De la Terre à la Lune : chapitre XX (2)

Publié le par jeanphi

Un formidable éclat de rire vint tonner aux oreilles du mystérieux interlocuteur, qui promena ses regards sur l'assemblée, en la bravant avec fierté.
«Donc, reprit Michel Ardan d'un air dégagé, puisque nous sommes d'accord sur la présence d'une certaine atmosphère, nous voilà forcés d'admettre la présence d'une certaine quantité d'eau. C'est une conséquence dont je me réjouis fort pour mon compte. D'ailleurs, mon aimable contradicteur, permettez-moi de vous soumettre encore une observation. Nous ne connaissons qu'un côté du disque de la Lune, et s'il y a peu d'air sur la face qui nous regarde, il est possible qu'il y en ait beaucoup sur la face opposée.
– Et pour quelle raison?
– Parce que la Lune, sous l'action de l'attraction terrestre, a pris la forme d'un oeuf que nous apercevons par le petit bout. De là cette conséquence due aux calculs de Hansen, que son centre de gravité est situé dans l'autre hémisphère. De là cette conclusion que toutes les masses d'air et d'eau ont dû être entraînées sur l'autre face de notre satellite aux premiers jours de sa création.
– Pures fantaisies! s'écria l'inconnu.
– Non! pures théories, qui sont appuyées sur les lois de la mécanique, et il me paraît difficile de les réfuter. J'en appelle donc à cette assemblée, et je mets aux voix la question de savoir si la vie, telle qu'elle existe sur la Terre, est possible à la surface de la Lune?»
Trois cent mille auditeurs à la fois applaudirent à la proposition. L'adversaire de Michel Ardan voulait encore parler, mais il ne pouvait plus se faire entendre. Les cris, les menaces fondaient sur lui comme la grêle.
«Assez! assez! disaient les uns.
– Chassez cet intrus! répétaient les autres.
– A la porte! à la porte!» s'écriait la foule irritée.
Mais lui, ferme, cramponné à l'estrade, ne bougeait pas et laissait passer l'orage, qui eût pris des proportions formidables, si Michel Ardan ne l'eût apaisé d'un geste. Il était trop chevaleresque pour abandonner son contradicteur dans une semblable extrémité.
«Vous désirez ajouter quelques mots? lui demanda-t-il du ton le plus gracieux.
– Oui! cent, mille, répondit l'inconnu avec emportement. Ou plutôt, non, un seul! Pour persévérer dans votre entreprise, il faut que vous soyez...
– Imprudent! Comment pouvez-vous me traiter ainsi, moi qui ai demandé un boulet cylindro-conique à mon ami Barbicane, afin de ne pas tourner en route à la façon des écureuils?
– Mais, malheureux, l'épouvantable contrecoup vous mettra en pièces au départ!
– Mon cher contradicteur, vous venez de poser le doigt sur la véritable et la seule difficulté; cependant, j'ai trop bonne opinion du génie industriel des Américains pour croire qu'ils ne parviendront pas à la résoudre!
– Mais la chaleur développée par la vitesse du projectile en traversant les couches d'air?
– Oh! ses parois sont épaisses, et j'aurai si rapidement franchi l'atmosphère!
– Mais des vivres? de l'eau?
– J'ai calculé que je pouvais en emporter pour un an, et ma traversée durera quatre jours!
– Mais de l'air pour respirer en route?
– J'en ferai par des procédés chimiques.
– Mais votre chute sur la Lune, si vous y arrivez jamais?
– Elle sera six fois moins rapide qu'une chute sur la Terre, puisque la pesanteur est six fois moindre à la surface de la Lune.
– Mais elle sera encore suffisante pour vous briser comme du verre!
– Et qui m'empêchera de retarder ma chute au moyen de fusées convenablement disposées et enflammées en temps utile?
– Mais enfin, en supposant que toutes les difficultés soient résolues, tous les obstacles aplanis, en réunissant toutes les chances en votre faveur, en admettant que vous arriviez sain et sauf dans la Lune, comment reviendrez-vous?
– Je ne reviendrai pas!»
A cette réponse, qui touchait au sublime par sa simplicité, l'assemblée demeura muette Mais son silence fut plus éloquent que n'eussent été ses cris d'enthousiasme. L'inconnu en profita pour protester une dernière fois.
«Vous vous tuerez infailliblement, s'écria-t-il, et votre mort, qui n'aura été que la mort d'un insensé, n'aura pas même servi la science!
– Continuez, mon généreux inconnu, car véritablement vous pronostiquez d'une façon fort agréable.
– Ah! c'en est trop! s'écria l'adversaire de Michel Ardan, et je ne sais pas pourquoi je continue une discussion aussi peu sérieuse! Poursuivez à votre aise cette folle entreprise! Ce n'est pas à vous qu'il faut s'en prendre!
– Oh! ne vous gênez pas!
– Non! c'est un autre qui portera la responsabilité de vos actes!
– Et qui donc, s'il vous plaît? demanda Michel Ardan d'une voix impérieuse.
– L'ignorant qui a organisé cette tentative aussi impossible que ridicule!»
L'attaque était directe. Barbicane, depuis l'intervention de l'inconnu, faisait de violents efforts pour se contenir, et a brûler sa fumée comme certains foyers de chaudières; mais, en se voyant si outrageusement désigné, il se leva précipitamment et allait marcher à l'adversaire qui le bravait en face, quand il se vit subitement séparé de lui.
L'estrade fut enlevée tout d'un coup par cent bras vigoureux, et le président du Gun-Club dut partager avec Michel Ardan les honneurs du triomphe. Le pavois était lourd, mais les porteurs se relayaient sans cesse, et chacun se disputait, luttait, combattait pour prêter à cette manifestation l'appui de ses épaules.
Cependant l'inconnu n'avait point profité du tumulte pour quitter la place. L'aurait-il pu, d'ailleurs, au milieu de cette foule compacte? Non, sans doute. En tout cas, il se tenait au premier rang, les bras croisés, et dévorait des yeux le président Barbicane.
Celui-ci ne le perdait pas de vue, et les regards de ces deux hommes demeuraient engagés comme deux épées frémissantes.
Les cris de l'immense foule se maintinrent à leur maximum d'intensité pendant cette marche triomphale. Michel Ardan se laissait faire avec un plaisir évident. Sa face rayonnait. Quelquefois l'estrade semblait prise de tangage et de roulis comme un navire battu des flots. Mais les deux héros du meeting avaient le pied marin; ils ne bronchaient pas, et leur vaisseau arriva sans avaries au port de Tampa-Town. Michel Ardan parvint heureusement à se dérober aux dernières étreintes de ses vigoureux admirateurs; il s'enfuit à l'hôtel Franklin, gagna prestement sa chambre et se glissa rapidement dans son lit, tandis qu'une armée de cent mille hommes veillait sous ses fenêtres.
Pendant ce temps, une scène courte, grave, décisive, avait lieu entre le personnage mystérieux et le président du Gun-Club.
Barbicane, libre enfin, était allé droit à son adversaire.
«Venez!» dit-il d'une voix brève.
Celui-ci le suivit sur le quai, et bientôt tous les deux se trouvèrent seuls à l'entrée d'un wharf ouvert sur le Jone's-Fall.
Là, ces ennemis, encore inconnus l'un à l'autre, se regardèrent.
«Qui êtes-vous? demanda Barbicane.
– Le capitaine Nicholl.
– Je m'en doutais. Jusqu'ici le hasard ne vous avait jamais jeté sur mon chemin...
– Je suis venu m'y mettre!
– Vous m'avez insulté!
– Publiquement.
– Et vous me rendrez raison de cette insulte.
– A l'instant.
– Non. Je désire que tout se passe secrètement entre nous. Il y a un bois situé à trois milles de Tampa, le bois de Skersnaw. Vous le connaissez?
– Je le connais.
– Vous plaira-t-il d'y entrer demain matin à cinq heures par un côté?...
– Oui, si à la même heure vous entrez par l'autre côté.
– Et vous n'oublierez pas votre rifle? dit Barbicane.
– Pas plus que vous n'oublierez le vôtre», répondit Nicholl.
Sur ces paroles froidement prononcées, le président du Gun-Club et le capitaine se séparèrent. Barbicane revint à sa demeure, mais au lieu de prendre quelques heures de repos, il passa la nuit à chercher les moyens d'éviter le contrecoup du projectile et de résoudre ce difficile problème posé par Michel Ardan dans la discussion du meeting.

(à suivre...)
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