Les Trois mousquetaires : chapitre XIV (3)
Oui, ou du moins je m'en doute. Ils se tenaient, l'un rue de Vaugirard, n° 25, et l'autre rue de La Harpe, n° 75. Votre Eminence veut-elle que je les fasse arrêter tous deux ? Il sera trop tard, ils seront partis. N'importe, on peut s'en assurer. Prenez dix hommes de mes gardes, et fouillez les deux maisons. J'y vais, Monseigneur. Et Rochefort s'élança hors de l'appartement. Le cardinal, resté seul, réfléchit un instant et sonna une troisième fois. Le même officier reparut. Faites entrer le prisonnier, dit le cardinal. Maître Bonacieux fut introduit de nouveau, et, sur un signe du cardinal, l'officier se retira. Vous m'avez trompé, dit sévèrement le cardinal. Moi, s'écria Bonacieux, moi, tromper Votre Eminence ! Votre femme, en allant rue de Vaugirard et rue de La Harpe, n'allait pas chez des marchands de toile. Et où allait-elle, juste Dieu ? Elle allait chez la duchesse de Chevreuse et chez le duc de Buckingham. Oui, dit Bonacieux rappelant tous ses souvenirs ; oui, c'est cela, Votre Eminence a raison. J'ai dit plusieurs fois à ma femme qu'il était étonnant que des marchands de toile demeurassent dans des maisons pareilles, dans des maisons qui n'avaient pas d'enseignes, et chaque fois ma femme s'est mise à rire. Ah ! Monseigneur, continua Bonacieux en se jetant aux pieds de l'Eminence, ah ! que vous êtes bien le cardinal, le grand cardinal, l'homme de génie que tout le monde révère. Le cardinal, tout médiocre qu'était le triomphe remporté sur un être aussi vulgaire que l'était Bonacieux, n'en jouit pas moins un instant ; puis, presque aussitôt, comme si une nouvelle pensée se présentait à son esprit, un sourire plissa ses lèvres, et tendant la main au mercier : Relevez-vous, mon ami, lui dit-il, vous êtes un brave homme. Le cardinal m'a touché la main ! j'ai touché la main du grand homme ! s'écria Bonacieux ; le grand homme m'a appelé son ami ! Oui, mon ami ; oui ! dit le cardinal avec ce ton paterne qu'il savait prendre quelquefois, mais qui ne trompait que les gens qui ne le connaissaient pas ; et comme on vous a soupçonné injustement, Eh bien, il vous faut une indemnité : tenez ! prenez ce sac de cent pistoles, et pardonnez-moi. Que je vous pardonne, Monseigneur ! dit Bonacieux hésitant à prendre le sac, craignant sans doute que ce prétendu don ne fût qu'une plaisanterie. Mais vous étiez bien libre de me faire arrêter, vous êtes bien libre de me faire torturer, vous êtes bien libre de me faire pendre : vous êtes le maître, et je n'aurais pas eu le plus petit mot à dire. Vous pardonner, Monseigneur ! Allons donc, vous n'y pensez pas ! Ah ! mon cher Monsieur Bonacieux ! vous y mettez de la générosité, je le vois, et je vous en remercie. Ainsi donc, vous prenez ce sac, et vous vous en allez sans être trop mécontent ? Je m'en vais enchanté, Monseigneur. Adieu donc, ou plutôt à revoir, car j'espère que nous nous reverrons. Tant que Monseigneur voudra, et je suis bien aux ordres de Son Eminence. Ce sera souvent, soyez tranquille, car j'ai trouvé un charme extrême à votre conversation. Oh ! Monseigneur ! Au revoir, Monsieur Bonacieux, au revoir. Et le cardinal lui fit un signe de la main, auquel Bonacieux répondit en s'inclinant jusqu'à terre ; puis il sortit à reculons, et quand il fut dans l'antichambre, le cardinal l'entendit qui, dans son enthousiasme, criait à tue-tête : Vive Monseigneur ! vive Son Eminence ! vive le grand cardinal ! Le cardinal écouta en souriant cette brillante manifestation des sentiments enthousiastes de maître Bonacieux ; puis, quand les cris de Bonacieux se furent perdus dans l'éloignement : Bien, dit-il, voici désormais un homme qui se fera tuer pour moi. Et le cardinal se mit à examiner avec la plus grande attention la carte de La Rochelle qui, ainsi que nous l'avons dit, était étendue sur son bureau, traçant avec un crayon la ligne où devait passer la fameuse digue qui, dix-huit mois plus tard, fermait le port de la cité assiégée. Comme il en était au plus profond de ses méditations stratégiques, la porte se rouvrit, et Rochefort rentra. Eh bien ? dit vivement le cardinal en se levant avec une promptitude qui prouvait le degré d'importance qu'il attachait à la commission dont il avait chargé le comte. Eh bien, dit celui-ci, une jeune femme de vingt-six à vingt-huit ans et un homme de trente-cinq à quarante ans ont logé effectivement, l'un quatre jours et l'autre cinq, dans les maisons indiquées par Votre Eminence : mais la femme est partie cette nuit, et l'homme ce matin. C'étaient eux ! s'écria le cardinal, qui regardait à la pendule ; et maintenant, continua-t-il, il est trop tard pour faire courir après : la duchesse est à Tours, et le duc à Boulogne. C'est à Londres qu'il faut les rejoindre. Quels sont les ordres de Votre Eminence ? Pas un mot de ce qui s'est passé ; que la reine reste dans une sécurité parfaite ; qu'elle ignore que nous savons son secret ; qu'elle croie que nous sommes à la recherche d'une conspiration quelconque. Envoyez- moi le garde des sceaux Séguier. Et cet homme, qu'en a fait Votre Eminence ? Quel homme ? demanda le cardinal. Ce Bonacieux ? J'en ai fait tout ce qu'on pouvait en faire. J'en ai fait l'espion de sa femme. Le comte de Rochefort s'inclina en homme qui reconnaît la grande supériorité du maître, et se retira. Resté seul, le cardinal s'assit de nouveau, écrivit une lettre qu'il cacheta de son sceau particulier, puis il sonna. L'officier entra pour la quatrième fois. Faites-moi venir Vitray, dit-il, et dites-lui de s'apprêter pour un voyage. Un instant après, l'homme qu'il avait demandé était debout devant lui, tout botté et tout éperonné. Vitray, dit-il, vous allez partir tout courant pour Londres. Vous ne vous arrêterez pas un instant en route. Vous remettrez cette lettre à Milady. Voici un bon de deux cents pistoles, passez chez mon trésorier et faites-vous payer. Il y en a autant à toucher si vous êtes ici de retour dans six jours et si vous avez bien fait ma commission. Le messager, sans répondre un seul mot, s'inclina, prit la lettre, le bon de deux cents pistoles, et sortit. Voici ce que contenait la lettre : Milady, Trouvez-vous au premier bal où se trouvera le duc de Buckingham. Il aura à son pourpoint douze ferrets de diamants, approchez-vous de lui et coupez-en deux. Aussitôt que ces ferrets seront en votre possession, prévenez-moi. (à suivre...) |
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