Robur le Conquérant : chapitre II (2)

Publié le par jeanphi

U n des membres du club proposa alors un moyen de départager les voix. Ce fut Jem Cip, le trésorier du Weldon-Institute. Jem Cip était un végétarien convaincu, autrement dit, un de ces légumistes, de ces proscripteurs de toute nourriture animale, de toutes liqueurs fermentées, moitié brahmanes, moitié musulmans, un rival des Niewman, des Pitman, des Ward, des Davie, qui ont illustré la secte de ces toqués inoffensifs.
En cette occurrence, Jem Cip fut soutenu par un autre membre du club, William T. Forbes, directeur d'une grande usine, où l'on fabrique de la glucose en traitant les chiffons par l'acide sulfurique – ce qui permet de faire du sucre avec de vieux linges. C'était un homme bien posé, ce William T. Forbes, père de deux charmantes vieilles filles, Miss Dorothée, dite Doll, et Miss Martha, dite Mat, qui donnaient le ton à la meilleure société de Philadelphie.
Il résulta donc de la proposition de Jem Cip, appuyée par William T. Forbes et quelques autres, que l'on décida de nommer le président du club au “point milieu”.
En vérité, ce mode d'élection pourrait être appliqué en tous les cas où il s'agit d'élire le plus digne, et nombre d'Américains de grand sens songeaient déjà à l'employer pour la nomination du président de la République des Etats-Unis.
Sur deux tableaux d'une entière blancheur, une ligne noire avait été tracée. La longueur de chacune de ces ligues était mathématiquement la même, car on l'avait déterminée avec autant d'exactitude que s'il se fût agi de la base du premier triangle dans un travail de triangulation. Cela fait, les deux tableaux étant exposés dans le même jour au milieu de la salle des séances, les deux concurrents s'armèrent chacun d'une fine aiguille et marchèrent simultanément vers le tableau qui lui était dévolu. Celui des deux rivaux qui planterait son aiguille le plus près du milieu de la ligue, serait proclamé président du Weldon-Institute.
Cela va sans dire, l'opération devait se faire d'un coup, sans repères, sans tâtonnements, rien que par la sûreté du regard. Avoir le compas dans l'oeil, suivant l'expression populaire, tout était là.
Uncle Prudent planta son aiguille, en même temps que Phil Evans plantait la sienne. Puis, on mesura afin de décider lequel des deux concurrents s'était le plus approché du point milieu.
O prodige ! Telle avait été la précision des opérateurs que les mesures ne donnèrent pas de différence appréciable. Si ce n'était pas exactement le milieu mathématique de la ligne, il n'y avait qu'un écart insensible entre les deux aiguilles et qui semblait être le même pour toutes deux.
De là, grand embarras de l'assemblée.
Heureusement, un des membres, Truk Milnor, insista pour que les mesures fussent refaites au moyen d'une règle graduée par les procédés de la machine micrométrique de M. Perreaux, qui permet de diviser le millimètre en quinze cents parties. Cette règle, donnant des quinze-centièmes de millimètre tracés avec un éclat de diamant, servit à reprendre les mesures, et, après avoir lu les divisions au moyen d'un microscope, on obtint les résultats suivants :
Uncle Prudent s'était approché du point milieu à moins de six quinze-centièmes de millimètre, Phil Evans, à moins de neuf quinze-centièmes.
Et voilà comment Phil Evans ne fut que le secrétaire du Weldon-Institute, tandis que Uncle Prudent était proclamé président du club.
Un écart de trois quinze-centièmes de millimètre, il n'en fallut pas davantage pour que Phil Evans vouât à Uncle Prudent une de ces haines qui, pour être latentes, n'en sont pas moins féroces.
A cette époque, depuis les expériences entreprises dans le dernier quart de ce XIXe siècle, la question des ballons dirigeables n'était pas sans avoir fait quelques progrès. Les nacelles munies d'hélices propulsives, accrochées en 1852 aux aérostats de forme allongée d'Henry Giffard, en 1872, de Dupuy de Lôme, en 1883, de MM. Tissandier frères, en 1884, des capitaines Krebs et Renard, avaient donné certains résultats dont il convient de tenir compte. Mais si ces machines, plongées dans un milieu plus lourd qu'elles, manoeuvrant sous la poussée d'une hélice, biaisant avec la ligue du vent, remontant même une brise contraire pour revenir à leur point de départ, s'étaient ainsi réellement " dirigées " elles n'avaient pu y réussir que grâce à des circonstances extrêmement favorables. En de vastes halls clos et couverts, parfait ! Dans une atmosphère calme, très bien ! Par un léger vent de cinq à six mètres à la seconde, passe encore ! Mais, en somme, rien de pratique. n'avait été obtenu. Contre un vent de moulin – huit mètres à la seconde -, ces machines seraient restées à peu près stationnaires; contre une brise fraîche – dix mètres à la seconde -, elles auraient marché en arrière; contre une tempête – vingt-cinq à trente mètres à la seconde -, elles auraient été emportées comme une plume; au milieu d'un ouragan – quarante-cinq mètres à la seconde -, elles eussent peut-être couru le risque d'être mises en pièces; enfin, avec un de ces cyclones qui dépassent cent mètres à la seconde, on n'en aurait pas retrouvé un morceau.
Il était donc constant que, même après les expériences retentissantes des capitaines Krebs et Renard, si les aérostats dirigeables avaient gagné un peu de vitesse, c'était juste ce qu'il fallait pour se maintenir contre une simple brise. D'où l'impossibilité d'user pratiquement jusqu'alors de ce mode de locomotion aérienne.
Quoi qu'il en soit, à côté de ce problème de la direction des aérostats, c'est-à-dire, des moyens employés pour leur donner une vitesse propre, la question des moteurs avait fait des progrès incomparablement plus rapides. Aux machines à vapeur d'Henri Giffard, à l'emploi de la force musculaire de Dupuy de Lôme, s'étaient peu à peu substitués les moteurs électriques. Les batteries au bichromate de potasse, formant des éléments montés en tension, de MM. Tissandier frères, donnèrent une vitesse de quatre mètres à la seconde. Les machines dynamo-électriques des capitaines Krebs et Renard, développant une force de douze chevaux, imprimèrent une vitesse de six mètres cinquante, en moyenne.
Et alors, dans cette voie du moteur, ingénieurs et électriciens avaient cherché à s'approcher de plus en plus de ce desideratum qu'on a pu appeler “un cheval-vapeur dans un boîtier de montre”. Aussi, peu à peu, les effets de la pile, dont les capitaines Krebs et Renard avaient gardé le secret, étaient-ils dépassés, et, après eux, les aéronautes avaient pu utiliser des moteurs, dont la légèreté s'accroissait en même temps que la puissance.

(à suivre...)
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