélénites, c’eût été leur donner une piteuse idée des habitants de la Terre, dont la Lune, après tout, n’est que l’humble satellite.
À son profond regret, J.-T. Maston avait donc dû se résigner à ne point partir.
Toutefois, il n’était pas resté oisif. Après avoir procédé à la construction d’un immense télescope, qui fut dressé sur le sommet de Long’s Peak, l’un des plus hauts sommets de la chaîne des montagnes Rocheuses, il s’y était transporté de sa personne. Puis, dès que le projectile eut été signalé, décrivant sur le ciel sa majestueuse trajectoire, il n’avait plus quitté son poste d’observation. Là, devant l’oculaire du gigantesque instrument, il s’était donné pour tâche de chercher à suivre ses amis, dont le véhicule aérien filait à travers l’espace.
On devait les croire à jamais perdus pour la Terre, les audacieux voyageurs. En effet, ne pouvait-on craindre que le projectile, maintenu dans une nouvelle orbite par l’attraction lunaire, fût astreint à graviter éternellement auteur de l’astre des nuits comme un sous-satellite ? Mais non ! Une déviation, que l’on pourrait appeler providentielle, avait modifié la direction du projectile.
Après avoir fait le tour de la Lune au lieu de l’atteindre, entraîné dans une chute progressivement accélérée, il était revenu vers notre sphéroïde avec une vitesse qui égalait cinquante sept mille six cents lieues à l’heure, au moment où il s’engloutissait dans les abîmes de la mer.
Heureusement, les masses liquides du Pacifique avaient amorti la chute, qui avait eu pour témoin la frégate américaine Susquehanna. Aussitôt la nouvelle en fut transmise à J.-T. Maston. Le secrétaire du Gun-Club revint en toute hâte de l’observatoire de Long’s Peak, afin d’opérer le sauvetage. Des sondages furent poursuivis dans les parages où s’était abîmé le projectile, et le dévoué J.-T. Maston n’hésita pas à revêtir l’habit du scaphandrier pour retrouver ses amis.
En réalité, il n’aurait pas été nécessaire de se donner tant de peine. Le projectile d’aluminium, déplaçant une quantité d’eau supérieure à son propre poids, était remonté au niveau du Pacifique, après avoir fait un superbe plongeon. Et c’est dans ces conditions que le président Barbicane, le capitaine Nicholl et Michel Ardan furent rencontrés à la surface de l’Océan  : ils jouaient aux dominos dans leur prison flottante.
Maintenant, pour en revenir à J.-T. Maston, il faut dire que la part prise par lui à ces extraordinaires aventures l’avait mis très en relief.
Certes, J.-T. Maston n’était pas beau avec son crâne postiche et son avant-bras droit, emmanché d’un crochet métallique. Il n’était pas jeune, non plus, ayant cinquante-huit ans sonnés et carillonnés à l’époque où commence ce récit. Mais l’originalité de son caractère, la vivacité de son intelligence, le feu qui animait son regard, l’ardeur qu’il apportait en toutes choses, en avaient fait un type idéal aux yeux de Mrs Evangélina Scorbitt. Enfin, son cerveau, soigneusement emmagasiné sous sa calotte de gutta-percha, était intact, et il passait encore, à juste titre, pour un des plus remarquables calculateurs de son temps.
Or, Mrs Evangélina Scorbitt  ? bien que le moindre calcul lui donnât la migraine ? avait du goût pour les mathématiciens, si elle n’en avait pas pour les mathématiques. Elle les considérait comme des êtres d’une espèce particulière et supérieure. Songez donc ! Des têtes où les x ballottent comme des noix dans un sac, des cerveaux qui se jouent avec les signes algébriques, des mains qui jonglent avec les intégrales triples, comme un équilibriste avec ses verres et ses bouteilles, des intelligences qui comprennent quelque chose à des formules de ce genre  : ∫ ∫ ∫  ?( x y z ) dx dy dz.
Oui ! Ces savants lui paraissaient dignes de toutes les admirations et bienfaits pour qu’une femme se sentît attirée vers eux proportionnellement aux masses et en raison inverse du carré des distances. Et précisément, J.-T. Maston était assez corpulent pour exercer sur elle une attraction irrésistible, et, quant à la distance, elle serait absolument nulle, s’ils pouvaient jamais être l’un à l’autre.
Cela, nous l’avouerons, ne laissait pas d’inquiéter le secrétaire du Gun-Club, qui n’avait jamais cherché le bonheur dans des unions si étroites. D’ailleurs, Mrs Evangélina Scorbitt n’était plus de la première jeunesse  ? ni même de la seconde  ? avec ses quarante-cinq ans, ses cheveux plaqués sur ses tempes, comme une étoffe teinte et reteinte, sa bouche trop meublée de dents trop longues dont elle n’avait pas perdu une seule, sa taille sans profil, sa démarche sans grâce. Bref, l’apparence d’une vieille fille, bien qu’elle eût été mariée  ? quelques années à peine, il est vrai. Mais c’était une excellente personne, à laquelle rien n’aurait manqué des joies terrestres, si elle avait pu se faire annoncer dans les salons de Baltimore sous le nom de Mrs J.- T. Maston.
La fortune de cette veuve était très considérable. Non qu’elle fût riche comme les Gould, comme les Mackay, les Vanderbilt, les Gordon Bennett, dont la fortune dépasse le milliard, et qui pourraient faire l’aumône à un Rothschild !
Non qu’elle possédât trois cents millions comme Mrs Moses Carper, deux cents millions comme Mrs Stewart, quatre- vingts millions comme Mrs Crocker, ? trois veuves, qu’on se le dise ! ? ni qu’elle fût riche comme Mrs Hammersley, Mrs Helly Green, Mrs Maffitt, Mrs Marshall, Mrs Para Stevens, Mrs Mintury et quelques autres ! Toutefois, elle aurait eu le droit de prendre place à ce mémorable festin de Fifth-Avenue Hôtel, à New-York, où l’on n’admettait que des convives cinq fois millionnaires. En réalité, Mrs Evangélina Scorbitt disposait de quatre bons millions de dollars, soit vingt millions de francs, qui lui venaient de John P. Scorbitt, enrichi dans le double commerce des articles de mode et des porcs salés. Eh bien ! cette fortune, la généreuse veuve eût été heureuse de l’utiliser au profit de J.-T. Maston, auquel elle apporterait un trésor de tendresse plus inépuisable encore.
Et, en attendant, sur la demande de J.-T. Maston, Mrs Evangélina Scorbitt avait volontiers consenti à mettre quelques centaines de mille dollars dans l’affaire de la North Polar Practical Association, sans même savoir ce dont il s’agissait. Il est vrai, avec J.-T. Maston, elle était assurée que l’oeuvre ne pouvait être que grandiose, sublime, surhumaine. Le passé du secrétaire du Gun-Club lui répondait de l’avenir.
On juge si, après l’adjudication, lorsque la déclaration de command lui eut appris que le Conseil d’administration de la nouvelle Société allait être présidé par le président du Gun- Club, sous la raison sociale Barbicane and Co, elle dut avoir toute confiance. Du moment que J.-T. Maston faisait partie de «l’and Co », ne devait-elle pas s’applaudir d’en être la plus forte actionnaire ?
Ainsi, Mrs Evangélina Scorbitt se trouvait propriétaire  ? pour la plus grosse part  ? de cette portion des régions boréales, circonscrites par le quatre-vingt-quatrième parallèle. Rien de mieux ! Mais qu’en ferait-elle, ou plutôt, comment la Société prétendait-elle tirer un profit quelconque de cet inaccessible domaine ?
C’était toujours la question, et si, au point de vue de ses intérêts pécuniaires, elle intéressait très sérieusement Mrs Evangélina Scorbitt, elle intéressait le monde entier au point de vue de la curiosité générale.
Cette femme excellente  ? très discrètement d’ailleurs  ? avait bien tenté de pressentir J.-T. Maston à ce sujet, avant de mettre des fonds à la disposition des promoteurs de l’affaire. Mais J.-T. Maston s’était invariablement tenu sur la plus grande réserve. Mrs Evangélina Scorbitt saurait bientôt de quoi il «retournait », mais pas avant que l’heure fût venue d’étonner l’univers en lui faisant connaître le but de la nouvelle Société !…
Sans doute, dans sa pensée, il s’agissait d’une entreprise, qui, comme a dit Jean Jacques, « n’eut jamais d’exemple et qui n’aura point d’imitateurs, » d’une oeuvre destinée à laisser loin derrière elle la tentative faite par les membres du Gun-Club pour entrer en communication directe avec le satellite terrestre.
Insistait-elle, J.-T. Maston, mettant son crochet sur ses lèvres à demi-fermées, se bornait à dire  : « Chère mistress Scorbitt, ayez confiance ! »
Et, si Mrs Evangélina Scorbitt avait eu confiance « avant », quelle immense joie éprouvât-elle « après », lorsque le bouillant secrétaire lui eut attribué le triomphe des États-Unis d’Amérique et la défaite de l’Europe septentrionale.
« Mais ne puis-je enfin savoir maintenant ?… demanda-t- elle en souriant à l’éminent calculateur.
— Vous saurez bientôt ! » répondit J.-T. Maston, qui secoua vigoureusement la main de sa coassociée  ? à l’américaine.
Cette secousse eut pour effet immédiat de calmer les impatiences de Mrs Evangélina Scorbitt.
Quelques jours plus tard, l’Ancien et le Nouveau Monde ne furent pas moins secoués,  ? sans parler de la secousse qui les attendait dans l’avenir  ? lorsque l’on connut le projet absolument insensé, pour la réalisation duquel la North Polar Practical Association allait faire appel à une souscription publique.
Effectivement, si la Société avait acquis cette portion des régions circumpolaires, c’était dans le but d’exploiter… les houillères du pôle boréal !

(à suivre...)
Par jifi - Publié dans : Sans dessus dessous (VERNE)
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Samedi 27 septembre 2008

Chapitre CCXII – La ruche, les abeilles et le miel



L'évêque de Vannes, fort marri d'avoir rencontré d'Artagnan chez maître Percerin, revint d'assez mauvaise humeur à Saint-Mandé.
Molière, au contraire, tout enchanté d'avoir trouvé un si bon croquis à faire, et de savoir où retrouver l'original, quand du croquis il voudrait faire un tableau, Molière y rentra de la plus joyeuse humeur.
Tout le premier étage, du côté gauche, était occupé par les épicuriens les plus célébres dans Paris et les plus familiers dans la maison, employés chacun dans son compartiment, comme des abeilles dans leurs alvéoles, à produire un miel destiné au gâteau royal que M. Fouquet comptait servir à Sa Majesté Louis XIV pendant la fête de Vaux.
Pélisson, la tête dans sa main, creusait les fondations du prologue des Fâcheux, comédie en trois actes, que devait faire reprèsenter Poquelin de Molière, comme disait d'Artagnan, et Coquelin de Voliére, comme disait Porthos.
Loret, dans toute la naôveté de son état de gazetier, les gazetiers de tout temps ont été naïfs, Loret composait le récit des fêtes de Vaux avant que ces fêtes eussent eu lieu.
La Fontaine vaguait au milieu des uns et des autres, ombre égarée, distraite, gênante, insupportable, qui bourdonnait et susurrait à l'épaule de chacun mille inepties poétiques. Il gêna tant de fois Pélisson, que celui-ci, relevant la tête avec humeur.
– Au moins, La Fontaine, dit-il, cueillez-moi une rime, puisque vous dites que vous vous promenez dans les jardins du Parnasse.
– Quelle rime voulez-vous ? demanda le fablier, comme l'appelait madame de Sévigné.
– Je veux une rime à lumière.
Ornière, répondit La Fontaine.
– Eh ! mon cher ami, impossible de parler d'ornières quand on vante les délices de Vaux dit Loret.
– D'ailleurs, cela ne rime pas, répondit Pélisson.
– Comment ! cela ne rime pas ? s'écria La Fontaine surpris.
– Oui, vous avez une détestable habitude mon cher ; habitude qui vous empêchera toujours d'être un poéte de premier ordre. Vous rimez lâchement !
– Oh ! oh ! vous trouvez, Pélisson ?
– Eh ! oui, mon cher, je trouve. Rappelez-vous qu'une rime n'est jamais bonne tant qu'il s'en peut trouver une meilleure.
– Alors, je n'écrirai plus jamais qu'en prose, dit La Fontaine, qui avait pris au sérieux le reproche de Pélisson. Ah ! je m'en étais souvent douté, que je n'étais qu'un maraud de poéte ! oui, c'est la vérité pure.
– Ne dites pas cela, mon cher ; vous devenez trop exclusif, et vous avez du bon dans vos fables.
– Et pour commencer, continua La Fontaine poursuivant son idée, je vais brûler une centaine de vers que je venais de faire.
– Où sont-ils, vos vers ?
– Dans ma tête.
– Eh bien, s'ils sont dans votre tête, vous ne pouvez pas les brûler ?
– C'est vrai, dit La Fontaine. Si je ne les brûle pas, cependant...
– Eh bien, qu'arrivera-t-il si vous ne les brûlez pas ?
– Il arrivera qu'ils me resteront dans l'esprit, et que je ne les oublierai jamais.
– Diable ! fit Loret, voilà qui est dangereux ; on en devient fou !
– Diable, diable, diable ! comment faire ? répéta La Fontaine.
– J'ai trouvé un moyen, moi, dit Molière, qui venait d'entrer sur les derniers mots.
– Lequel ?
– Ecrivez-les d'abord, et brûlez-les ensuite.
– Comme c'est simple ! Eh bien, je n'eusse jamais inventé cela. Qu'il a d'esprit, ce diable de Molière ! dit La Fontaine.
Puis, se frappant le front :
– Ah ! tu ne seras jamais qu'un âne, Jean de La Fontaine, ajouta-t-il.
– Que dites-vous là, mon ami ? interrompit Molière en s'approchant du poète, dont il avait entendu l'aparté.
– Je dis que je ne serai jamais qu'un ‚ne, mon cher confrère, répondit La Fontaine avec un gros soupir et les yeux tout bouffis de tristesse. Oui, mon ami, continua-t-il avec une tristesse croissante, il paraît que je rime lâchement.
– C'est un tort.
– Vous voyez bien ! Je suis un faquin !
– Qui a dit cela ?
– Parbleu ! c'est Pélisson. N'est-ce pas, Pélisson ?
Pélisson, replongé dans sa composition, se garda bien de répondre.
– Mais, si Pélisson a dit que vous étiez un faquin s'écria Molière, Pélisson vous a gravement offensé.
– Vous croyez ?...
– Ah ! mon cher, je vous conseille, puisque vous êtes gentilhomme, de ne pas laisser impunie une pareille injure.
– Heu ! fit La Fontaine.
– Vous êtes-vous jamais battu ?
– Une fois, mon ami, avec un lieutenant de chevau-légers.
– Que vous avait-il fait ?
– Il paraît qu'il avait séduit ma femme.
– Ah ! ah ! dit Molière pâlissant légérement.
Mais comme, à l'aveu formulé par La Fontaine, les autres s'étaient retournés, Molière garda sur ses lèvres le sourire railleur qui avait failli s'en effacer, et, continuant de faire parler La Fontaine :
– Et qu'est-il résulté de ce duel ?
– Il est résulté que, sur le terrain, mon adversaire me désarma, puis me fit des excuses, me promettant de ne plus remettre les pieds à la maison.
– Et vous vous tîntes pour satisfait ? demanda Molière.
– Non pas, au contraire ! Je ramassai mon épée : “Pardon, monsieur, lui dis-je, je ne me suis pas battu avec vous parce que vous étiez l'amant de ma femme, mais parce qu'on m'a dit que je devais me battre. Or, comme je n'ai jamais été heureux que depuis ce temps-là, faites-moi le plaisir de continuer d'aller à la maison, comme par le passé, ou, morbleu ! recommençons.” De sorte, continua La Fontaine, qu'il fut forcé de rester l'amant de ma femme, et que je continue d'être le plus heureux mari de la terre.
Tous éclatèrent de rire. Molière seul passa sa main sur ses yeux. Pourquoi ? peut-être pour essuyer une larme, peut-être pour étouffer un soupir. Hélas ! on le sait, Molière était moraliste mais Molière n'était pas philosophe.
– C'est égal, dit-il revenant au point de départ de la discussion, Pélisson vous a offensé.
– Ah ! c'est vrai, je l'avais déjà oublié, moi.
– Et je vais l'appeler de votre part.
– Cela se peut faire, si vous le jugez indispensable.
– Je le juge indispensable, et j'y vais.
– Attendez, fit La Fontaine. Je veux avoir votre avis.
– Sur quoi ?... Sur cette offense ?
– Non, dites-moi si, réellement, lumière ne rime pas avec ornière.
– Moi, je les ferais rimer.
– Parbleu ! je le savais bien.
– Et j'ai fait cent mille vers pareils dans ma vie.
– Cent mille ? s'écria La Fontaine. Quatre fois la Pucelle que médite M. Chapelain ! Est-ce aussi sur ce sujet que vous avez fait cent mille vers, cher ami ?
– Mais, écoutez donc, éternel distrait ! dit Molière.
– Il est certain, continua La Fontaine, que légume par exemple rime avec posthume.
– Au pluriel surtout.
– Oui, surtout au pluriel ; attendu qu'alors, il rime, non plus par trois lettres, mais par quatre ; c'est comme ornière avec lumière. Mettez ornières et lumières au pluriel mon cher Pélisson, dit La Fontaine en allant frapper sur l'épaule de son confrère, dont il avait complétement oublié l'injure, et cela rimera.
– Hein ! fit Pélisson.
– Dame ! Molière le dit, et Molière s'y connaît, il avoue lui-même avoir fait cent mille vers.
– Allons, dit Molière en riant, le voilà parti !
– C'est comme rivage, qui rime admirablement avec herbage, j'en mettrais ma tête au feu.
– Mais... fit Molière.
– Je vous dis cela, continua La Fontaine, parce que vous faites un divertissement pour Sceaux, n'est-ce pas ?
– Oui, les Fâcheux.
– Ah ! les Fâcheux, c'est cela ; oui, je me souviens. Eh bien, j'avais imaginé qu'un prologue ferait très bien à votre divertissement.
– Sans doute, cela irait à merveille.
– Ah ! vous êtes de mon avis ?
– J'en suis si bien, que je vous avais prié de le faire, ce prologue.
– Vous m'avez prié de le faire, moi ?
– Oui, vous ; et même, sur votre refus, je vous ai prié de le demander à Pélisson, qui le fait en ce moment.
– Ah ! c'est donc cela que fait Pélisson ? Ma foi ! mon cher Molière, vous pourriez bien avoir raison quelquefois.
– Quand cela ?
– Quand vous dites que je suis distrait. C'est un vilain défaut ; je m'en corrigerai, et je vais vous faire votre prologue.
– Mais puisque c'est Pélisson qui le fait !
– C'est juste ! Ah ! double brute que je suis ! Loret a eu bien raison de dire que j'étais un faquin !
– Ce n'est pas Loret qui l'a dit, mon ami.
– Eh bien, celui qui l'a dit, peu m'importe lequel ! Ainsi, votre divertissement s'appelle les Fâcheux. Eh bien, est-ce que vous ne feriez pas rimer heureux avec fâcheux ?
– A la rigueur, oui.
– Et même avec capricieux ?
– Oh ! non, cette fois, non !
– Ce serait hasardé, n'est-ce pas ? Mais, enfin, pourquoi serait-ce hasardé ?
– Parce que la désinence est trop différente.
– Je supposais, moi, dit La Fontaine en quittant Molière pour aller trouver Loret, je supposais...
– Que supposiez-vous ? dit Loret au milieu d'une phrase. Voyons, dites vite.
– C'est vous qui faites le prologue des Fâcheux, n'est-ce pas ?
– Eh ! non, mordieu ! c'est Pélisson !
– Ah ! c'est Pélisson ! s'écria La Fontaine, qui alla trouver Pélisson. Je supposais, continua-t-il, que la nymphe de Vaux...
– Ah ! jolie ! s'écria Loret. La nymphe de Vaux ! Merci, La Fontaine ; vous venez de me donner les deux derniers vers de ma gazette.
Et l'on vit la nymphe de Vaux
Donner le prix à leurs travaux.
– A la bonne heure ! voilà qui est rimé, dit Pélisson : si vous rimiez comme cela, La Fontaine, à la bonne heure !
– Mais il paraît que je rime comme cela, puisque Loret dit que c'est moi qui lui ai donné les deux vers qu'il vient de dire.
– Eh bien, si vous rimez comme cela, voyons dites, de quelle façon commenceriez-vous mon prologue ?
– Je dirais, par exemple : Ô nymphe... qui... après qui, je mettrais un verbe à la deuxiéme personne du pluriel du présent de l'indicatif, et je continuerais ainsi : cette grotte profonde.
– Mais le verbe, le verbe ? demanda Pélisson.
Pour venir admirer le plus grand roi du monde, continua La Fontaine.
– Mais le verbe, le verbe ? insista obstinément Pélisson. Cette seconde personne du pluriel du prèsent de l'indicatif ?
– Eh bien : quittez.
Ô nymphe qui quittez cette grotte profonde
Pour venir admirer le plus grand roi du monde.
– Vous mettriez : qui quittez, vous ?
– Pourquoi pas ?
Qui... qui !
– Ah ! mon cher, fit La Fontaine, vous êtes horriblement pédant !
– Sans compter, dit Molière, que, dans le second vers, venir admirer est faible, mon cher La Fontaine.
– Alors, vous voyez bien que je suis un pleutre, un faquin, comme vous disiez.
– Je n'ai jamais dit cela.
– Comme disait Loret, alors.
– Ce n'est pas Loret non plus ; c'est Pélisson.
– Eh bien, Pélisson avait cent fois raison. Mais ce qui me fâche surtout, mon cher Molière, c'est que je crois que nous n'aurons pas nos habits d'épicuriens.
– Vous comptiez sur le vôtre pour la fête ?
– Oui, pour la fête, et puis pour après la fête. Ma femme de ménage m'a prévenu que le mien était un peu mûr.
– Diable ! votre femme de ménage a raison : il est plus que mûr !
– Ah ! voyez-vous, reprit La Fontaine, c'est que je l'ai oublié à terre dans mon cabinet, et ma chatte...
– Eh bien, votre chatte ?
– Ma chatte a fait ses chats dessus, ce qui l'a un peu fané.
Molière éclata de rire. Pélisson et Loret suivirent son exemple.
En ce moment, l'évêque de Vannes parut, tenant sous son bras un rouleau de plans et de parchemins.
Comme si l'ange de la mort eût glacé toutes les imaginations folles et rieuses, comme si cette figure pâlee eût effarouché les grâces auxquelles sacrifiait Xénocrate, le silence s'établit aussitôt dans l'atelier, et chacun reprit son sang-froid et sa plume.
Aramis distribua des billets d'invitation aux assistants, et leur adressa des remerciements de la part de M. Fouquet. Le surintendant, disait-il retenu dans son cabinet par le travail, ne pouvait les venir voir, mais les priait de lui envoyer un peu de leur travail du jour pour lui faire oublier la fatigue de son travail de la nuit.
A ces mots, on vit tous les fronts s'abaisser. La Fontaine lui-même se mit à une table et fit courir sur le vélin une plume rapide ; Pélisson remit au net son prologue ; Molière donna cinquante vers nouvellement crayonnés que lui avait inspirés sa visite chez Percerin ; Loret, son article sur les fêtes merveilleuses qu'il prophétisait, et Aramis chargé de butin comme le roi des abeilles, ce gros bourdon noir aux ornements de pourpre et d'or rentra dans son appartement, silencieux et affairé. Mais, avant de rentrer :
– Songez, dit-il, chers messieurs, que nous partons tous demain au soir.
– En ce cas, il faut que je prévienne chez moi, dit Molière.
– Ah ! oui, pauvre Molière ! fit Loret en souriant il aime chez lui.
Il aime, oui, répliqua Molière avec son doux et triste sourire ; il aime, ce qui ne veut pas dire on l'aime.
– Moi, dit La Fontaine, on m'aime à Château-Thierry, j'en suis bien sûr.
En ce moment, Aramis rentra après une disparition d'un instant.
– Quelqu'un vient-il avec moi ? demanda-t-il. Je passe par Paris, après avoir entretenu M. Fouquet un quart d'heure. J'offre mon carrosse.
– Bon, à moi ! dit Molière. J'accepte ; je suis pressé.
– Moi, je dînerai ici, dit Loret. M. de Gourville m'a promis des écrevisses. Il m'a promis des écrevisses... Cherche la rime, La Fontaine.”
Aramis sortit en riant comme il savait rire. Molière le suivit.
Ils étaient au bas de l'escalier lorsque La Fontaine entrebâilla la porte et cria :
Moyennant que tu l'écrivisses,
Il t'a promis des écrevisses.
Les éclats de rire des épicuriens redoublérent et parvinrent jusqu'aux oreilles de Fouquet, au moment où Aramis ouvrait la porte de son cabinet.
Quant à Molière, il s'était chargé de commander les chevaux, tandis qu'Aramis allait échanger avec le surintendant les quelques mots qu'il avait à lui dire.
– Oh ! comme ils rient là-haut ! dit Fouquet avec un soupir.
– Vous ne riez pas, vous, Monseigneur ?
– Je ne ris plus, monsieur d'Herblay.
– La fête approche.
– L'argent s'éloigne.
– Ne vous ai-je pas dit que c'était mon affaire ?
– Vous m'avez promis des millions.
– Vous les aurez le lendemain de l'entrée du roi à Vaux.
Fouquet regarda profondément Aramis, et passa sa main glacée sur son front humide. Aramis comprit que le surintendant doutait de lui, ou sentait son impuissance à avoir de l'argent. Comment Fouquet pouvait-il supposer qu'un pauvre évêque, ex-abbé, ex-mousquetaire, en trouverait ?
– Pourquoi douter ? dit Aramis. :
Fouquet sourit et secoua la tête.
– Homme de peu de foi ! ajouta l'évêque.
– Mon cher monsieur d'Herblay, répondit Fouquet, si je tombe...
– Eh bien, si vous tombez...
– Je tomberai du moins de si haut, que je me briserai en tombant.
Puis, secouant la tête comme pour échapper à lui-même :
– D'où venez-vous, dit-il, cher ami ?
– De Paris.
– De Paris ? Ah !
– Oui, de chez Percerin.
– Et qu'avez-vous été faire vous-même chez Percerin ; car je ne suppose pas que vous attachiez une si grande importance aux habits de nos poètes ?
– Non ; j'ai été commander une surprise.
– Une surprise ?
– Oui, que vous ferez au roi.
– Coûtera-t-elle cher ?
– Oh ! cent pistoles, que vous donnerez à Le Brun.
– Une peinture ? Ah ! tant mieux ! Et que doit reprèsenter cette peinture ?
– Je vous conterai cela ; puis, du même coup, quoi que vous en disiez, j'ai visité les habits de nos poétes.
– Bah ! et ils seront élégants, riches ?
– Superbes ! Il n'y aura pas beaucoup de grands seigneurs qui en auront de pareils. On verra la différence qu'il y a entre les courtisans de la richesse et ceux de l'amitié.
– Toujours spirituel et généreux, cher prélat !
– A votre école.
Fouquet lui serra la main.
– Et où allez-vous ? dit-il.
– Je vais à Paris, quand vous m'aurez donné une lettre.
– Une lettre pour qui ?
– Une lettre pour M. de Lyonne.
– Et que lui voulez-vous, à Lyonne ?
– Je veux lui faire signer une lettre de cachet.
– Une lettre de cachet ! Vous voulez faire mettre quelqu'un à la Bastille ?
– Non, au contraire, j'en veux faire sortir quelqu'un.
– Ah ! Et qui cela ?
– Un pauvre diable, un jeune homme, un enfant, qui est embastillé, voilà tantôt dix ans, pour deux vers latins qu'il a faits contre les jésuites.
– Pour deux vers latins ! Et, pour deux vers latins, il est en prison depuis dix ans, le malheureux ?
– Oui.
– Et il n'a pas commis d'autre crime ?
– A part ces deux vers, il est innocent comme vous et moi.
– Votre parole ?
– Sur l'honneur !
– Et il se nomme ?...
– Seldon.
– Ah ! c'est trop fort, par exemple ! Et vous saviez cela, et vous ne me l'avez pas dit ?
– Ce n'est qu'hier que sa mére s'est adressée à moi, Monseigneur.
– Et cette femme est pauvre ?
– Dans la misére la plus profonde.
– Mon Dieu ! dit Fouquet, vous permettez parfois de telles injustices, que je comprends qu'il y ait des malheureux qui doutent de vous ! Tenez, monsieur d'Herblay.
Et Fouquet, prenant une plume, écrivit rapidement quelques lignes à son collégue Lyonne.
Aramis prit la lettre et s'apprêta à sortir.
– Attendez, dit Fouquet.
Il ouvrit son tiroir et lui remit dix billets de caisse qui s'y trouvaient. Chaque billet était de mille livres.
– Tenez, dit-il, faites sortir le fils, et remettez ceci à la mère ; mais surtout ne lui dites pas...
– Quoi, Monseigneur ?
– Qu'elle est de dix mille livres plus riche que moi ; elle dirait que je suis un triste surintendant. Allez, et j'espère que Dieu bénira ceux qui pensent à ses pauvres.
– C'est ce que j'espère aussi, répliqua Aramis en baisant la main de Fouquet.
Et il sortit rapidement, emportant la lettre pour Lyonne, les bons de caisse pour la mère de Seldon et emmenant Molière, qui commençait à s'impatienter.

(à suivre...)
Par jifi - Publié dans : Le Vicomte de Bragelonne (DUMAS)
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Jeudi 25 septembre 2008

Chapitre CCXI – Où Molière prit peut-être sa première idée du Bourgeois gentilhomme



D'Artagnan retrouva Porthos dans la salle voisine ; non plus Porthos irrité, non plus Porthos désappointé, mais Porthos épanoui, radieux, charmant, et causant avec Molière, qui le regardait avec une sorte d'idolâtrie et comme un homme qui, non seulement n'a jamais rien vu de mieux, mais qui encore n'a jamais rien vu de pareil.
Aramis alla droit à Porthos, lui prèsenta sa main fine et blanche, qui alla s'engloutir dans la main gigantesque de son vieil ami, opération qu'Aramis ne risquait jamais sans une espèce d'inquiétude. Mais, la pression amicale s'étant accomplie sans trop de souffrance, l'évêque de Vannes se retourna du côté de Molière.
– Eh bien, monsieur, lui dit-il, viendrez-vous avec moi à Saint-Mandé ?
– J'irai partout où vous voudrez, Monseigneur, répondit Molière.
– A Saint-Mandé ! s'écria Porthos, surpris de voir ainsi le fier évêque de Vannes en familiarité avec un garçon tailleur. Quoi ! Aramis, vous emmenez monsieur à Saint-Mandé ?
– Oui, dit Aramis en souriant, le temps presse.
– Et puis mon cher Porthos, continua d'Artagnan, M. Molière n'est
pas tout à fait ce qu'il paraît être.
– Comment ? demanda Porthos.
– Oui, monsieur est un des premiers commis de maître Percerin, il est attendu à Saint-Mandé pour essayer aux épicuriens les habits de fête qui ont été commandés par M. Fouquet.
– C'est justement cela, dit Molière. Oui, monsieur.
– Venez donc, mon cher monsieur Molière, dit Aramis, si toutefois vous avez fini avec M. du Vallon.
– Nous avons fini, répliqua Porthos.
– Et vous êtes satisfait ? demanda d'Artagnan.
– Complétement satisfait, répondit Porthos.
Molière prit congé de Porthos avec force saluts et serra la main que lui tendit furtivement le capitaine des mousquetaires.
– Monsieur, acheva Porthos en minaudant, monsieur, soyez exact, surtout.
– Vous aurez votre habit dés demain, monsieur le baron, répondit Molière.
Et il partit avec Aramis.
Alors d'Artagnan, prenant le bras de Porthos :
– Que vous a donc fait ce tailleur, mon cher Porthos, demanda-t-il, pour que vous soyez si content de lui ?
– Ce qu'il m'a fait, mon ami ! Ce qu'il m'a fait ! s'écria Porthos avec enthousiasme.
– Oui, je vous demande ce qu'il vous a fait.
– Mon ami, il a su faire ce qu'aucun tailleur n'avait jamais fait : il m'a pris mesure sans me toucher.
– Ah bah ! Contez-moi cela, mon ami.
– D'abord, mon ami, on a été chercher je ne sais où une suite de mannequins de toutes les tailles espérant qu'il s'en trouverait un de la mienne, mais le plus grand, qui était celui du tambour-major des Suisses, était de deux pouces trop court et d'un demi-pied trop maigre.
– Ah ! vraiment ?
– C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire mon cher d'Artagnan. Mais c'est un grand homme ou tout au moins un grand tailleur que ce M. Molière ; il n'a pas été le moins du monde embarrassé pour cela.
– Et qu'a-t-il fait ?
– Oh ! une chose bien simple. C'est inouô, par ma foi ! Comment ! on est assez grossier pour n'avoir pas trouvé tout de suite ce moyen ? Que de peines et d'humiliations on m'eût épargnées !
– Sans compter les habits, mon cher Porthos.
– Oui, trente habits.
– Eh bien, mon cher Porthos, voyons, dites-moi la méthode de M. Molière.
– Molière ? vous l'appelez ainsi, n'est-ce pas ? Je tiens à me rappeler son nom.
– Oui, ou Poquelin, si vous l'aimez mieux.
– Non, j'aime mieux Molière. Quand je voudrai me rappeler son nom, je penserai à voliére, et, comme j'en ai une à Pierrefonds...
– A merveille, mon ami. Et sa méthode, à ce M. Molière ?
– La voici. Au lieu de me démembrer comme font tous ces bélîtres, de me faire courber les reins, de me faire plier les articulations, toutes pratiques déshonorantes et basses...
D'Artagnan fit un signe approbatif de la tête.
– “Monsieur, m'a-t-il dit, un galant homme doit se mesurer lui-même. Faites-moi le plaisir de vous approcher de ce miroir.” Alors je me suis approché du miroir. Je dois avouer que je ne comprenais pas parfaitement ce que ce brave M. Voliére voulait de moi.
– Molière.
– Ah ! oui, Molière, Molière. Et, comme la peur d'être mesuré me tenait toujours : “Prenez garde, lui ai-je dit, à ce que vous m'allez faire ; je suis fort chatouilleux, je vous en préviens.” Mais lui, de sa voix douce car c'est un garçon courtois, mon ami, il faut en convenir, mais lui, de sa voix douce : “Monsieur, dit-il, pour que l'habit aille bien, il faut qu'il soit fait à votre image. Votre image est exactement réfléchie par le miroir. Nous allons prendre mesure sur votre image.”
– En effet, dit d'Artagnan, vous vous voyiez au miroir ; mais comment a-t on trouvé un miroir où vous pussiez vous voir tout entier ?
– Mon cher, c'est le propre miroir où le roi se regarde.
– Oui ; mais le roi a un pied et demi de moins que vous.
– Eh bien, je ne sais pas comment cela se fait c'était sans doute une maniére de flatter le roi, mais le miroir était trop grand pour moi. Il est vrai que sa hauteur était faite de trois glaces de Venise superposées et sa largeur des mêmes glaces juxtaposées.
– Oh ! mon ami, les admirables mots que vous possédez là ! où diable en avez-vous fait collection ?
– A Belle-Œle. Aramis les expliquait à l'architecte.
– Ah ! très bien ! Revenons à la glace, cher ami.
– Alors, ce brave M. Voliére...
– Molière.
– Oui, Molière, c'est juste. Vous allez voir, mon cher ami, que voilà maintenant que je vais trop me souvenir de son nom. Ce brave M. Molière se mit donc à tracer avec un peu de blanc d'Espagne des lignes sur le miroir, le tout en suivant le dessin de mes bras et de mes épaules, et cela tout en professant cette maxime que je trouvai admirable : “Il faut qu'un habit ne gêne pas celui qui le porte.”
– En effet, dit d'Artagnan, voilà une belle maxime, qui n'est pas toujours mise en pratique.
– C'est pour cela que je la trouvai d'autant plus étonnante, surtout lorsqu'il la développa.
– Ah ! Il développa cette maxime ?
– Parbleu !
– Voyons le développement.
“– Attendu, continua-t-il, que l'on peut, dans une circonstance difficile, ou dans une situation g'nante, avoir son habit sur l'épaule, et désirer ne pas ôter son habit...”
– C'est vrai, dit d'Artagnan.
“ – Ainsi”, continua M. Voliére...
– Molière !
– Molière, oui. “Ainsi continua M. Molière, vous avez besoin de tirer l'épée, monsieur, et vous avez votre habit sur le dos. Comment faites-vous ?
“ – Je l'ôte, répondis-je.
“ – Eh bien, non, répondit-il à son tour.
“ – Comment ! non ?
“ – Je dis qu'il faut que l'habit soit si bien fait, qu'il ne vous gêne aucunement, même pour tirer l'épée.
“– Ah ! ah !
“– Mettez-vous en garde”, poursuivit-il. J'y tombai avec un si merveilleux aplomb, que deux carreaux de la fenêtre en sautérent. “Ce n'est rien, ce n'est rien, dit-il, restez comme cela.” Je levai le bras gauche en l'air, l'avant-bras plié gracieusement, la manchette rabattue et le poignet circonflexe, tandis que le bras droit à demi étendu garantissait la ceinture avec le coude, et la poitrine avec le poignet.
– Oui, dit d'Artagnan, la vraie garde, la garde académique.
– Vous avez dit le mot, cher ami. Pendant ce temps, Voliére...
– Molière !
– Tenez, décidément, mon cher ami, j'aime mieux l'appeler... Comment avez-vous dit son autre nom ?
– Poquelin.
– J'aime mieux l'appeler Poquelin.
– Et comment vous souviendrez-vous mieux de ce nom que de l'autre ?
– Vous comprenez... Il s'appelle Poquelin, n'est-ce pas ?
– Oui.
– Je me rappellerai madame Coquenard.
– Bon.
– Je changerai Coque en Poque, nard en lin, et au lieu de Coquenard, j'aurai Poquelin.
– C'est merveilleux ! s'écria d'Artagnan abasourdi... Allez, mon ami, je vous écoute avec admiration.
– Ce Coquelin esquissa donc mon bras sur le miroir.
– Poquelin. Pardon.
– Comment ai-je donc dit ?
– Vous avez dit Coquelin.
– Ah ! c'est juste. Ce Poquelin esquissa donc mon bras sur le miroir ; mais il y mit le temps ; il me regardait beaucoup ; le fait est que j'étais très beau. “Cela vous fatigue ? demanda-t-il.
– Un peu, répondis-je en pliant sur les jarrets ; cependant le peux tenir encore une heure.
– Non, non, je ne le souffrirai pas ! Nous avons ici des garçons complaisants qui se feront un devoir de vous soutenir les bras, comme autrefois on soutenait ceux des prophétes quand ils invoquaient le Seigneur.
– Très bien ! répondis-je.
– Cela ne vous humiliera pas ?
– Mon ami, lui dis-je, il y a, je le crois, une grande différence entre être soutenu et être mesuré.”
– La distinction est pleine de sens, interrompit d'Artagnan.
– Alors, continua Porthos, il fit un signe ; deux garçons s'approchérent ; l'un me soutint le bras gauche, tandis que l'autre, avec infiniment d'adresse, me soutenait le bras droit.
“– Un troisième garçon ! dit-il.
“Un troisième garçon s'approcha.
“– Soutenez les reins de monsieur, dit-il.
“Le garçon me soutint les reins.”
– De sorte que vous posiez ? demanda d'Artagnan.
– Absolument, et Poquenard me dessinait sur la glace.
– Poquelin, mon ami.
– Poquelin, vous avez raison. Tenez, décidément, j'aime encore mieux l'appeler Volière.
– Oui, et que ce soit fini, n'est-ce pas ?
– Pendant ce temps-là, Voliére me dessinait sur la glace.
– C'était galant.
– J'aime fort cette méthode : elle est respectueuse et met chacun à sa place.
– Et cela se termina ?...
– Sans que personne m'eût touché, mon ami.
– Excepté les trois garçons qui vous soutenaient ?
– Sans doute ; mais je vous ai déjà exposé, je crois, la difFèrence qu'il y a entre soutenir et mesurer.
– C'est vrai, répondit d'Artagnan, qui se dit ensuite à lui-même : Ma foi ! ou je me trompe fort, ou j'ai valu là une bonne aubaine à ce coquin de Molière, et nous en verrons bien certainement la scène tirée au naturel dans quelque comédie.
Porthos souriait.
– Quelle chose vous fait rire ? lui demanda d'Artagnan.
– Faut-il vous l'avouer ? Eh bien, je ris de ce que j'ai tant de bonheur.
– Oh ! cela, c'est vrai ; je ne connais pas d'homme plus heureux que vous. Mais quel est le nouveau bonheur qui vous arrive ?
– Eh bien, mon cher, félicitez-moi.
– Je ne demande pas mieux.
– Il paraît que je suis le premier à qui l'on ait pris mesure de cette façon-là.
– Vous en êtes sûr ?
– A peu près. Certains signes d'intelligence échangés entre Volière et les autres garçons me l'ont bien indiqué.
– Eh bien, mon cher ami, cela ne me surprend pas de la part de Molière.
– Volière, mon ami !
– Oh ! non, non, par exemple ! je veux bien vous laisser dire Volière à vous ; mais je continuerai, moi, à dire Molière. Eh bien, cela, disais-je donc, ne m'étonne point de la part de Molière qui est un garçon ingénieux, et à qui vous avez inspiré cette belle idée.
– Elle lui servira plus tard, j'en suis sûr.
– Comment donc, si elle lui servira ! Je le crois bien, qu'elle lui servira, et même beaucoup ! Car, voyez-vous, mon ami, Molière est, de tous nos tailleurs connus, celui qui habille le mieux nos barons, nos comtes et nos marquis... à leur mesure.
Sur ce mot, dont nous ne discuterons ni l'à-propos ni la profondeur, d'Artagnan et Porthos sortirent de chez maître Percerin et rejoignirent leur carrosse. Nous les y laisserons, s'il plaît au lecteur, pour revenir auprès de Molière et d'Aramis à Saint-Mandé.

(à suivre...)
Par jifi - Publié dans : Le Vicomte de Bragelonne (DUMAS)
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Mardi 23 septembre 2008

Chapitre CCX – Les échantillons



Pendant ce temps, la foule s'écoulait lentement, laissant à chaque angle de comptoir un murmure ou une menace, comme aux bancs de sable de l'océan, les flots laissent un peu d'écume ou d'algues broyées, lorsqu'ils se retirent en descendant les marées.
Au bout de dix minutes, Moliére reparut, faisant sous la tapisserie un signe à d'Artagnan. Celui-ci se précipita, entraînant Porthos, et, à travers des corridors assez compliqués, il le conduisit dans le cabinet de Percerin. Le vieillard, les manches retroussées, fouillait une pièce de brocart à grandes fleurs d'or, pour y faire naître de beaux reflets. En apercevant d'Artagnan, il laissa son étoffe et vint à lui, non pas radieux,
non pas courtois, mais, en somme, assez civil.
– Monsieur le capitaine des gardes, dit-il, vous m'excuserez, n'est-ce pas, mais j'ai affaire.
– Eh ! oui, pour les habits du roi ? Je sais cela, mon cher monsieur Percerin. Vous en faites trois, m'a-t-on dit ?
– Cinq, mon cher monsieur, cinq !
– Trois ou cinq, cela ne m'inquiéte pas, maître Percerin, et je sais que vous les ferez les plus beaux du monde.
– On le sait, oui. Une fois faits, ils seront les plus beaux du monde, je ne dis pas non, mais pour qu'ils soient les plus beaux du monde, il faut d'abord qu'ils soient, et pour cela, monsieur le capitaine, j'ai besoin de temps.
– Ah bah ! deux jours encore, c'est bien plus qu'il ne vous en faut, monsieur Percerin, dit d'Artagnan avec le plus grand flegme.
Percerin leva la tête en homme peu habitué à être contrarié, même dans ses caprices, mais d'Artagnan ne fit point attention à l'air que l'illustre tailleur de brocart commençait à prendre.
– Mon cher monsieur Percerin, continua-t-il, je vous amène une pratique.
– Ah ! ah ! fit Percerin d'un air rechigné.
– M. le baron du Vallon de Bracieux de Pierrefonds, continua d'Artagnan.
Percerin essaya un salut qui ne trouva rien de bien sympathique chez le terrible Porthos, lequel, depuis son entrée dans le cabinet, regardait le tailleur de travers.
– Un de mes bons amis, acheva d'Artagnan.
– Je servirai Monsieur, dit Percerin, mais, plus tard.
– Plus tard ? Et quand cela ?
– Mais, quand j'aurai le temps.
– Vous avez déjà dit cela à mon valet, interrompit Porthos mécontent.
– C'est possible, dit Percerin, je suis presque toujours pressé.
– Mon ami, dit sentencieusement Porthos, on a toujours le temps qu'on veut.
Percerin devint cramoisi, ce qui, chez les vieillards blanchis par l'âge, est un fâcheux diagnostic.
– Monsieur, dit-il, est, ma foi ! bien libre de se servir ailleurs.
– Allons, allons, Percerin, glissa d'Artagnan, vous n'êtes pas aimable aujourd'hui. Eh bien ! je vais vous dire un mot qui va vous faire tomber à nos genoux. Monsieur est non seulement un ami à moi, mais encore un ami à M. Fouquet.
– Ah ! ah ! fit le tailleur, c'est autre chose.
Puis, se retournant vers Porthos :
– Monsieur le baron est à M. le surintendant ? demanda-t-il.
– Je suis à moi, éclata Porthos, juste au moment où la tapisserie se soulevait pour donner passage à un nouvel interlocuteur.
Moliére observait. D'Artagnan riait. Porthos maugréait.
– Mon cher Percerin, dit d'Artagnan, vous ferez un habit à M. le baron, c'est moi qui vous le demande.
– Pour vous, je ne dis pas, monsieur le capitaine.
– Mais ce n'est pas le tout : vous lui ferez cet habit tout de suite.
– Impossible avant huit jours.
– Alors, c'est comme si vous refusiez de le lui faire, parce que l'habit est destiné à paraître aux fêtes de Vaux.
– Je répéte que c'est impossible, reprit l'obstiné vieillard.
– Non pas, cher monsieur Percerin, surtout si c'est moi qui vous en prie, dit une douce voix à la porte, voix métallique qui fit dresser l'oreille à d'Artagnan.
C'était la voix d'Aramis.
– Monsieur d'Herblay ! s'écria le tailleur.
– Aramis ! murmura d'Artagnan.
– Ah ! notre év'que ! fit Porthos.
– Bonjour, d'Artagnan ! bonjour, Porthos ! bonjour, chers amis ! dit Aramis. Allons, allons, cher monsieur Percerin, faites l'habit de Monsieur, et je vous réponds qu'en le faisant vous ferez une chose agréable à M. Fouquet.
Et il accompagna ces paroles d'un signe qui voulait dire : “Consentez et congédiez.” Il paraît qu'Aramis avait sur maître Percerin une influence supérieure à celle de d'Artagnan lui-même, car le tailleur s'inclina en signe d'assentiment, et, se retournant vers Porthos :
– Allez vous faire prendre mesure de l'autre côté, dit-il rudement.
Porthos rougit d'une façon formidable.
D'Artagnan vit venir l'orage, et, interpellant Moliére :
– Mon cher monsieur, lui dit-il à demi-voix, l'homme que vous voyez se croit déshonoré quand on toise la chair et les os que Dieu lui a départis ; étudiez-moi ce type, maître Aristophane, et profitez.
Moliére n'avait pas besoin d'être encouragé ; il couvait des yeux le baron Porthos.
– Monsieur, lui dit-il, s'il vous plaît de venir avec moi, je vous ferai prendre mesure d'un habit, sans que le mesureur vous touche.
– Oh ! fit Porthos, comment dites-vous cela, mon ami ?
– Je dis qu'on n'appliquera ni l'aune ni le pied sur vos coutures. C'est un procédé nouveau, que nous avons imaginé, pour prendre la mesure des gens de qualité dont la susceptibilité répugne à se laisser toucher par des manants. Nous avons des gens susceptibles qui ne peuvent souffrir d'être mesurés, cérémonie qui, à mon avis, blesse la majesté naturelle de l'homme, et si, par hasard, monsieur, vous étiez de ces gens-là...
– Corboeuf ! je crois bien que j'en suis.
– Eh bien ! cela tombe à merveille, monsieur le baron, et vous aurez l'étrenne de notre invention.
– Mais comment diable s'y prend-on ? dit Porthos ravi.
– Monsieur, dit Molière en s'inclinant, si vous voulez bien me suivre, vous le verrez.
Aramis regardait cette scéne de tous ses yeux. peut-être croyait-il reconnaître, à l'animation de d'Artagnan, que celui-ci partirait avec Porthos, pour ne pas perdre la fin d'une scène si bien commencée. Mais, si perspicace que fût Aramis, il se trompait. Porthos et Moliére partirent seuls. D'Artagnan demeura avec Percerin. Pourquoi ? Par curiosité, voilà tout ; probablement, dans l'intention de jouir quelques instants de plus de la prèsence de son bon ami Aramis. Moliére et Porthos disparus, d'Artagnan se rapprocha de l'évêque de Vannes ; ce qui parut contrarier celui-ci tout particulièrement.
– Un habit aussi pour vous, n'est-ce pas, cher ami ?
Aramis sourit.
– Non, dit-il.
– Vous allez à Vaux, cependant ?
– J'y vais, mais sans habit neuf. Vous oubliez, cher d'Artagnan, qu'un pauvre évêque de Vannes n'est pas assez riche pour se faire faire des habits à toutes les fêtes.
– Bah ! dit le mousquetaire en riant, et les poémes, n'en faisons-nous plus ?
– Oh ! d'Artagnan, fit Aramis, il y a longtemps que je ne pense plus à toutes ces futilités.
– Bien ! répéta d'Artagnan mal convaincu.
Quant à Percerin, il s'était replongé dans sa contemplation de brocarts.
– Ne remarquez-vous pas, dit Aramis en souriant, que nous gênons beaucoup ce brave homme mon cher d'Artagnan ?
– Ah ! ah ! murmura à demi-voix le mousquetaire, c'est-à-dire que je te gêne, cher ami.
Puis tout haut :
– Eh bien, partons ; moi, je n'ai plus affaire ici, et, si vous êtes aussi libre que moi, cher Aramis...
– Non ; moi, je voulais...
– Ah ! vous aviez quelque chose à dire en particulier à Percerin ? Que ne me préveniez-vous de cela tout de suite !
– De particulier, répéta Aramis, oui, certes, mais pas pour vous, d'Artagnan. Jamais, je vous prie de le croire, je n'aurai rien d'assez particulier pour qu'un ami tel que vous ne puisse l'entendre.
– Oh ! non, non, je me retire, insista d'Artagnan, mais en donnant à sa voix un accent sensible de curiosité ; car la gêne d'Aramis, si bien dissimulée qu'elle fût, ne lui avait point échappé, et il savait que, dans cette âme impénétrable, tout, même les choses les plus futiles en apparence, marchaient d'ordinaire vers un but, but inconnu mais que, d'après la connaissance qu'il avait du caractère de son ami, le mousquetaire comprenait devoir être important.
Aramis, de son côté, vit que d'Artagnan n'était pas sans soupçon, et il insista :
– Restez, de grâce, dit-il, voici ce que c'est.
Puis, se retournant vers le tailleur :
– Mon cher Percerin... dit-il. Je suis même très heureux que vous soyez là, d'Artagnan.
– Ah ! vraiment ? fit pour la troisième fois le Gascon encore moins dupe cette fois que les autres.
Percerin ne bougeait pas. Aramis le réveilla violemment en lui tirant des mains l'étoffe, objet de sa méditation.
– Mon cher Percerin, lui dit-il, j'ai ici près M. Le Brun, un des peintres de M. Fouquet.
– Ah ! très bien, pensa d'Artagnan ; mais pourquoi Le Brun ?
Aramis regardait d'Artagnan, qui avait l'air de regarder des gravures de Marc-Antoine.
– Et vous voulez lui faire faire un habit pareil à ceux des épicuriens ? répondit Percerin.
Et, tout en disant cela d'une façon distraite, le digne tailleur cherchait à rattraper sa piéce de brocart.
– Un habit d'épicurien ? demanda d'Artagnan d'un ton questionneur.
– Enfin, dit Aramis avec son plus charmant sourire, il est écrit que ce cher d'Artagnan saura tous nos secrets ce soir ; oui, mon ami, oui. Vous avez bien entendu parler des épicuriens de M. Fouquet, n'est-ce pas ?
– Sans doute. N'est-ce pas une espéce de société de poétes dont sont La Fontaine, Loret Pélisson, Molière, que sais-je ? et qui tient son académie à Saint-Mandé ?
– C'est cela justement. Eh bien, nous donnons un uniforme à nos poétes, et nous les enrégimentons au service du roi.
– Oh ! très bien, je devine : une surprise que M. Fouquet fait au roi. Oh ! soyez tranquille, si c'est là le secret de M. Le Brun, je ne le dirai pas.
– Toujours charmant, mon ami. Non, M. Le Brun n'a rien à faire de ce côté ; le secret qui le concerne est bien plus important que l'autre encore !
– Alors, s'il est si important que cela, j'aime mieux ne pas le savoir, dit d'Artagnan en dessinant une fausse sortie.
– Entrez, monsieur Le Brun, entrez, dit Aramis en ouvrant de la main droite une porte latérale, et en retenant de la gauche d'Artagnan.
– Ma foi ! je ne comprends plus, dit Percerin.
Aramis prit un temps, comme on dit en matiére de théâtre.
– Mon cher monsieur Percerin, dit-il, vous faites cinq habits pour le roi, n'est-ce pas ? Un en brocart, un en drap de chasse, un en velours, un en satin, et un en étoffe de Florence ?
– Oui. Mais comment savez-vous tout cela, Monseigneur ? demanda Percerin stupéfait.
– C'est tout simple, mon cher monsieur ; il y aura chasse, festin, concert, promenade et réception ; ces cinq étoffes sont d'étiquette.
– Vous savez tout, Monseigneur !
– Et bien d'autres choses encore, allez, murmura d'Artagnan.
– Mais, s'écria le tailleur avec triomphe, ce que vous ne savez pas, Monseigneur, tout prince de l'Eglise que vous êtes, ce que personne ne saura, ce que le roi seul, mademoiselle de La Vallière et moi savons, c'est la couleur des étoffes et le genre des ornements, c'est la coupe, c'est l'ensemble, c'est la tournure de tout cela !
– Eh bien, dit Aramis, voilà justement ce que je viens vous demander de me faire connaître, mon cher monsieur Percerin.
– Ah bas ! s'écria le tailleur épouvanté, quoique Aramis eût prononcé les paroles que nous rapportons de sa voix la plus douce et la plus mielleuse.
La prétention parut, en y réfléchissant, si exagérée, si ridicule, si énorme à M. Percerin, qu'il rit d'abord tout bas, puis tout haut, et qu'il finit par éclater. D'Artagnan l'imita, non qu'il trouvât la chose aussi profondément risible, mais pour ne pas laisser refroidir Aramis. Celui-ci les laissa faire tous deux ; puis, lorsqu'ils furent calmés :
– Au premier abord, dit-il, j'ai l'air de hasarder une absurdité, n'est-ce pas ? Mais d'Artagnan, qui est la sagesse incarnée, va vous dire que je ne saurais faire autrement que de vous demander cela.
– Voyons, fit le mousquetaire attentif, et sentant avec son flair merveilleux qu'on n'avait fait qu'escarmoucher jusque-là et que le moment de la bataille approchait.
– Voyons, dit Percerin avec incrédulité.
– Pourquoi, continua Aramis, M. Fouquet donne-t-il une fête au roi ? N'est-ce pas pour lui plaire ?
– Assurément, fit Percerin.
D'Artagnan approuva d'un signe de tête.
– Par quelque galanterie ? Par quelque bonne imagination ? Par une suite de surprises pareilles à celle dont nous parlions tout à l'heure à propos de l'enrégimentation de nos épicuriens ?
– A merveille !
– Eh bien, voici la surprise, mon bon ami. M. Le Brun, que voici, est un homme qui dessine très exactement.
– Oui, dit Percerin, j'ai vu des tableaux de monsieur, et j'ai remarqué que les habits étaient fort soignés. Voilà pourquoi j'ai accepté tout de suite de lui faire un vêtement, soit conforme à ceux de MM. les épicuriens, soit particulier.
– Cher monsieur, nous acceptons votre parole ; plus tard, nous y aurons recours, mais pour le moment, M. Le Brun a besoin, non des habits que vous ferez pour lui, mais de ceux que vous faites pour le roi.
Percerin exécuta un bond en arrière que d'Artagnan, l'homme calme et l'appréciateur par excellence, ne trouva pas trop exagéré, tant la proposition que venait de risquer Aramis renfermait de faces étranges et horripilantes.
– Les habits du roi ! Donner à qui que ce soit au monde les habits du roi ?... Oh ! pour le coup, monsieur l'évêque, Votre Grandeur est folle ! s'écria le pauvre tailleur poussé à bout.
– Aidez-moi donc, d'Artagnan, dit Aramis de plus en plus souriant et calme, aidez-moi donc à persuader monsieur ; car vous comprenez, vous, n'est-ce pas ?
– Eh ! eh ! pas trop, je l'avoue.
– Comment ! mon ami, vous ne comprenez pas que M. Fouquet veut faire au roi la surprise de trouver son portrait en arrivant à Vaux ? que le portrait, dont la ressemblance sera frappante, devra être vêtu juste comme sera vêtu le roi le jour où le portrait paraîtra ?
– Ah ! oui, oui, s'écria le mousquetaire presque persuadé, tant la raison était plausible ; oui, mon cher Aramis, vous avez raison ; oui, l'idée est heureuse. Gageons qu'elle est de vous, Aramis ?
– Je ne sais, répondit négligemment l'év'que ; de moi ou de M. Fouquet...
Puis, interrogeant la figure de Percerin après avoir remarqué l'indécision de d'Artagnan :
– Eh bien, monsieur Percerin, demanda-t-il, qu'en dites-vous ? Voyons.
– Je dis que...
– Que vous êtes libre de refuser, sans doute, je le sais bien, et je ne compte nullement vous forcer, mon cher monsieur ; je dirai plus, je comprends même toute la délicatesse que vous mettez à n'aller pas au-devant de l'idée de M. Fouquet : vous redoutez de paraître aduler le roi. Noblesse de coeur, monsieur Percerin ! noblesse de coeur !
Le tailleur balbutia.
– Ce serait, en effet, une bien belle flatterie à faire au jeune prince, continua Aramis. “Mais, m'a dit M. le surintendant, si Percerin refuse, dites-lui que cela ne lui fait aucun tort dans mon esprit, et que je l'estime toujours. Seulement...”
– Seulement ?... répéta Percerin avec inquiétude.
– “Seulement, continua Aramis, je serai forcé de dire au roi mon cher monsieur Percerin, vous comprenez, c'est M. Fouquet qui parle ; seulement, je serai forcé de dire au roi : “Sire, j'avais l'intention d'offrir à Votre Majesté son image ; mais, dans un sentiment de délicatesse, exagérée peut-être, quoique respectable, M. Percerin s'y est opposé.”
– Opposé ! s'écria le tailleur épouvanté de la responsabilité qui allait peser sur lui ; moi, m'opposer à ce que désire, à ce que veut M. Fouquet quand il s'agit de faire plaisir au roi ? oh ! le vilain mot que vous avez dit là, monsieur l'évêque ! M'opposer ! Oh ! ce n'est pas moi qui l'ai prononcé Dieu merci ! J'en prends à témoin M. le capitaine des mousquetaires. N'est ce pas, monsieur d'Artagnan, que je ne m'oppose à rien ?
D'Artagnan fit un signe d'abnégation indiquant qu'il désirait demeurer neutre ; il sentait qu'il y avait là-dessous une intrigue, comédie ou tragédie ; il se donnait au diable de ne pas la deviner, mais en attendant, il désirait s'abstenir.
Mais déjà Percerin, poursuivi de l'idée qu'on pouvait dire au roi qu'il s'était opposé à ce qu'on lui fît une surprise, avait approché un siége à Le Brun et s'occupait de tirer d'une armoire quatre habits resplendissants, le cinquième étant encore aux mains des ouvriers, et plaçait successivement lesdits chefs-d'oeuvre sur autant de mannequins de Bergame, qui, venus en France du temps de Concini avaient été donnés à Percerin II par le maréchal d'Ancre, après la déconfiture des tailleurs italiens ruinés dans leur concurrence.
Le peintre se mit à dessiner, puis à peindre les habits.
Mais Aramis, qui suivait des yeux toutes les phases de son travail et qui le veillait de près l'arrêta tout à coup.
– Je crois que vous n'êtes pas dans le ton, mon cher monsieur Le Brun, lui dit-il ; vos couleurs vous tromperont, et sur la toile se perdra cette parfaite ressemblance qui nous est absolument nécessaire ; il faudrait plus de temps pour observer attentivement les nuances.
– C'est vrai, dit Percerin ; mais le temps nous fait faute, et à cela, vous en conviendrez, monsieur l'év'que, je ne puis rien.
– Alors la chose manquera, dit Aramis tranquillement, et cela faute de vérité dans les couleurs.
Cependant Le Brun copiait étoffes et ornements avec la plus grande fidélité, ce que regardait Aramis avec une impatience mal dissimulée.
– Voyons, voyons, quel diable d'imbroglio joue-t-on ici ? continua de se demander le mousquetaire.
– Décidément, cela n'ira point, dit Aramis ; monsieur Le Brun, fermez vos boites et roulez vos toiles.
– Mais c'est qu'aussi, monsieur, s'écria le peintre dépité, le jour est détestable ici.
– Une idée, monsieur Le Brun, une idée ! Si on avait un échantillon des étoffes, par exemple, et qu'avec le temps et dans un meilleur jour...
– Oh ! alors, s'écria Le Brun, je répondrais de tout.
– Bon ! dit d'Artagnan, ce doit être là le noeud de l'action ; on a besoin d'un échantillon de chaque étoffe. Mordious ! Le donnera-t-il, ce Percerin ?
Percerin, battu dans ses derniers retranchements, dupe, d'ailleurs, de la feinte bonhomie d'Aramis, coupa cinq échantillons qu'il remit à l'évêque de Vannes.
– J'aime mieux cela. N'est-ce pas, dit Aramis à d'Artagnan, c'est votre avis, hein ?
– Mon avis, mon cher Aramis, dit d'Artagnan c'est que vous êtes toujours le même.
– Et, par conséquent, toujours votre ami, dit l'évêque avec un son de voix charmant.
– Oui, oui, dit tout haut d'Artagnan. Puis tout bas : Si je suis ta dupe, double jésuite, je ne veux pas être ton complice, au moins, et, pour ne pas être ton complice, il est temps que je sorte d'ici. Adieu, Aramis, ajouta-t-il tout haut ; adieu, je vais rejoindre Porthos.
– Alors attendez-moi, fit Aramis en empochant les échantillons, car j'ai fini, et je ne serai pas f‚ché de dire un dernier mot à notre ami.
Le Brun plia bagage, Percerin rentra ses habits dans l'armoire, Aramis pressa sa poche de la main pour s'assurer que les échantillons y étaient bien renfermés, et tous sortirent du cabinet.

(à suivre...)
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Dimanche 21 septembre 2008

III - Dans lequel se fait l’adjudication des régions du pôle arctique.

Pourquoi cette vente allait-elle s’effectuer, le 3 décembre, dans la salle ordinaire des Auctions, où, d’habitude, on ne vendait que des objets mobiliers, meubles, ustensiles, outils, instruments, etc., ou des objets d’art, tableaux, statues, médailles, antiquités ? Pourquoi, puisqu’il s’agissait d’une licitation immobilière, n’était-elle pas faite soit par-devant notaire, soit à la barre du tribunal, institué pour ce genre d’opération ? Enfin, pourquoi l’intervention d’un commissaire-priseur, lorsqu’on poursuivait la mise en vente d’une partie du globe terrestre ? Est-ce que ce morceau de sphéroïde pouvait être assimilé à quelque meuble meublant, et n’était-ce pas tout ce qu’il y avait de plus immeuble au monde ?
En effet, cela paraissait illogique. Pourtant, il en serait ainsi. L’ensemble des régions arctiques devait être vendu dans ces conditions, et le contrat n’en serait pas moins valable. Et, au fait, cela n’indiquait-il pas que, dans la pensée de la North Polar Practical Association, l’immeuble en question tenait également du meuble, comme s’il eût été possible de le déplacer. Aussi, cette singularité ne laissait-elle pas d’intriguer certains esprits éminemment perspicaces  ? très rares, même aux États-Unis.
D’ailleurs, il existait un précédent. Déjà une portion de notre planète avait été adjugée dans une salle des Auctions, par l’entremise d’un commissaire-priseur aux enchères publiques. En Amérique précisément.
En effet, quelques années avant, à San Francisco de Californie, une île de l’Océan Pacifique, l’île Spencer, [Note 3 : Voir L’École des Robinsons du même auteur.] fut vendue au riche William W. Kolderup, battant de cinq cent mille dollars son concurrent J. R. Taskinar, de Stockton. Cette île Spencer avait été payée quatre millions de dollars. Il est vrai, c’était une île habitable, située à quelques degrés seulement de la côte californienne, avec forêts, cours d’eau, sol productif et solide, champs et prairies susceptibles d’être mis en culture, et non une région vague, peut-être une mer couverte de glaces éternelles, défendue par d’infranchissables banquises, et que très probablement personne ne pourrait jamais occuper. Il était donc à supposer que l’incertain domaine du Pôle, mis en adjudication, n’atteindrait jamais un prix aussi considérable.
Néanmoins, ce jour-là, l’étrangeté de l’affaire avait attiré, sinon beaucoup d’amateurs sérieux, du moins un grand nombre de curieux, avides d’en connaître le dénouement. La lutte, en somme, ne pouvait être que très intéressante.
Au surplus, depuis leur arrivée à Baltimore, les délégués européens avaient été très entourés, très recherchés  ? et, bien entendu, très interviewés. Comme cela se passait en Amérique, rien d’étonnant que l’opinion publique fût surexcitée au plus haut point. De là, des paris insensés  ? forme la plus ordinaire sous laquelle se produit cette surexcitation aux États-Unis, dont l’Europe commence à suivre volontiers le contagieux exemple. Si les citoyens de la Confédération américaine, aussi bien ceux de la Nouvelle- Angleterre que ceux des États du centre, de l’ouest et du sud, se divisaient en groupes d’opinions différentes, tous, évidemment, faisaient des voeux pour leur pays. Ils espéraient bien que le Pôle nord s’abriterait sous les plis du pavillon aux trente-huit étoiles.
Et, cependant, ils n’étaient pas sans éprouver quelque inquiétude. Ce n’était ni la Russie, ni la Suède-Norvège, ni le Danemark, ni la Hollande, dont ils redoutaient les chances peu sérieuses. Mais le Royaume-Uni était là avec ses ambitions territoriales, sa tendance à tout absorber, sa ténacité trop connue, ses bank-notes trop envahissantes. Aussi de fortes sommes furent-elles engagées. On pariait sur America et sur Great-Britain comme on l’eût fait sur des chevaux de course, et à peu près à égalité. Quant à Danemark, Sweden, Holland et Russia, bien qu’on les offrît à 12 et 13 ?, ils ne trouvaient guère preneurs.
La vente était annoncée pour midi. Dès le matin, l’encombrement des curieux interceptait la circulation dans Bolton-street. L’opinion avait été extrêmement soulevée depuis la veille. Par le fil transatlantique, les journaux venaient d’être informés que la plupart des paris, proposés par les Américains, étaient tenus par les Anglais, et Dean Toodrink avait fait immédiatement afficher cette cote dans la salle des Auctions. Le gouvernement de la Grande-Bretagne, disait-on, avait mis des fonds considérables à la disposition du major Donellan… À l’Admiralty-Office, faisait observer le New-York Herald, les lords de l’Amirauté poussaient à l’acquisition des terres arctiques, désignées par avance pour figurer dans la nomenclature des colonies anglaises, etc.
Qu’y avait-il de vrai dans ces nouvelles, de probable dans ces racontars ? on ne savait. Mais, ce jour-là, à Baltimore, les gens réfléchis pensaient que, si la North Polar Practical Association était abandonnée à ses seules ressources, la lutte pourrait bien se terminer au profit de l’Angleterre. De là, une pression que les plus ardents Yankees cherchaient à opérer sur le gouvernement de Washington. Au milieu de cette effervescence, la Société nouvelle, incarnée dans la modeste personne de son agent, William S. Forster, ne paraissait pas s’inquiéter de cet emballement général, comme si elle eût été sans conteste assurée du succès.
À mesure que l’heure approchait, la foule se massait le long de Bolton-street.
Trois heures avant l’ouverture des portes, il n’était plus possible d’arriver à la salle de vente. Déjà tout l’espace réservé au public était rempli à faire éclater les murs. Seulement, un certain nombre de places, entourées d’une barrière, avaient été gardées pour les délégués européens. C’était bien le moins qu’ils eussent la possibilité de suivre les phases de l’adjudication et de pousser à propos leurs enchères.
Là étaient Éric Baldenak, Boris Karkof, Jacques Jansen, Jan Harald, le major Donellan et son secrétaire Dean Toodrink. Ils formaient un groupe compact qui se serrait les coudes, comme des soldats formés en colonne d’assaut. Et on eût dit, en vérité, qu’ils allaient s’élancer à l’assaut du Pôle nord !
Du côté de l’Amérique, personne ne s’était présenté, si ce n’est le consignataire de morues, dont le visage vulgaire exprimait la plus parfaite indifférence. À coup sûr, il paraissait le moins ému de toute l’assistance, et ne songeait sans doute qu’au placement des cargaisons qu’il attendait par les navires en partance de Terre-Neuve. Quels étaient donc les capitalistes représentés par ce bonhomme, qui allait peut- être mettre en branle des millions de dollars ? Cela était de nature à piquer vivement la curiosité publique.
Et, en effet, nul ne devait se douter que J.-T. Maston et Mrs Evangélina Scorbitt fussent pour quelque chose dans l’affaire. Et comment l’aurait-on pu deviner ? Tous deux se trouvaient là, cependant, mais perdus dans la foule, sans place spéciale, environnés de quelques-uns des principaux membres du Gun-Club, les collègues de J.-T. Maston. Simples spectateurs, en apparence, ils semblaient être parfaitement désintéressés. William S. Forster lui-même n’avait pas l’air de les connaître.
Il va sans dire, que, contrairement aux usages établis dans les salles d’Auctions, il n’y aurait pas lieu de tenir l’objet de la vente à la disposition du public. On ne pouvait se passer de main en main le Pôle nord, ni l’examiner sur toutes ses faces, ni le regarder à la loupe, ni le frotter du doigt pour constater si la patine en était réelle ou artificielle comme pour un bibelot antique. Et, antique, il l’était pourtant  ? antérieur à l’âge de fer, à l’âge de bronze, à l’âge de pierre, c’est-à-dire aux époques préhistoriques, puisqu’il datait du commencement du monde !
Cependant, si le Pôle ne figurait pas sur le bureau du commissaire-priseur, une large carte, bien en vue des intéressés, indiquait par ses teintes tranchées la configuration des régions arctiques. À dix-sept degrés au-dessus du Cercle polaire, un trait rouge, très apparent, tracé sur le quatre-vingt- quatrième parallèle, circonscrivait la partie du globe dont la North Polar Practical Association avait provoqué la mise en vente. Il semblait bien que cette région devait âtre occupée par une mer, couverte d’une carapace glacée d’épaisseur considérable. Mais, cela, c’était l’affaire des acquéreurs. Du moins, ils n’auraient pas été trompés sur la nature de la marchandise.
À midi sonnant, le commissaire-priseur, Andrew R. Gilmour, entra par une petite porte, percée dans la boiserie du fond, et vint prendre place devant son bureau. Déjà le crieur Flint, à la voix tonnante, se promenait lourdement, avec des déhanchements d’ours en cage, le long de la barrière qui contenait le public. Tous deux se réjouissaient à cette pensée que la vacation leur procurerait un énorme tant pour cent qu’ils n’auraient aucun déplaisir à encaisser. Il va de soi que cette vente était faite au comptant, « cash » suivant la formule américaine. Quant à la somme, si importante qu’elle fût, elle serait intégralement versée entre les mains des délégués, pour le compte des États qui ne seraient pas adjudicataires.
En ce moment, la cloche de la salle, sonnant à toute volée, annonça au dehors  ? c’est le cas de dire urbi et orbi ? que les enchères allaient s’ouvrir.
Quel moment solennel ! Tous les coeurs palpitaient dans le quartier comme dans la ville. De Bolton-street et des rues adjacentes, une longue rumeur, se propageant à travers les remous du public, pénétra dans la salle.
Andrew R. Gilmour dut attendre que ce murmure de houle et de foule se fût à peu près calmé pour prendre la parole.
Alors il se leva et promena un regard circulaire sur l’assistance. Puis, laissant retomber son binocle sur sa poitrine, il dit d’une voix légèrement émue  :
« Messieurs, sur la proposition du gouvernement fédéral, et grâce à l’acquiescement donné à cette proposition par les divers États du Nouveau Monde
et même de l’Ancien Continent, nous allons mettre en vente un lot d’immeubles, situés autour du Pôle nord, tel qu’il se poursuit et comporte dans les limites actuelles du quatre-vingt-quatrième parallèle, en continents, mers, détroits, îles, îlots, banquises, parties solides ou liquides généralement quelconques. »
Puis, dirigeant son doigt vers le mur  :
« Veuillez jeter un coup d’oeil sur la carte, qui a été tracée d’après les découvertes les plus récentes. Vous verrez que la surface de ce lot comprend très approximativement quatre cent sept mille milles carrés d’un seul tenant. Aussi, pour la facilité de la vente, a-t-il été décidé que les enchères ne s’appliqueraient qu’à chaque mille carré. Un cent [Note 4 : Centième partie d’un dollar  ? soit un sol environ.] vaudra donc, en chiffres ronds, quatre cent sept mille cents, et un dollar quatre cent sept mille dollars.  ? Un peu de silence, messieurs ! »
La recommandation n’était pas superflue, car les impatiences du public se traduisaient par un tumulte que le bruit des enchères aurait quelque peine à dominer.
Lorsqu’un demi-silence se fut établi, grâce surtout à l’intervention du crieur Flint, qui mugissait comme une sirène d’alarme en temps de brumes, Andrew R. Gilmour reprit en ces termes.
« Avant de commencer, je dois rappeler encore une des clauses de l’adjudication : c’est que l’immeuble polaire sera définitivement acquis et sa propriété hors de toute contestation de la part des vendeurs, tel qu’il est actuellement circonscrit par le quatre-vingt-quatrième degré de latitude septentrionale, et quelles que soient les modifications géographiques ou météorologiques qui pourraient se produire dans l’avenir ! »
Toujours cette disposition singulière, insérée au document, et qui, si elle excitait les plaisanteries des uns, éveillait l’attention des autres.
« Les enchères sont ouvertes ! » dit le commissaire-priseur d’une voix vibrante.
Et, tandis que son marteau d’ivoire tremblotait dans sa main, entraîné par ses habitudes d’argot en matière de vente publique, il ajouta d’un ton nasillard  :
« Nous avons marchand à dix cents le mille carré ! »
Dix cents, ou un dixième de dollar, [Note 5 : 50 centimes.] cela faisait une somme de quarante mille sept cents dollars pour la totalité [Note 6 : 203 500 francs.] de l’immeuble arctique.
Que le commissaire Andrew R. Gilmour eût ou non marchand à ce prix, son enchère fut aussitôt couverte pour le compte du gouvernement danois par Éric Baldenak.
« Vingt cents ! dit-il.
— Trente cents ! dit Jacques Jansen pour le compte de la Hollande.
— Trente-cinq, dit Jan Harald, pour le compte de la Suède- Norvège.
— Quarante, dit le colonel Boris Karkof, pour le compte de toutes les Russies. »
Cela représentait déjà une somme de cent soixante-deux mille huit cents dollars, [Note 7 : 814 000 francs.] et, pourtant, les enchères ne faisaient que commencer !
Il convient de faire observer que le représentant de la Grande-Bretagne n’avait pas encore ouvert la bouche ni même desserré ses lèvres qu’il pinçait étroitement.
De son côté, William S. Forster, le consignataire de morues, gardait un mutisme impénétrable. Et même, en ce moment, il paraissait absorbé dans la lecture du Mercurial of New-Found-Land, qui lui donnait les arrivages et les cours du jour sur les marchés de l’Amérique.
« À quarante cents, le mille carré, répéta Flint d’une voix qui finissait en une sorte de rossignolade, à quarante cents ! »
Les quatre collègues du major Donellan se regardèrent. Avaient-ils donc épuisé leur crédit dès le début de la lutte ? Étaient-ils déjà réduits à se taire ?
« Allons, messieurs, reprit Andrew R. Gilmour, à quarante cents ! Qui met au-dessus ?… Quarante cents !… Cela vaut mieux que ça, la calotte polaire… »
On crut qu’il allait ajouter  :
« … garantie pure glace. »
Mais, le délégué danois venait de dire  :
« Cinquante cents ! »
Et le délégué hollandais de surenchérir de dix cents.
« À soixante cents le mille carré ! cria Flint. À soixante cents ?… Personne ne dit mot ?»
Ces soixante cents faisaient déjà la respectable somme de deux cent quarante-quatre mille deux cents dollars. [Note 8 : 221 000 francs.]
Il arriva donc que l’assistance accueillit l’enchère de la Hollande avec un murmure de satisfaction.. Chose bizarre et bien humaine, les misérables cokneys sans le sou qui étaient là, les pauvres diables qui n’avaient rien dans leur poche, semblaient être le plus intéressés par cette lutte à coups de dollars.
Cependant, après l’intervention de Jacques Jansen, le major Donellan, levant la tête, avait regardé son secrétaire Dean Toodrink. Mais, sur un imperceptible signe négatif de celui-ci, il était resté bouche close.
Pour William S. Forster, toujours profondément plongé dans la lecture de ses mercuriales, il prenait en marge quelques notes au crayon.
Quant à J.-T. Maston, il répondait par un petit hochement de tête aux sourires de Mrs Evangélina Scorbitt.
« Allons, messieurs, un peu d’entrain !… Nous languissons !… C’est mou !… C’est mou !… reprit Andrew R. Gilmour. Voyons !… On ne dit plus rien !…. Nous allons adjuger ?… »
Et son marteau s’abaissait et se relevait comme un goupillon entre les doigts d’un bedeau de paroisse.
« Soixante-dix cents ! » dit le professeur Jan Harald d’une voix qui tremblait un peu.
— Quatre-vingts ! riposta presque immédiatement le colonel Boris Karkof.
— Allons !… Quatre-vingtscents ! » cria Flint, dont les gros yeux ronds s’allumaient au feu des enchères.
Un geste de Dean Toodrink fit lever comme un diable à ressort le major Donellan.
« Cent cents ! » dit d’un ton bref le représentant de la Grande-Bretagne. Ce seul mot engageait l’Angleterre de quatre cent sept mille dollars. [Note 9 : 2 035 000 francs.]
Les parieurs pour le Royaume-Uni poussèrent un hurrah, qu’une partie du public renvoya comme un écho.
Les parieurs pour l’Amérique se regardèrent, assez désappointés. Quatre cent sept mille dollars ? C’était déjà un gros chiffre pour cette fantaisiste région du Pôle nord. Quatre cent sept mille dollars d’ice-bergs, d’ice-fields et de banquises !
Et l’homme de la North Polar Practical Association qui ne soufflait mot, qui ne relevait même pas la tête ! Est-ce qu’il ne se déciderait point à lancer enfin une surenchère ? S’il avait voulu attendre que les délégués danois, suédois, hollandais et russe eussent épuisé leur crédit, il semblait bien que le moment fût arrivé. En effet, leur attitude indiquait que devant le « cent cents » du major Donellan, ils se décidaient à abandonner le champ de bataille.
« À cent cents le mille carré ! reprit par deux fois le commissaire-priseur.
— Cent cents !… Cent cents !… Cent cents ! répéta le crieur Flint, en se faisant un porte-voix de sa main à demi fermée.
— Personne ne met au-dessus ? reprit Andrew R. Gilmour ? C’est entendu ?… C’est bien convenu ?… Pas de regrets ?… On va adjuger ?… »
Et il arrondissait le bras qui agitait son marteau, en promenant un regard provocateur sur l’assistance, dont les murmures s’apaisèrent dans un silence émouvant.
« Une fois ?… Deux fois ?… reprit-il.
— Cent vingt cents, dit tranquillement William S. Forster, sans même lever les yeux, après avoir tourné la page de son journal.
— Hip !… hip !… hip ! » crièrent les parieurs, qui avaient tenu les plus hautes cotes pour les États-Unis d’Amérique.
Le major Donellan s’était redressé à son tour. Son long cou pivotait mécaniquement à l’angle formé par les deux épaules, et ses lèvres s’allongeaient comme un bec. Il foudroyait du regard l’impassible représentant de la Compagnie américaine, mais sans parvenir à s’attirer une riposte  ? même d’oeil à oeil. Ce diable de William S. Forster ne bougeait pas.
« Cent quarante, dit le major Donellan.
— Cent soixante, dit Forster.
— Cent quatre-vingts, clama le major.
— Cent quatre-vingt-dix, murmura Forster.
— Cent quatre-vingt-quinze cents ! » hurla le délégué de la Grande-Bretagne.
Sur ce, croisant les bras, il sembla jeter un défi aux trente-huit États de la Confédération.
On aurait entendu marcher une fourmi, nager une ablette, voler un papillon, ramper un vermisseau, remuer un microbe. Tous les coeurs battaient. Toutes les vies étaient suspendues à la bouche du major Donellan. Sa tête, si mobile d’ordinaire, ne remuait plus. Quant à Dean Toodrink, il se grattait l’occiput à s’arracher le cuir chevelu.
Andrew R. Gilmour laissa passer quelques instants qui parurent « longs comme des siècles. » Le consignataire de morues continuait à lire son journal, et à crayonner des chiffres qui n’avaient évidemment aucun rapport avec l’affaire en question. Est-ce que, lui aussi, était au bout de son crédit ? Est-ce qu’il renonçait à mettre une dernière surenchère ? Est-ce que cette somme de cent quatre-vingt- quinze cents le mille carré, ou plus de sept cent quatre-vingt-treize mille dollars pour la totalité de l’immeuble, lui paraissait avoir atteint les dernières limites de l’absurde ?
« Cent quatre-vingt-quinze cents ! reprit le commissaire- priseur. Nous allons adjuger…»
Et son marteau était prêt à retomber sur la table.
« Cent quatre-vingt-quinze cents ! répéta le crieur.
— Adjugez !… Adjugez ! »
Cette injonction fut lancée par plusieurs spectateurs impatients, comme un blâme jeté aux hésitations d’Andrew R. Gilmour.
« Une fois… deux fois !… » cria-t-il.
Et tous les regards étaient dirigés sur le représentant de la North Polar Practical Association.
Eh bien ! cet homme surprenant était en train de se moucher, longuement, dans un large foulard à carreaux, qui comprimait violemment l’orifice de ses fosses nasales.
Pourtant, les regards de J.-.T. Maston étaient dardés sur lui, tandis que les yeux de Mrs Evangélina Scorbitt suivaient la même direction. Et l’on eût pu reconnaître à la décoloration de leur figure combien était violente l’émotion qu’ils cherchaient à maîtriser. Pourquoi William S. Forster hésitait-il à surenchérir sur le major Donellan ?
William S. Forster se moucha une seconde fois, puis une troisième fois, avec le bruit d’une véritable pétarade d’artifice. Mais, entre les deux derniers coups de nez, il avait murmuré d’une voix douce et modeste  :
« Deux cents cents ! »
Un long frisson courut à travers la salle. Puis, les hips américains retentirent à faire grelotter les vitres.
Le major Donellan, accablé, écrasé, aplati, était retombé près de Dean Toodrink, non moins démonté que lui. À ce prix du mille carré, cela faisait l’énorme somme de huit cent quatorze mille dollars, [Note 10 : 4 070 000 francs.] et il était visible que le crédit britannique ne permettait pas de la dépasser.
« Deux cents cents ! répéta Andrew R. Gilmour.
— Deux cents cents ! vociféra Flint.
— Une fois… deux fois ! reprit le commissaire-priseur. Personne ne met au-dessus ?… »
Le major Donellan, mu par un mouvement involontaire, se releva de nouveau, regarda les autres délégués. Ceux-ci n’avaient d’espoir qu’en lui pour empêcher que la propriété du Pôle nord échappât aux Puissances européennes. Mais cet effort fut le dernier. Le major ouvrit la bouche, la referma, et, en sa personne, l’Angleterre s’affaissa sur son banc.
« Adjugé ! cria Andrew Gilmour, en frappant la table du bout de son marteau d’ivoire.
— Hip !… hip !… hip ! pour les États-Unis ! » hurlèrent les gagnants de la victorieuse Amérique.
En un instant, la nouvelle de l’acquisition se répandit à travers les quartiers de Baltimore, puis, par les fils aériens, à la surface de toute la Confédération ; puis, par les fils sous- marins, elle fit irruption dans l’Ancien Monde.
C’était la North Polar Practical Association, qui, par l’entremise de son homme de paille, William S. Forster, devenait propriétaire du domaine arctique, compris à l’intérieur du quatre-vingt-quatrième parallèle.
Et, le lendemain, lorsque William S. Forster alla faire la déclaration de command, le nom qu’il donna fut celui d’Impey Barbicane, en qui s’incarnait ladite compagnie sous la raison sociale  : Barbicane and Co.

(à suivre...)
Par jifi - Publié dans : Sans dessus dessous (VERNE)
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Samedi 20 septembre 2008

Chapitre CCIX – Ce que c'était que messire Jean Percerin



Le tailleur du roi, messire Jean Percerin, occupait une maison assez grande dans la rue Saint-Honoré, près de la rue de l'Arbre-Sec. C'était un homme qui avait le goût des belles étoffes, des belles broderies, des beaux velours, étant de père en fils tailleur du roi. Cette succession remontait à Charles IX, auquel, comme on sait, remontaient souvent des fantaisies de bravoure assez difficiles à satisfaire.
Le Percerin de ce temps-là était un huguenot comme Ambroise Paré, et avait été épargné par la royne de Navarre, la belle Margot, comme on écrivait et comme on disait alors, et cela attendu qu'il était le seul qui eût jamais pu lui réussir ces merveilleux habits de cheval qu'elle aimait à porter, parce qu'ils étaient propres à dissimuler certains défauts anatomiques que la royne de Navarre cachait fort soigneusement.
Percerin, sauvé, avait fait, par reconnaissance, de beaux justes noirs, fort économiques pour la reine Catherine, laquelle finit par savoir bon gré de sa conservation au huguenot, à qui longtemps elle avait fait la mine. Mais Percerin était un homme prudent : il avait entendu dire que rien n'était plus dangereux pour un huguenot que les sourires de la reine Catherine ; et, ayant remarqué qu'elle lui souriait plus souvent que de coutume, il se hâta de se faire catholique avec toute sa famille, et, devenu irréprochable par cette conversion, il parvint à la haute position de tailleur maître de la couronne de France.
Sous Henri III, roi coquet s'il en fut, cette position acquit la hauteur d'un des plus sublimes pics des Cordilléres. Percerin avait été un homme habile toute sa vie, et, pour garder cette réputation au-delà de la tombe, il se garda bien de manquer sa mort ; il trépassa donc fort adroitement et juste à l'heure où son imagination commençait à baisser.
Il laissait un fils et une fille, l'un et l'autre dignes du nom qu'ils étaient appelés à porter : le fils, coupeur intrépide et exact comme une équerre ; la fille, brodeuse et dessinateur d'ornements.
Les noces de Henri IV et de Marie de Médicis, les deuils si beaux de ladite reine, firent, avec quelques mots échappés à M. de Bassompierre, le roi des élégants de l'époque, la fortune de cette seconde génération des Percerin.
M. Concino Concini et sa femme Galigaô, qui brillérent ensuite à la Cour de France, voulurent italianiser les habits et firent venir des tailleurs de Florence ; mais Percerin, piqué au jeu dans son patriotisme et dans son amour-propre, réduisit à néant ces étrangers par ses dessins de brocatelle en application et ses plumetis inimitables ; si bien que Concino renonça le premier à ses compatriotes, et tint le tailleur français en telle estime, qu'il ne voulut plus être habillé que par lui ; de sorte qu'il portait un pourpoint de lui, le jour où Vitry lui cassa la tête, d'un coup de pistolet, au petit pont du Louvre.
C'est ce pourpoint, sortant des ateliers de maître Percerin, que les Parisiens eurent le plaisir de déchiqueter en tant de morceaux, avec la chair humaine qu'il contenait.
Malgré la faveur dont Percerin avait joui près de Concino Concini, le roi Louis XIII eut la générosité de ne pas garder rancune à son tailleur, et de le retenir à son service. Au moment où Louis le Juste donnait ce grand exemple d'équité, Percerin avait élevé deux fils, dont l'un fit son coup d'essai dans les noces d'Anne d'Autriche, inventa pour le cardinal de Richelieu ce bel habit espagnol avec lequel il dansa une sarabande, fit les costumes de la tragédie de Mirame, et cousit au manteau de Buckingham ces fameuses perles qui étaient destinées à être répandues sur les parquets du Louvre.
On devient aisément illustre quand on a habillé M. de Buckingham, M. de Cinq-Mars, Mlle Ninon, M. de Beaufort et Marion Delorme.
Aussi Percerin III avait-il atteint l'apogée de sa gloire lorsque son père mourut.
Ce même Percerin III, vieux, glorieux et riche, habillait encore Louis XIV, et, n'ayant plus de fils, ce qui était un grand chagrin pour lui, attendu qu'avec lui sa dynastie s'éteignait, et, n'ayant plus de fils, disons-nous, avait formé plusieurs éléves de belle espérance. Il avait un carrosse, une terre, des laquais, les plus grands de tout Paris, et, par autorisation spéciale de Louis XIV, une meute. Il habillait MM. de Lyonne et Letellier avec une sorte de protection ; mais, homme politique, nourri aux secrets d'Etat, il n'était jamais parvenu à réussir un habit à M. Colbert. Cela ne s'explique pas, cela se devine. Les grands esprits, en tout genre, vivent de perceptions invisibles, insaisissables ; ils agissent sans savoir eux-mêmes pourquoi. Le grand Percerin, car, contre l'habitude des dynasties, c'était surtout le dernier des Percerin qui avait mérité le surnom de Grand, le grand Percerin, avons-nous dit, taillait d'inspiration une jupe pour la reine ou une trousse pour le roi ; il inventait un manteau pour Monsieur, un coin de bas pour Madame ; mais, malgré son génie supr'me, il ne pouvait retenir la mesure de M. Colbert.
– Cet homme-là, disait-il souvent, est hors de mon talent, et je ne saurais le voir dans le dessin de mes aiguilles.
Il va sans dire que Percerin était le tailleur de M. Fouquet, et que M. le surintendant le prisait fort.
M. Percerin avait près de quatre-vingts ans, et cependant il était vert encore, et si sec en même temps, disaient les courtisans, qu'il en était cassant. Sa renommée et sa fortune étaient assez grandes pour que M. le prince, ce roi des petits-maîtres, lui donnât le bras en causant costumes avec lui, et que les moins ardents à payer parmi les gens de cour n'osassent jamais laisser chez lui des comptes trop arriérés ; car maître Percerin faisait une fois des habits à crédit, mais jamais une seconde s'il n'était pas payé de la première.
On conçoit qu'un pareil tailleur, au lieu de courir après les pratiques, fût difficile à en recevoir de nouvelles. Aussi Percerin refusait d'habiller les bourgeois ou les anoblis trop récents. Le bruit courait même que M. de Mazarin, contre la fourniture désintéressée d'un grand habit complet de cardinal en cérémonie, lui avait glissé, un beau jour, des lettres de noblesse dans sa poche.
Percerin avait de l'esprit et de la malice. On le disait fort égrillard. A quatre-vingts ans, il prenait encore d'une main ferme la mesure des corsages de femme.
C'est dans la maison de cet artiste grand seigneur que d'Artagnan conduisit le désolé Porthos.
Celui-ci, tout en marchant, disait à son ami :
– Prenez garde, mon cher d'Artagnan, prenez garde de commettre la dignité d'un homme comme moi avec l'arrogance de ce Percerin, qui doit être fort incivil ; car je vous préviens, cher ami, que s'il me manquait, je le châtierais.
– Présenté par moi, répondit d'Artagnan, vous n'avez rien à craindre, cher ami, fussiez-vous... ce que vous n'êtes pas.
– Ah ! c'est que...
– Quoi donc ? Auriez-vous quelque chose contre Percerin ? Voyons, Porthos.
– Je crois que, dans le temps...
– Eh bien ! quoi, dans le temps ?
– J'aurais envoyé Mousqueton chez un drôle de ce nom-là.
– Eh bien ! après ?
– Et que ce drôle aurait refusé de m'habiller.
– Oh ! un malentendu, sans doute, qu'il est urgent de redresser ; Mouston aura confondu.
– Peut-être.
– Il aura pris un nom pour un autre.
– C'est possible. Ce coquin de Mouston n'a jamais eu la mémoire des noms.
– Je me charge de tout cela.
– Fort bien.
– Faites arrêter le carrosse, Porthos ; c'est ici.
– C'est ici ?
– Oui.
– Comment, ici ? Nous sommes aux Halles, et vous m'avez dit que la maison était au coin de la rue de l'Arbre-Sec.
– C'est vrai ; mais regardez.
– Eh bien ! je regarde, et je vois...
– Quoi ?
– Que nous sommes aux Halles, pardieu !
– Vous ne voulez pas, sans doute, que nos chevaux montent sur le carrosse qui nous précéde ?
– Non.
– Ni que le carrosse qui nous précéde monte sur celui qui est devant.
– Encore moins.
– Ni que le deuxiéme carrosse passe sur le ventre aux trente ou quarante autres qui sont arrivés avant nous ?
– Ah ! par ma foi ! vous avez raison.
– Ah !
– Que de gens, mon cher, que de gens !
– Hein ?
– Et que font-ils là, tous ces gens ?
– C'est bien simple : ils attendent leur tour.
– Bah ! les comédiens de l'hôtel de Bourgogne seraient-ils déménagés ?
– Non, leur tour pour entrer chez M. Percerin.
– Mais nous allons donc attendre aussi, nous.
– Nous, nous serons plus ingénieux et moins fiers qu'eux.
– Qu'allons-nous faire, donc ?
– Nous allons descendre, passer parmi les pages et les laquais, et nous entrerons chez le tailleur, c'est moi qui vous en réponds, surtout si vous marchez le premier.
– Allons, fit Porthos.
Et tous deux, étant descendus, s'acheminérent à pied vers la maison.
Ce qui causait cet encombrement, c'est que la porte de M. Percerin était fermée, et qu'un laquais, debout à cette porte, expliquait aux illustres pratiques de l'illustre tailleur que, pour le moment, M. Percerin ne recevait personne. On se répétait au-dehors, toujours d'après ce qu'avait dit confidentiellement le grand laquais à un grand seigneur pour lequel il avait des bontés, on se répétait que M. Percerin s'occupait de cinq habits pour le roi, et que, vu l'urgence de la situation il méditait dans son cabinet les ornements, la couleur et la coupe de ces cinq habits.
Plusieurs, satisfaits de cette raison, s'en retournaient heureux de la dire aux autres, mais plusieurs aussi, plus tenaces, insistaient pour que la porte leur fût ouverte, et, parmi ces derniers, trois cordons bleus désignés pour un ballet qui manquerait infailliblement si les trois cordons bleus n'avaient pas des habits taillés de la main même du grand Percerin.
D'Artagnan, poussant devant lui Porthos, qui effondra les groupes, parvint jusqu'aux comptoirs, derrière lesquels les garçons tailleurs s'escrimaient à répondre de leur mieux.
Nous oublions de dire qu'à la porte on avait voulu consigner Porthos comme les autres, mais d'Artagnan s'était montré, avait prononcé ces seules paroles :
– Ordre du roi !
Et il avait été introduit avec son ami.
Ces pauvres diables avaient fort à faire et faisaient de leur mieux pour répondre aux exigences des clients en l'absence du patron, s'interrompant de piquer un point pour tourner une phrase, et quand l'orgueil blessé ou l'attente déçue les gourmandait trop vivement, celui qui était attaqué faisait un plongeon et disparaissait sous le comptoir.
La procession des seigneurs mécontents faisait un tableau plein de détails curieux.
Notre capitaine des mousquetaires, homme au regard rapide et sûr, l'embrassa d'un seul coup d'oeil. Mais, après avoir parcouru les groupes, ce regard s'arrêta sur un homme placé en face de lui. Cet homme, assis sur un escabeau, dépassait de la tête à peine le comptoir qui l'abritait. C'était un homme de quarante ans à peu près, à la physionomie mélancolique, au visage pâle, aux yeux doux et lumineux. Il regardait d'Artagnan et les autres, une main sous son menton, en amateur curieux et calme. Seulement, en apercevant et en reconnaissant, sans doute, notre capitaine, il rabattit son chapeau sur ses yeux.
Ce fut peut-être ce geste qui attira le regard de d'Artagnan. S'il en était ainsi, il en était résulté que l'homme au chapeau rabattu avait atteint un but tout difFèrent de celui qu'il s'était proposé.
Au reste, le costume de cet homme était assez simple, et ses cheveux étaient assez uniment coiffés pour que des clients peu observateurs le prissent pour un simple garçon tailleur accroupi derrière le chêne, et piquant, avec exactitude, le drap et le velours.
Toutefois, cet homme avait trop souvent la tête en l'air pour travailler fructueusement avec ses doigts.
D'Artagnan n'en fut pas dupe, lui, et il vit bien que, si cet homme travaillait, ce n'était pas, assurément, sur les étoffes.
– Hé ! dit-il en s'adressant à cet homme, vous voilà donc devenu garçon tailleur, monsieur Molière ?
– Chut ! monsieur d'Artagnan, répondit doucement l'homme, chut ! au
nom du Ciel ! vous m'allez faire reconnaître.
– Eh bien ! où est le mal ?
– Le fait est qu'il n'y a pas de mal, mais...
– Mais vous voulez dire qu'il n'y a pas de bien non plus, n'est-ce pas ?
– Hélas ! non, car j'étais, je vous l'affirme, occupé à regarder de bien bonnes figures.
– Faites, faites, monsieur Moliére. Je comprends l'intérêt que la chose a pour vous, et... je ne vous troublerai point dans vos études.
– Merci !
– Mais à une condition : c'est que vous me direz où est réellement M. Percerin.
– Oh ! cela, volontiers : dans son cabinet. Seulement...
– Seulement, on ne peut pas y entrer ?
– Inabordable !
– Pour tout le monde ?
– Pour tout le monde. Il m'a fait entrer ici, afin que je fusse à l'aise pour y faire mes observations et puis il s'en est allé.
– Eh bien ! mon cher monsieur Moliére, vous l'allez prévenir que je suis là, n'est-ce pas ?
– Moi ? s'écria Moliére du ton d'un brave chien à qui l'on retire l'os qu'il a légitimement gagné ; moi, me déranger ? Ah ! monsieur d'Artagnan, comme vous me traitez mal !
– Si vous n'allez pas prévenir tout de suite M. Percerin que je suis là, mon cher monsieur Moliére dit d'Artagnan à voix basse, je vous préviens d'une chose, c'est que je ne vous ferai pas voir l'ami que j'améne avec moi.
Moliére désigna Porthos d'un geste imperceptible.
– Celui-ci n'est-ce pas ? dit-il.
– Oui.
Moliére attacha sur Porthos un de ces regards qui fouillent les cerveaux et les coeurs. L'examen lui parut sans doute gros de promesses, car il se leva aussitôt et passa dans la chambre voisine.

(à suivre...)
Par jifi - Publié dans : Le Vicomte de Bragelonne (DUMAS)
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Vendredi 19 septembre 2008

II - Dans lequel les délégués anglais, hollandais, suédois, danois et russe se présentent au lecteur.



Le document méritait une réponse. En effet, si la nouvelle association acquérait les régions boréales, ces régions deviendraient propriété définitive de l’Amérique, ou pour mieux dire, des États-Unis, dont la vivace confédération tend sans cesse à s’accroître. Déjà, depuis quelques années, la cession des territoires du nord-ouest, faite par la Russie depuis la Cordillère septentrionale jusqu’au détroit de Behring, venait de lui adjoindre un bon morceau du Nouveau-Monde. Il était donc admissible que les autres Puissances ne verraient pas volontiers cette annexion des contrées arctiques à la république fédérale.
Cependant, ainsi qu’il a été dit, les divers États de l’Europe et de l’Asie  ? non limitrophes de ces régions  ? refusèrent de prendre part à cette adjudication singulière, tant les résultats leur en semblaient problématiques.
Seules, les Puissances, dont le littoral se rapproche du quatre-vingt-quatrième degré, résolurent de faire valoir leurs droits par l’intervention de délégués officiels. On le verra, du reste  : elles ne prétendaient pas acheter au delà d’un prix relativement modique, car il s’agissait d’un domaine dont il serait peut-être impossible de prendre possession. Toutefois l’insatiable Angleterre crut devoir ouvrir à son agent un crédit de quelque importance. Hâtons-nous de le dire  : la cession des contrées circumpolaires ne menaçait aucunement l’équilibre européen, et il ne devait en résulter aucune complication internationale. M. de Bismarck  ? le grand chancelier vivait encore à cette époque  ? ne fronça même pas son épais sourcil de Jupiter allemand.
Restaient donc en présence l’Angleterre, le Danemark, la Suède-Norvège, la Hollande, la Russie, qui allaient être admises à lancer leurs enchères par-devant le commissaire- priseur de Baltimore, contradictoirement avec les États-Unis. Ce serait au plus offrant qu’appartiendrait cette calotte glacée du Pôle, dont la valeur marchande était au moins très contestable.
Voici, au surplus, les raisons personnelles pour lesquelles les cinq États européens désiraient assez rationnellement que l’adjudication fût faite à leur profit.
La Suède-Norvège, propriétaire du cap Nord, situé au delà du soixante-dixième parallèle, ne cacha point qu’elle se considérait comme ayant des droits sur les vastes espaces qui s’étendent jusqu’au Spitzberg, et, par delà, jusqu’au Pôle même. En effet, le norvégien Kheilhau, le célèbre suédois Nordenskiöld, n’avaient-ils pas contribué aux progrès géographiques dans ces parages ?
Incontestablement.
Le Danemark disait ceci  : c’est qu’il était déjà maître de l’Islande et des îles Feroë, à peu près sur la ligne du Cercle polaire, que les colonies, fondées le plus au nord des régions arctiques, lui appartenaient, tels l’île Diskö dans le détroit de Davis, les établissements d’Holsteinborg, de Proven, de Godhavn, d’Upernavik dans la mer de Baffin et sur la côte occidentale du Groënland. En outre, le fameux navigateur Behring, d’origine danoise, bien qu’il fût alors au service de la Russie, n’avait-il pas, dès l’année 1728, franchi le détroit auquel son nom est resté, avant d’aller, treize ans plus tard, mourir misérablement, avec trente hommes de son équipage, sur le littoral d’une île qui porte aussi son nom ? Antérieurement, en l’an 1619, est-ce que le navigateur Jean Munk n’avait pas exploré la côte orientale du Groënland, et relevé plusieurs points totalement inconnus avant lui ? Le Danemark avait donc des droits sérieux à se rendre acquéreur.
Pour la Hollande, c’étaient ses marins, Barentz et Heemskerk, qui avaient visité le Spitzberg et la Nouvelle- Zemble, dès la fin du XVIème siècle. C’était l’un de ses enfants, Jean Mayen, dont l’audacieuse campagne vers le nord, en 1611, avait valu à son pays la possession de l’île de ce nom, située au delà du soixante et onzième degré de latitude. Donc, son passé l’engageait.
Quant aux Russes, avec Alexis Tschirikof, ayant Behring sous ses ordres, avec Paulutski, dont l’expédition, en 1751, s’avança au delà des limites de la mer Glaciale, avec le capitaine Martin Spanberg et le lieutenant William Walton, qui s’aventurèrent sur ces parages inconnus en 1739, ils avaient pris une part notable aux recherches faites à travers le détroit qui sépare l’Asie de l’Amérique. De plus, par la disposition des territoires sibériens, étendus sur cent vingt degrés jusqu’aux limites extrêmes du Kamtchatka, le long de ce vaste littoral asiatique, où vivent Samoyèdes, Yakoutes, Tchouktchis et autres peuplades soumises à leur autorité, ne dominent-ils pas une moitié de l’océan Boréal ? Puis, sur le soixante-quinzième parallèle, à moins de neuf cents milles du pôle, ne possèdent-ils pas les îles et les îlots de la Nouvelle- Sibérie, cet archipel des Liatkow, découvert au commencement du XVIIIème siècle ? Enfin, dès 1764, avant les Anglais, avant les Américains, avant les Suédois, le navigateur Tschitschagoff n’avait-il pas cherché un passage du nord, afin d’abréger les itinéraires entre les deux continents ?
Cependant, tout compte fait, il semblait que les Américains fussent plus particulièrement intéressés à devenir propriétaires de ce point inaccessible du globe terrestre. Eux aussi, ils avaient souvent tenté de l’atteindre, tout en se dévouant à la recherche de sir John Franklin, avec Grinnel, avec Kane, avec Hayes, avec Greely, avec De Long et autres hardis navigateurs. Eux aussi pouvaient exciper de la situation géographique de leur pays, qui se développe au delà du Cercle polaire, depuis le détroit de Behring jusqu’à la baie d’Hudson. Toutes ces terres, toutes ces îles, Wollaston, Prince-Albert, Victoria, Roi-Guillaume, Melville, Cockburne, Banks, Baffin, sans compter les mille îlots de cet archipel, n’étaient-elles pas comme la rallonge qui les reliait au quatre- vingt-dixième degré ? Et puis, si le Pôle nord se rattache par une ligne presque ininterrompue de territoires à l’un des grands continents du globe, n’est-ce pas plutôt à l’Amérique qu’aux prolongements de l`Asie ou de l’Europe ? Donc rien de plus naturel que la proposition de l’acquérir eût été faite par le gouvernement fédéral au profit d’une Société américaine, et, si une Puissance avait les droits les moins discutables à posséder le domaine polaire, c’étaient bien les États-Unis d’Amérique.
Il faut le reconnaître toutefois, le Royaume-Uni, qui possédait le Canada et la Colombie anglaise, dont les nombreux marins s’étaient distingués dans les campagnes arctiques, donnait également de solides raisons pour vouloir annexer cette partie du globe à son vaste empire colonial. Aussi, ses journaux discutèrent-ils longuement et passionnément.
« Oui ! sans doute, répondit le grand géographe anglais Kliptringan, dans un article du Times, qui fit sensation, oui ! les Suédois, les Danois, les Hollandais, les Russes et les Américains peuvent se prévaloir de leurs droits. Mais l’Angleterre ne saurait, sans déchoir, laisser ce domaine lui échapper. La partie nord du nouveau continent ne lui appartient-elle pas déjà ? Ces terres, ces îles, qui la composent, n’ont-elles pas été conquises par ses propres découvreurs, depuis Willoughi, qui visita le Spitzberg et la Nouvelle-Zemble en 1739 jusqu’à Mac Clure, dont le navire a franchi en 1853 le passage du nord-ouest ?
« Et puis, déclara le Standard par la plume de l’amiral Fizé, est-ce que Frobisher, Davis, Hall, Weymouth, Hudson, Baffin, Cook, Ross, Parry, Bechey, Belcher, Franklin, Mulgrave, Scoresby, Mac Clintock, Kennedy, Nares, Collinson, Archer, n’étaient pas d’origine anglo-saxonne, et quel pays pourrait exercer une plus juste revendication sur la portion des régions arctiques que ces navigateurs n’avaient encore pu atteindre ?
« Soit ! riposta le Courrier de San-Diego (Californie), plaçons l’affaire sur son véritable terrain, et, puisqu’il y a une question d’amour-propre entre les États-Unis et l’Angleterre, nous dirons  : Si l’Anglais Markham, de l’expédition Nares, s’est élevé jusqu’à 83°20’ de latitude septentrionale, les Américains Lockwood et Brainard, de l’expédition Greely, le dépassant de quinze minutes de degré, ont fait scintiller les trente-huit étoiles du pavillon des États-Unis par 83°35’. À eux l’honneur de s’être le plus rapprochés du Pôle nord ! ».
Voilà quelles furent les attaques et quelles furent les ripostes.
Enfin, inaugurant la série des navigateurs qui s’aventurèrent au milieu des régions arctiques, il convient de citer encore le Vénitien Cabot  ? 1498  ? et le Portugais Corteréal  ? 1500  ? qui découvrirent le Groënland et le Labrador. Mais ni l’Italie ni le Portugal, n’avaient eu la pensée de prendre part à l’adjudication projetée, s’inquiétant peu de l’État qui en aurait le bénéfice.
On pouvait le prévoir, la lutte ne serait très vivement soutenue à coups de dollars ou de livres sterling que par l’Angleterre et l’Amérique.
Cependant, à la proposition formulée par la North Polar Practical Association, les pays limitrophes des contrées boréales s’étaient consultés par l’entremise de congrès commerciaux et scientifiques. Après débats, ils avaient résolu d’intervenir aux enchères, dont l’ouverture était fixée à la date du 3 décembre à Baltimore, en affectant à leurs délégués respectifs un crédit qui ne pourrait être dépassé. Quant à la somme produite par la vente, elle serait partagée entre les cinq États non adjudicataires, qui la toucheraient comme indemnité, en renonçant à tous droits dans l’avenir.
Si cela n’alla pas sans quelques discussions, l’affaire finit par s’arranger.
Les États intéressés acceptèrent, d’ailleurs, que l’adjudication fût faite à Baltimore, ainsi que l’avait indiqué le gouvernement fédéral, Les délégués, munis de leurs lettres de crédit, quittèrent Londres, La Haye, Stockholm, Copenhague, Pétersbourg, et arrivèrent aux États- Unis, trois semaines avant le jour fixé pour la mise en vente.
À cette époque, l’Amérique n’était encore représentée que par l’homme de la North Polar Practical Association, ce William S. Forster, dont le nom figurait seul au document du 7 novembre, paru dans le New-York Herald.
Quant aux délégués des États européens, voici ceux qui avaient été choisis et qu’il convient d’indiquer spécialement par quelque trait.
Pour la Hollande : Jacques Jansen, ancien conseiller des Indes néerlandaises, cinquante-trois ans, gros, court, tout en buste, petits bras, petites jambes arquées, tête à lunettes d’aluminium, face ronde et colorée, chevelure en nimbe, favoris grisonnants ? un brave homme, quelque peu incrédule au sujet d’une entreprise dont les conséquences pratiques lui échappaient.
Pour le Danemark : Eric Baldenak, ex-sous-gouverneur des possessions groënlandaises, taille moyenne, un peu inégal d’épaules, gaster bedonnant, tête énorme et roulante, myope à user le bout de son nez sur ses cahiers et ses livres, n’entendant guère raison en ce qui concernait les droits de son pays qu’il considérait comme le légitime propriétaire des régions du nord.
Pour la Suède-Norvège  : Jan Harald, professeur de cosmographie à Christiania, qui avait été l’un des plus chauds partisans de l’expédition Nordenskiöld, un vrai type des hommes du Nord, figure rougeaude, barbe et chevelure d’un blond qui rappelait celui des blés trop mûrs,  ? tenant pour certain que la calotte polaire, n’étant occupée que par la mer Paléocrystique, n’avait aucune valeur. Donc, assez désintéressé dans la question, et ne venant là qu’au nom des principes.
Pour la Russie  : le colonel Boris Karkof, moitié militaire, moitié diplomate, grand, raide, chevelu, barbu, moustachu, tout d’une pièce, semblant gêné sous son vêtement civil, et cherchant inconsciemment la poignée de l’épée qu’il portait autrefois,  ? très intrigué surtout de savoir ce que cachait la proposition de la North Polar Practical Association, et si ce ne serait point dans l’avenir une cause de difficultés internationales.
Pour l’Angleterre enfin  : le major Donellan et son secrétaire Dean Toodrink.
Ces derniers représentaient à eux deux tous les appétits, toutes les aspirations du Royaume- Uni, ses instincts commerciaux et industriels, ses aptitudes à considérer comme siens, d’après une loi de nature, les territoires septentrionaux, méridionaux ou équatoriaux qui n’appartenaient à personne.
Un Anglais, s’il en fut jamais, ce major Donellan, grand, maigre, osseux, nerveux, anguleux, avec un cou de bécassine, une tête à la Palmerston sur des épaules fuyantes, des jambes d’échassier, très vert sous ses soixante ans, infatigable  ? et il l’avait bien montré, lorsqu’il travaillait à la délimitation des frontières de l’Inde sur la limite de la Birmanie, Il ne riait jamais et peut-être même n’avait-il jamais ri. À quoi bon ?… Est-ce qu’on a jamais vu rire une locomotive, une machine élévatoire ou un steamer ?
En cela, le major différait essentiellement de son secrétaire Dean Toodrink  ? un garçon loquace, plaisant, la tête forte, des cheveux jouant sur le front, de petits yeux plissés. Il était écossais de naissance, très connu dans la «Vieille Enfumée» pour ses propos joyeux et son goût pour les calembredaines.
Mais, si enjoué qu’il fût, il ne se montrait pas moins personnel, exclusif, intransigeant, que le major Donellan, lorsqu’il s’agissait des revendications les moins justifiables de la Grande-Bretagne.
Ces deux délégués allaient évidemment être les plus acharnés adversaires de la Société américaine. Le Pôle nord était à eux  : il leur appartenait dès les temps préhistoriques, comme si c’était aux Anglais que le Créateur avait donné mission d’assurer la rotation de la Terre sur son axe, et ils sauraient bien l’empêcher de passer entre des mains étrangères.
Il convient de faire observer que, si la France n’avait pas jugé à propos d’envoyer de délégué ni officiel ni officieux, un ingénieur français était venu « pour l’amour de l’art » suivre de très près cette curieuse affaire. On le verra apparaître à son heure.
Les représentants des puissances septentrionales de l’Europe étaient donc arrivés à Baltimore, et par des paquebots différents, comme des gens qui ne tiennent à ne point s’influencer. C’étaient des rivaux. Chacun d’eux avait en poche le crédit nécessaire pour combattre. Mais c’est bien le cas de dire qu’ils n’allaient point combattre à armes égales. Celui-ci pouvait disposer d’une somme qui n’atteignait pas le million, celui-là d’une somme qui le dépassait. Et, en vérité, pour acquérir un morceau de notre sphéroïde, où il semblait impossible de mettre le pied, cela devait paraître encore trop cher !
En réalité, le mieux partagé sous ce rapport, c’était le délégué anglais, auquel le Royaume-Uni avait ouvert un crédit assez considérable. Grâce à ce crédit, le major Donellan n’aurait pas grand’peine à vaincre ses adversaires suédois, danois, hollandais et russe. Quant à l’Amérique, c’était autre chose  : il serait moins facile de la battre sur le terrain des dollars. En effet, il était au moins probable que la mystérieuse Société devait avoir des fonds considérables à sa disposition. La lutte à coups de millions se localiserait vraisemblablement entre les États-Unis et la Grande-Bretagne.
Avec le débarquement des délégués européens, l’opinion publique commença à se passionner davantage. Les racontars les plus singuliers coururent à travers les journaux. D’étranges hypothèses s’établirent sur cette acquisition du Pôle nord. Qu’en voulait-on faire ? Et qu’en pouvait-on faire ? Rien  ? à moins que ce ne fût pour entretenir les glacières du Nouveau et de l’Ancien-Monde ! Il y eut même un journal de Paris, le Figaro, qui soutint plaisamment cette opinion. Mais encore aurait-il fallu pouvoir franchir le quatre-vingt- quatrième parallèle.
Cependant, les délégués, s’ils s’étaient évités pendant leur voyage transatlantique, commencèrent à se rapprocher, lorsqu’ils furent arrivés à Baltimore.
Voici pour quelles raisons  :
Dès le début, chacun d’eux avait essayé de se mettre en rapport avec la North Polar Practical Association, séparément, à l’insu les uns aux autres. Ce qu’ils cherchaient à savoir pour en profiter, le cas échéant, c’étaient les motifs cachés au fond de cette affaire, et quel profit la Société espérait en tirer. Or, jusqu’à ce moment, rien n’indiquait qu’elle eût installé un office à Baltimore. Pas de bureaux, pas d’employés. Pour renseignement, s’adresser à William S. Forster, de High-street. Et il ne semblait pas que l’honnête consignataire de morues en sût plus long à cet égard que le dernier portefaix de la ville.
Les délégués ne purent dès lors rien apprendre. Ils en furent réduits aux conjectures plus ou moins absurdes que propageaient les divagations publiques.
Le secret de la Société devait-il donc rester impénétrable, tant qu’elle ne l’aurait pas fait connaître ? On se le demandait. Sans doute, elle ne se départirait de son silence qu’après acquisition faite.
Il suit de là que les délégués finirent par se rencontrer, se rendre visite, se tâter, et finalement entrer en communication  ? peut-être avec l’arrière-pensée de former une ligue contre l’ennemi commun, autrement dit la Compagnie américaine.
Et, un jour, dans la soirée du 22 novembre, ils se trouvèrent en train de conférer à l’hôtel Wolesley, dans l’appartement occupé par le major Donellan et son secrétaire Dean Toodrink. En fait, cette tendance à une commune entente était principalement due aux habiles agissements du colonel Boris Karkof, le fin diplomate que l’on sait.
Tout d’abord, la conversation s’engagea sur les conséquences commerciales ou industrielles que la Société prétendait tirer de l’acquisition du domaine arctique. Le professeur Jan Harald demanda si l’un ou l’antre de ses collègues avait pu se procurer quelque renseignement à cet égard. Et, tous, peu à peu, convinrent qu’ils avaient tenté des démarches près de William S. Forster, auquel, d’après le document, les communications devaient être adressées.
« Mais, j’ai échoué, dit Éric Baldenak.
— Et je n’ai point réussi, ajouta Jacques Jansen.
— Quant à moi, répondit Dean Toodrink, lorsque je me suis présenté au nom du major Donellan dans les magasins de High-street, j’ai trouvé un gros homme en habit noir, coiffé d’un chapeau de haute forme, drapé d’un tablier blanc qui lui montait des bottes au menton. Et, lorsque je lui ai demandé des renseignements sur l’affaire, il m’a répondu que le South-Star venait d’arriver de Terre-Neuve à pleine cargaison, et qu’il était en mesure de me livrer un fort stock de morues fraîches pour le compte de la maison Ardrinell and Co.
— Eh ! eh ! riposta l’ancien conseiller des Indes néerlandaises, toujours un peu sceptique, mieux vaudrait acheter une cargaison de morues que de jeter son argent dans les profondeurs de l’océan Glacial !
— Là n’est point la question, dit alors le major Donellan, d’une voix brève et hautaine. Il ne s’agit pas d’un stock de morues, mais de la calotte polaire…
— Que l’Amérique voudrait bien se mettre sur la tête ! ajouta Dean Toodrink, en riant de sa répartie.
— Ça l’enrhumerait, dit finement le colonel Karkof.
— Là n’est pas la question, reprit le major Donellan, et je ne sais ce que cette éventualité. de coryzas vient faire au milieu de notre conférence. Ce qui est certain, c’est que pour une raison ou pour une autre, l’Amérique, représentée par la North Polar Practical Association ? remarquez le mot « practical », messieurs,  ? veut acheter une surface de quatre cent sept mille milles carrés autour du Pôle arctique, surface circonscrite actuellement, — remarquez le mot « actuellement », messieurs,  ? par le quatre-vingt-quatrième degré de latitude boréale…
— Nous le savons, major Donellan, repartit Jan Harald, et de reste ! Mais ce que nous ne savons pas, c’est comment ladite Société entend exploiter ces territoires, si ce sont des territoires, ou ces mers, si ce sont des mers, au point de vue industriel…
— La n’est pas la question, répondit une troisième fois le major Donellan. Un État veut, en payant, s’approprier une portion du globe, qui, par sa situation géographique, semble plus spécialement appartenir à l’Angleterre…
— À la Russie, dit le colonel Karkof.
— À la Hollande, dit Jacques Jansen.
— À la Suède-Norvège, dit Jan Harald.
— Au Danemark », dit Éric Baldenak.
Les cinq délégués s’étaient redressés sur leurs ergots, et l’entretien risquait de tourner aux propos malsonnants, lorsque Dean Toodrink essaya d’intervenir une première fois :
« Messieurs, dit-il d’un ton conciliant, là n’est point la question, suivant l’expression dont mon chef, le major Donellan, fait le plus volontiers usage. Puisqu’il est décidé en principe que les régions circumpolaires seront mises en vente, elles appartiendront nécessairement à celui des États représentés par vous, qui mettra à cette acquisition l’enchère la plus élevée. Donc, puisque la Suède-Norvège, la Russie, le Danemark, la Hollande et l’Angleterre ont ouvert des crédits à leurs délégués, ne vaudrait-il pas mieux que ceux-ci formassent un syndicat, ce qui leur permettrait de disposer d’une somme telle que la Société américaine ne pourrait lutter contre eux ? »
Les délégués s’entre-regardèrent. Ce Dean Toodrink avait peut-être trouvé le joint. Un syndicat… De notre temps, ce mot répond à tout. On se syndique, comme on respire, comme on boit, comme on mange, comme on dort. Rien de plus moderne  ? en politique aussi bien qu’en affaires.
Toutefois, une objection ou plutôt une explication fut nécessaire, et Jacques Jansen interpréta les sentiments de ses collègues, lorsqu’il dit  :
« Et après ?… »
Oui !… Après l’acquisition faite par le syndicat ?
« Mais il me semble que l’Angleterre !… dit le major d’un ton raide..
— Et la Russie !… dit le colonel, dont les sourcils se froncèrent terriblement.
— Et la Hollande !… dit le conseiller.
— Lorsque Dieu a donné le Danemark aux Danois… fit observer Éric Baldenak.
— Pardon, s’écria Dean Toodrink, il n’y a qu’un pays qui ait été donné par Dieu ! C’est l’Écosse aux Écossais !
— Et pourquoi ?… fit le délégué suédois.
— Le poète n’a-t-il pas dit  :

« Deus nobis Ecotia fecit »

riposta ce farceur en traduisant à sa façon l’hoec otia du sixième vers de la première églogue de Virgile.
Tous se mirent à rire  ? excepté le major Donellan  ? et cela enraya une seconde fois la discussion, qui menaçait de finir assez mal.
Et alors Dean Toodrink put ajouter  :
« Ne nous querellons pas, messieurs !… À quoi bon ?… Formons plutôt nôtre syndicat…
— Et après ?… reprit Jan Harald.
— Après ? répondit Dean Toodrink. Rien de plus simple, messieurs. Lorsque vous l’aurez achetée, ou la propriété du domaine polaire restera indivise entre vous, ou, moyennant une juste indemnité, vous la transporterez à l’un des États coacquéreurs. Mais le but principal aura été préalablement atteint, qui est d’éliminer définitivement les représentants de l’Amérique ! »
Elle avait du bon, cette proposition  ? du moins pour l’heure présente  ? car, dans un avenir rapproché, les délégués ne manqueraient pas de se prendre aux cheveux, et on sait s’ils étaient chevelus ! lorsqu’il s’agirait de choisir l’acquéreur définitif de cet immeuble aussi disputé qu’inutile. De toute façon, ainsi que l’avait si intelligemment marqué Dean Toodrink, les États-Unis seraient absolument hors concours.
« Voilà qui me paraît sensé, dit Éric Baldenak.
— Habile, dit le colonel Karkof.
— Adroit, dit Jan Harald.
— Malin, dit Jacques Jansen.
— Bien anglais ! » dit le major Donellan.
Chacun avait lancé son mot, avec l’espoir de jouer plus tard ses estimables collègues.
« Ainsi, messieurs, reprit Boris Karkof, il est parfaitement entendu que, si nous nous syndiquons, les droits de chaque État seront entièrement réservés pour l’avenir ?… »
C’était entendu.
Il ne restait plus qu’à savoir quels crédits ces divers États avaient mis à la disposition de leurs délégués. On totaliserait ces crédits, et il n’était pas douteux que ce total présenterait une somme si importante que les ressources de la North Polar Practical Association ne lui permettraient pas de la dépasser.
La question fut donc posée par Dean Toodrink.
Mais alors, autre chose. Silence complet. Personne ne voulait répondre. Montrer son porte-monnaie ? Vider ses poches dans la caisse du syndicat ? Faire connaître par avance jusqu’où chacun comptait pousser les enchères ?… Nul empressement à cela ! Et si quelque désaccord survenait plus tard entre les nouveaux syndiqués ?… Et si les circonstances les obligeaient à prendre part à la lutte chacun pour soi ?… Et si le diplomate Karkof se blessait des finasseries de Jacques Jansen, qui s’offenserait des menées sourdes d’Éric Baldenak, qui s’irriterait des roublardises de Jan Harald, qui se refuserait à supporter les prétentions hautaines du major Donellan, qui, lui, ne se gênerait guère pour intriguer contre chacun de ses collègues ? Enfin, déclarer ses crédits, c’était montrer son jeu, quand il était nécessaire de poitriner.
Véritablement, il n’y avait que deux manières de répondre à la juste mais indiscrète demande de Dean Toodrink. Ou exagérer les crédits  ? ce qui eût été très embarrassant, lorsqu’il se serait agi d’en opérer le versement,  ? ou les diminuer d’une façon tellement dérisoire, que cela dégénérât en plaisanterie et qu’il ne fût point donné suite à la proposition.
Cette idée vint d’abord à l’ex-conseiller des Indes néerlandaises, qui, il faut en convenir, n’était pas sérieux, et tous ses collègues lui emboîtèrent le pas.
« Messieurs, dit la Hollande par sa voix, je le regrette, mais, pour l’acquisition du domaine arctique, je ne puis disposer que de cinquante rixdalers.
— Et moi, que de trente-cinq roubles, dit la Russie.
— Et moi, que de vingt kronors, dit la Suède-Norvège.
— Et moi, que de quinze krones, dit le Danemark.
— Eh bien, répondit le major Donellan, d’un ton dans lequel on sentait toute cette dédaigneuse attitude si naturelle à la Grande-Bretagne, ce sera donc à votre profit que l’acquisition sera faite, messieurs, car l’Angleterre ne peut y mettre plus d’un shilling six pence ! » [Note 2 : Le rixdaler = 5 fr. 21 ; le rouble = 3 fr. 92 ; le kronor = 1 fr. 32 ; le krone = 1 fr. 32 ; le shilling = 1 fr. 15.]
Et, sur cette déclaration ironique, finit la conférence des délégués de la vieille Europe.

(à suivre...)
Par jifi - Publié dans : Sans dessus dessous (VERNE)
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Jeudi 18 septembre 2008

Chapitre CCVIII – Comment Mouston avait engraissé sans en prévenir Porthos, et des désagréments qui en étaient résultés pour ce digne gentilhomme




Depuis le départ d'Athos pour Blois, Porthos et d'Artagnan s'étaient rarement trouvés ensemble. L'un avait fait un service fatigant près du roi, l'autre avait fait beaucoup d'emplettes de meubles, qu'il comptait emporter dans ses terres, et à l'aide desquels il espérait fonder, dans ses diverses résidences, un peu de ce luxe de cour dont il avait entrevu l'éblouissante clarté dans la compagnie de Sa Majesté.
D'Artagnan, toujours fidéle, un matin que son service lui laissait quelque liberté, songea à Porthos, et, inquiet de n'avoir pas entendu parler de lui depuis plus de quinze jours, s'achemina vers son hôtel, où il le saisit au sortir du lit.
Le digne baron paraissait pensif : plus que pensif, mélancolique.
Il était assis sur son lit, demi-nu, les jambes pendantes, contemplant une foule d'habits qui jonchaient le parquet de leurs franges, de leurs galons, de leurs broderies et de leurs cliquetis d'inharmonieuses couleurs.
Porthos, triste et songeur comme le liévre de La Fontaine, ne vit pas entrer d'Artagnan, que lui cachait d'ailleurs en ce moment M. Mouston, dont la corpulence personnelle, fort suffisante en tout cas pour cacher un homme à un autre homme, était momentanément doublée par le déploiement d'un habit écarlate que l'intendant exhibait à son maître en le tenant par les manches, afin qu'il fût plus manifeste de tous les côtés.
D'Artagnan s'arrêta sur le seuil et examina Porthos songeant.
Puis, comme la vue de ces innombrables habits jonchant le parquet tirait de profonds soupirs de la poitrine du digne gentilhomme, d'Artagnan pensa qu'il était temps de l'arracher à cette douloureuse contemplation, et toussa pour s'annoncer.
– Ah ! fit Porthos, dont le visage s'illumina de joie ah ! ah ! voici d'Artagnan ! Je vais enfin avoir une idée !
Mouston, à ces mots, se doutant de ce qui se passait derrière lui, s'effaça en souriant tendrement à l'ami de son maître, qui se trouva ainsi débarrassé de l'obstacle matériel qui l'empêchait de parvenir jusqu'à d'Artagnan.
Porthos fit craquer ses genoux robustes en se redressant, et, en deux enjambées, traversant la chambre, se trouva en face de d'Artagnan, qu'il pressa sur son coeur avec une affection qui semblait prendre une nouvelle force dans chaque jour qui s'écoulait.
– Ah ! répéta-t-il, vous êtes toujours le bienvenu, cher ami, mais aujourd'hui, vous êtes mieux venu que jamais.
– Voyons, voyons, on est triste chez vous ? fit d'Artagnan.
Porthos répondit par un regard qui exprimait l'abattement.
– Eh bien ! contez-moi cela, Porthos, mon ami, à moins que ce ne soit un secret.
– D'abord, mon ami, dit Porthos, vous savez que je n'ai pas de secrets pour vous. Voici donc ce qui m'attriste.
– Attendez, Porthos, laissez-moi d'abord me dépêtrer de toute cette litiére de drap, de satin et de velours.
– Oh ! marchez, marchez, dit piteusement Porthos : tout cela n'est que rebut.
– Peste ! du rebut, Porthos, du drap à vingt livres l'aune ! du satin magnifique, du velours royal !
– Vous trouvez donc ces habits ?...
– Splendides, Porthos, splendides ! Je gage que vous seul en France en avez autant, et, en supposant que vous n'en fassiez plus faire un seul, et que vous viviez cent ans, ce qui ne m'étonnerait pas, vous porteriez encore des habits neufs le jour de votre mort, sans avoir besoin de voir le nez d'un seul tailleur, d'aujourd'hui à ce jour-là.
Porthos secoua la tête.
– Voyons, mon ami, dit d'Artagnan, cette mélancolie qui n'est pas dans votre caractére m'effraie. Mon cher Porthos, sortons-en donc : le plus tôt sera le mieux.
– Oui, mon ami, sortons-en, dit Porthos, si toutefois cela est possible.
– Est-ce que vous avez reçu de mauvaises nouvelles de Bracieux, mon ami ?
– Non, on a coupé les bois, et ils ont donné un tiers de produit au-delà de leur estimation.
– Est-ce qu'il y a une fuite dans les étangs de Pierrefonds ?
– Non, mon ami, on les a pêchés, et du superflu de la vente, il y a eu de quoi empoissonner tous les étangs des environs.
– Est-ce que le Vallon se serait éboulé par suite d'un tremblement de terre ?
– Non, mon ami, au contraire, le tonnerre est tombé à cent pas du château, et a fait jaillir une source à un endroit qui manquait complètement d'eau.
– Eh bien ! alors, qu'y a-t-il ?
– Il y a que j'ai reçu une invitation pour la fête de Vaux, fit Porthos d'un air lugubre.
– Eh bien ! plaignez-vous un peu ! le roi a causé dans les ménages de la Cour plus de cent brouilles mortelles en refusant des invitations. Ah ! vraiment, cher ami, vous êtes du voyage de Vaux ? Tiens, tiens, tiens !
– Mon Dieu, oui !
– Vous allez avoir un coup d'oeil magnifique, mon ami.
– Hélas ! je m'en doute bien.
– Tout ce qu'il y a de grand en France va être réuni.
– Ah ! fit Porthos en s'arrachant de désespoir une pincée de cheveux.
– Eh ! là, bon Dieu ! fit d'Artagnan, êtes-vous malade, mon ami ?
– Je me porte comme le Pont-Neuf, ventre Mahon ! Ce n'est pas cela.
– Mais qu'est-ce donc, alors ?
– C'est que je n'ai pas d'habits.
D'Artagnan demeura pétrifié.
– Pas d'habits, Porthos ! pas d'habits ! s'écria-t-il quand j'en vois là plus de cinquante sur le plancher !
– Cinquante, oui, et pas un qui m'aille !
– Comment, pas un qui vous aille ? Mais on ne vous prend donc pas mesure quand on vous habille ?
– Si fait, répondit Mouston, mais malheureusement j'ai engraissé.
– Comment ! vous avez engraissé ?
– De sorte que je suis devenu plus gros, mais beaucoup plus gros que M. le baron. Croiriez-vous cela, monsieur ?
– Parbleu ! il me semble que cela se voit !
– Entends-tu, imbécile ! dit Porthos, cela se voit.
– Mais enfin, mon cher Porthos, reprit d'Artagnan avec une légère impatience, je ne comprends pas pourquoi vos habits ne vous vont point parce que Mouston a engraissé.
– Je vais vous expliquer cela, mon ami, dit Porthos. Vous vous rappelez m'avoir raconté l'histoire d'un général romain, Antoine, qui avait toujours sept sangliers à la broche, et cuits à des points différents, afin de pouvoir demander son dîner à quelque heure du jour qu'il lui plût de le faire. Eh bien ! je résolus, comme, d'un moment à l'autre, je pouvais être appelé à la Cour et y rester une semaine, je résolus d'avoir toujours sept habits prêts pour cette occasion.
– Puissamment raisonné, Porthos. Seulement, il faut avoir votre fortune pour se passer ces fantaisies-là. Sans compter le temps que l'on perd à donner des mesures. Les modes changent si souvent.
– Voilà justement, dit Porthos, où je me flattais d'avoir trouvé quelque chose de fort ingénieux.
– Voyons, dites-moi cela. Pardieu ! je ne doute pas de votre génie.
– Vous vous rappelez que Mouston a été maigre ?
– Oui, du temps qu'il s'appelait Mousqueton.
– Mais vous rappelez-vous aussi l'époque où il a commencé d'engraisser ?
– Non, pas précisément. Je vous demande pardon, mon cher Mouston.
– Oh ! Monsieur n'est pas fautif, dit Mouston d'un air aimable, Monsieur était à Paris, et nous étions, nous, à Pierrefonds.
– Enfin, mon cher Porthos, il y a un moment où Mouston s'est mis à engraisser. Voilà ce que vous voulez dire, n'est-ce pas ?
– Oui, mon ami, et je m'en réjouis fort à cette époque.
– Peste ! je le crois bien, fit d'Artagnan.
– Vous comprenez, continua Porthos, ce que cela m'épargnait de peine ?
– Non, mon cher ami, je ne comprends pas encore ; mais, à force de m'expliquer...
– M'y voici, mon ami. D'abord, comme vous l'avez dit, c'est une perte de temps que de donner sa mesure, ne fût-ce qu'une fois tous les quinze jours. Et puis on peut être en voyage, et, quand on veut avoir toujours sept habits en train... Enfin, mon ami, j'ai horreur de donner ma mesure à quelqu'un. On est gentilhomme ou on ne l'est pas, que diable ! Se faire toiser par un drôle qui vous analyse au pied, pouce et ligne, c'est humiliant. Ces gens-là vous trouvent trop creux ici, trop saillant là ; ils connaissent votre fort et votre faible. Tenez, quand on sort des mains d'un mesureur, on ressemble à ces places fortes dont un espion est venu relever les angles et les épaisseurs.
– En vérité, mon cher Porthos, vous avez des idées qui n'appartiennent qu'à vous.
– Ah ! vous comprenez, quand on est ingénieur.
– Et qu'on a fortifié Belle-Île, c'est juste, mon ami.
– J'eus donc une idée, et, sans doute, elle eût été bonne sans la négligence de M. Mouston.
D'Artagnan jeta un regard sur Mouston, qui répondit à ce regard par un léger mouvement de corps qui voulait dire : “Vous allez voir s'il y a de ma faute dans tout cela.”
– Je m'applaudis donc, reprit Porthos, de voir engraisser Mouston, et j'aidai même, de tout mon pouvoir, à lui faire de l'embonpoint, à l'aide d'une nourriture substantielle, espérant toujours qu'il parviendrait à m'égaler en circonférence, et qu'alors il pourrait se faire mesurer à ma place.
– Ah ! corboeuf ! s'écria d'Artagnan, je comprends... Cela vous épargnait le temps et l'humiliation.
– Parbleu ! jugez donc de ma joie quand, après un an et demi de nourriture bien combinée, car je prenais la peine de le nourrir moi-même, ce drôle-là...
– Oh ! et j'y ai bien aidé, monsieur, dit modestement Mouston.
– C'est vrai. Jugez donc de ma joie, lorsque je m'aperçus qu'un matin Mouston était forcé de s'effacer comme je m'effaçais moi-même, pour passer par la petite porte secrète que ces diables d'architectes ont faite dans la chambre de feu Mme du Vallon, au château de Pierrefonds. Et, à propos de cette porte, mon ami, je vous demanderai, à vous qui savez tout, comment ces bélîtres d'architectes, qui doivent avoir, par état, le compas dans l'oeil, imaginent de faire des portes par lesquelles ne peuvent passer que des gens maigres.
– Ces portes-là, répondit d'Artagnan, sont destinées aux galants ; or, un galant est généralement de taille mince et svelte.
– Mme du Vallon n'avait pas de galants, interrompit Porthos avec majesté.
– Parfaitement juste, mon ami, répondit d'Artagnan : mais les architectes ont songé au cas où, peut-être, vous vous remarieriez.
– Ah ! c'est possible, dit Porthos. Et, maintenant que l'explication des portes trop étroites m'est donnée, revenons à l'engraissement de Mouston. Mais remarquez que les deux choses se touchent, mon ami. Je me suis toujours aperçu que les idées s'appareillaient. Ainsi, admirez ce phénomène, d'Artagnan ; je vous parlais de Mouston, qui était gras, et nous en sommes venus à Mme du Vallon...
– Qui était maigre.
– Hum ! n'est-ce pas prodigieux, cela ?
– Mon cher, un savant de mes amis, M. Costar, a fait la même observation que vous, et il appelle cela d'un nom grec que je ne me rappelle pas.
– Ah ! mon observation n'est donc pas nouvelle ? s'écria Porthos stupéfait. Je croyais l'avoir inventée.
– Mon ami, c'était un fait connu avant Aristote, c'est-à-dire voilà deux mille ans, à peu près.
– Eh bien ! il n'en est pas moins juste, dit Porthos, enchanté de s'être rencontré avec les sages de l'Antiquité.
– A merveille ! Mais si nous revenions à Mouston. Nous l'avons laissé engraissant à vue d'oeil, ce me semble.
– Oui, monsieur, dit Mouston.
– M'y voici, fit Porthos. Mouston engraissa donc si bien, qu'il combla toutes mes espérances, en atteignant ma mesure, ce dont je pus me convaincre un jour, en voyant sur le corps de ce coquin-là une de mes vestes dont il s'était fait un habit : une veste qui valait cent pistoles, rien que par la broderie !
– C'était pour l'essayer, monsieur, dit Mouston.
– A partir de ce moment, reprit Porthos, je décidai donc que Mouston entrerait en communication avec mes tailleurs d'habits, et prendrait mesure en mon lieu et place.
– Puissamment imaginé, Porthos ; mais Mouston a un pied et demi moins que vous.
– Justement. On prenait la mesure jusqu'à terre, et l'extrémité de l'habit me venait juste au-dessus du genou.
– Quelle chance vous avez, Porthos ! ces choses-là n'arrivent qu'à vous !
– Ah ! oui, faites-moi votre compliment, il y a de quoi ! Ce fut justement à cette époque, c'est-à-dire voilà deux ans et demi à peu près, que je partis pour Belle-Île, en recommandant à Mouston, pour avoir toujours, et en cas de besoin, un échantillon de toutes les modes, de se faire faire un habit tous les mois.
– Et Mouston aurait-il négligé d'obéir à votre recommandation ? Ah ! ah ! ce serait mal, Mouston !
– Au contraire, monsieur, au contraire !
– Non, il n'a pas oublié de se faire faire des habits, mais il a oublié de me prévenir qu'il engraissait.
– Dame ! ce n'est pas ma faute, monsieur, votre tailleur ne me l'a pas dit.
– De sorte, continua Porthos, que le drôle, depuis deux ans, a gagné dix-huit pouces de circonFèrence, et que mes douze derniers habits sont tous trop larges progressivement, d'un pied à un pied et demi.
– Mais les autres, ceux qui se rapprochent du temps où votre taille était la même ?
– Ils ne sont plus de mode, mon cher ami, et, si je les mettais, j'aurais l'air d'arriver de Siam et d'être hors de cour depuis deux ans.
– Je comprends votre embarras. Vous avez combien d'habits neufs ? trente-six ? et vous n'en avez pas un ! Eh bien ! il faut en faire faire un trente-septième ; les trente-six autres seront pour Mouston.
– Ah ! monsieur ! dit Mouston d'un air satisfait, le fait est que Monsieur a toujours été bien bon pour moi.
– Parbleu ! croyez-vous que cette idée ne me soit pas venue ou que la dépense m'ait arr'té ? Mais il n'y a plus que deux jours d'ici à la fête de Vaux ; j'ai reçu l'invitation hier, j'ai fait venir Mouston en poste avec ma garde-robe ; je me suis aperçu du malheur qui m'arrivait ce matin seulement, et, d'ici à après-demain, il n'y a pas un tailleur un peu à la mode qui se charge de me confectionner un habit.
– C'est-à-dire un habit couvert d'or, n'est-ce pas ?
– J'en veux partout !
– Nous arrangerons cela. Vous ne partez que dans trois jours. Les invitations sont pour mercredi et nous sommes le dimanche matin.
– C'est vrai ; mais Aramis m'a bien recommandé d'être à Vaux vingt quatre heures d'avance.
– Comment, Aramis ?
– Oui, c'est Aramis qui m'a apporté l'invitation.
– Ah ! fort bien, je comprends. Vous êtes invité du côté de M. Fouquet.
– Non pas ! Du côté du roi, cher ami. Il y a sur le billet, en toutes lettres : “M. le baron du Vallon est prévenu que le roi a daigné le mettre sur la liste de ses invitations...”
– Très bien, mais c'est avec M. Fouquet que vous partez.
– Et quand je pense, s'écria Porthos en défonçant le parquet d'un coup de pied, quand je pense que je n'aurai pas d'habits ! J'en créve de colère ! Je voudrais bien étrangler quelqu'un ou déchirer quelque chose !
– N'étranglez personne et ne déchirez rien, Porthos, j'arrangerai tout cela : mettez un de vos trente-six habits et venez avec moi chez un tailleur.
– Bah ! mon coureur les a tous vus depuis ce matin.
– Même M. Percerin ?
– Qu'est-ce que M. Percerin ?
– C'est le tailleur du roi, parbleu !
– Ah ! oui, oui, dit Porthos, qui voulait avoir l'air de connaître le tailleur du roi et qui entendait prononcer ce nom pour la première fois ; chez M. Percerin, le tailleur du roi, parbleu ! J'ai pensé qu'il serait trop occupé.
– Sans doute, il le sera trop ; mais, soyez tranquille, Porthos ; il fera pour moi ce qu'il ne ferait pas pour un autre. Seulement, il faudra que vous vous laissiez mesurer, mon ami.
– Ah ! fit Porthos, avec un soupir, c'est fâcheux ; mais, enfin, que voulez vous !
– Dame ! vous ferez comme les autres, mon cher ami ; vous ferez comme le roi.
– Comment ! on mesure aussi le roi ? Et il le souffre ?
– Le roi est coquet, mon cher, et vous aussi, vous l'êtes, quoi que vous en disiez.
Porthos sourit d'un air vainqueur.
– Allons donc chez le tailleur du roi ! dit-il, et puisqu'il mesure le roi, ma foi ! je puis bien, il me semble, me laisser mesurer par lui.

(à suivre...)
Par jifi - Publié dans : Le Vicomte de Bragelonne (DUMAS)
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Mercredi 17 septembre 2008

En somme, les opinions furent partagées. Les uns ne voulurent voir là qu’un de ces prodigieux « humbugs » américains, qui dépasseraient les limites du puffisme, si la badauderie humaine n’était infinie. Les autres pensèrent que cette proposition méritait d’être accueillie sérieusement. Et ceux-ci insistaient précisément sur ce que la nouvelle Société ne faisait nullement appel à la bourse du public. C’était avec ses seuls capitaux qu’elle prétendait se rendre acquéreur de ces régions boréales. Elle ne cherchait donc point à drainer les dollars, les bank-notes, l’or et l’argent des gogos pour emplir ses caisses. Non ! Elle ne demandait qu’à payer sur ses propres fonds l’immeuble circumpolaire.
Aux gens qui savent compter, il semblait que ladite Société n’aurait eu qu’à exciper tout simplement du droit de premier occupant, en allant prendre possession de cette contrée dont elle provoquait la mise en vente. Mais là était précisément la difficulté, puisque, jusqu’à ce jour, l’accès du Pôle paraissait être interdit à l’homme. Aussi, pour le cas où les États-Unis deviendraient acquéreurs de ce domaine, les concessionnaires voulaient-ils avoir un contrat en règle, afin que personne ne vînt plus tard contester leur droit. Il eût été injuste de les en blâmer. Ils opéraient avec prudence, et, lorsqu’il s’agit de contracter des engagements dans une affaire de ce genre, on ne peut prendre trop de précautions légales.
D’ailleurs, le document portait une clause, qui réservait les aléas de l’avenir. Cette clause devait donner lieu à bien des interprétations contradictoires, car son sens précis échappait, aux esprits les plus subtils.
C’était la dernière  : elle stipulait que « le droit de propriété ne pourrait être frappé de caducité, même au cas où des modifications  ? de quelque nature qu’elles fussent,  ? surviendraient dans l’état géographique et météorologique du globe terrestre. »
Que signifiait cette phrase ? Quelle éventualité voulait-elle prévoir ? Comment la Terre pourrait-elle jamais subir une modification dont la géographie ou la météorologie aurait à tenir compte  ? surtout en ce qui concernait les territoires mis en adjudication ?
« Évidemment, disaient les esprits avisés, il doit y avoir quelque chose là-dessous ! »
Les interprétations eurent donc beau jeu, et cela était bien fait pour exercer la perspicacité des uns ou la curiosité des autres.
Un journal, le Ledger, de Philadelphie, publia tout d’abord cette note plaisante  :
« Des calculs ont sans doute appris aux futurs acquéreurs des contrées arctiques qu’une comète à noyau dur choquera prochainement la Terre dans des conditions telles que son choc produira les changements géographiques et météorologiques, dont se préoccupe ladite clause. »
La phrase était un peu longue, comme il convient à une phrase qui se prétend scientifique, mais elle n’éclaircissait rien. D’ailleurs, la probabilité d’un choc avec une comète de ce genre ne pouvait être acceptée par des esprits sérieux. En tout cas, il était inadmissible que les concessionnaires se fussent préoccupés d’une éventualité aussi hypothétique.
« Est-ce que, par hasard, dit le Delta, de la Nouvelle-Orléans, la nouvelle Société s’imagine que la précession des équinoxes pourra jamais produire des modifications favorables à l’exploitation de son domaine ?
— Et pourquoi pas, puisque ce mouvement modifie le parallélisme de l’axe de notre sphéroïde ? fit observer le Hamburger-Correspondent.
— En effet, répondit la Revue Scientifique, de Paris. Adhémar n’a-t-il pas avancé dans son livre sur Les révolutions de la mer, que la précession des équinoxes, combinée avec le mouvement séculaire du grand axe de l’orbite terrestre, serait de nature à apporter une modification à longue période dans la température moyenne des différents points de la Terre et dans les quantités de glaces accumulées à ses deux Pôles ?
— Cela n’est pas certain, répliqua la Revue d’Édimbourg. Et, lors même que cela serait, ne faut-il pas un laps de douze mille ans pour que Véga devienne notre étoile polaire par suite dudit phénomène, et que la situation des territoires arctiques soit changée au point de vue climatérique ?
— Eh bien, riposta le Dagblad, de Copenhague, dans douze mille ans, il sera temps de verser les fonds. Mais, avant cette époque, risquer un « krone », jamais !»
Toutefois, s’il était possible que la Revue Scientifique eût raison avec Adhémar, il était bien probable que la North Polar Practical Association n’avait jamais compté sur cette modification due à la précession des équinoxes.
En fait, personne n’arrivait à savoir ce que signifiait cette clause du fameux document, ni quel changement cosmique elle visait dans l’avenir.
Pour le savoir, peut-être eût-il suffi de s’adresser au Conseil d’administration de la nouvelle Société, et plus spécialement à son président.
Mais le président, inconnu ! Inconnus, également, le secrétaire et les membres dudit Conseil. On ignorait même de qui émanait le document. Il avait été apporté aux bureaux du New-York Herald par un certain William S. Forster, de Baltimore, honorable consignataire de morues pour le compte de la maison Ardrinell and Co, de Terre-Neuve  ? évidemment un homme de paille. Aussi muet sur ce sujet que les produits consignés dans ses magasins, ni les plus curieux ni les plus adroits reporters n’en purent jamais rien tirer. Bref, cette North Polar Practical Association était tellement anonyme qu’on ne pouvait mettre en avant aucun nom. C’est bien là le dernier mot de l’anonymat.
Cependant, si les promoteurs de cette opération industrielle persistaient à maintenir leur personnalité dans un absolu mystère, leur but était aussi nettement que clairement indiqué par le document porté à la connaissance du public des deux Mondes.
En effet, il s’agissait bien d’acquérir en toute propriété la partie des régions arctiques, délimitée circulairement par le quatre-vingt-quatrième degré de latitude, et dont le Pôle nord occupe le point central.
Rien de plus exact, d’ailleurs, que parmi les découvreurs modernes, ceux qui s’étaient le plus rapprochés de ce point inaccessible, Parry, Marckham, Lockwood et Brainard, fussent restés en deçà de ce parallèle. Quant aux autres navigateurs des mers boréales, ils s’étaient arrêtés à des latitudes sensiblement inférieures, tels  : Payez, en 1874, par 82°15’, au nord de la terre François-Joseph et de la Nouvelle-Zemble ; Leout, en 1870, par 72°47’, au-dessus de la Sibérie ; De Long, dans l’expédition de la Jeannette, en 1879, par 78°45’, sur les parages des îles qui portent son nom. Les autres, dépassant la Nouvelle-Sibérie et le Groënland, à la hauteur du cap Bismarck, n’avaient pas franchi les soixante-seizième, soixante-dix-septième et
soixante-dix-neuvième degrés de latitude. Donc, en laissant un écart de vingt-cinq minutes d’arc, entre le point  ? soit 83°35’  ? où Lockwood et Brainard avaient mis le pied, et le quatre-vingt-quatrième parallèle, ainsi que l’indiquait le document, la North Polar Practical Association n’empiétait pas sur les découvertes antérieures. Son projet comprenait un terrain absolument vierge de toute empreinte humaine.
Voici quelle est l’étendue de cette portion du globe, circonscrite par le quatre-vingt-quatrième parallèle  :
De 84° à 90°, on compte six degrés, lesquels, à soixante milles chaque, donnent un rayon de trois cent soixante milles et un diamètre de sept cent vingt milles. La circonférence est donc de deux mille deux cent soixante milles, et la surface de quatre cent sept mille milles carrés en chiffres ronds. [Note 1 : Soit 70 650 lieues carrées de 25 au degré, c’est-à-dire un peu plus de deux fois la surface de la France, qui est de 54 000 000 d’hectares.]
C’était à peu près la dixième partie de l’Europe entière  ? un morceau de belle dimension !
Le document, on l’a vu, posait aussi en principe que ces régions, non encore reconnues géographiquement, n’appartenant à personne, appartenaient à tout le monde. Que la plupart des Puissances ne songeassent point à rien revendiquer de ce chef, c’était supposable. Mais il était à prévoir que les États limitrophes ? du moins  ? voudraient considérer ces régions comme le prolongement de leurs possessions vers le nord et, par conséquent, se prévaudraient d’un droit de propriété. Et, d’ailleurs, leurs prétentions seraient d’autant mieux justifiées que les découvertes, opérées dans l’ensemble des contrées arctiques, avaient été plus particulièrement dues à l’audace de leurs nationaux. Aussi le gouvernement fédéral, représenté par la nouvelle Société, les mettait-il en demeure de faire valoir leurs droits, et prétendait-il les indemniser avec le prix de l’acquisition. Quoi qu’il en fût, les partisans de la North Polar Practical Association ne cessaient de le répéter  : la propriété était indivise, et, personne n’étant forcé de demeurer dans l’indivision, nul ne pourrait s’opposer à la licitation de ce vaste domaine.
Les États, dont les droits étaient absolument indiscutables, en tant que limitrophes, étaient au nombre de six  : l’Amérique, l’Angleterre, le Danemark, la Suède-Norvège, la Hollande, la Russie. Mais d’autres États pouvaient arguer des découvertes opérées par leurs marins et leurs voyageurs.
Ainsi, la France aurait pu intervenir, puisque quelques- uns de ses enfants avaient pris part aux expéditions qui eurent pour objectif la conquête des territoires circumpolaires. Ne peut-on citer, entre autres, ce courageux Bellot, mort en 1853, dans les parages de l’île de Beechey, pendant la campagne du Phénix, envoyé à la recherche de John Franklin ? Doit-on oublier le docteur Octave Pavy, mort en 1884, près du cap Sabine, durant le séjour de la mission Greely au fort Conger ? Et cette expédition qui, en 1838-39, avait entraîné jusqu’aux mers du Spitzberg, Charles Martins, Marmier, Bravais et leurs audacieux compagnons, ne serait-il pas injuste de la laisser dans l’oubli ?
Malgré cela, la France ne jugea point à propos de se mêler à cette entreprise plus industrielle que scientifique, et elle abandonna sa part du gâteau polaire, où les autres Puissances risquaient de se casser les dents. Peut-être eût-elle raison et fit-elle bien.
De même, l’Allemagne. Elle avait à son actif, dès 1671, la campagne du Hambourgeois Frédéric Martens au Spitzberg, et, en 1869-70, les expéditions de la Germania et de la Hansa, commandées par Koldervey et Hegeman, qui s’élevèrent jusqu’au cap Bismarck, en longeant la côte du Groënland. Mais, malgré ce passé de brillantes découvertes, elle ne crut point devoir accroître d’un morceau du Pôle l’empire germanique.
Il en fut ainsi pour l’Autriche-Hongrie, bien qu’elle fût déjà propriétaire des terres de François-Joseph, situées dans le nord du littoral sibérien.
Quant à l’Italie, n’ayant aucun droit à intervenir, elle n’intervint pas  ? quelque invraisemblable que cela puisse paraître.
Il avait bien aussi les Samoyèdes de la Sibérie asiatique, les Esquimaux, qui sont plus particulièrement répandus sur les territoires de l’Amérique septentrionale, les indigènes du Groënland, du Labrador, de l’archipel Baffin-Parry, des îles Aléoutiennes, groupées entre l’Asie et l’Amérique, enfin ceux qui, sous l’appellation de Tchouktchis, habitent l’ancienne Alaska russe, devenue américaine depuis l’année 1867. Mais ces peuplades  ? en somme les véritables naturels, les indiscutables autochtones des régions du nord  ? ne devaient point avoir voix au chapitre. Et puis, comment ces pauvres diables auraient-ils pu mettre une enchère, si minime qu’elle fût, lors de la vente provoquée par la North Polar Practical Association ? Et comment ces pauvres gens auraient-ils payé ? En coquillages, en dents de morses ou en huile de phoque ? Pourtant, il leur appartenait un peu, par droit de premier occupant, ce domaine qui allait être mis en adjudication ! Mais, des Esquimaux, des Tchouktchis, des Samoyèdes !… On ne les consulta même pas.
Ainsi va le monde !

(à suivre...)
Par jifi - Publié dans : Sans dessus dessous (VERNE)
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