Samedi 3 décembre 2005
Qui résume la première partie de cet ouvrage, pour servir de préface à la seconde Pendant le cours de lannée 186., le monde entier fut singulièrement ému par une tentative scientifique sans précédents dans les annales de la science. Les membres du Gun-Club, cercle dartilleurs fondé à Baltimore après la guerre dAmérique, avaient eu lidée de se mettre en communication avec la Lune oui, avec la Lune , en lui envoyant un boulet. Leur président Barbicane, le promoteur de lentreprise, ayant consulté à ce sujet les astronomes de lObservatoire de Cambridge, prit toutes les mesures nécessaires au succès de cette extraordinaire entreprise, déclarée réalisable par la majorité des gens compétents. Après avoir provoqué une souscription publique qui produisit près de trente millions de francs, il commença ses gigantesques travaux. Suivant la note rédigée par les membres de lObservatoire, le canon destiné à lancer le projectile devait être établi dans un pays situé entre 0 et 28 degrés de latitude nord ou sud, afin de viser la Lune au zénith. Le boulet devait être animé dune vitesse initiale de douze mille yards à la seconde. Lancé le 1er décembre, à onze heures moins treize minutes et vingt secondes du soir, il devait rencontrer la Lune quatre jours après son départ, le 5 décembre, à minuit précis, à linstant même où elle se trouverait dans son périgée, cest-à-dire à sa distance la plus rapprochée de la Terre, soit exactement quatre-vingt-six mille quatre cent dix lieues. Les principaux membres du Gun-Club, le président Barbicane, le major Elphiston, le secrétaire J.-T. Maston et autres savants tinrent plusieurs séances dans lesquelles furent discutées la forme et la composition du boulet, la disposition et la nature du canon, la qualité et la quantité de la poudre à employer. Il fut décidé: 1° que le projectile serait un obus en aluminium dun diamètre de cent huit pouces et dune épaisseur de douze pouces à ses parois, qui pèserait dix-neuf mille deux cent cinquante livres ; 2° que le canon serait une Columbiad en fonte de fer longue de neuf cents pieds, qui serait coulée directement dans le sol ; 3° que la charge emploierait quatre cent mille livres de fulmi-coton qui, développant six milliards de litres de gaz sous le projectile, lemporteraient facilement vers lastre des nuits. Ces questions résolues, le président Barbicane, aidé de lingénieur Murchison, fit choix dun emplacement situé dans la Floride par 27° 7 de latitude nord et 5° 7 de longitude ouest. Ce fut en cet endroit, quaprès des travaux merveilleux, la Columbiad fut coulée avec un plein succès. Les choses en étaient là, quand survint un incident qui centupla lintérêt attaché à cette grande entreprise. Un Français, un Parisien fantaisiste, un artiste aussi spirituel quaudacieux, demanda à senfermer dans un boulet afin datteindre la Lune et dopérer une reconnaissance du satellite terrestre. Cet intrépide aventurier se nommait Michel Ardan. Il arriva en Amérique, fut reçu avec enthousiasme, tint des meetings, se vit porter en triomphe, réconcilia le président Barbicane avec son mortel ennemi le capitaine Nicholl et, comme gage de réconciliation, il les décida à sembarquer avec lui dans le projectile. La proposition fut acceptée. On modifia la forme du boulet. Il devint cylindro-conique. On garnit cette espèce de wagon aérien de ressorts puissants et de cloisons brisantes qui devaient amortir le contrecoup du départ. On le pourvut de vivres pour un an, deau pour quelques mois, de gaz pour quelques jours. Un appareil automatique fabriquait et fournissait lair nécessaire à la respiration des trois voyageurs. En même temps, le Gun-Club faisait construire sur lun des plus hauts sommets des montagnes Rocheuses un gigantesque télescope qui permettrait de suivre le projectile pendant son trajet à travers lespace. Tout était prêt. Le 30 novembre, à lheure fixée, au milieu dun concours extraordinaire de spectateurs, le départ eut lieu et pour la première fois, trois êtres humains, quittant le globe terrestre, sélancèrent vers les espaces interplanétaires avec la presque certitude darriver à leur but. Ces audacieux voyageurs, Michel Ardan, le président Barbicane et le capitaine Nicholl, devaient effectuer leur trajet en quatre-vingt dix-sept heures treize minutes et vingt secondes. Conséquemment, leur arrivée à la surface du disque lunaire ne pouvait avoir lieu que le 5 décembre, à minuit, au moment précis où la Lune serait pleine, et non le 4, ainsi que lavaient annoncé quelques journaux mal informés. Mais, circonstance inattendue, la détonation produite par la Columbiad eut pour effet immédiat de troubler latmosphère terrestre en y accumulant une énorme quantité de vapeurs. Phénomène qui excita lindignation générale, car la Lune fut voilée pendant plusieurs nuits aux yeux de ses contemplateurs. Le digne J.-T. Maston, le plus vaillant ami des trois voyageurs, partit pour les montagnes Rocheuses, en compagnie de lhonorable J. Belfast, directeur de lObservatoire de Cambridge, et il gagna la station de Longs-Peak, où se dressait le télescope qui rapprochait la Lune à deux lieues. Lhonorable secrétaire du Gun-Club voulait observer lui-même le véhicule de ses audacieux amis. Laccumulation des nuages dans latmosphère empêcha toute observation pendant les 5, 6, 7, 8, 9 et 10 décembre. On crut même que lobservation devrait être remise au 3 janvier de lannée suivante, car la Lune, entrant dans son dernier quartier le 11, ne présenterait plus alors quune portion décroissante de son disque, insuffisante pour permettre dy suivre la trace du projectile. Mais enfin, à la satisfaction générale, une forte tempête nettoya latmosphère dans la nuit du 11 au 12 décembre, et la Lune, à demi éclairée, se découpa nettement sur le fond noir du ciel. Cette nuit même, un télégramme était envoyé de la station de Longs-Peak par J.-T. Maston et Belfast à MM. les membres du bureau de lObservatoire de Cambridge. Or, quannonçait ce télégramme? Il annonçait: que le 11 décembre, à huit heures quarante-sept du soir, le projectile lancé par la Columbiad de Stones-Hill avait été aperçu par MM. Belfast et J.-T. Maston, que le boulet, dévié pour une cause ignorée, navait point atteint son but, mais quil en était passé assez près pour être retenu par lattraction lunaire, que son mouvement rectiligne sétait changé en un mouvement circulaire, et qualors, entraîné suivant un orbe elliptique autour de lastre des nuits, il en était devenu le satellite. Le télégramme ajoutait que les éléments de ce nouvel astre navaient pu être encore calculés ; et en effet, trois observations prenant lastre dans trois positions différentes, sont nécessaires pour déterminer ces éléments. Puis, il indiquait que la distance séparant le projectile de la surface lunaire «pouvait» être évaluée à deux mille huit cent trente-trois milles environ, soit quatre mille cinq cents lieues. Il terminait enfin en émettant cette double hypothèse : Ou lattraction de la Lune finirait par lemporter, et les voyageurs atteindraient leur but ; ou le projectile, maintenu dans un orbe immutable, graviterait autour du disque lunaire jusquà la fin des siècles. Dans ces diverses alternatives, quel serait le sort des voyageurs ? Ils avaient des vivres pour quelque temps, cest vrai. Mais en supposant même le succès de leur téméraire entreprise, comment reviendraient-ils ? Pourraient-ils jamais revenir ? Aurait-on de leurs nouvelles ? Ces questions, débattues par les plumes les plus savantes du temps, passionnèrent le public. Il convient de faire ici une remarque qui doit être méditée par les observateurs trop pressés. Lorsquun savant annonce au public une découverte purement spéculative, il ne saurait agir avec assez de prudence. Personne nest forcé de découvrir ni une planète, ni une comète, ni un satellite, et qui se trompe en pareil cas, sexpose justement aux quolibets de la foule. Donc, mieux vaut attendre, et cest ce quaurait dû faire limpatient J.-T. Maston, avant de lancer à travers le monde ce télégramme qui, suivant lui, disait le dernier mot de cette entreprise. (à suivre...) |


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