éphéméride

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Vendredi 19 décembre 2008

XII - Dans lequel J.-T. Maston continue héroïquement à se taire.


Ainsi, après le canon employé pour lancer un projectile de la Terre à la Lune, le canon employé pour modifier l’axe terrestre ! Le canon ! Toujours le canon !
Mais ils n’ont donc pas autre chose en tête, ces artilleurs du Gun Club ! Ils sont donc pris de la folie du « canonisme intensif ! » Ils font donc du canon l’ultima ratio en ce monde ! Ce brutal engin est-il donc le souverain de l’univers ? De même que le droit canon règle la théologie, le roi canon est-il le suprême régulateur des lois industrielles et cosmologiques ?
Oui ! Il faut bien l’avouer, le canon, c’était l’engin qui devait s’imposer à l’esprit du président Barbicane et de ses collègues. Ce n’est pas impunément qu’on a consacré toute sa vie à la balistique. Après la Columbiad de la Floride, ils devaient en arriver au canon monstre de… du lieu x. Et ne les entend-on pas déjà crier d’une voix retentissante:
« Pointez sur la Lune !… Première pièce… Feu !
— Changez l’axe de la Terre… Deuxième pièce… Feu ! »
En attendant ce commandement que l’univers avait si bonne envie de leur lancer  :
« À Charenton !… Troisième pièce… Feu !… »
En vérité, leur opération justifiait bien le titre de cet ouvrage. N’est-il pas plus exactement intitulé Sans dessus dessous que Sens dessus dessous, puisque il n’y aurait plus ni « dessous » ni « dessus » et que, suivant l’expression d’Alcide Pierdeux, il s’ensuivrait « un chambardement général ! »
Quoi qu’il en fût, la publication de la note rédigée par la Commission d’enquête produisit un effet dont rien ne saurait donner l’idée. Il faut en convenir, ce qu’elle disait n’était pas fait pour rassurer. Des calculs de J.-T. Maston, il résultait que le problème de mécanique avait été résolu dans toutes ses données. L’opération, tentée par le président Barbicane et par le capitaine Nicholl  – cela n’était que trop clair  – allait introduire une modification des plus regrettables dans le mouvement de rotation diurne. Un nouvel axe serait substitué à l’ancien… Et l’on sait quelles devaient être les conséquences de cette substitution.
L’oeuvre de Barbicane and Co. fut donc définitivement jugée, maudite, dénoncée à la réprobation générale. Dans l’ancien comme dans le nouveau continent, les membres du conseil d’administration de la North Polar Practical Association n’eurent plus que des adversaires. S’il leur restait quelques partisans parmi les cerveaux brûlés des États-Unis, ils étaient rares.
Vraiment, au point de vue de leur sécurité personnelle, le président Barbicane et le capitaine Nicholl avaient sagement fait de quitter Baltimore et l’Amérique. On est fondé à croire qu’il leur serait arrivé malheur. Ce n’est pas impunément que l’on peut menacer en masse quatorze cents millions d’habitants, bouleverser leurs habitudes par un changement apporté aux conditions d’habitabilité de la Terre, et les inquiéter dans leur existence même, en provoquant une catastrophe universelle.
Maintenant, comment les deux collègues du Gun-club avaient-ils disparu sans laisser aucune trace ? Comment le matériel et le personnel, nécessités par une telle opération, avaient-ils pu partir sans que l’on s’en fût aperçu ? Des centaines de wagons, si c’était par railway, des centaines de navires, si c’était par mer, n’auraient pas suffi à transporter les chargements de métal, de charbon et de méli-mélonite. Il était tout à fait incompréhensible que ce départ eût pu avoir lieu incognito. Cela était néanmoins. En outre, après sérieuse enquête, on reconnut qu’aucune commande n’avait été envoyée ni aux usines métallurgiques, ni aux fabriques de produits chimiques des deux Mondes.
Que ce fût inexplicable, soit ! Cela s’expliquerait dans l’avenir… s’il y avait un avenir !
Toutefois, si le président Barbicane et le capitaine Nicholl, mystérieusement disparus, étaient à l’abri d’un danger immédiat, leur collègue J.-T. Maston, congrûment mis sous clef, pouvait tout craindre des représailles publiques. Bah ! il ne s’en préoccupait guère ! Quoi admirable têtu que ce calculateur ! Il était de fer, comme son avant-bras. Rien ne le ferait céder.
Du fond de la cellule qu’il occupait à la prison de Baltimore, le secrétaire du Gun-Club s’absorbait de plus en plus dans la contemplation lointaine des collègues qu’il n’avait pu suivre. Il évoquait la vision du président Barbicane et du capitaine Nicholl, préparant leur opération gigantesque en ce point inconnu du globe, où nul n’irait les troubler. Il les voyait fabriquant leur énorme engin, combinant leur méli- mélonite, fondant le projectile que le Soleil compterait bientôt au nombre de ses petites planètes. Ce nouvel astre porterait le nom charmant de Scorbetta, témoignage de galanterie et d’estime envers la riche capitaliste de New-Park. Et J.-T. Maston supputait les jours, trop courts à son gré, qui le rapprochaient de la date fixée pour le tir.
On était déjà au commencement d’avril. Dans deux mois et demi, l’astre du jour, après s’être arrêté au solstice sur le Tropique du Cancer, rétrograderait vers le Tropique du Capricorne. Trois mois plus tard, il traverserait la ligne équatoriale à l’équinoxe d’automne. Et alors, ce serait fini de ces saisons qui, depuis des millions de siècles, alternaient si régulièrement et si «bêtement » au cours de chaque année terrestre. Pour la dernière fois, en l’an 189–, le sphéroïde aurait été soumis à cette inégalité des jours et des nuits. Il n’y aurait plus qu’un même nombre d’heures entre le lever et le coucher du Soleil sur n’importe quel horizon du globe.
En vérité, c’était là une oeuvre magnifique, surhumaine, divine. J.-T. Maston en oubliait le domaine arctique et l’exploitation des houillères de l’ancien Pôle, pour ne voir que les conséquences cosmographiques de l’opération. Le but principal de la nouvelle Société s’effaçait au milieu des transformations qui allaient changer la face du monde.
Mais voilà ! le monde ne voulait pas changer de face. N’était-elle pas toujours jeune, celle que Dieu lui avait donnée aux premières heures de la création !
Quant à J.-T. Maston, seul et sans défense au fond de sa cellule, il ne cessait de résister à toutes les pressions qu’on tentait d’exercer sur lui. Les membres de la Commission d’enquête venaient journellement le visiter ; ils n’en pouvaient rien obtenir. C’est alors que John H. Prestice eut l’idée d’utiliser une influence qui réussirait peut-être mieux que la leur  ? celle de Mrs Evangélina Scorbitt. Personne n’ignorait de quel dévouement cette respectable veuve était capable, quand il s’agissait des responsabilités de J.-T. Maston, et quel intérêt sans bornes elle portait au célèbre calculateur.
Donc, après délibération des commissaires, Mrs Evangélina Scorbitt fut autorisée à venir voir le prisonnier autant qu’elle le voudrait. N’était-elle pas, elle-même, aussi menacée que les autres habitants du globe par le recul du canon monstre ? Est-ce que son hôtel de New-Park serait plus épargné dans la catastrophe finale que la hutte du plus humble coureur des bois ou le wigwam de l’Indien des Prairies ? Est-ce qu’il n’y allait pas de son existence comme de celle du dernier des Samoyèdes ou du plus obscur insulaire du Pacifique ? Voilà ce que le président de la Commission lui fit comprendre, voilà pourquoi elle fut priée d’user de son influence sur l’esprit de J.-T. Maston.
Si celui-ci se décidait enfin à parler, s’il voulait dire en quel endroit le président Barbicane et le capitaine Nicholl  ? et très certainement aussi le nombreux personnel qu’ils avaient dû s’adjoindre  ? étaient occupés à leurs préparatifs, il serait encore temps d’aller à leur recherche, de retrouver leurs traces, de mettre fin aux affres, transes et épouvantes de l’humanité.
Mrs Evangélina Scorbitt eut donc accès dans la prison. Ce qu’elle désirait par-dessus tout, c’était revoir J.-T. Maston, arraché par des mains policières au bien-être de son cottage.
Mais c’était bien mal la connaître, l’énergique Evangélina, que de la croire esclave des faiblesses humaines ! Et, le 9 avril, si quelque oreille indiscrète se fût collée à la porte de la cellule, la première fois que Mrs Scorbitt y pénétra, voici ce que cette oreille aurait entendu  ? non sans quelque surprise  :
« Enfin, cher Maston, je vous revois !
— Vous, mistress Scorbitt ?
— Oui, mon ami, après quatre semaines, quatre longues semaines de séparation…
— Exactement vingt-huit jours, cinq heures et quarante-cinq minutes, répondit J.-T. Maston, après avoir consulté sa montre.
— Enfin nous sommes réunis !…
— Mais comment vous ont-ils laissé pénétrer jusqu’à moi, chère mistress Scorbitt ?
— À la condition d’user de l’influence due à une affection sans bornes sur celui qui en est l’objet !
— Quoi !… Evangélina ! s’écria J.-T. Maston. Vous auriez consenti à me donner de tels conseils !… Vous avez eu la pensée que je pourrais trahir nos collègues !…
— Moi ? cher Maston !… M’appréciez-vous donc si mal !… Moi !… vous prier de sacrifier votre sécurité à votre honneur !… Moi ?… vous pousser à un acte, qui serait la honte d’une vie consacrée tout entière aux plus hautes spéculations de la mécanique transcendante !
— À la bonne heure, mistress Scorbitt ! Je retrouve bien en vous la généreuse actionnaire de notre Société ! Non !… je n’ai jamais douté de votre grand coeur !
— Merci, cher Maston !
— Quant à moi, divulguer notre oeuvre, révéler en quel point du globe va s’accomplir notre tir prodigieux, vendre pour ainsi dire ce secret que j’ai pu heureusement cacher au plus profond de moi-même, permettre à ces barbares de se lancer à la poursuite de nos amis, d’interrompre des travaux qui feront notre profit et notre gloire !… Plutôt mourir !
— Sublime Maston ! » répondit Mrs Evangélina Scorbitt.
En vérité, ces deux êtres, si étroitement unis par le même enthousiasme  – et aussi insensés l’un que l’autre, d’ailleurs  – étaient bien faits pour se comprendre.
« Non ! jamais ils ne sauront le nom du pays que mes calculs ont désigné et dontla célébrité va devenir immortelle ! ajouta J.-T. Maston. Qu’ils me tuent, s’ils le veulent, mais ils ne m’arracheront pas mon secret !
— Et qu’ils me tuent avec vous ! s’écria Mrs Evangélina Scorbitt. Moi aussi, je serai muette…
— Heureusement, chère Evangélina, ils ignorent que vous le possédez, ce secret !
— Croyez-vous donc, cher Maston, que je serais capable de le livrer, parce que je ne suis qu’une femme ! Trahir nos collègues et vous !… Non, mon ami, non ! Que ces Philistins soulèvent contre vous la population des villes et des campagnes, que le monde entier pénètre par la porte de cette cellule pour vous en arracher, eh bien ! je serai là, et nous aurons au moins cette consolation de mourir ensemble… »
Et, si ce peut jamais être une consolation, J.-T. Maston pouvait-il en rêver une plus douce que de mourir dans les bras de Mrs Evangélina Scorbitt !
Ainsi finissait la conversation toutes les fois que l’excellente dame venait visiter le prisonnier.
Et, lorsque les commissaires-enquêteurs l’interrogeaient sur le résultat de ses entrevues  :
« Rien encore ! disait-elle. Peut-être avec du temps obtiendrai-je enfin… »
Ô astuce de femme !
Avec du temps ! disait-elle. Mais, ce temps, il marchait à grands pas. Les semaines s’écoulaient comme des jours, les jours comme des heures, les heures comme des minutes.
On était en mai déjà. Mrs Evangélina Scorbitt n’avait rien obtenu de J.-T. Maston, et là où cette femme si influente avait échoué, nul autre ne pouvait avoir l’espoir de réussir. Faudrait-il donc se résigner à attendre le coup terrible, sans qu’il se présentât une chance de l’empêcher ?
Eh bien, non ! En pareille occurrence, la résignation est inacceptable ! Aussi les délégués des Puissances européennes devinrent-ils plus obsédants que jamais. Il y eut lutte de tous les instants entre eux et les membres de la Commission d’enquête, lesquels furent directement pris à partie. Jusqu’au flegmatique Jacques Jansen, qui, en dépit de sa placidité hollandaise, accablait les commissaires de ses récriminations quotidiennes. Le colonel Boris Karkof eut même un duel avec le secrétaire de ladite commission  ? duel dans lequel il ne blessa que légèrement son adversaire. Quant au major Donellan, s’il ne se battit ni à l’arme à feu ni à l’arme blanche,  ? ce qui est contraire aux usages britanniques  ? du moins, assisté de son secrétaire Dean Toodrink, échangea-t-il quelques douzaines de coups de poing dans une boxe en règle avec William S. Forster, le flegmatique consignataire de morues, l’homme de paille de la North Polar Practical Association, lequel, d’ailleurs, ne savait rien de l’affaire.
En réalité, le monde entier se conjurait pour rendre les Américains des États-Unis responsables des actes de l’un de leurs plus glorieux enfants, Impey Barbicane. On ne parlait rien moins que de retirer les ambassadeurs et les ministres plénipotentiaires accrédités près cet imprudent gouvernement de Washington et de lui déclarer la guerre.
Pauvres États-Unis ! Ils n’eussent pas mieux demandé que de mettre la main sur Barbicane and Co. En vain répondaient- ils que les Puissances de l’Europe, de l’Asie, de l’Afrique et de l’Océanie avaient carte blanche pour l’arrêter partout où il se trouverait, on ne les écoutait même pas. Et jusqu’alors, impossible de découvrir en quel lieu le président et son collègue s’occupaient à préparer leur abominable opération.
À quoi, les Puissances étrangères répondaient  :
« Vous avez J.-T. Maston, leur complice ! Or, J.-T. Maston sait à quoi s’en tenir sur le compte de Barbicane. Donc, faites parler J.-T. Maston. »
Faire parler J.-T. Maston ! Autant eût valu arracher une parole de la bouche d’Harpocrate, dieu du silence, ou au sourd-muet en chef de l’Institut de New-York.
Et alors, l’exaspération croissant avec l’inquiétude universelle, quelques esprits pratiques rappelèrent que la torture du moyen âge avait du bon, les brodequins du maître- tourmenteur juré, le tenaillement aux mamelles, le plomb fondu, si souverain pour délier les langues les plus rebelles, l’huile bouillante, le chevalet, la question par l’eau, l’estrapade, etc. Pourquoi ne pas se servir de ces moyens que la justice d’autrefois n’hésitait pas à employer dans des circonstances infiniment moins graves, et pour des cas particuliers qui n’intéressaient que fort indirectement les masses ?
Mais, il faut bien le reconnaître, ces moyens que justifiaient les moeurs d’autrefois, ne pouvaient plus être employés à la fin d’un siècle de douceur et de tolérance,  – d’un siècle aussi empreint d’humanité que ce XIXème, caractérisé par l’invention du fusil à répétition, des balles de sept millimètres et des trajectoires d’une tension invraisemblable,  – d’un siècle qui admet dans les relations internationales l’emploi des obus à la mélinite, à la roburite, à la bellite, à la panclastite, à la méganite et autres substances en ite, qui ne sont rien, il est vrai, auprès de la méli-mélonite.
J.-T. Maston n’avait donc point à redouter d’être soumis à la question ordinaire ou extraordinaire. Tout ce qu’on pouvait espérer, c’est que, comprenant enfin quelle était sa responsabilité, il se déciderait peut-être à parler, ou s’il s’y refusait, que le hasard parlerait pour lui.

(à suivre...)
Par jifi - Publié dans : Sans dessus dessous (VERNE)
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Vendredi 19 décembre 2008

Chapitre CCXX – A Gascon, Gascon et demi


D'Artagnan n'avait pas perdu de temps ; ce n'était pas dans ses habitudes. après s'être informé d'Aramis, il avait couru jusqu'à ce qu'il l'eût rencontré. Or, Aramis, une fois le roi entré dans Vaux, s'était retiré dans sa chambre, méditant sans doute encore quelque galanterie pour les plaisirs de Sa Majesté.
D'Artagnan se fit annoncer et trouva au second étage, dans une belle chambre qu'on appelait la chambre bleue, à cause de ses tentures, il trouva, disons-nous l'évêque de Vannes en compagnie de Porthos et de plusieurs épicuriens modernes.
Aramis vint embrasser son ami, lui offrit le meilleur siège, et comme on vit généralement que le mousquetaire se réservait sans doute afin d'entretenir secrétement Aramis, les épicuriens prirent congé.
Porthos ne bougea pas. Il est vrai qu'ayant dîné beaucoup, il dormait dans son fauteuil. L'entretien ne fut pas gêné par ce tiers. Porthos avait le ronflement harmonieux, et l'on pouvait parler sur cette espéce de basse comme sur une mélopée antique.
D'Artagnan sentit que c'était à lui d'ouvrir la conversation.
L'engagement qu'il était venu chercher était rude ; aussi aborda-t-il nettement le sujet.
– Eh bien ! nous voici donc à Vaux ? dit-il.
– Mais oui, d'Artagnan. Aimez-vous ce séjour ?
– Beaucoup, et j'aime aussi M. Fouquet.
– N'est-ce pas qu'il est charmant ?
– On ne saurait plus.
– On dit que le roi a commencé par lui battre froid, et que Sa Majesté s'est radoucie ?
– Vous n'avez donc pas vu, que vous dites : “On dit” ?
– Non ; je m'occupais, avec ces messieurs qui viennent de sortir, de la reprèsentation et du carrousel de demain.
– Ah çà ! vous êtes ordonnateur des fêtes, ici, vous ?
– Je suis, comme vous savez, ami des plaisirs de l'imagination : j'ai toujours été poéte par quelque endroit, moi.
– Je me rappelle vos vers. Ils étaient charmants.
– Moi, je les ai oubliés, mais je me réjouis d'apprendre ceux des autres, quand les autres s'appellent Molière, Pélisson, La Fontaine, etc.
– Savez-vous l'idée qui m'est venue ce soir en soupant, Aramis ?
– Non. Dites-la-moi ; sans quoi, je ne la devinerais pas ; vous en avez tant !
– Eh bien ! l'idée m'est venue que le vrai roi de France n'est pas Louis XIV.
– Hein ! fit Aramis en ramenant involontairement ses yeux sur les yeux du mousquetaire.
– Non, c'est M. Fouquet.
Aramis respira et sourit.
– Vous voilà comme les autres : jaloux ! dit-il. Parions que c'est M. Colbert qui vous a fait cette phrase-là ?
D'Artagnan, pour amadouer Aramis, lui conta les mésaventures de Colbert à propos du vin de Melun.
– Vilaine race que ce Colbert ! fit Aramis.
– Ma foi, oui !
– Quand on pense, ajouta l'évêque, que ce drôle-là sera votre ministre dans quatre mois.
– Bah !
– Et que vous le servirez comme Richelieu, comme Mazarin.
– Comme vous servez Fouquet, dit d'Artagnan.
– Avec cette difFèrence, cher ami, que M. Fouquet n'est pas M. Colbert.
– C'est vrai.
Et d'Artagnan feignit de devenir triste.
– Mais, ajouta-t-il un moment après, pourquoi donc me disiez-vous que M. Colbert sera ministre dans quatre mois ?
– Parce que M. Fouquet ne le sera plus, répliqua Aramis.
– Il sera ruiné, n'est-ce pas ? dit d'Artagnan.
– A plat.
– Pourquoi donner des fêtes, alors ? fit le mousquetaire d'un ton de bienveillance si naturel, que l'évêque en fut un moment la dupe. Comment ne l'en avez-vous pas dissuadé, vous ?
Cette dernière partie de la phrase était un excés. Aramis revint à la défiance.
– Il s'agit, dit-il, de se ménager le roi.
– En se ruinant ?
– En se ruinant pour lui, oui.
– Singulier calcul !
– La nécessité.
– Je ne la vois pas, cher Aramis.
– Si fait, vous remarquez bien l'antagonisme naissant de M. de Colbert.
– Et que M. Colbert pousse le roi à se défaire du surintendant.
– Cela saute aux yeux.
– Et qu'il y a cabale contre M. Fouquet.
– On le sait de reste.
– Quelle apparence que le roi se mette de la partie contre un homme qui aura tout dépensé pour lui plaire ?
– C'est vrai, fit lentement Aramis, peu convaincu, et curieux d'aborder une autre face du sujet de conversation.
– Il y a folies et folies, reprit d'Artagnan. Je n'aime pas toutes celles que vous faites.
– Lesquelles ?
– Le souper, le bal, le concert, la comédie, les carrousels, les cascades, les feux de joie et d'artifice, les illuminations et les présents, très bien, je vous accorde cela ; mais ces dépenses de circonstance ne suffisaient-elles point ? Fallait-il...
– Quoi ?
– Fallait-il habiller de neuf toute une maison, par exemple ?
– Oh ! c'est vrai ! J'ai dit cela à M. Fouquet ; il m'a répondu que, s'il était assez riche, il offrirait au roi un château neuf des girouettes aux caves, neuf avec tout ce qui tient dedans, et que, le roi parti, il brûlerait tout cela pour que rien ne servît à d'autres.
– C'est de l'espagnol pur !
– Je le lui ai dit. Il a ajouté ceci : “Sera mon ennemi, quiconque me conseillera d'épargner.”
– C'est de la démence, vous dis-je, ainsi que ce portrait.
– Quel portrait ? dit Aramis.
– Celui du roi, cette surprise...
– Cette surprise ?
– Oui, pour laquelle vous avez pris des échantillons chez Percerin.
D'Artagnan s'arrêta. Il avait lancé la fléche. Il ne s'agissait plus que d'en mesurer la portée.
– C'est une gracieuseté, répondit Aramis.
D'Artagnan vint droit à son ami, lui prit les deux mains, et, le regardant dans les yeux :
– Aramis, dit-il, m'aimez-vous encore un peu ?
– Si je vous aime !
– Bon ! Un service, alors. Pourquoi avez-vous pris des échantillons de l'habit du roi chez Percerin ?
– Venez avec moi le demander à ce pauvre Le Brun, qui a travaillé là dessus deux jours et deux nuits.
– Aramis, cela est la vérité pour tout le monde, mais pour moi...
– En vérité, d'Artagnan, vous me surprenez !
– Soyez bon pour moi. Dites-moi la vérité : vous ne voudriez pas qu'il m'arriv‚t du désagrément, n'est-ce pas ?
– Cher ami, vous devenez incompréhensible. Quel diable de soupçon avez vous donc ?
– Croyez-vous à mes instincts ? Vous y croyiez autrefois. Eh bien ! un instinct me dit que vous avez un projet caché.
– Moi, un projet ?
– Je n'en suis pas sûr.
– Pardieu !
– Je n'en suis pas sûr, mais j'en jurerais.
– Eh bien ! d'Artagnan, vous me causez une vive peine. En effet, si j'ai un projet que je doive vous taire, je vous le tairai, n'est-ce pas ? Si j'en ai un que je doive vous révéler, je vous l'aurais déjà dit.
– Non, Aramis, non, il est des projets qui ne se révélent qu'au moment favorable.
– Alors, mon bon ami, reprit l'évêque en riant, c'est que le moment favorable n'est pas encore arrivé.
D'Artagnan secoua la tête avec mélancolie.
– Amitié ! amitié ! dit-il, vain nom ! Voilà un homme qui, si je le lui demandais, se ferait hacher en morceaux pour moi.
– C'est vrai, dit noblement Aramis.
– Et cet homme, qui me donnerait tout le sang de ses veines, ne m'ouvrira pas un petit coin de son coeur. Amitié, je le répéte, tu n'es qu'une ombre et qu'un leurre, comme tout ce qui brille dans le monde !
– Ne parlez pas ainsi de notre amitié, répondit l'évêque d'un ton ferme et convaincu. Elle n'est pas du genre de celles dont vous parlez.
– Regardez-nous, Aramis. Nous voici trois sur quatre. Vous me trompez, je vous suspecte, et Porthos dort. Beau trio d'amis, n'est-ce pas ? beau reste !
– Je ne puis vous dire qu'une chose, d'Artagnan, et je vous l'affirme sur l'évangile. Je vous aime comme autrefois. Si jamais je me défie de vous, c'est à cause des autres, non à cause de vous ni de moi. Toute chose que je ferai et en quoi je réussirai, vous y trouverez votre part. Promettez-moi la même faveur, dites !
– Si je ne m'abuse, Aramis, voilà des paroles qui sont, au moment où vous les prononcez, pleines de générosité.
– C'est possible.
– Vous conspirez contre M. Colbert. Si ce n'est que cela, mordioux ! dites le-moi donc, j'ai l'outil, j'arracherai la dent.
Aramis ne put effacer un sourire de dédain, qui glissa sur sa noble figure.
– Et, quand je conspirerais contre M. Colbert, où serait le mal ?
– C'est trop peu pour vous, et ce n'est pas pour renverser Colbert que vous avez été demander des échantillons à Percerin. Oh ! Aramis, nous ne sommes pas ennemis, nous sommes fréres. Dites-moi ce que vous voulez entreprendre, et, foi de d'Artagnan, si je ne puis pas vous aider, je jure de rester neutre.
– Je n'entreprends rien, dit Aramis.
– Aramis, une voix me parle, elle m'éclaire ; cette voix ne m'a jamais trompé. Vous en voulez au roi !
– Au roi ? s'écria l'évêque en affectant le mécontentement.
– Votre physionomie ne me convaincra pas. Au roi, je le répéte.
– Vous m'aiderez ? dit Aramis, toujours avec l'ironie de son rire.
– Aramis, je ferai plus que de vous aider, je ferai plus que de rester neutre, je vous sauverai.
– Vous êtes fou, d'Artagnan.
– Je suis le plus sage de nous deux.
– Vous, me soupçonner de vouloir assassiner le roi !
– Qui est-ce qui parle de cela ? dit le mousquetaire.
– Alors, entendons-nous, je ne vois pas ce que l'on peut faire à un roi légitime comme le nôtre, si on ne l'assassine pas.
D'Artagnan ne répliqua rien.
– Vous avez, d'ailleurs, vos gardes et vos mousquetaires ici, fit l'évêque.
– C'est vrai.
– Vous n'êtes pas chez M. Fouquet, vous êtes chez vous.
– C'est vrai.
– Vous avez, à l'heure qu'il est, M. Colbert qui conseille au roi contre M. Fouquet tout ce que vous voudriez peut-être conseiller si je n'étais pas de la partie.
– Aramis ! Aramis ! par grâce, un mot d'ami !
– Le mot des amis, c'est la vérité. Si je pense à toucher du doigt au fils d'Anne d'Autriche, le vrai roi de ce pays de France, si je n'ai pas la ferme intention de me prosterner devant son trône, si, dans mes idées, le jour de demain, ici, à Vaux, ne doit pas être le plus glorieux des jours de mon roi, que la foudre m'écrase ! j'y consens.
Aramis avait prononcé ces paroles le visage tourné vers l'alcôve de sa chambre, où d'Artagnan, adossé d'ailleurs à cette alcôve, ne pouvait soupçonner qu'il se cach‚t quelqu'un. L'onction de ces paroles, leur lenteur étudiée, la solennité du serment, donnérent au mousquetaire la satisfaction la plus compléte. Il prit les deux mains d'Aramis et les serra cordialement.
Aramis avait supporté les reproches sans pâlir, il rougit en écoutant les éloges. D'Artagnan trompé lui faisait honneur.
D'Artagnan confiant lui faisait honte.
– Est-ce que vous partez ? lui dit-il en l'embrassant pour cacher sa rougeur.
– Oui, mon service m'appelle. J'ai le mot de la nuit à prendre.
– où coucherez-vous ?
– Dans l'antichambre du roi, à ce qu'il paraît. Mais Porthos ?
– Emmenez-le-moi donc ; car il ronfle comme un canon.
– Ah !... il n'habite pas avec vous ? dit d'Artagnan.
– Pas le moins du monde. Il a son appartement je ne sais où.
– Très bien ! dit le mousquetaire, à qui cette séparation des deux associés ôtait ses derniers soupçons.
Et il toucha rudement l'épaule de Porthos. Celui-ci répondit en rugissant.
– Venez ! dit d'Artagnan.
– Tiens ! d'Artagnan, ce cher ami ! par quel hasard ? Ah ! c'est vrai, je suis de la fête de Vaux.
– Avec votre bel habit.
– C'est gentil de la part de M. Coquelin de Voliére, n'est-ce pas ?
– Chut ! fit Aramis, vous marchez à défoncer les parquets.
– C'est vrai, dit le mousquetaire. Cette chambre est au-dessus du dôme.
– Et je ne l'ai pas prise pour salle d'armes, ajouta l'évêque. La chambre du roi a pour plafond les douceurs du sommeil. N'oubliez pas que mon parquet est la doublure de ce plafond-là. Bonsoir, mes amis, dans dix minutes je dormirai.
Et Aramis les conduisit en riant doucement. Puis, lorsqu'ils furent dehors, fermant rapidement les verrous et calfeutrant les fenêtres, il appela :
– Monseigneur ! monseigneur !
Philippe sortit de l'alcôve en poussant une porte à coulisse placée derrière le lit.
– Voilà bien des soupçons chez M. d'Artagnan, dit-il.
– Ah ! vous avez reconnu d'Artagnan, n'est-ce pas ?
– Avant que vous l'eussiez nommé.
– C'est votre capitaine des mousquetaires.
– Il m'est bien dévoué, répliqua Philippe en appuyant sur le pronom personnel.
– Fidèle comme un chien, mordant quelquefois. Si d'Artagnan ne vous reconnaît pas avant que l'autre ait disparu, comptez sur d'Artagnan à toute éternité ; car alors, s'il n'a rien vu, il gardera sa fidélité. S'il a vu trop tard, il est Gascon et n'avouera jamais qu'il s'est trompé.
– Je le pensais. Que faisons-nous maintenant ?
– Vous allez vous mettre à l'observatoire et regarder, au coucher du roi, comment vous vous couchez en petite cérémonie.
– Très bien. où me mettrai-je ?
– Asseyez-vous sur ce pliant. Je vais faire glisser le parquet. Vous regarderez par cette ouverture qui répond aux fausses fenêtres pratiquées dans le dôme de la chambre du roi. Voyez-vous ?
– Je vois le roi.
Et Philippe tressaillit comme à l'aspect d'un ennemi.
– Que fait-il ?
– Il veut faire asseoir auprès de lui un homme.
– M. Fouquet.
– Non, non pas ; attendez...
– Les notes, mon prince, les portraits !
– L'homme que le roi veut faire s'asseoir ainsi devant lui, c'est M. Colbert.
– Colbert devant le roi ? s'écria Aramis. Impossible !
– Regardez.
Aramis plongea ses regards dans la rainure du parquet.
– Oui, dit-il, Colbert lui-même. Oh ! monseigneur, qu'allons-nous entendre, et que va-t-il résulter de cette intimité ?
– Rien de bon pour M. Fouquet, sans nul doute.
Le prince ne se trompait pas. Nous avons vu que Louis XIV avait fait mander Colbert, et que Colbert était arrivé. La conversation s'était engagée entre eux par une des plus hautes faveurs que le roi eût jamais faites. Il est vrai que le roi était seul avec son sujet.
– Colbert, asseyez-vous.
L'intendant, comblé de joie, lui qui craignait d'être renvoyé, refusa cet insigne honneur.
– Accepte-t-il ? dit Aramis.
– Non, il reste debout.
– Ecoutons, mon prince.
Et le futur roi, le futur pape écoutèrent avidement ces simples mortels qu'ils tenaient sous leurs pieds, prêts à les écraser s'ils l'eussent voulu.
– Colbert, dit le roi, vous m'avez fort contrarié aujourd'hui.
– Sire... je le savais.
– Très bien ! J'aime cette réponse. Oui, vous le saviez. Il y a du courage à l'avoir fait.
– Je risquais de mécontenter Votre Majesté, mais je risquais aussi de lui cacher son intérêt véritable.
– Quoi donc ? Vous craigniez quelque chose pour moi ?
– Ne fût-ce qu'une indigestion, Sire, dit Colbert, car on ne donne à son roi des festins pareils que pour l'étouffer sous le poids de la bonne chère.
Et, cette grosse plaisanterie lancée, Colbert en attendit agréablement l'effet.
Louis XIV, l'homme le plus vain et le plus délicat de son royaume, pardonna encore cette facétie à Colbert.
– De vrai, dit-il, M. Fouquet m'a donné un trop beau repas. Dites-moi, Colbert, où prend-il tout l'argent nécessaire pour subvenir à ces frais énormes ? Le savez-vous ?
– Oui, je le sais, Sire.
– Vous me l'allez un peu établir.
– Facilement, à un denier près.
– Je sais que vous comptez juste.
– C'est la première qualité qu'on puisse exiger d'un intendant des finances.
– Tous ne l'ont pas.
– Je rends grâce à Votre Majesté d'un éloge si flatteur dans sa bouche.
– Donc, M. Fouquet est riche, très riche, et cela monsieur, tout le monde le sait.
– Tout le monde, les vivants comme les morts.
– Que veut dire cela, monsieur Colbert ?
– Les vivants voient la richesse de M. Fouquet. Ils admirent un résultat, et ils y applaudissent ; mais les morts, plus savants que nous, savent les causes, et ils accusent.
– Eh bien ! M. Fouquet doit sa richesse à quelles causes ?
– Le métier d'intendant favorise souvent ceux qui l'exercent.
– Vous avez à me parler plus confidentiellement ; ne craignez rien, nous sommes bien seuls.
– Je ne crains jamais rien, sous l'égide de ma conscience et sous la protection de mon roi, Sire.
Et Colbert s'inclina.
– Donc, les morts, s'ils parlaient ?...
– Ils parlent quelquefois, Sire. Lisez.
– Ah ! murmura Aramis à l'oreille du prince, qui, à ses côtés, écoutait sans perdre une syllabe, puisque vous êtes placé ici, monseigneur, pour apprendre votre métier de roi, écoutez une infamie toute royale. Vous allez assister à une de ces scénes comme Dieu seul ou plutôt comme le diable les conçoit et les exécute. Ecoutez bien, vous profiterez.
Le prince redoubla d'attention et vit Louis XIV prendre des mains de Colbert une lettre que celui-ci tendait.
– L'écriture du feu cardinal ! dit le roi.
– Votre Majesté a bonne mémoire, répliqua Colbert en s'inclinant, et c'est une merveilleuse aptitude pour un roi destiné au travail, que de reconnaître ainsi les écritures à première vue.
Le roi lut une lettre de Mazarin, qui, déjà connue du lecteur, depuis la brouille entre Mme de Chevreuse et Aramis, n'apprendrait rien de nouveau si nous la rapportions ici.
– Je ne comprends pas bien, dit le roi intéressé vivement.
– Votre Majesté n'a pas encore l'habitude des commis d'intendance.
– Je vois qu'il s'agit d'argent donné à M. Fouquet.
– Treize millions. Une jolie somme !
– Mais oui... Eh bien ! ces treize millions manquent dans le total des comptes ? Voilà ce que je ne comprends pas très bien, vous dis-je. Pourquoi et comment ce déficit serait-il possible ?
– Possible, je ne dis pas ; réel, je le dis.
– Vous dites que treize millions manquent dans les comptes ?
– Ce n'est pas moi qui le dis, c'est le registre.
– Et cette lettre de M. de Mazarin indique l'emploi de cette somme et le nom du dépositaire ?
– Comme Votre Majesté peut s'en convaincre.
– Oui, en effet, il résulte de là que M. Fouquet n'aurait pas encore rendu les treize millions.
– Cela résulte des comptes, oui, Sire.
– Eh bien ! alors ?...
– Eh bien ! alors, Sire, puisque M. Fouquet n'a pas rendu les treize millions, c'est qu'il les a encaissés, et, avec treize millions, on fait quatre fois plus, et une fraction, de dépense et de munificence que Votre Majesté n'a pu en faire à Fontainebleau, où nous ne dépens‚mes que trois millions en totalité, s'il vous en souvient.
C'était, pour un maladroit, une bien adroite noirceur que ce souvenir invoqué de la fête dans laquelle le roi avait, grâce à un mot de Fouquet, aperçu pour la première fois sont infériorité.
Colbert recevait à Vaux ce que Fouquet lui avait fait à Fontainebleau, et, en bon homme de finances, il le rendait avec tous les intérêts. Ayant ainsi disposé le roi, Colbert n'avait plus grand-chose à faire. Il le sentit ; le roi était devenu sombre. Colbert attendit la première parole du roi avec autant d'impatience que Philippe et Aramis du haut de leur observatoire.
– Savez-vous ce qui résulte de tout cela, monsieur Colbert ? dit le roi après une réflexion.
– Non, Sire, je ne le sais pas.
– C'est que le fait de l'appropriation des treize millions, s'il était avéré...
– Mais il l'est.
– Je veux dire s'il était déclaré, monsieur Colbert.
– Je pense qu'il le serait dés demain, si Votre Majesté...
– N'était pas chez M. Fouquet, répondit assez dignement le roi.
– Le roi est chez lui partout, Sire, et surtout dans les maisons que son argent a payées.
– Il me semble, dit Philippe bas à Aramis, que l'architecte qui a bâti ce dôme aurait dû, prévoyant quel usage on en ferait, le mobiliser pour qu'on pût le faire choir sur la tête des coquins d'un caractére aussi noir que ce M. Colbert.
– J'y pensais bien, dit Aramis, mais M. Colbert est si près du roi en ce moment !
– C'est vrai, cela ouvrirait une succession.
– Dont monsieur votre frére puîné récolterait tout le fruit, monseigneur. Tenez, restons en repos et continuons à écouter.
– Nous n'écouterons pas longtemps, dit le jeune prince.
– Pourquoi cela, monseigneur ?
– Parce que, si j'étais le roi, je ne répondrais plus rien.
– Et que feriez-vous ?
– J'attendrais à demain matin pour réfléchir.
Louis XIV leva enfin les yeux, et, retrouvant Colbert attentif à sa première parole :
– Monsieur Colbert, dit-il, en changeant brusquement la conversation, je vois qu'il se fait tard, je me coucherai.
– Ah ! fit Colbert, j'aurai...
– A demain. Demain matin, j'aurai pris une détermination.
– Fort bien, Sire, repartit Colbert outré, quoiqu'il se contint en prèsence du roi.
Le roi fit un geste, et l'intendant se dirigea vers la porte à reculons.
– Mon service ! cria le roi.
Le service du roi entra dans l'appartement.
Philippe allait quitter son poste d'observation.
– Un moment, lui dit Aramis avec sa douceur habituelle ; ce qui vient de se passer n'est qu'un détail, et nous n'en prendrons plusdemain aucun souci, mais le service de nuit, l'étiquette du petit coucher, ah ! monseigneur, voilà qui est important ! Apprenez, apprenez comment vous vous mettez au lit, Sire. Regardez, regardez !

(à suivre...)
Par jifi - Publié dans : Le Vicomte de Bragelonne (DUMAS)
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Vendredi 12 décembre 2008

XI - Ce qui se trouve dans le carnet de J.-T. Maston, et ce qui ne s’y trouve plus.


Le carnet, saisi par les soins de la police de Baltimore, se composait d’une trentaine de pages, zébrées de formules, d’équations, finalement de nombres constituant l’ensemble des calculs de J.-T. Maston. C’était là un travail de haute mécanique, qui ne pouvait être apprécié que par des mathématiciens. Là figurait même l’équation des forces vives

V^2 – V0^2 = 2gr0^2 (1/r – 1/r0)

qui se trouvait précisément dans le problème de la Terre à la Lune, où elle contenait, en outre les expressions relatives à l’attraction lunaire.
En somme, le vulgaire n’eût absolument rien compris à ce travail. Aussi parut-il convenable de lui en faire connaître les données et les résultats, dont le monde entier s’inquiétait si vivement depuis quelques semaines.
Et c’est ce qui fut livré à la publicité des journaux, dès que les savants de la Commission d’enquête eurent pris connaissance des formules du célèbre calculateur… C’est ce que toutes les feuilles publiques, sans distinction de parti, portèrent à la connaissance des populations.
Et d’abord, pas de discussion possible sur le travail de J.- T. Maston.
Problème correctement énoncé, problème à demi résolu, dit-on, et, celui-ci l’était remarquablement. D’ailleurs, les calculs avaient été faits avec trop de précision pour que la Commission d’enquête eût songé à mettre en doute leur exactitude et leurs conséquences. Si l’opération était menée jusqu’au bout, l’axe terrestre serait immanquablement modifié, et les catastrophes prévues s’accompliraient dans toute leur plénitude.

Note rédigée par les soins de la Commission d’enquête de Baltimore, pour être communiquée aux journaux, revues et magazines des deux mondes.
« L’effet, poursuivi par le Conseil d’administration de la North Polar Practical Association, et qui a pour but de substituer un nouvel axe de rotation à l’ancien axe, est obtenu au moyen du recul d’un engin fixé en un point déterminé de la Terre. Si l’âme de cet engin est irrésistiblement soudée au sol, il n’est pas douteux qu’il communiquera son recul à la masse de toute notre planète.
« L’engin, adopté par les ingénieurs de la Société, n’est autre qu’un canon monstre, dont l’effet serait nul si l’on tirait verticalement. Pour produire l’effet maximum, il faut le braquer horizontalement vers le nord ou vers le sud, et c’est cette dernière direction qui a été choisie par Barbicane and Co. En ces conditions, le recul produit un choc à la Terre vers le nord, choc assimilable à celui d’une bille prise très fin. »
En vérité, c’est bien ce qu’avait pressenti ce perspicace Alcide Pierdeux.
« Dès que le coup est tiré, le centre de la Terre se déplace suivant une direction parallèle à celle du choc, ce qui pourra changer le plan de l’orbite et par conséquent la durée de l’année, mais dans une mesure si faible qu’elle doit être considérée comme absolument négligeable. En même temps, la Terre prend un mouvement de rotation autour d’un axe situé dans le plan des l’Équateur, et sa rotation s’accomplirait indéfiniment sur ce nouvel axe, si le mouvement diurne n’eût pas existé antérieurement au choc.
« Or, ce mouvement, il existe autour de la ligne des Pôles, et, en se combinant avec la rotation accessoire produite par le recul, il donne naissance à un nouvel axe, dont le Pôle s’écarte de l’ancien d’une quantité x. En outre, si le coup est tiré au moment où le point vernal  – l’une des deux intersections de l’Équateur et de l’écliptique  – est au nadir du point de tir, et si le recul est assez fort pour déplacer l’ancien Pôle de 23°28’, le nouvel axe terrestre devient perpendiculaire au plan de son orbite  – ainsi que cela a lieu à peu près pour la planète Jupiter.
« On sait quelles seraient les conséquences de cette perpendicularité, que le président Barbicane a cru devoir indiquer dans la séance du 22 décembre.
« Mais, étant donnée la masse de la Terre et la quantité de mouvement qu’elle possède, peut-on concevoir une bouche à feu telle que son recul soit capable de produire une modification dans l’emplacement du Pôle actuel, et surtout d’une valeur de 23°28’ ?
« Oui, si un canon ou une série de canons sont construits avec les dimensions exigées par les lois de la mécanique, ou, à défaut de ces dimensions, si les inventeurs sont en possession d’un explosif d’une puissance assez considérable pour qu’il imprime au projectile la vitesse nécessitée pour un tel déplacement.
« Or, en prenant pour type le canon de vingt-sept centimètres de la marine française (modèle 1875), qui lance un projectile de cent quatre-vingts kilogrammes avec une vitesse de cinq cents mètres par seconde, en donnant à cette bouche à feu des dimensions cent fois plus grandes, c’est-à- dire un million de fois en volume, elle lancerait un projectile de cent quatre-vingt mille tonnes. Si, en outre, la poudre avait une vitesse suffisante pour imprimer au projectile une vitesse cinq mille six cents fois plus forte qu’avec la vieille poudre à canon, le résultat cherché serait obtenu. En effet, avec une vitesse de deux mille huit cents kilomètres par seconde, il n’y a pas à craindre que le choc du projectile, rencontrant de nouveau la Terre, remette les choses dans l’état initial.
« Eh bien, par malheur pour la sécurité terrestre, si extraordinaire que cela paraisse, J.-T. Maston et ses collègues ont précisément en leur possession cet explosif d’une puissance presque infinie, et dont la poudre, employée pour lancer le boulet de la Columbiad vers la Lune, ne saurait donner une idée.
C’est le capitaine Nicholl qui l’a découvert. Quelles sont les substances qui entrent dans sa composition, on n’en trouve qu’imparfaitement trace dans le carnet de J.-T. Maston, et il se borne à signaler cet explosif sous le nom de « méli-mélonite. »
« Tout ce qu’on sait, c’est qu’elle est formée par la réaction d’un méli-mélo de substances organiques et d’acide azotique. Un certain nombre de radicaux monoatomiques se substituent au même nombre d’atomes d’hydrogène, et on obtient une poudre qui, comme le fulmi-coton, est formée par la combinaison et non par le simple mélange des principes comburants et combustibles.
« En somme, quel que soit cet explosif, avec la puissance qu’il possède, plus que suffisante pour rejeter un projectile pesant cent quatre-vingt mille tonnes hors de l’attraction terrestre, il est évident que le recul qu’il imprimera au canon produira les effets suivants  : changement de l’axe, déplacement du Pôle de 23°28’, perpendicularité du nouvel axe sur le plan de l’écliptique. De là, toutes les catastrophes si justement redoutées par les habitants de la Terre.
« Cependant, une chance reste à l’humanité d’échapper aux conséquences d’une opération qui doit provoquer de telles modifications dans les conditions géographiques et climatologiques du globe terrestre.
« Est-il possible de fabriquer un canon de dimensions telles qu’il soit un million de fois en volume ce qu’est le canon de vingt-sept centimètres ? Quels que soient les progrès de l’industrie métallurgique, qui construit des ponts de la Tay et du Forth, des viaducs de Garabit et des tours Eiffel, est-il admissible que des ingénieurs puissent produire cet engin gigantesque, sans parler du projectile de cent quatre-vingt mille tonnes qui devra être lancé dans l’espace ?
« Il est permis d’en douter. C’est là, évidemment, une des raisons pour lesquelles la tentative de Barbicane and Co. a bien des raisons de ne point réussir. Mais elle laisse encore le champ ouvert à nombre d’éventualités particulièrement inquiétantes, puisqu’il semble que la nouvelle Société s’est déjà mise à l’oeuvre.
« Qu’on le sache bien, lesdits Barbicane et Nicholl ont quitté Baltimore et l’Amérique. Ils sont partis depuis plus de deux mois. Où sont-ils allés ?… Très certainement, en cet endroit inconnu du globe, où tout doit être disposé pour tenter leur opération.
« Or, quel est cet endroit ? On l’ignore, et, par conséquent, il est impossible de se mettre à la poursuite des audacieux « malfaiteurs » (sic), qui prétendent bouleverser le monde sous prétexte d’exploiter à leur profit des houillères nouvelles.
« Évidemment, que ce lieu fût indiqué sur le carnet de J.- T. Maston, à la dernière page qui résumait ses travaux, ce n’est que trop certain. Mais cette dernière page a été déchiré sous la dent du complice d’Impey Barbicane, et ce complice, incarcéré maintenant dans la prison de Baltimore, se refuse absolument à parler.
« Telle est donc la situation. Si le président Barbicane parvient à fabriquer son canon monstre et son projectile, en un mot, si son opération est faite dans les conditions sus- énoncées, il modifiera l’ancien axe, et c’est dans six mois que la Terre sera soumise aux conséquences de cette « impardonnable tentative » (sic).
« En effet, une date a été choisie pour que le tir donne son plein et entier effort, date à laquelle le choc, imprimé à l’ellipsoïde terrestre, produira son maximum d’intensité.
« C’est le 22 septembre, douze heures après le passage du Soleil au méridien du
lieu x.
« Ces circonstances étant connues  : 1° que le tir s’opérera avec un canon un million de fois gros comme le canon de vingt-sept ; 2° que ce canon sera chargé d’un projectile de cent quatre-vingt mille tonnes ; 3° que ce projectile sera animé d’une vitesse initiale de deux mille huit cents kilomètres ; 4° que le coup sera tiré le 22 septembre, douze heures après le passage du Soleil au méridien du lieu – peut- on déduire de ces circonstances quel est le lieu x où se fera l’opération ?
« Évidemment non ! ont répondu les commissaires- enquêteurs.
« Effectivement, rien ne peut permettre de calculer quel sera le point x, puisque, dans le travail de J. T. Maston, rien n’indique en quel endroit du globe passera le nouvel axe, en d’autres termes, en quel endroit seront situés les nouveaux Pôles de la Terre. À 23°28’ de l’ancien, soit ! Mais sur quel méridien, c’est ce qu’il est absolument impossible d’établir.
« Donc, impossible de reconnaître quels seront les territoires abaissés ou surélevés, par suite de la dénivellation des océans, quels seront les continents transformés en mers et les mers transformés en continents.
« Et cependant, cette dénivellation sera très considérable, à s’en rapporter aux calculs de J.-T. Maston. Après le choc, la surface de la mer prendra la forme d’un ellipsoïde de révolution autour du nouvel axe polaire, et le niveau de la couche liquide changera sur presque tous les points du globe.
« En effet, l’intersection du niveau de la mer ancien et du niveau de la mer nouveau  ? deux surfaces de révolution égales dont les axes se rencontrent  ? se composera de deux courbes planes, dont les deux plans passeront par une perpendiculaire au plan des deux axes polaires, et respectivement par les deux bissectrices de l’angle des deux axes polaires. (Texte même relevé sur le carnet du calculateur.)
« Il suit de là que les maxima de dénivellation peuvent atteindre une surélévation ou un abaissement de 8415 mètres par rapport au niveau ancien, et qu’en certains points du globe, divers territoires seront abaissés ou surélevés de cette quantité par rapport au nouveau. Cette quantité diminuera graduellement jusqu’aux lignes de démarcation partageant le globe en quatre segments, sur la limite desquels la dénivellation deviendra nulle.
« Il est même à remarquer que l’ancien Pôle sera lui- même immergé sous plus de 3000 mètres d’eau, puisqu’il se trouve à une moindre distance du centre de la Terre par suite de l’aplatissement du sphéroïde. Donc, le domaine acquis par la North Polar Practical Association devrait être noyé et par conséquent inexploitable. Mais le cas a été prévu par Barbicane and Co. et des considérations géographiques, déduites des dernières découvertes, permettent de conclure à l’existence, au Pôle arctique, d’un plateau dont l’altitude est supérieure à 3000 mètres.
« Quant aux points du globe où la dénivellation atteindra 8415 mètres, et par conséquent, aux territoires qui en subiront les désastreuses conséquences, il ne faut pas prétendre à les déterminer. Les calculateurs les plus ingénieux n’y parviendraient pas. Il y a, dans cette équation, une inconnue que nulle formule ne peut dégager. C’est la situation précise du point x où se produira le tir, et, par suite, le choc… Or, cet x, est le secret des promoteurs de cette déplorable affaire.
« Donc, pour résumer, les habitants de la Terre, sous n’importe quelle latitude qu’ils vivent, sont directement intéressés à connaître ce secret, puisqu’ils sont directement menacés par les agissements de Barbicane and Co.
« Aussi avis est-il donné aux habitants de l’Europe, de l’Afrique, de l’Asie, de l’Amérique, de l’Australasie et de l’Océanie, de veiller à tous travaux de balistique, tels que fonte de canons, fabrication de poudres ou de projectiles, qui pourraient être entrepris sur leur territoire, d’observer également la présence de tout étranger dont l’arrivée paraîtrait suspecte et d’en avertir aussitôt les membres de la Commission d’enquête, à Baltimore, Maryland, USA.
« Fasse le ciel que cette révélation arrive avant le 22 septembre de la présente année, qui menace de troubler l’ordre établi dans le système terrestre. »

(à suivre...)
Par jifi - Publié dans : Sans dessus dessous (VERNE)
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Lundi 8 décembre 2008

Chapitre CCXIX – Nectar et ambroisie


M. Fouquet tint l'étrier au roi, qui, ayant mis pied à terre, se releva gracieusement, et, plus gracieusement encore, lui tendit une main que Fouquet, malgré un léger effort du roi, porta respectueusement à ses lèvres.
Le roi voulait attendre, dans la première enceinte l'arrivée des carrosses. Il n'attendit pas longtemps. Les chemins avaient été battus par ordre du surintendant. On n'eût pas trouvé, depuis Melun jusqu'à Vaux, un caillou gros comme un oeuf. Aussi les carrosses, roulant comme sur un tapis, amenèrent-ils, sans cahots ni fatigues, toutes les dames à huit heures. Elles furent reçues par Mme la surintendante, et au moment où elles apparaissaient, une lumiére vive, comme celle du jour, jaillit de tous les arbres, de tous les vases de tous les marbres. Cet enchantement dura jusqu'à ce que Leurs Majestés se fussent perdues dans l'intérieur du palais.
Toutes ces merveilles, que le chroniqueur a entassées ou plutôt conservées dans son récit, au risque de rivaliser avec le romancier, ces splendeurs de la nuit vaincue, de la nature corrigée, de tous les plaisirs, de tous les luxes combinés pour la satisfaction des sens et de l'esprit, Fouquet les offrit réellement à son roi, dans cette retraite enchantée, dont nul souverain, en Europe ne pouvait se flatter de posséder l'équivalent.
Nous ne parlerons ni du grand festin qui réunit Leurs Majestés, ni des concerts, ni des féeriques métamorphoses ; nous nous contenterons de peindre le visage du roi, qui, de gai, ouvert, de bienheureux qu'il était d'abord, devint bientôt sombre, contraint, irrité. Il se rappelait sa maison à lui, et ce pauvre luxe qui n'était que l'ustensile de la royauté sans être la propriété de l'homme-roi. Les grands vases du Louvre, les vieux meubles et la vaisselle de Henri II, de François Ier, de Louis XI, n'étaient que des monuments historiques. Ce n'étaient que des objets d'art, une défroque du métier royal. Chez Fouquet, la valeur était dans le travail comme dans la matiére. Fouquet mangeait dans un or que des
artistes à lui avaient fondu et ciselé pour lui. Fouquet buvait des vins dont le roi de France ne savait pas le nom : il les buvait dans des gobelets plus précieux chacun que toute la cave royale.
Que dire des salles, des tentures, des tableaux, des serviteurs, des officiers de toute sorte ? Que dire du service ou, l'ordre remplaçant l'étiquette, le bien-être remplaçant les consignes, le plaisir et la satisfaction du convive devenaient la suprême loi de tout ce qui obéissait à l'hôte ?
Cet essaim de gens affairés sans bruit, cette multitude de convives moins nombreux que les serviteurs, ces myriades de mets, de vases d'or et d'argent, ces flots de lumiére, ces amas de fleurs inconnues, dont les serres s'étaient dépouillées comme d'une surcharge, puisqu'elles étaient encore redondantes de beauté, ce tout harmonieux, qui n'était que le prélude de la fête promise, ravit tous les assistants, qui témoignérent leur admiration à plusieurs reprises, non par la voix ou par le geste, mais par le silence et l'attention, ces deux langages du courtisan qui ne connaît plus le frein du maître.
Quant au roi, ses yeux se gonflérent : il n'osa plus regarder la reine. Anne d'Autriche, toujours supérieure en orgueil à toute créature, écrasa son hôte par le mépris qu'elle témoigna pour tout ce qu'on lui servait.
La jeune reine, bonne et curieuse de la vie, loua Fouquet, mangea de grand appétit, et demanda le nom de plusieurs fruits qui paraissaient sur la table. Fouquet répondit qu'il ignorait les noms. Ces fruits sortaient de ses réserves : il les avait souvent cultivés lui-même, étant un savant en fait d'agronomie exotique.
Le roi sentit la délicatesse. Il n'en fut que plus humilié. Il trouvait la reine un peu peuple, et Anne d'Autriche un peu Junon. Tout son soin, à lui, était de se garder froid sur la limite de l'extr'me dédain ou de la simple admiration.
Mais Fouquet avait prévu tout cela : c'était un de ces hommes qui prévoient tout.
Le roi avait expressément déclaré que, tant qu'il serait chez M. Fouquet, il désirait ne pas soumettre ses repas à l'étiquette, et, par conséquent, dîner avec tout le monde ; mais, par les soins du surintendant, le dîner du roi se trouvait servi à part, si l'on peut s'exprimer ainsi, au milieu de la table générale. Ce dîner, merveilleux par sa composition, comprenait tout ce que le roi aimait, tout ce qu'il choisissait d'habitude. Louis n'avait pas d'excuses, lui, le premier appétit de son royaume, pour dire qu'il n'avait pas faim.
M. Fouquet fit bien mieux : il s'était mis à table pour obéir à l'ordre du roi, mais dés que les potages furent servis, il se leva de table et se mit lui-même à servir le roi, pendant que Mme la surintendante se tenait derrière le fauteuil de la reine mére. Le dédain de Junon et les bouderies de Jupiter ne tinrent pas contre cet excés de bonne grâce. La reine mére mangea un biscuit dans du vin de San Lucar, et le roi mangea de tout en disant à M. Fouquet :
– Il est impossible, monsieur le surintendant, de faire meilleure chère.
Sur quoi, toute la Cour se mit à dévorer d'un tel enthousiasme, que l'on eût dit des nuées de sauterelles d'Egypte s'abattant sur les seigles verts.
Cela n'empêcha pas que, après la faim assouvie, le roi ne redevînt triste : triste en proportion de la belle humeur qu'il avait cru devoir manifester, triste surtout de la bonne mine que ses courtisans avaient faite à Fouquet.
D'Artagnan, qui mangeait beaucoup et qui buvait sec, sans qu'il y parût, ne perdit pas un coup de dent, mais fit un grand nombre d'observations qui lui profitérent.
Le souper fini, le roi ne voulut pas perdre la promenade. Le parc était illuminé. La lune, d'ailleurs, comme si elle se fût mise aux ordres du seigneur de Vaux, argenta les massifs et les lacs de ses diamants et de son phosphore. La fraîcheur était douce. Les allées étaient ombreuses et sablées si moelleusement, que les pieds s'y plaisaient. Il y eut fête compléte ; car le roi, trouvant La Vallière au détour d'un bois, lui put serrer la main et dire : “Je vous aime”, sans que nul l'entendît, excepté M. d'Artagnan, qui suivait, et M. Fouquet, qui précédait.
Cette nuit d'enchantements s'avança. Le roi demanda sa chambre.
Aussitôt tout fut en mouvement. Les reines passérent chez elles au son des théorbes et des flûtes. Le roi trouva, en montant, ses mousquetaires, que M. Fouquet avait fait venir de Melun et invités à souper.
D'Artagnan perdit toute défiance. Il était las, il avait bien soupé, et voulait, une fois dans sa vie, jouir d'une fête chez un véritable roi.
– M. Fouquet, disait-il, est mon homme.
On conduisit, en grande cérémonie, le roi dans la chambre de Morphée, dont nous devons une mention légére à nos lecteurs. C'était la plus belle et la plus vaste du palais. Le Brun avait peint, dans la coupole, les songes heureux et les songes tristes que Morphée suscite aux rois comme aux hommes. Tout ce que le sommeil enfante de gracieux, ce qu'il verse de miel et de parfums, de fleurs et de nectar, de voluptés ou de repos dans les sens, le peintre en avait enrichi les fresques. C'était une composition aussi suave dans une partie, que sinistre et terrible dans l'autre. Les coupes qui versent les poisons, le fer qui brille sur la tête du dormeur, les sorciers et les fantômes aux masques hideux, les demi-ténébres, plus effrayantes que la flamme ou la nuit profonde, voilà ce qu'il avait donné pour pendants à ses gracieux tableaux.
Le roi, entré dans cette chambre magnifique, fut saisi d'un frisson. Fouquet en demanda la cause.
– J'ai sommeil, répliqua Louis assez pâle.
– Votre Majesté veut-elle son service sur-le-champ ?
– Non, j'ai à causer avec quelques personnes, dit le roi. Qu'on prévienne M. Colbert. Fouquet s'inclina et sortit.

(à suivre...)
Par jifi - Publié dans : Le Vicomte de Bragelonne (DUMAS)
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Vendredi 5 décembre 2008

X - Dans lequel diverses inquiétudes commencent à se faire jour.


Cependant un mois venait de s’écouler depuis que l’assemblée générale s’était tenue dans les salons du Gun- Club. Durant ce laps de temps, l’opinion publique s’était très sensiblement modifiée. Les avantages du changement de l’axe de rotation, oubliés ! Les désavantages, on commençait à les voir fort distinctement. Il n’était pas possible qu’une catastrophe ne s’ensuivît point, car le changement serait vraisemblablement produit par une violente secousse.
Que serait au juste cette catastrophe, voilà ce qu’on ne pouvait dire. Quant à l’amélioration des climats, était-elle si désirable ? En vérité, il n’y aurait que les Esquimaux, les Lapons, les Samoyèdes, les Tschoultchis, qui pourraient y gagner, puisqu’ils n’avaient rien à y perdre.
Il fallait, maintenant, entendre les délégués européens déblatérer contre l’oeuvre du président Barbicane ! Et, pour commencer, ils avaient fait des rapports à leurs gouvernements, ils avaient usé les fils sous-marins par l’incessante circulation de leurs dépêches, ils avaient demandé, ils avaient reçu des instructions… Or, ces instructions, on les connaît. Toujours clichées selon les formules de l’art diplomatique avec ses amusantes réserves  : «Montrez beaucoup d’énergie, mais ne compromettez pas votre gouvernement !  ? Agissez résolument, mais ne touchez pas au statu quo ! »
Entre temps, le major Donellan et ses collègues ne cessaient de protester au nom de leurs pays menacés  ? au nom de l’ancien Continent surtout.
« En effet, il est bien évident, disait le colonel Boris Karkof, que les ingénieurs américains ont dû prendre leurs mesures pour épargner autant que possible aux territoires des États-Unis les conséquences du choc !
— Mais le pouvaient-ils ? répondait Jan Harald. Quand on secoue un olivier pendant la récolte des olives, est-ce que toutes les branches n’en pâtissent pas ?
— Et lorsque vous recevez un coup de poing dans la poitrine, répétait Jacques Jansen, est-ce que tout votre corps n’en est pas ébranlé ?
— Voilà donc ce que signifiait la fameuse clause du document ! s’écriait Dean Toodrink. Voilà donc pourquoi elle visait certaines modifications géographiques ou météorologiques à la surface du globe !
— Oui ! disait Éric Baldenak, et ce que l’on peut d’abord craindre, c’est que le changement de l’axe ne rejette les mers hors de leurs bassins naturels.
— Et si le niveau océanique s’abaisse en différents points, faisait observer Jacques Jansen, n’arrivera-t-il pas que certains habitants se trouveront à de telles hauteurs que toute communication sera impossible avec leurs semblables ?…
— Si même ils ne sont reportés dans des couches d’une densité si faible, ajoutait Jan Harald, que l’air n’y suffira plus à la respiration !
— Voyez-vous Londres à la hauteur du Mont-Blanc ! » s’écriait le major Donellan. Et, les jambes écartées, la tête rejetée en arrière, ce gentleman regardait vers le zénith, comme si la capitale du Royaume-Uni eût été perdue dans les nuages.
En somme, cela constituait un danger public, d’autant plus inquiétant qu’on pressentait déjà quelles seraient les conséquences de la modification de l’axe terrestre.
En effet, il ne s’agissait rien moins que d’un changement de vingt-trois degrés vingt huit minutes, changement qui devait produire un déplacement considérable des mers par suite de l’aplatissement de la Terre aux anciens Pôles. La Terre était-elle donc menacée de bouleversements pareils à ceux que l’on croit avoir récemment constatés à la surface de la planète Mars ? Là, des continents entiers, entre autres la Libye de Schiaparelli, ont été submergés ; ce qu’indique la teinte bleu foncé, substituée à la teinte rougeâtre. Là, le lac Moeris a disparu. Là, six cent mille kilomètres carrés ont été modifiés au nord, tandis qu’au sud, les océans ont abandonné les larges régions qu’ils occupaient autrefois. Et, si quelques âmes charitables s’étaient inquiétées des « inondés de Mars » et avaient proposé d’ouvrir des souscriptions en leur faveur, que serait-ce lorsqu’il faudrait s’inquiéter des inondés de la Terre ?
Les protestations commencèrent donc à se faire entendre de toutes parts, et le gouvernement des États-Unis fut mis en demeure d’aviser. À tout prendre, mieux valait ne point tenter l’expérience que de s’exposer aux catastrophes qu’elle réservait à coup sûr. Le Créateur avait bien fait les choses. Nulle nécessité de porter une main téméraire sur son oeuvre.
Eh bien, le croirait-on ? Il se trouvait des esprits assez légers pour plaisanter de choses si graves !
« Voyez-vous ces Yankees ! répétaient-ils. Embrocher la Terre sur un autre axe !
Si encore, à force de tourner sur celui- ci depuis des millions de siècles, elle l’avait usé au frottement de ses tourillons, peut-être eût-il été opportun de le changer comme on change l’essieu d’une poulie ou d’une roue ! Mais n’est-il donc pas en aussi bon état qu’aux premiers jours de la création ? »
À cela que répondre ?
Et, au milieu de toutes ces récriminations, Alcide Pierdeux cherchait à deviner quels seraient la nature et la direction du choc imaginé par J.-T. Maston, ainsi que le point précis du globe où il se produirait. Une fois maître de ce secret, il saurait bien reconnaître quelles seraient les parties menacées du sphéroïde terrestre.
Il a été mentionné ci-dessus que les terreurs de l’ancien Continent ne pouvaient être partagées par le nouveau  ? du moins, dans cette portion comprise sous le nom d’Amérique septentrionale, qui appartient plus spécialement à la Confédération américaine. En effet, était-il admissible que le président Barbicane, le capitaine Nicholl et J.-T. Maston, en leur qualité d’Américains, n’eussent point songé à préserver les États-Unis des émersions ou immersions que devait produire le changement de l’axe en divers points de l’Europe, de l’Asie, de l’Afrique et de l’Océanie ? On est Yankee ou on ne l’est pas, et ils l’étaient tous trois, et à un rare degré  ? des Yankees « coulés d’un bloc » comme on avait dit de Barbicane, quand il avait développé son projet de voyage à la Lune.
Évidemment, la partie du nouveau Continent, entre les terres arctiques et le golfe du Mexique, ne devait rien avoir à redouter du choc en perspective. Il est probable même que l’Amérique profiterait d’un considérable accroissement de territoire. En effet, sur les bassins abandonnés par les deux océans qui la baignent actuellement, qui sait si elle ne trouverait pas à s’annexer autant de nouvelles provinces que son pavillon déployait déjà d’étoiles sous les plis de son étamine ?
« Oui, sans doute ! Mais, répétaient les esprits timorés  ? ceux qui ne voient jamais que le côté périlleux des choses  ? est-on jamais sûr de rien ici-bas ? Et si J.-T. Maston s’était trompé dans ses calculs ? Et si le président Barbicane commettait une erreur, quand il les mettrait en pratique ? Cela peut arriver aux plus habiles artilleurs ! Ils n’envoient pas toujours le boulet dans la cible ni la bombe dans le tonneau ! »
On le conçoit, ces inquiétudes étaient soigneusement entretenues par les délégués des Puissances européennes. Le secrétaire Dean Toodrink publia nombre d’articles en ce sens et des plus violents dans le Standard, Jan Harald dans le journal suédois Aftenbladet, et le colonel Boris Karkof dans le journal russe très répandu le Novoié-Vrémia. En Amérique même, les opinions se divisèrent. Si les républicains, qui sont libéraux, restèrent partisans du président Barbicane, les démocrates, qui sont conservateurs, se déclarèrent contre lui. Une partie de la presse américaine, principalement le Journal de Boston, la Tribune de New-York, etc., firent chorus avec la presse européenne. Or, aux États-Unis, depuis l’organisation de l’Associated Press et l’United Press, le journal est devenu un agent formidable d’informations, puisque le prix des nouvelles locales ou étrangères dépasse annuellement et de beaucoup le chiffre de vingt millions de dollars.
En vain d’autres feuilles  ? non des moins répandues  ? voulurent-elles riposter en faveur de la North Polar Practical Association ! En vain Mrs Evangélina Scorbitt paya-t-elle à dix dollars la ligne des articles de fond, des articles de fantaisie, de spirituelles boutades, où il était fait justice de ces périls que l’on traitait de chimériques ! En vain cette ardente veuve chercha-t-elle à démonter que, si jamais hypothèse était injustifiable, c’était bien que J.-T. Maston eût pu commettre une erreur de calcul ! Finalement, l’Amérique, prise de peur, inclina peu à peu à se mettre presque tout entière à l’unisson de l’Europe.
Du reste, ni le président Barbicane, ni le secrétaire du Gun-Club, ni même les membres du Conseil d’administration, ne prenaient la peine de répondre. Ils laissaient dire et n’avaient rien changé à leurs habitudes. Il ne semblait même pas qu’ils fussent absorbés par les immenses préparatifs que devait nécessiter une telle opération. Se préoccupaient-ils seulement du revirement de l’opinion publique, de la désapprobation générale qui s’accentuait maintenant contre un projet accueilli tout d’abord avec tant d’enthousiasme ? Il n’y paraissait guère.
Bientôt, malgré le dévouement de Mrs Evangélina Scorbitt, quelles que fussent les sommes qu’elle consacra à leur défense, le président Barbicane, le capitaine Nicholl et J.-T. Maston passèrent à l’état d’êtres dangereux pour la sécurité des deux Mondes. Officiellement, le gouvernement fédéral fut sommé par les Puissances européennes d’intervenir dans l’affaire et d’interroger ses promoteurs. Ceux-ci devaient faire connaître ouvertement leurs moyens d’action, déclarer par quel procédé ils comptaient substituer un nouvel axe à l’ancien  ? ce qui permettrait de déduire quelles en devaient être les conséquences au point de vue de la sécurité générale  ? de désigner enfin quelles seraient les parties du globe qui seraient directement menacées, en un mot, apprendre tout ce que l’inquiétude publique ne savait pas, et tout ce que la prudence voulait savoir.
Le gouvernement de Washington n’eut point à se faire prier. L’émotion, qui avait gagné les États du nord, du centre et du sud de la République, ne lui permettait pas une hésitation. Une Commission d’enquête, composée de mécaniciens, d’ingénieurs, de mathématiciens, d’hydrographes et de géographes, au nombre de cinquante, présidée par le célèbre John H. Prestice, fut instituée par décret en date du 19 février, avec plein pouvoir pour se faire rendre compte de l’opération et au besoin pour l’interdire.
Tout d’abord, le président Barbicane reçut avis de comparaître devant cette Commission.
Le président Barbicane ne vint pas.
Des agents allèrent le chercher dans son habitation particulière, 95, Cleveland-street, à Baltimore.
Le président Barbicane n’y était plus.
Où était-il ?…
On l’ignorait.
Quand était-il parti ?…
Depuis cinq semaines, depuis le 11 janvier, il avait quitté la grande cité du Maryland et le Maryland lui-même en compagnie du capitaine Nicholl.
Où étaient-ils allés tous les deux ?…
Personne ne put le dire.
Évidemment, les deux membres du Gun-Club faisaient route pour cette région mystérieuse, où les préparatifs commenceraient sous leur direction.
Mais quel pouvait être ce lieu ?…
On le comprend, il y avait un puissant intérêt à le savoir, si l’en voulait briser dans l’oeuf le plan de ces dangereux ingénieurs, alors qu’il en était temps encore.
La déception, produite par le départ du président Barbicane et du capitaine Nicholl, fut énorme. Il se produisit bientôt un flux de colère qui monta comme une marée d’équinoxe contre les administrateurs de la North Polar Practical Association.
Mais un homme devait savoir où étaient allés le président Barbicane et son collègue. Un homme pouvait péremptoirement répondre au gigantesque point d’interrogation, qui se dressait à la surface du globe.
Cet homme, c’était J.-T. Maston.
J.-T. Maston fut mandé devant la Commission d’enquête par les soins de John H.
Prestice.
J.-T. Maston ne parut point.
Est-ce que, lui aussi, avait quitté Baltimore ? Est-ce qu’il était allé rejoindre ses collègues pour les aider dans cette oeuvre, dont le monde entier attendait les résultats avec une si compréhensible épouvante ?
Non ! J.-T. Maston habitait toujours Balistic-Cottage, au numéro 109 de Franklin-street, travaillant sans cesse, se délassant déjà dans d’autres calculs, ne s’interrompant que pour quelques soirées passées dans les salons de Mrs Evangélina Scorbitt, au somptueux hôtel de New-Park.
Un agent lui fut donc dépêché par le président de la Commission d’enquête avec ordre de l’amener.
L’agent arriva au cottage, frappa à la porte, s’introduisit dans le vestibule, fut assez mal reçu par le nègre Fire-Fire, plus mal encore par le maître de la maison.
Cependant J.-T. Maston crut devoir se rendre à l’invitation, et, quand il fut en présence des commissaires- enquêteurs, il ne dissimula pas qu’on l’ennuyait fort en interrompant ses occupations habituelles.
Une première question lui fut adressée  :
Le secrétaire du Gun-Club savait-il où se trouvaient actuellement le président Barbicane et le capitaine Nicholl ?
« Je le sais, répondit J.-T. Maston d’une voix ferme, mais je ne me crois point autorisé à le dire. »
Seconde question  :
Ses deux collègues s’occupaient-ils des préparatifs nécessaires à cette opération du changement de l’axe terrestre ?
« Cela, répondit J.-T. Maston, fait partie du secret que je suis tenu d’observer, et je refuse de répondre. »
Voudrait-il donc communiquer son travail à la Commission d’enquête, qui jugerait s’il était possible de laisser s’accomplir les projets de la Société ?
« Non, certes, je ne le communiquerai pas !… Je l’anéantirais plutôt !… C’est mon droit de citoyen libre de la libre Amérique de ne communiquer à personne le résultat de mes travaux !
— Mais, si c’est votre droit, monsieur Maston, dit le président John H. Prestice d’une voix grave, comme s’il eût répondu au nom du monde entier, peut-être est-ce votre devoir de parler en présence de l’émotion générale, afin de mettre un terme à l’affolement des populations terrestres ? »
J.-T. Maston ne croyait pas que ce fût son devoir. Il n’en avait qu’un, celui de se taire  : il se tairait.
Malgré leur insistance, leurs supplications, malgré leurs menaces, les membres de la Commission d’enquête ne purent rien obtenir de l’homme au crochet de fer.
Jamais, non ! jamais on n’aurait pu croire qu’un entêtement aussi tenace se fût logé sous un crâne en gutta-percha !
J-T. Maston s’en alla donc comme il était venu, et, s’il fut félicité de sa vaillante attitude par Mrs Evangélina Scorbitt, il est inutile d’y insister.
Lorsque l’on connut le résultat de la comparution de J.-T. Maston devant les commissaires-enquêteurs, l’indignation publique prit des formes véritablement alarmantes pour la sécurité de cet artilleur à la retraite. La pression ne tarda pas à devenir telle sur les hauts représentants du gouvernement fédéral, si violente fut l’intervention des délégués européens et de l’opinion publique, que le ministre d’État, John S. Wright, dut demander à ses collègues l’autorisation d’agir manu militari.
Un soir, le 13 mars, J.-T. Maston était dans le cabinet de Balistic-Cottage, absorbé dans ses chiffres, quand le timbre du téléphone résonna fébrilement.
« Allô !… Allô !… murmura la plaque, agitée d’un tremblotement qui dénonçait une extrême inquiétude.
— Qui me parle ? demanda J.-T. Maston.
— Mistress Scorbitt.
— Que veut mistress Scorbitt ?
— Vous mettre sur vos gardes !… Je viens d’être informée que, ce soir même… »
La phrase n’était pas encore entrée dans les oreilles de J.- T. Maston, que la porte de Balistic-Cottage était rudement enfoncée à coups d’épaules.
Dans l’escalier qui conduisait au cabinet, extraordinaire tumulte. Une voix objurguait. D’autres voix prétendaient la réduire au silence. Puis, bruit de la chute d’un corps.
C’était le nègre Fire-Fire, qui roulait de marche en marche, après avoir en vain tenté de défendre contre les assaillants le « home » de son maître.
Un instant après, la porte du cabinet volait en éclats, et un constable apparaissait, suivi d’une escouade d’agents.
Ce constable avait ordre de pratiquer une visite domiciliaire dans le cottage, de s’emparer des papiers de J.-T. Maston, et de s’assurer de sa personne.
Le bouillant secrétaire du Gun-Club saisit un revolver, et menaça l’escouade d’une sextuple décharge.
En un instant, grâce au nombre, il était désarmé, et main basse fut faite sur les papiers, couverts de formules et de chiffres, qui encombraient sa table.
Soudain, s’échappant par un écart brusque, J.-T. Maston parvint à s’emparer d’un carnet, qui, vraisemblablement, renfermait l’ensemble de ses calculs.
Les agents s’élancèrent pour le lui arracher  ? avec la vie, s’il le fallait…
Mais, prestement, J..T. Maston put l’ouvrir, en déchirer la dernière page, et, plus prestement encore, avaler cette page comme une simple pilule.
« Maintenant, venez la prendre ! » s’écria-t-il du ton de Léonidas aux Thermopyles.
Une heure après, J.-T. Maston était incarcéré dans la prison de Baltimore.
Et c’était sans doute ce qui pouvait lui arriver de plus heureux, car la population se fût portée sur sa personne à des excès regrettables pour lui que la police eût été impuissante à prévenir.

(à suivre...)
Par jifi - Publié dans : Sans dessus dessous (VERNE)
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Mercredi 3 décembre 2008

Chapitre CCXVIII – Le vin de Melun


Le roi était entré effectivement dans Melun avec l'intention de traverser seulement la ville. Le jeune monarque avait soif de plaisirs. Durant tout le voyage, il n'avait aperçu que deux fois La Vallière, et, devinant qu'il ne pourrait lui parler que la nuit, dans les jardins, après la cérémonie, il avait hâte de prendre ses logements à Vaux. Mais il comptait sans son capitaine des mousquetaires et aussi sans M. Colbert.
Semblable à Calypso, qui ne pouvait se consoler du départ d'Ulysse, notre Gascon ne pouvait se consoler de n'avoir pas deviné pourquoi Aramis faisait demander à Percerin l'exhibition des habits neufs du roi.
“Toujours est-il, se disait cet esprit flexible dans sa logique, que l'évêque de Vannes, mon ami, fait cela pour quelque chose.”
Et de se creuser la cervelle bien inutilement.
D'Artagnan, si fort assoupli à toutes les intrigues de cour ; d'Artagnan, qui connaissait la situation de Fouquet mieux que Fouquet lui-même, avait conçu les plus étranges soupçons à l'énoncé de cette fête qui eût ruiné un homme riche, et qui devenait une oeuvre impossible, insensée, pour un homme ruiné. Et puis, la prèsence d'Aramis, revenu de Belle-Île et nommé grand ordonnateur par M. Fouquet, son immixtion persévérante dans toutes les affaires du surintendant, les visites de M. de Vannes chez Baisemeaux, tout ce louche avait profondément tourmenté d'Artagnan depuis quelques semaines.
“Avec des hommes de la trempe d'Aramis, disait-il, on n'est le plus fort que l'épée à la main. Tant qu'Aramis a fait l'homme de guerre, il y a eu espoir de le surmonter ; depuis qu'il a doublé sa cuirasse d'une étole, nous sommes perdus. Mais que veut Aramis ?”
Et d'Artagnan rêvait.
“Que m'importe ! après tout, s'il ne veut renverser que M. Colbert ?... Que peut-il vouloir autre chose ?”
D'Artagnan se grattait le front, cette fertile terre d'où le soc de ses ongles avait tant fouillé de belles et bonnes idées.
Il eut celle de s'aboucher avec M. Colbert, mais son amitié, son serment d'autrefois, le liaient trop à Aramis. Il recula.
D'ailleurs, il haôssait ce financier.
Il voulut s'ouvrir au roi. Mais le roi ne comprendrait rien à ses soupçons, qui n'avaient pas même la réalité de l'ombre.
Il résolut de s'adresser directement à Aramis, la première fois qu'il le verrait.
“Je le prendrai entre deux chandelles, directement, brusquement, se dit le mousquetaire. Je lui mettrai la main sur le coeur, et il me dira... Que me dira-t-il ? oui, il me dira quelque chose, car, mordioux ! il y a quelque chose là-dessous !”
Plus tranquille, d'Artagnan fit ses apprêts de voyage, et donna ses soins à ce que la maison militaire du roi, fort peu considérable encore, fût bien commandée et bien ordonnée dans ses médiocres proportions. Il résulta, de ces tâtonnements du capitaine, que le roi se mit à la tête des mousquetaires, de ses Suisses et d'un piquet de gardes-françaises, lorsqu'il arriva devant Melun. On eût dit d'une petite armée. M. Colbert regardait ces hommes d'épée avec beaucoup de joie. Il en voulait encore un tiers en sus.
– Pourquoi ? disait le roi.
– Pour faire plus d'honneur à M. Fouquet, répliquait Colbert.
“Pour le ruiner plus vite”, pensait d'Artagnan.
L'armée parut devant Melun, dont les notables apportérent au roi les clefs, et l'invitérent à entrer à l'Hôtel de Ville pour prendre le vin d'honneur.
Le roi, qui s'attendait à passer outre et à gagner Vaux tout de suite, devint rouge de dépit.
– Quel est le sot qui m'a valu ce retard ? grommela-t-il entre ses dents, pendant que le maître échevin faisait son discours.
– Ce n'est pas moi, répliqua d'Artagnan ; mais je crois bien que c'est M. Colbert.
Colbert entendit son nom.
– Que plaît-il à M. d'Artagnan ? demanda-t-il.
– Il me plaît savoir si vous êtes celui qui a fait entrer le roi dans le vin de Brie ?
– Oui, monsieur.
– Alors, c'est à vous que le roi a donné un nom.
– Lequel, monsieur ?
– Je ne sais trop... Attendez... imbécile... non, non... sot, sot, stupide, voilà ce que Sa Majesté a dit de celui qui lui a valu le vin de Melun.
D'Artagnan, après cette bordée, caressa tranquillement son cheval.
La grosse tête de M. Colbert enfla comme un boisseau.
D'Artagnan, le voyant si laid par la colère, ne s'arrêta pas en chemin. L'orateur allait toujours ; le roi rougissait à vue d'oeil.
– Mordioux ! dit flegmatiquement le mousquetaire, le roi va prendre un coup de sang. où diable avez-vous eu cette idée-là, monsieur Colbert ? Vous n'avez pas de chance.
– Monsieur, dit le financier en se redressant, elle m'a été inspirée par mon zéle pour le service du roi.
– Bah !
– Monsieur, Melun est une ville, une bonne ville qui paie bien, et qu'il est inutile de mécontenter.
– Voyez-vous cela ! Moi qui ne suis pas un financier, j'avais seulement vu une idée dans votre idée.
– Laquelle, monsieur ?
– Celle de faire faire un peu de bile à M. Fouquet, qui s'évertue, là-bas, sur ses donjons, à nous attendre.
Le coup était juste et rude. Colbert en fut désarçonné. Il se retira l'oreille basse. Heureusement, le discours était fini. Le roi but, puis tout le monde reprit la marche à travers la ville.
Le roi rongeait ses lèvres, car la nuit venait et tout espoir de promenade avec La Vallière s'évanouissait.
Pour faire entrer la maison du roi dans Vaux, il fallait au moins quatre heures, grâce à toutes les consignes. Aussi le roi, qui bouillait d'impatience, pressa-t-il les reines, afin d'arriver avant la nuit, mais au moment de se remettre en marche, les difficultés surgirent.
– Est-ce que le roi ne va pas coucher à Melun ? dit M. Colbert, bas, à d'Artagnan.
M. Colbert était bien mal inspiré, ce jour-là, de s'adresser ainsi au chef des mousquetaires. Celui-ci avait deviné que le roi ne tenait pas en place. D'Artagnan ne voulait le laisser entrer à Vaux que bien accompagné : il désirait donc que Sa Majesté n'entrât qu'avec toute l'escorte. D'un autre côté, il sentait que les retards irriteraient cet impatient caractére. Comment concilier ces deux difficultés ? D'Artagnan prit Colbert au mot et le lança sur le roi.
– Sire, dit-il, M. Colbert demande si Votre Majesté ne couchera pas à Melun ?
– Coucher à Melun ! Et pour quoi faire ? s'écria Louis XIV. Coucher à Melun ! Qui diable a pu songer à cela, quand M. Fouquet nous attend ce soir ?
– C'était, reprit vivement Colbert, la crainte de retarder Votre Majesté, qui, d'après l'étiquette, ne peut entrer autre part que chez elle, avant que les logements aient été marqués par son fourrier, et la garnison distribuée.
D'Artagnan écoutait de ses oreilles en se mordant la moustache.
Les reines entendaient aussi. Elles étaient fatiguées ; elles eussent voulu dormir, et surtout empêcher le roi de se promener, le soir, avec M. de Saint-Aignan et les dames ; car, si l'étiquette renfermait chez elles les princesses, les dames, leur service fait, avaient toute faculté de se promener.
On voit que tous ces intérêts, s'amoncelant en vapeurs, devaient produire des nuages, et les nuages une tempête. Le roi n'avait pas de moustache à mordre : il m‚chait avidement le manche de son fouet. Comment sortir de là ? D'Artagnan faisait les doux yeux et Colbert le gros dos. Sur qui mordre ?
– On consultera là-dessus la reine, dit Louis XIV en saluant les dames.
Et cette bonne grâce qu'il eut pénétra le coeur de Marie-Thérése, qui était bonne et généreuse, et qui, remise à son libre arbitre, répliqua respectueusement :
– Je ferai la volonté du roi, toujours avec plaisir.
– Combien faut-il de temps pour aller à Vaux ? demanda Anne d'Autriche en traînant sur chaque syllabe, et en appuyant la main sur son sein endolori.
– Une heure pour les carrosses de Leurs Majestés, dit d'Artagnan, par des chemins assez beaux.
Le roi le regarda.
– Un quart d'heure pour le roi, se hâta-t-il d'ajouter.
– On arriverait au jour, dit Louis XIV.
– Mais les logements de la maison militaire, objecta doucement Colbert, feront perdre au roi toute la hâte du voyage, si prompt qu'il soit.
“Double brute ! pensa d'Artagnan, si j'avais intérêt à démolir ton crédit, je le ferais en dix minutes.”
– A la place du roi, ajouta-t-il tout haut, en me rendant chez M. Fouquet, qui est un galant homme, je laisserais ma maison, j'irais en ami ; j'entrerais seul avec mon capitaine des gardes ; j'en serais plus grand et plus sacré.
La joie brilla dans les yeux du roi.
– Voilà un bon conseil, dit-il, mesdames ; allons chez un ami, en ami. Marchez doucement, messieurs des équipages ; et nous, messieurs, en avant !
Il entraîna derrière lui tous les cavaliers.
Colbert cacha sa grosse tête renfrognée derrière le cou de son cheval.
– J'en serai quitte, dit d'Artagnan tout en galopant, pour causer, dès ce soir, avec Aramis. Et puis M. Fouquet est un galant homme, mordioux ! je l'ai dit, il faut le croire.
Voilà comment, vers sept heures du soir, sans trompettes et sans gardes avancées, sans éclaireurs ni mousquetaires, le roi se présenta devant la grille de Vaux, où Fouquet, prévenu, attendait, depuis une demi-heure, tête nue, au milieu de sa maison et de ses amis.

(à suivre...)
Par jifi - Publié dans : Le Vicomte de Bragelonne (DUMAS)
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Samedi 29 novembre 2008

IX - Dans lequel on sent apparaître un Deus ex Machina d’origine française.


Tels devaient donc être les profits dus à la modification apportée par le président Barbicane à l’axe de rotation. On le sait, d’ailleurs, cette modification ne devait affecter que dans une mesure insensible le mouvement de translation de notre sphéroïde autour du Soleil. La Terre continuerait à décrire son orbite immuable à travers l’espace, et les conditions de l’année solaire ne seraient point altérées.
Lorsque les conséquences du changement de l’axe furent portées à la connaissance du monde entier, elles eurent un retentissement extraordinaire.
Et, à la première heure, on fit un accueil enthousiaste à ce problème de haute mécanique. La perspective d’avoir des saisons d’une égalité constante, et, suivant la latitude, « au gré des consommateurs », était extrêmement séduisante. On « s’emballait » sur cette pensée que tous les mortels pourraient jouir de ce printemps perpétuel que le chantre de Télémaque accordait à l’île de Calypso, et qu’ils auraient même le choix entre un printemps frais et un printemps tiède. Quant à la position du nouvel axe sur lequel s’accomplirait la rotation diurne, c’était un secret que ni le président Barbicane, ni le capitaine Nicholl, ni J.-T. Maston ne semblaient vouloir livrer au public. Le dévoileraient-ils avant, ou ne le connaîtrait-on qu’après l’expérience ? Il n’en fallait pas davantage pour que l’opinion commençât à s’inquiéter quelque peu.
Une observation vint naturellement à l’esprit, et fut vivement commentée dans les journaux. Par quel effort mécanique se produirait ce changement, qui exigerait évidemment l’emploi d’une force énorme ?
Le Forum, importante revue de New-York, fit justement remarquer ceci  :
« Si la Terre n’eût pas tourné sur un axe, peut-être aurait- il suffi d’un choc relativement faible pour lui donner un mouvement de rotation autour d’un axe arbitrairement choisi, mais elle peut être assimilée à un énorme gyroscope, se mouvant avec une assez grande rapidité, et une loi de la nature veut qu’un semblable appareil ait une propension à tourner constamment autour du même axe. Léon Foucault l’a démontré matériellement par des expériences célèbres. Il sera donc très difficile, pour ne pas dire impossible, de l’en faire dévier ! »
Rien de plus juste. Aussi, après s’être demandé quel serait l’effort imaginé par les ingénieurs de la North Polar Practical Association, il était non moins intéressant de savoir si cet effort serait insensiblement ou brusquement produit. Et, dans ce dernier cas, ne surviendrait-il pas des catastrophes effrayantes à la surface du globe, au moment où le changement d’axe s’effectuerait, grâce aux procédés de Barbicane and Co ?
Il y avait là de quoi préoccuper aussi bien les savants que les ignorants des deux Mondes. En somme, un choc est un choc, et il n’est jamais agréable d’en ressentir le coup ou même le contrecoup. Il semblait, vraiment, que les promoteurs de l’affaire ne s’étaient point préoccupés des bouleversements que leur oeuvre pouvait provoquer sur notre infortuné globe pour n’en voir que les avantages. Aussi, très adroitement, les délégués européens, plus que jamais irrités de leur défaite et résolus à tirer parti de cette circonstance, commencèrent-ils à soulever l’opinion publique contre le président du Gun-Club.
On ne l’a pas oublié, la France, n’ayant fait valoir aucune prétention sur les contrées circumpolaires, ne figurait point parmi les Puissances qui avaient pris part à l’adjudication. Cependant, si elle s’était officiellement détachée de la question, un Français, on l’a dit, avait eu la pensée de se rendre à Baltimore, afin de suivre, pour son compte personnel et son agrément particulier, les diverses phases de cette gigantesque entreprise.
C’était un ingénieur au corps des Mines, âgé de trente- cinq ans. Entré le premier à l’École Polytechnique et sorti le premier, il est permis de le présenter comme un mathématicien hors ligne, très probablement supérieur à J.-T. Maston, qui, lui, s’il était un calculateur remarquable, n’était que calculateur  ? ce qu’eût été un Le Verrier auprès d’un Laplace ou d’un Newton.
Cet ingénieur  – ce qui ne gâtait rien  – était un homme d’esprit, un fantaisiste, un original comme il s’en rencontre quelquefois dans les Ponts et rarement dans les Mines. Il avait une manière à lui de dire les choses et particulièrement amusante. Lorsqu’il causait avec ses intimes, même lorsqu’il parlait science, il le faisait avec le laisser-aller d’un gamin de Paris. Il aimait les mots de cette langue populaire, les expressions auxquelles la mode a si rapidement donné droit de cité. Dans ses moments d’abandon, on eût dit que son langage se serait très mal accommodé des formules académiques, et il ne s’y résignait que lorsqu’il avait la plume à la main. C’était, en même temps, un travailleur acharné, pouvant rester dix heures devant sa table, écrivant couramment des pages d’algèbre comme on écrit une lettre. Son meilleur délassement, après les travaux de hautes mathématiques de toute une journée, c’était le whist, qu’il jouait médiocrement, bien qu’il en eût calculé toutes les chances. Et, quand « la main était au mort », il fallait l’entendre s’écrier dans ce latin de cuisine, cher aux pipots  : « Cadaveri poussandum est ! »
Ce singulier personnage s’appelait Pierdeux (Alcide) et, dans sa manie d’abréger  ? commune d’ailleurs à tous ses camarades  ? il signait généralement APierd et même AP1, sans jamais mettre de point sur l’i. Il était si ardent dans ses discussions, qu’on l’avait surnommé Alcide sulfurique. Non seulement il était grand, mais il paraissait « haut ». Ses camarades affirmaient que sa taille mesurait la cinq millionième partie du quart du méridien, soit environ deux mètres, et ils ne se trompaient pas de beaucoup. S’il avait la tête un peu petite pour son buste puissant et ses larges épaules, comme il la remuait avec entrain, et quel vif regard s’échappait de ses yeux bleus à travers son pince-nez ! Ce qui le caractérisait, c’était une de ces physionomies qui sont gaies, tout en étant graves, en dépit d’un crâne dépouillé prématurément par l’abus des signes algébriques sous la lumière des « verres de rosto », autrement dit les becs de gaz des salles d’études. Avec cela le meilleur garçon dont on ait jamais conservé le souvenir à l’École, et sans l’ombre de pose. Bien que son caractère fût assez indépendant, il s’était toujours soumis aux prescriptions du code X, qui fait loi parmi les Polytechniciens pour tout ce qui concerne la camaraderie et le respect de l’uniforme. On l’appréciait aussi bien sous les arbres de la cour des « Acas », ainsi nommée parce qu’elle n’a pas d’acacias, que dans les « casers »  ? dortoirs où les rangements de son bahut, l’ordre qui régnait dans son « coffin, » dénotaient un esprit absolument méthodique.
Mais que la tête d’Alcide Pierdeux parût un peu petite au sommet de son grand corps, soit ! En tous cas, elle était remplie jusqu’aux méninges, on peut le croire. Avant tout, il était mathématicien comme tous ses camarades le sont ou l’ont été ; mais il ne faisait des mathématiques que pour les appliquer aux sciences expérimentales, qui elles-mêmes n’avaient de charme à ses yeux que parce qu’elles trouvaient leur emploi dans l’industrie. C’était là, il le reconnaissait bien, un côté inférieur de sa nature. On n’est pas parfait. En somme, sa spécialité, c’était l’étude de ces sciences qui, malgré leurs progrès immenses, ont et auront toujours des secrets pour leurs adeptes.
Mentionnons, au passage, qu’Alcide Pierdeux était célibataire. Comme il le disait volontiers, il était encore « égal à un, » bien que son plus vif désir eût été de se doubler. Aussi, ses amis avaient-ils déjà pensé à le marier avec une jeune fille charmante, gaie, spirituelle, une provençale de Martigues.
Malheureusement, il y avait un père qui répondit aux premières ouvertures par la « martigalade » suivante  :
« Non, votre Alcide est trop savant ! Il tiendrait à ma pauvrette des conversations inintelligibles pour elle !… »
Comme si tout vrai savant n’était pas modeste et simple !
C’est pourquoi, très dépité, notre ingénieur résolut de mettre une certaine étendue de mer entre la Provence et lui. Il demanda un congé d’un an, il l’obtint, et ne crut pas pouvoir le mieux employer qu’en allant suivre l’affaire de la North Polar Practical Association. Et voilà pourquoi, à cette époque, il se trouvait aux États-Unis.
Donc, depuis qu’Alcide Pierdeux était à Baltimore, cette grosse opération de Barbicane and Co. ne laissait pas de le préoccuper. Que la Terre devint jovienne par un changement d’axe, peu lui importait ! Mais par quel moyen elle le pourrait devenir, c’était là ce qui excitait sa curiosité de savant  ? non sans raison.
Et, dans son langage pittoresque, il se disait  : « Évidemment le président Barbicane s’apprête à flanquer à notre boule un gnon de première catégorie !…
Comment et dans quel sens ?… Tout est là !.. Pardieu ! j’imagine bien qu’il va la prendre « fin » comme une bille de billard, quand on veut faire un effet de coté !… S’il la prenait « plein », elle irait se balader hors de son orbite, et au diable les années actuelles, qui seraient changées de la belle façon ! Non ! ces braves gens ne songent évidemment qu’à substituer un nouvel axe à l’ancien !… Pas de doute là-dessus !… Mais je ne vois pas trop où ils iront prendre leur point d’appui ni quelle secousse ils feront arriver de l’extérieur !… Ah ! si le mouvement diurne n’existait pas, une chiquenaude suffirait !… Or, il existe, le mouvement diurne !… On ne peut pas le supprimer, le mouvement diurne ! Et c’est bien là le canisdentum ! »
Il voulait dire le « chiendent », cet étonnant Pierdeux !
« En tout cas, ajouta-t-il, de quelque manière qu’ils s’y prennent, ce sera un chambardement général ! »
En fin de compte, notre savant avait beau « se décarcasser la boîte au sel », il n’entrevoyait même pas quel serait le procédé imaginé par Barbicane et Maston. Chose d’autant plus regrettable que, si ce procédé lui eût été connu, il en aurait vite déduit les formules mécaniques.
Et c’est ce qui fait qu’à la date du 29 décembre, Alcide Pierdeux, ingénieur au corps national des Mines de France, arpentait, du compas largement ouvert de ses longues jambes, les rues mouvementées de Baltimore.

(à suivre...)
Par jifi - Publié dans : Sans dessus dessous (VERNE)
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Jeudi 27 novembre 2008

Chapitre CCXVII – Le château de Vaux-le-Vicomte


Le château de Vaux-le-Vicomte, situé à une lieue de Melun, avait été bâti par Fouquet en 1656. Il n'y avait alors que peu d'argent en France. Mazarin avait tout pris, et Fouquet dépensait le reste.
Seulement, comme certains hommes ont les défauts féconds et les vices utiles, Fouquet, en semant les millions dans ce palais, avait trouvé le moyen de récolter trois hommes illustres : Le Vau, architecte de l'édifice, Le Nôtre, dessinateur des jardins, et Le Brun, décorateur des appartements.
Si le château de Vaux avait un défaut qu'on pût lui reprocher, c'était son caractére grandiose et sa gracieuse magnificence, il est encore proverbial aujourd'hui de nombrer les arpents de sa toiture, dont la réparation est de nos jours la ruine des fortunes rétrécies comme toute l'époque.
Vaux-le-Vicomte, quand on a franchi sa large grille, soutenue par des cariatides, développe son principal corps de logis dans la vaste cour d'honneur, ceinte de fossés profonds que borde un magnifique balustre de pierre. Rien de plus noble que l'avant-corps du milieu, hissé sur son perron comme un roi sur son trône, ayant autour de lui quatre pavillons qui forment les angles, et dont les immenses colonnes ioniques s'élévent majestueusement à toute la hauteur de l'édifice. Les frises ornées d'arabesques, les frontons couronnant les pilastres donnent partout la richesse et la grâce. Les dômes, surmontant le tout, donnent l'ampleur et la majesté.
Cette maison, bâtie par un sujet, ressemble bien plus à une maison royale que ces maisons royales dont Wolsey se croyait forcé de faire prèsent à son maître de peur de le rendre jaloux.
Mais, si la magnificence et le goût éclatent dans un endroit spécial de ce palais, si quelque chose peut être préféré à la splendide ordonnance des intérieurs, au luxe des dorures, à la profusion des peintures et des statues, c'est le parc, ce sont les jardins de Vaux. Les jets d'eau, merveilleux en 1653, sont encore des merveilles aujourd'hui, les cascades faisaient l'admiration de tous les rois et de tous les princes, et quant à la fameuse grotte, théme de tant de vers fameux, séjour de cette illustre nymphe de Vaux que Pélisson fit parler avec La Fontaine, on nous dispensera d'en décrire toutes les beautés, car nous ne voudrions pas réveiller pour nous ces critiques que méditait alors Boileau :
Ce ne sont que festons, ce ne sont qu'astragales.
........................

Et je me sauve à peine au travers du jardin.

Nous ferons comme Despréaux, nous entrerons dans ce parc âgé de huit ans seulement, et dont les cimes, déjà superbes, s'épanouissaient rougissantes aux premiers rayons du soleil. Le Nôtre avait hâté le plaisir de Mécéne ; toutes les pépiniéres avaient donné des arbres doublés par la culture et les actifs engrais. Tout arbre du voisinage qui offrait un bel espoir avait été enlevé avec ses racines, et planté tout vif dans le parc.
Fouquet pouvait bien acheter des arbres pour orner son parc, puisqu'il avait acheté trois villages et leurs contenances pour l'agrandir.
M. de Scudéry dit de ce palais que, pour l'arroser, M. Fouquet avait divisé une riviére en mille fontaines et réuni mille fontaines en torrents. Ce M. de Scudéry en dit bien d'autres dans sa Clélie sur ce palais de Valterre, dont il décrit minutieusement les agréments.
Nous serons plus sages de renvoyer les lecteurs curieux à Vaux que de les renvoyer à la Clélie. Cependant il y a autant de lieues de Paris à Vaux que de volumes à la Clélie.
Cette splendide maison était prête pour recevoir le plus grand roi du monde. Les amis de M. Fouquet avaient voituré là, les uns leurs acteurs et leurs décors, les autres leurs équipages de statuaires et de peintres, les autres encore leur plumes finement taillées. Il s'agissait de risquer beaucoup d'impromptus.
Les cascades, peu dociles, quoique nymphes, regorgeaient d'une eau plus brillante que le cristal ; elles épanchaient sur les tritons et les néréides de bronze des flots écumeux s'irisant aux feux du soleil.
Une armée de serviteurs courait par escouades dans les cours et dans les vastes corridors, tandis que Fouquet, arrivé le matin seulement, se promenait calme et clairvoyant, pour donner les derniers ordres, après que ses intendants avaient passé leur revue.
On était, comme nous l'avons dit, au 15 août. Le soleil tombait d'aplomb sur les épaules des dieux de marbre et de bronze ; il chauffait l'eau des conques et mûrissait dans les vergers ces magnifiques p'ches que le roi devait regretter cinquante ans plus tard, alors qu'à Marly, manquant de belles espéces dans ses jardins qui avaient coûté à la France le double de ce qu'avait coûté Vaux, le grand roi disait à quelqu'un :
– Vous êtes trop jeune, vous, pour avoir mangé des pêches de M. Fouquet.
Ô souvenir ! ô trompettes de la renommée ! ô gloire de ce monde ! Celui-là qui se connaissait si bien en mérite ; celui-là qui avait recueilli l'héritage de Nicolas Fouquet ; celui-là qui lui avait pris Le Nôtre et Le Brun ; celui-là qui l'avait envoyé pour toute sa vie dans une prison d'Etat, celui-là se rappelait seulement les pêches de cet ennemi vaincu, étouffé, oublié ! Fouquet avait eu beau jeter trente millions dans ses bassins, dans les creusets de ses statuaires, dans les écritures de ses poétes, dans les portefeuilles de ses peintres ; il avait cru en vain faire penser à lui. Une pêche éclose vermeille et charnue entre les losanges d'un treillage, sous les langues verdoyantes de ses feuilles aiguës, ce peu de matiére végétale qu'un loir croquait sans y penser, suffisait au grand roi pour ressusciter en son souvenir l'ombre lamentable du dernier surintendant de France !
Bien sûr qu'Aramis avait distribué les grandes masses, qu'il avait pris soin de faire garder les portes et préparer les logements, Fouquet ne s'occupait plus que de l'ensemble. Ici, Gourville lui montrait les dispositions du feu d'artifice ; là, Molière le conduisait au théâtre ; et enfin, après avoir visité la chapelle, les salons, les galeries, Fouquet redescendait épuisé, quand il vit Aramis dans l'escalier. Le prélat lui faisait signe.
Le surintendant vint joindre son ami, qui l'arrêta devant un grand tableau terminé à peine. S'escrimant sur cette toile, le peintre Le Brun, couvert de sueur, taché de couleurs, pâlee de fatigue et d'inspiration, jetait les derniers coups de sa brosse rapide.
C'était ce portrait du roi qu'on attendait, avec l'habit de cérémonie, que Percerin avait daigné faire voir d'avance à l'évêque de Vannes.
Fouquet se plaça devant ce tableau, qui vivait, pour ainsi dire, dans sa chair fraîche et dans sa moite chaleur. Il regarda la figure, calcula le travail, admira, et, ne trouvant pas de récompense qui fût digne de ce travail d'Hercule, il passa ses bras au cou du peintre et l'embrassa. M. le surintendant venait de g‚ter un habit de mille pistoles, mais il avait reposé Le Brun.
Ce fut un beau moment pour l'artiste, ce fut un douloureux moment pour M. Percerin, qui, lui aussi, marchait derrière Fouquet, et admirait dans la peinture de Le Brun l'habit qu'il avait fait pour Sa Majesté, objet d'art, disait-il, qui n'avait son pareil que dans la garde-robe de M. le surintendant.
Sa douleur et ses cris furent interrompus par le signal qui fut donné du sommet de la maison. Par-delà Melun, dans la plaine déjà nue, les sentinelles de Vaux avaient aperçu le cortége du roi et des reines : Sa Majesté entrait dans Melun avec sa longue file de carrosses et de cavaliers.
– Dans une heure, dit Aramis à Fouquet.
– Dans une heure ! répliqua celui-ci en soupirant.
– Et ce peuple qui se demande à quoi servent les fêtes royales ! continua l'évêque de Vannes en riant de son faux rire.
– Hélas ! moi, qui ne suis pas peuple, je me le demande aussi.
– Je vous répondrai dans vingt-quatre heures, monseigneur. Prenez votre bon visage, car c'est jour de joie.
– Eh bien ! croyez-moi, si vous voulez, d'Herblay, dit le surintendant avec expansion, en désignant du doigt le cortége de Louis à l'horizon, il ne m'aime guére, je ne l'aime pas beaucoup, mais je ne sais comment il se fait que, depuis qu'il approche de ma maison...
– Eh bien ! quoi ?
– Eh bien ! depuis qu'il se rapproche, il m'est plus sacré, il m'est le roi, il m'est presque cher.
– Cher ? oui, fit Aramis en jouant sur le mot, comme, plus tard, l'abbé Terray avec Louis XV.
– Ne riez pas, d'Herblay, je sens que, s'il le voulait bien, j'aimerais ce jeune homme.
– Ce n'est pas à moi qu'il faut dire cela, reprit Aramis, c'est à M. Colbert.
– A M. Colbert ! s'écria Fouquet. Pourquoi ?
– Parce qu'il vous fera avoir une pension sur la cassette du roi, quand il sera surintendant.
Ce trait lancé, Aramis salua.
– où allez-vous donc ? reprit Fouquet, devenu sombre.
– Chez moi, pour changer d'habits, monseigneur.
– où vous êtes-vous logé, d'Herblay ?
– Dans la chambre bleue du deuxiéme étage.
– Celle qui donne au-dessus de la chambre du roi ?
– Précisément.
– Quelle sujétion vous avez prise là ! Se condamner à ne pas remuer !
– Toute la nuit, monseigneur, je dors ou je lis dans mon lit.
– Et vos gens ?
– Oh ! je n'ai qu'une personne avec moi.
– Si peu !
– Mon lecteur me suffit. Adieu, monseigneur, ne vous fatiguez pas trop. Conservez-vous frais pour l'arrivée du roi.
– On vous verra ? on verra votre ami du Vallon ?
– Je l'ai logé près de moi. Il s'habille.
Et Fouquet, saluant de la tête et du sourire, passa comme un général en chef qui visite des avant-postes, quand on lui a signalé l'ennemi.

(à suivre...)
Par jifi - Publié dans : Le Vicomte de Bragelonne (DUMAS)
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Samedi 22 novembre 2008

VIII - « Comme dans Jupiter ? » a dit le président du Gun-Club.


Oui ! Comme dans Jupiter.
Et, lors de cette mémorable séance du meeting en l’honneur de Michel Ardan  ? fort à propos rappelée par l’orateur  ? si J.-T. Maston s’était fougueusement écrié  :
« Redressons l’axe terrestre ! », c’est que l’audacieux et fantaisiste Français, l’un des héros du Voyage de la Terre à la Lune, le compagnon du président Barbicane et du capitaine Nicholl, venait d’entonner un hymne dithyrambique en l’honneur de la plus importante des planètes de notre monde solaire. Dans son superbe panégyrique, il ne s’était pas fait faute d’en célébrer les avantages spéciaux, tels qu’il vont être sommairement rapportés.

Ainsi donc, d’après le problème résolu par le calculateur du Gun-Club, un nouvel axe de rotation allait être substitué à l’ancien axe, sur lequel la Terre tourne « depuis que le monde est monde », suivant l’adage vulgaire. En outre, ce nouvel axe de rotation serait perpendiculaire au plan de son orbite.
Dans ces conditions, la situation climatérique de l’ancien Pôle nord serait exactement égale à la situation actuelle de Trondjhem en Norvège au printemps. Sa cuirasse paléocrystique fondrait donc naturellement sous les rayons du Soleil. En même temps, les climats se distribueraient sur notre sphéroïde comme à la surface de Jupiter.
En effet, l’inclinaison de l’axe de cette planète, ou, en d’autres termes, l’angle que son axe de rotation fait avec le plan de son écliptique, est de 88°13’. Un degré et quarante- sept minutes de plus, cet axe serait absolument perpendiculaire au plan de l’orbite qu’elle décrit autour du Soleil.
D’ailleurs,  ? il importe de bien le spécifier  ? l’effort que la Société Barbicane and Co. allait tenter pour modifier les conditions actuelles de la Terre, ne devait point tendre, à proprement parler, au redressement de son axe.
Mécaniquement, aucune force, si considérable qu’elle fût, ne saurait produire un tel résultat. La Terre n’est pas comme une poularde à la broche, qui tourne autour d’un axe matériel que l’on puisse prendre à la main et déplacer à volonté. Mais, en somme, la création d’un nouvel axe était possible,  ? on dira même facile à obtenir,  ? du moment que le point d’appui, rêvé par Archimède, et le levier, imaginé par J.-T. Maston, étaient à la disposition de ces audacieux ingénieurs.
Toutefois, puisqu’ils paraissaient décidés à tenir leur invention secrète jusqu’à nouvel ordre, il fallait se borner à en étudier les conséquences.
C’est ce que firent tout d’abord les journaux et les revues, en rappelant aux savants, en apprenant aux ignorants, ce qui résultait pour Jupiter de la perpendicularité approximative de son axe sur le plan de son orbite.
Jupiter, qui fait partie du monde solaire, comme Mercure, Vénus, la Terre, Mars, Saturne, Uranus et Neptune, circule à près de deux cents millions de lieues du foyer commun, son volume étant environ treize cents fois celui de la Terre.
Or, s’il existe une vie « jovienne », c’est-à-dire s’il y a des habitants à la surface de Jupiter, voici quels sont les avantages certains que leur offre ladite planète  ? avantages si fantaisistement mis en relief, lors du mémorable meeting qui avait précédé le voyage à la Lune.
Et, en premier lieu, pendant la révolution diurne de Jupiter qui ne dure que 9 heures 55 minutes, les jours, sont constamment égaux aux nuits par n’importe quelle latitude  ? soit 4 heures 77 minutes pour le jour, 4 heures 77 minutes pour la nuit.
« Voilà, firent observer les partisans de l’existence des Joviens, voilà qui convient aux gens d’habitudes régulières. Ils seront enchantés de se soumettre à cette régularité ! »
Eh bien ! c’est ce qui se produirait sur la Terre, si le président Barbicane accomplissait son oeuvre. Seulement, comme le mouvement de rotation sur le nouvel axe terrestre ne serait ni accru ni amoindri, comme vingt-quatre heures sépareraient toujours deux midis successifs, les nuits et les jours seraient exactement de douze heures en n’importe quel point de notre sphéroïde. Les crépuscules et les aubes allongeraient les jours d’une quantité toujours égale. On vivrait au milieu d’un équinoxe perpétuel, tel qu’il se produit le 21 mars et le 21 septembre sur toutes les latitudes du globe, lorsque l’astre radieux décrit sa courbe apparente dans le plan de l’Équateur.
« Mais le phénomène climatérique le plus curieux, et non le moins intéressant, ajoutaient avec raison les enthousiastes, ce sera l’absence de saisons ! »
En effet, c’est grâce à l’inclinaison de l’axe sur le plan de l’orbite, que se produisent ces variations annuelles, connues sous les noms de printemps, d’été, d’automne et d’hiver. Or, les Joviens ne connaissent rien de ces saisons. Donc les Terrestriens ne les connaîtraient plus. Du moment que le nouvel axe serait perpendiculaire à l’écliptique, il n’y aurait ni zones glaciales ni zones torrides, mais toute la Terre jouirait d’une zone tempérée.
Voici pourquoi.
Qu’est-ce que c’est que la zone torride ? C’est la partie de la surface du globe comprise entre les Tropiques du Cancer et du Capricorne. Tous les points de cette zone jouissent de la propriété de voir le Soleil deux fois par an à leur zénith, tandis que pour les points des Tropiques, ce phénomène ne se produit annuellement qu’une fois.
Qu’est-ce que c’est que la zone tempérée ? C’est la partie qui comprend les régions situées entre les Tropiques et les Cercles polaires, entre 23°28’ et 66°72’ de latitude, et pour lesquelles le Soleil ne s’élève jamais jusqu’au zénith, mais paraît tous les jours au-dessus de l’horizon.
Qu’est-ce que c’est que la zone glaciale ? C’est cette partie des régions circumpolaires que le Soleil abandonne complètement pendant un laps de temps,
qui, pour le Pôle même, peut aller jusqu’à six mois.
On le comprend, une conséquence des diverses hauteurs que peut atteindre le Soleil au-dessus de l’horizon, c’est qu’il en résulte une chaleur excessive pour la zone torride ? une chaleur modérée mais variable à mesure qu’on s’éloigne des Tropiques pour la zone tempérée,  ? un froid excessif pour la zone glaciale depuis les Cercles polaires jusqu’aux Pôles.
Eh bien, les choses ne se passeraient plus ainsi à la surface de la Terre, par suite de la perpendicularité du nouvel axe. Le Soleil se maintiendrait immuablement dans le plan de l’Équateur. Durant toute l’année, il tracerait pendant douze heures sa course imperturbable, en montant jusqu’à une distance du zénith égale à la latitude du lieu, par conséquent d’autant plus haut que le point est plus voisin de l’Équateur. Ainsi, pour les pays situés par vingt degrés de latitude, il s’élèverait chaque jour jusqu’à soixante-dix degrés au-dessus de l’horizon,  ? pour les pays situés par quarante-neuf degrés, jusqu’à quarante et un,  ? pour les points situés sur le soixante-septième parallèle, jusqu’à vingt-trois degrés. Donc les jours conserveraient une régularité parfaite, mesurés par le Soleil, qui se lèverait et se coucherait toutes les douze heures au même point de l’horizon.
« Et voyez les avantages ! répétaient les amis du président Barbicane. Chacun, suivant son tempérament, pourra choisir le climat invariable qui conviendra à ses rhumes ou à ses rhumatismes, sur un globe où l’on ne connaîtra plus les variations de chaleur actuellement si regrettables ! »
En résumé, Barbicane and Co, Titans modernes, allaient modifier l’état de choses qui existait depuis l’époque où le sphéroïde terrestre, penché sur son orbite, s’était concentré pour devenir la Terre telle qu’elle est.
À la vérité, l’observateur y perdrait quelques-unes des constellations ou étoiles qu’il est habitué à voir sur le champ du ciel. Le poste n’aurait plus les longues nuits d’hiver ni les longs jours d’été à encadrer dans ses rimes modernes « avec la consonne d’appui. » Mais, en somme, quel profit pour la généralité des humains !
« De plus, répétaient les journaux dévoués au président Barbicane, puisque les productions du sol terrestre seront régularisées, l’agronome pourra distribuer à chaque espèce végétale la température qui lui paraîtra favorable.
— Bon ! ripostaient les feuilles ennemies, est-ce qu’il n’y aura pas toujours des pluies, des grêles, des tempêtes, des trombes, des orages, tous ces météores qui parfois compromettent si gravement l’avenir des récoltes et la fortune des cultivateurs ?
— Sans doute, reprenait le choeur des amis, mais ces désastres seront probablement plus rares par suite de la régularité climatérique qui empêchera les troubles de l’atmosphère. Oui ! l’humanité profitera grandement de ce nouvel état de choses. Oui ! ce sera la véritable transformation du globe terrestre. Oui ! Barbicane and Co auront rendu service aux générations présentes et futures, en détruisant, avec l’inégalité des jours et des nuits, la diversité fâcheuse des saisons. Oui ! comme le disait Michel Ardan, notre sphéroïde, à la surface duquel il fait toujours trop chaud ou trop froid, ne sera plus la planète aux rhumes, aux coryzas, aux fluxions de poitrine. Il n’y aura d’enrhumés que ceux qui le voudront bien, puisqu’il leur sera toujours loisible d’aller habiter un pays convenable à leurs bronches. »
Et, dans son numéro du 27 décembre, le Sun, de New- York, termina le plus éloquent des articles en s’écriant  :
« Honneur au président Barbicane et à ses collègues ! Non seulement ces audacieux auront, pour ainsi dire, annexé une nouvelle province au continent américain, et par là même agrandi le champ déjà si vaste de la Confédération, mais ils auront rendu la Terre plus hygiéniquement habitable, et aussi plus productive, puisqu’on pourra semer dès qu’on aura récolté, et que, le grain germant sans retard, il n’y aura plus de temps perdu en hiver. Non seulement les richesses houillères se seront accrues par l’exploitation de nouveaux gisements, qui assureront la consommation de cette indispensable matière pendant de longues années peut-être, mais les conditions climatériques de notre globe se seront transformées à son avantage. Barbicane et ses collègues auront modifié, pour le plus grand bien de leurs semblables, l’oeuvre du Créateur. Honneur à ces hommes, qui prendront le premier rang parmi les bienfaiteurs de l’humanité ! »

(à suivre...)
Par jifi - Publié dans : Sans dessus dessous (VERNE)
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Mercredi 19 novembre 2008

Chapitre CCXVI – Couronne et tiare


Aramis était descendu avant le jeune homme et lui tenait la portière ouverte. Il le vit poser le pied sur la mousse avec un frémissement de tout le corps, et faire autour de la voiture quelques pas embarrassés, chancelants presque. On eût dit que le pauvre prisonnier était mal habitué à marcher sur la terre des hommes.
On était au 15 août, vers onze heures du soir : de gros nuages, qui prèsageaient la tempête, avaient envahi le ciel, et sous leurs plis dérobaient toute lumiére et toute perspective. A peine les extrémités des allées se détachaient-elles des taillis par une pénombre d'un gris opaque qui devenait, après un certain temps d'examen, sensible au milieu de cette obscurité compléte. Mais les parfums qui montent de l'herbe, ceux plus pénétrants et plus frais qu'exhale l'essence des chênes, l'atmosphère tiède et onctueuse qui l'enveloppait tout entier pour la première fois depuis tant d'années, cette ineffable jouissance de liberté en pleine campagne, parlaient un langage si séduisant pour le prince, que, quelle que fût cette retenue, nous dirons presque cette dissimulation dont nous avons essayé de donner une idée, il se laissa surprendre à son émotion et poussa un soupir de joie.
Puis peu à peu, il leva sa tête alourdie, et respira les différentes couches d'air, à mesure qu'elles s'offraient chargées d'arômes à son visage épanoui. Croisant ses bras sur sa poitrine, comme pour l'empêcher d'éclater à l'invasion de cette félicité nouvelle, il aspira délicieusement cet air inconnu qui court la nuit sous le dôme des hautes forêts. Ce ciel qu'il contemplait, ces eaux qu'il entendait bruire, ces créatures qu'il voyait s'agiter, n'était-ce pas la réalité ? Aramis n'était-il pas un fou de croire qu'il y eût autre chose à rêver dans ce monde ?
Ces tableaux enivrants de la vie de campagne, exempte de soucis, de craintes et de gênes, cet océan de jours heureux qui miroite incessamment devant toute imagination jeune, voilà la véritable amorce à laquelle pourra se prendre un malheureux captif, usé par la pierre du cachot, étiolé dans l'air si rare de la Bastille.
C'était celle, on s'en souvient, que lui avait prèsentée Aramis en lui offrant et les mille pistoles que renfermait la voiture et cet Eden enchanté que cachaient aux yeux du monde les déserts du Bas-Poitou.
Telles étaient les réflexions d'Aramis pendant qu'il suivait, avec une anxiété impossible à décrire, la marche silencieuse des joies de Philippe, qu'il voyait s'enfoncer graduellement dans les profondeurs de sa méditation.
En effet, le jeune prince, absorbé, ne touchait plus que des pieds à la terre, et son âme, envolée aux pieds de Dieu, le suppliait d'accorder un rayon de lumiére à cette hésitation d'où devait sortir sa mort ou sa vie.
Ce moment fut terrible pour l'évêque de Vannes. Il ne s'était pas encore trouvé en prèsence d'un aussi grand malheur. Cette âme d'acier, habituée à se jouer dans la vie parmi des obstacles sans consistance, ne se trouvant jamais inférieure ni vaincue, allait-elle échouer dans un si vaste plan, pour n'avoir pas prévu l'influence qu'exerçaient sur un corps humain quelques feuilles d'arbres arrosées de quelques litres d'air ?
Aramis, fixé à la même place par l'angoisse de son doute, contempla donc cette agonie douloureuse de Philippe, qui soutenait la lutte contre les deux anges mystérieux. Ce supplice dura les dix minutes qu'avait demandées le jeune homme. Pendant cette éternité Philippe ne cessa de regarder le ciel avec un oeil suppliant, triste et humide. Aramis ne cessa de regarder Philippe avec un oeil avide, enflammé, dévorant.
Tout à coup, la tête du jeune homme s'inclina. Sa pensée redescendit sur la terre. On vit son regard s'endurcir, son front se plisser, sa bouche s'armer d'un courage farouche ; puis ce regard devint fixe encore une fois ; mais, cette fois, il reflétait la flamme des mondaines splendeurs ; cette fois, il ressemblait au regard de Satan sur la montagne, lorsqu'il passait en revue les royaumes et les puissances de la terre pour en faire des séductions à Jésus.
L'oeil d'Aramis redevint aussi doux qu'il avait été sombre. Alors, Philippe lui saisissant la main d'un mouvement rapide et nerveux :
– Allons, dit-il, allons où l'on trouve la couronne de France !
– C'est votre décision, mon prince ? repartit Aramis.
– C'est ma décision.
– Irrévocable ?
Philippe ne daigna pas même répondre. Il regarda résolument l'évêque, comme pour lui demander s'il était possible qu'un homme revînt jamais sur un parti pris.
– Ces regards-là sont des traits de feu qui peignent les caractères, dit Aramis en s'inclinant sur la main de Philippe. Vous serez grand, monseigneur, je vous en réponds.
– Reprenons, s'il vous plaît, la conversation où nous l'avons laissée. Je vous avais dit, je crois, que je voulais m'entendre avec vous sur deux points : les dangers ou les obstacles. Ce point est décidé. L'autre, ce sont les conditions que vous me poseriez. A votre tour de parler, monsieur d'Herblay.
– Les conditions, mon prince ?
– Sans doute. Vous ne m'arrêterez pas en chemin pour une bagatelle semblable, et vous ne me ferez pas l'injure de supposer que je vous crois sans intérêt dans cette affaire. Ainsi donc, sans détour et sans crainte, ouvrez-moi le fond de votre pensée.
– M'y voici, monseigneur. Une fois roi...
– Quand sera-ce ?
– Ce sera demain au soir. Je veux dire dans la nuit.
– Expliquez-moi comment.
– Quand j'aurai fait une question à Votre Altesse Royale.
– Faites.
– J'avais envoyé à Votre Altesse un homme à moi, chargé de lui remettre un cahier de notes écrites finement, rédigées avec sûreté, notes qui permettent à Votre Altesse de connaître à fond toutes les personnes qui composent et composeront sa cour.
– J'ai lu toutes ces notes.
– Attentivement ?
– Je les sais par coeur.
– Et comprises ? Pardon, je puis demander cela au pauvre abandonné de la Bastille. Il va sans dire que dans huit jours, je n'aurai plus rien à demander à un esprit comme le vôtre, jouissant de sa liberté dans sa toute-puissance.
– Interrogez-moi, alors : je veux être l'écolier à qui le savant maître fait répéter la leçon convenue.
– Sur votre famille, d'abord, monseigneur.
– Ma mère, Anne d'Autriche ? tous ses chagrins sa triste maladie ? oh ! je la connais ! je la connais !
– Votre second frére ? dit Aramis en s'inclinant.
– Vous avez joint à ces notes des portraits si merveilleusement tracés, dessinés et peints, que j'ai, par ces peintures, reconnu les gens dont vos notes me désignaient le caractère, les moeurs et l'histoire. Monsieur mon frére est un beau brun, le visage pâlee ; il n'aime pas sa femme Henriette, que moi, moi Louis XIV, j'ai un peu aimée, que j'aime encore coquettement, bien qu'elle m'ait tant fait pleurer le jour où elle voulait chasser Mlle de La Vallière.
– Vous prendrez garde aux yeux de celle-ci, dit Aramis. Elle aime sincérement le roi actuel. On trompe difficilement les yeux d'une femme qui aime.
– Elle est blonde, elle a des yeux bleus dont la tendresse me révélera son identité. Elle boite un peu, elle écrit chaque jour une lettre à laquelle je fais répondre par M. de Saint-Aignan.
– Celui-là, vous le connaissez ?
– Comme si je le voyais, et je sais les derniers vers qu'il m'a faits, comme ceux que j'ai composés en réponse aux siens.
– très bien. Vos ministres, les connaissez-vous ?
– Colbert, une figure laide et sombre, mais intelligente, cheveux couvrant le front, grosse tête, lourde, pleine : ennemi mortel de M. Fouquet.
– Quant à celui-là, ne nous en inquiétons pas.
– Non, parce que, nécessairement, vous me demanderez de l'exiler, n'est ce pas ?
Aramis, pénétré d'admiration, se contenta de dire :
– Vous serez très grand, monseigneur.
– Vous voyez, ajouta le prince, que je sais ma leçon à merveille, et, Dieu aidant, vous ensuite, je ne me tromperai guére.
– Vous avez encore une paire d'yeux bien gênants, monseigneur.
– Oui, le capitaine des mousquetaires, M. d'Artagnan, votre ami.
– Mon ami je dois le dire.
– Celui qui a escorté La Vallière à Chaillot, celui qui a livré Monck dans un coffre au roi Charles II, celui qui a si bien servi ma mére, celui à qui la couronne de France doit tant qu'elle lui doit tout. Est-ce que vous me demanderez aussi de l'exiler, celui-là ?
– Jamais, Sire. D'Artagnan est un homme à qui, dans un moment donné, je me charge de tout dire ; mais défiez-vous, car, s'il nous dépiste avant cette révélation, vous ou moi, nous serons pris ou tués. C'est un homme de main.
– J'aviserai. Parlez-moi de M. Fouquet. Qu'en voulez-vous faire ?
– Un moment encore, je vous en prie, monseigneur. Pardon, si je parais manquer de respect en vous questionnant toujours.
– C'est votre devoir de le faire, et c'est encore votre droit.
– Avant de passer à M. Fouquet, j'aurais un scrupule d'oublier un autre ami à moi.
– M. du Vallon, l'Hercule de la France. Quant à celui-là, sa fortune est assurée.
– Non, ce n'est pas de lui que je voulais parler.
– Du comte de La Fère, alors ?
– Et de son fils, notre fils à tous quatre.
– Ce garçon qui se meurt d'amour pour La Vallière, à qui mon frère l'a prise déloyalement ! Soyez tranquille, je saurai la lui faire recouvrer. Dites-moi une chose, monsieur d'Herblay : oublie-t-on les injures quand on aime ? pardonne-t-on à la femme qui a trahi ? Est-ce un des usages de l'esprit français ? est-ce une des lois du coeur humain ?
– Un homme qui aime profondément, comme aime Raoul de Bragelonne, finit par oublier le crime de sa maîtresse ; mais je ne sais si Raoul oubliera.
– J'y pourvoirai. Est-ce tout ce que vous vouliez me dire sur votre ami ?
– C'est tout.
– A M. Fouquet, maintenant. Que comptez-vous que j'en ferai ?
– Le surintendant, comme par le passé, je vous en prie.
– Soit ! mais il est aujourd'hui premier ministre.
– Pas tout à fait.
– Il faudra bien un premier ministre à un roi ignorant et embarrassé comme je le serai.
– Il faudra un ami à Votre Majesté ?
– Je n'en ai qu'un, c'est vous.
– Vous en aurez d'autres plus tard : jamais d'aussi dévoué, jamais d'aussi zélé pour votre gloire.
– Vous serez mon premier ministre.
– Pas tout de suite, monseigneur. Cela donnerait trop d'ombrage et d'étonnement.
– M. de Richelieu, premier ministre de ma grand-mére Marie de Médicis, n'était qu'évêque de Luçon, comme vous êtes évêque de Vannes.
– Je vois que Votre Altesse Royale a bien profité de mes notes. Cette miraculeuse perspicacité me comble de joie.
– Je sais bien que M. de Richelieu, par la protection de la reine, est devenu bientôt cardinal.
– Il vaudra mieux, dit Aramis en s'inclinant, que je ne sois premier ministre qu'après que Votre Altesse Royale m'aura fait nommer cardinal.
– Vous le serez avant deux mois, monsieur d'Herblay. Mais voilà bien peu de chose. Vous ne m'offenseriez pas en me demandant davantage, et vous m'affligeriez en vous en tenant là.
– Aussi ai-je quelque chose à espèrer de plus, monseigneur.
– Dites, dites !
– M. Fouquet ne gardera pas toujours les affaires, il vieillira vite. Il aime le plaisir, compatible aujourd'hui avec son travail, grâce au reste de jeunesse dont il jouit ; mais cette jeunesse tient au premier chagrin ou à la première maladie qu'il rencontrera. Nous lui épargnerons le chagrin, parce qu'il est galant homme et noble coeur. Nous ne pourrons lui sauver la maladie. Ainsi, c'est jugé. Quand vous aurez payé toutes les dettes de M. Fouquet, remis les finances en état, M. Fouquet pourra demeurer roi dans sa cour de poétes et de peintres ; nous l'aurons fait riche. Alors, devenu premier ministre de Votre Altesse Royale, je pourrai songer à mes intérêts et aux vôtres.
Le jeune homme regarda son interlocuteur.
– M. de Richelieu, dont nous parlions, dit Aramis, a eu le tort très grand de s'attacher à gouverner seulement la France. Il a laissé deux rois, le roi Louis XIII et lui, trôner sur le même trône, tandis qu'il pouvait les installer plus commodément sur deux trônes différents.
– Sur deux trônes ? dit le jeune homme en rêvant.
– En effet, poursuivit Aramis tranquillement : un cardinal premier ministre de France, aidé de la faveur et de l'appui du roi très Chrétien ; un cardinal à qui le roi son maître prêtre ses trésors, son armée, son conseil, cet homme-là ferait un double emploi fâcheux en appliquant ses ressources à la seule France. Vous, d'ailleurs, ajouta Aramis en plongeant jusqu'au fond des yeux de Philippe, vous ne serez pas un roi comme votre père, délicat, lent et fatigué de tout ; vous serez un roi de tête et d'épée ; vous n'aurez pas assez de vos Etats : je vous y gênerais. Or, jamais notre amitié ne doit être, je ne dis pas altérée, mais même effleurée par une pensée secréte. Je vous aurai donné le trône de France, vous me donnerez le trône de saint Pierre. Quand votre main loyale, ferme et armée aura pour main jumelle la main d'un pape tel que je le serai, ni Charles-Quint, qui a possédé les deux tiers du monde, ni Charlemagne, qui le posséda entier, ne viendront à la hauteur de votre ceinture. Je n'ai pas d'alliance, moi, je n'ai pas de préjugés, je ne vous jette pas dans la persécution des hérétiques, je ne vous jetterai pas dans les guerres de famille ; je dirai : “A nous deux l'univers ; à moi pour les âmes, à vous pour les corps.” Et, comme je mourrai le premier, vous aurez mon héritage. Que dites-vous de mon plan, monseigneur ?
– Je dis que vous me rendez heureux et fier, rien que de vous avoir compris, monsieur d'Herblay, vous serez cardinal ; cardinal, vous serez mon premier ministre. Et puis vous m'indiquerez ce qu'il faut faire pour qu'on vous élise pape ; je le ferai. Demandez-moi des garanties.
– C'est inutile. Je n'agirai jamais qu'en vous faisant gagner quelque chose ; je ne monterai jamais sans vous avoir hissé sur l'échelon supérieur ; je me tiendrai toujours assez loin de vous pour échapper à votre jalousie, assez près pour maintenir votre profit et surveiller votre amitié. Tous les contrats en ce monde se rompent, parce que l'intérêt qu'ils renferment tend à pencher d'un seul côté. Jamais entre nous il n'en sera de même ; je n'ai pas besoin de garanties.
– Ainsi... mon frère... disparaîtra ?...
– Simplement. Nous l'enléverons de son lit par le moyen d'un plancher qui céde à la pression du doigt. Endormi sous la couronne, il se réveillera dans la captivité. Seul, vous commanderez à partir de ce moment, et vous n'aurez pas d'intérêt plus cher que celui de me conserver près de vous.
– C'est vrai ! Voici ma main, monsieur d'Herblay.
– Permettez-moi de m'agenouiller devant vous, Sire, bien respectueusement. Nous nous embrasserons le jour où tous deux nous aurons au front, vous la couronne, moi la tiare.
– Embrassez-moi aujourd'hui même, et soyez plus que grand, plus qu'habile, plus que sublime génie : soyez bon pour moi, soyez mon père !
Aramis faillit s'attendrir en l'écoutant parler. Il crut sentir dans son coeur un mouvement jusqu'alors inconnu ; mais cette impression s'effaça bien vite.
“Son père ! pensa-t-il. Oui, Saint-père !”
Et ils reprirent place dans le carrosse, qui courut rapidement sur la route de Vaux-le-Vicomte.

(à suivre...)
Par jifi - Publié dans : Le Vicomte de Bragelonne (DUMAS)
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