Autour de la Lune (XXI-2)
Quoi quil en soit, il fut décidé à lunanimité, dans le Gun-Club, que Blomsberry frère, Bilsby et le major Elphiston gagneraient sans retard San Francisco, et aviseraient au moyen de retirer le projectile des profondeurs de lOcéan. Ces hommes dévoués partirent sans perdre un instant, et le rail-road, qui doit traverser bientôt toute lAmérique centrale, les conduisit à Saint-Louis, où les attendaient de rapides coachs-mails. Presque au même instant où le secrétaire de la Marine, le vice-président du Gun-Club et le sous-directeur de lObservatoire recevaient la dépêche de San Francisco, lhonorable J.-T. Maston éprouvait la plus violente émotion de toute son existence, émotion que ne lui avait même pas procuré léclatement de son célèbre canon, et qui faillit, une fois de plus, lui coûter la vie. On se rappelle que le secrétaire du Gun-Club était parti quelques instants après le projectile et presque aussi vite que lui pour le poste de Longs Peak dans les montagnes Rocheuses. Le savant J. Belfast, directeur de lObservatoire de Cambridge, laccompagnait. Arrivés à la station, les deux amis sétaient installés sommairement, et ne quittaient plus le sommet de leur énorme télescope. On sait, en effet, que ce gigantesque instrument avait été établi dans les conditions des réflecteurs appelés «front view» par les Anglais. Cette disposition ne faisait subir quune seule réflexion aux objets, et en rendait, conséquemment, la vision plus claire. Il en résultait que J.-T. Maston et Belfast, quand ils observaient, étaient placés à la partie supérieure de linstrument et non à la partie inférieure. Ils y arrivaient par un escalier tournant, chef-doeuvre de légèreté, et au-dessous deux souvrait ce puits de métal terminé par le miroir métallique, qui mesurait deux cent quatre-vingts pieds de profondeur. Or, cétait sur létroite plate-forme disposée au-dessus du télescope, que les deux savants passaient leur existence, maudissant le jour qui dérobait la Lune à leurs regards, et les nuages qui la voilaient obstinément pendant la nuit. Quelle fut donc leur joie, quand, après quelques jours dattente, dans la nuit du 5 décembre, ils aperçurent le véhicule qui emportait leurs amis dans lespace ! A cette joie succéda une déception profonde, lorsque, se fiant à des observations incomplètes, ils lancèrent, avec leur premier télégramme à travers le monde, cette affirmation erronée qui faisait du projectile un satellite de la Lune gravitant dans un orbe immutable. Depuis cet instant, le boulet ne sétait plus montré à leurs yeux, disparition dautant plus explicable, quil passait alors derrière le disque invisible de la Lune. Mais quand il dut réapparaître sur le disque visible, que lon juge alors de limpatience du bouillant J.-T. Maston et de son compagnon, non moins impatient que lui ! A chaque minute de la nuit, ils croyaient revoir le projectile, et ils ne la revoyaient pas ! De là, entre eux, des discussions incessantes, de violentes disputes. Belfast affirmant que le projectile nétait pas apparent, J.-T. Maston soutenant quil «lui crevait les yeux !». «Cest le boulet ! répétait J.-T. Maston. Non ! répondait Belfast. Cest une avalanche qui se détache dune montagne lunaire ! Eh bien, on le verra demain. Non ! on ne le verra plus ! Il est entraîné dans lespace. Si ! Non !» Et dans ces moments où les interjections pleuvaient comme grêle, lirritabilité bien connue du secrétaire du Gun-Club constituait un danger permanent pour lhonorable Belfast. Cette existence à deux serait bientôt devenue impossible ; mais un événement inattendu coupa court à ces éternelles discussions. Pendant la nuit du 14 au 15 décembre, les deux irréconciliables amis étaient occupés à observer le disque lunaire. J.-T. Maston injuriait, suivant sa coutume, le savant Belfast, qui se montait de son côté. Le secrétaire du Gun-Club soutenait pour la millième fois quil venait dapercevoir le projectile, ajoutant même que la face de Michel Ardan sétait montrée à travers un des hublots. Il appuyait encore son argumentation par une série de gestes que son redoutable crochet rendait fort inquiétants. En ce moment, le domestique de Belfast apparut sur la plate-forme il était dix heures du soir , et il lui remit une dépêche. Cétait le télégramme du commandant de la Susquehanna. Belfast déchira lenveloppe, lut, et poussa un cri. «Hein ! fit J.-T. Maston. Le boulet ! Eh bien ? Il est retombé sur la Terre !» Un nouveau cri, un hurlement cette fois, lui répondit. Il se tourna vers J.-T. Maston. Linfortuné, imprudemment penché sur le tube de métal, avait disparu dans limmense télescope ! Une chute de deux cent quatre-vingts pieds ! Belfast, éperdu, se précipita vers lorifice du réflecteur. Il respira, J.-T. Maston, retenu par son crochet de métal, se tenait à lun des étrésillons qui maintenaient lécartement du télescope. Il poussait des cris formidables. Belfast appela. Ses aides accoururent. Des palans furent installés, et on hissa, non sans peine, limprudent secrétaire du Gun-Club. Il reparut sans accident à lorifice supérieur. «Hein ! dit-il, si javais cassé le miroir ! Vous lauriez payé, répondit sévèrement Belfast. Et ce damné boulet est tombé ?» demanda J.-T. Maston. Dans le Pacifique ! Partons. » Un quart dheure après, les deux savants descendaient la pente des montagnes Rocheuses, et deux jours après, en même temps que leurs amis du Gun-Club, ils arrivaient à San Francisco, ayant crevé cinq chevaux sur leur route. Elphiston, Blomsberry frère, Bilsby, sétaient précipités vers eux à leur arrivée. «Que faire ? sécrièrent-ils. Repêcher le boulet, répondit J.-T. Maston, et le plus tôt possible !» (à suivre...) |
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