Robur le Conquérant : chapitre IV (2)

Publié le par jeanphi

E nfin, il y était, et son maître avait même fini par s'habituer à ses défauts. Il avait une qualité, d'ailleurs. Bien qu'il fût nègre d'origine, il ne parlait pas nègre, – ce qui est à considérer, car rien de désagréable comme cet odieux jargon dans lequel l'emploi du pronom possessif et des infinitifs est poussé jusqu'à l'abus.
Donc, il est bien établi que le valet Frycollin était poltron, et, ainsi qu'on le dit, “poltron comme la lune”.
Or, à ce propos, il n'est que juste de protester contre cette comparaison insultante pour la blonde Phébé, la douce Hélène, la chaste soeur du radieux Apollon. De quel droit accuser de poltronnerie un astre qui, depuis que le monde est monde, a toujours regardé la terre en face, sans jamais lui tourner le dos ?
Quoi qu'il en soit, à cette heure – il était bien près de minuit – le croissant de la “pâle calomniée” commençait à disparaître à l'ouest derrière les hautes ramures du parc. Ses rayons, glissant à travers les branches, semaient quelques découpures sur le sol. Les dessous du bois en paraissaient moins sombres.
Cela permit à Frycollin de porter un regard plus inquisiteur.
“Brr ! fit-il. Ils sont toujours là, ces coquins ! Positivement, ils se rapprochent !”
Il n'y tint plus, et, allant vers son maître :
“Master Uncle”, dit-il.
C'est ainsi qu'il le nommait et que le président du Weldon-Institute voulait être nomme.
En ce moment, la dispute des deux rivaux était arrivée au plus haut degré. Et, comme ils s'envoyaient promener l'un l'autre, Frycollin fut brutalement prié de prendre sa part de cette promenade.
Puis, tandis qu'ils se parlaient les yeux dans les yeux, Uncle Prudent s'enfonçait plus avant à travers les prairies désertes de Fairmont-Park, s'éloignant toujours de la Schuylkill-river et du pont qu'il fallait reprendre pour rentrer dans la ville.
Tous trois se trouvèrent alors au centre d'une haute futaie d'arbres, dont la cime s'imprégnait des dernières lueurs lunaires. A la limite de cette futaie s'ouvrait une large clairière, vaste champ ovale, merveilleusement disposé pour les luttes d'un ring. Pas un accident de terrain n'y eût gêné le galop des chevaux, pas un bouquet d'arbres n'aurait arrêté le regard des spectateurs le long d'une piste circulaire de plusieurs milles.
Et cependant, Si Uncle Prudent et Phil Evans n'eussent pas été occupés de leurs disputes, s'ils avaient regardé avec quelque attention, ils n'auraient plus retrouvé à la clairière son aspect habituel. Etait-ce donc une minoterie qui s'y était fondée depuis la veille ? En vérité, on eût dit une minoterie, avec l'ensemble de ses moulins à vent, dont les ailes, immobiles alors, grimaçaient dans la demi-ombre ?
Mais ni le président ni le secrétaire du Weldon-Institute ne remarquèrent cette étrange modification apportée au paysage de Fairmont-Park. Frycollin n'en vit rien non plus. Il lui semblait que les rôdeurs s'approchaient, se resserraient comme au moment d'un mauvais coup. Il en était à la peur convulsive, paralysé dans ses membres, hérissé dans son système pileux, – enfin au dernier degré de l'épouvante.
Toutefois, pendant que ses genoux fléchissaient, il eut encore la force de crier une dernière fois :
“Master Uncle !... Master Uncle !
– Eh ! qu'y a-t-il donc à la fin ! répondit Uncle Prudent.”
Peut-être Phil Evans et lui n'auraient-ils pas été fâchés de soulager leur colère en rossant d'importance le malheureux valet. Mais il n'en eurent pas le temps, pas plus que celui-ci n'eut le temps de leur répondre.
Un coup de sifflet venait d'être lancé sous bois. A l'instant, une sorte d'étoile électrique s'alluma au milieu de la clairière.
Un signal, sans doute, et, dans ce cas, c'est que le moment était venu d'exécuter quelque oeuvre de violence.
En moins de temps qu'il n'en faut pour l'imaginer, six hommes bondirent à travers la futaie, deux sur Uncle Prudent, deux sur Phil Evans, deux sur le valet Frycollin, – ces deux derniers de trop, évidemment, car le Nègre était incapable de se défendre.
Le président et le secrétaire du Weldon-Institute, quoique surpris par cette attaque, voulurent résister. Ils n'en eurent ni le temps ni la force. En quelques secondes, rendus aphones par un bâillon, aveugles par un bandeau, maîtrisés, ligotés, ils furent emportés rapidement à travers la clairière. Que devaient-ils penser, sinon qu'ils avaient affaire à cette race de gens peu scrupuleux, qui n'hésitent point à dépouiller les gens attardés au fond des bois ? Il n'en fut rien, cependant. On ne les fouilla même pas, bien que Uncle Prudent eut toujours sur lui, suivant son habitude, quelques milliers de dollars-papier.
Bref, une minute après cette agression, sans qu'aucun mot eût été échangé entre les agresseurs, Uncle Prudent, Phil Evans et Frycollin sentaient qu'on les déposait doucement, non sur l'herbe de la clairière, mais sur une sorte de plancher que leur poids fit gémir. Là, ils furent accotés l'un près de l'autre. Une porte se referma sur eux. Puis, le grincement d'un pêne dans une gâche leur apprit qu'ils étaient prisonniers.
Il se fit alors un bruissement continu, comme un frémissement, un frrrr, dont les rrr se prolongeaient à l'infini, sans qu'aucun autre bruit fût perceptible au milieu de cette nuit si calme.

*


Quel émoi, le lendemain, dans Philadelphie ! Dès les premières heures, on savait ce qui s'était passé la veille à la séance du Weldon-Institute : l'apparition d'un mystérieux personnage, un certain ingénieur nommé Robur – Robur-le-Conquérant ! – la lutte qu'il semblait vouloir engager contre les ballonistes, puis sa disparition inexplicable.
Mais ce fut bien une autre affaire, lorsque toute la ville apprit que le président et le secrétaire du club, eux aussi, avaient disparu pendant la nuit du 12 au 13 juin.
Ce que l'on fit de recherches dans toute la cité et aux environs ! Inutilement, d'ailleurs. Les feuilles publiques de Philadelphie, puis les journaux de la Pennsylvanie, puis ceux de toute l'Amérique, s'emparèrent du fait et l'expliquèrent de cent façons, dont aucune ne devait être la vraie. Des sommes considérables furent promises par annonces et affiches – non seulement à qui retrouverait les honorables disparus, mais à quiconque pourrait produire quelque indice de nature à mettre sur leurs traces. Rien n'aboutit. La terre se serait entrouverte pour les engloutir, que le président et le secrétaire du Weldon-Institute n'auraient pas été plus supprimés de la surface du globe.
A ce propos, les journaux du gouvernement demandèrent que le personnel de la police fût augmenté dans une forte proportion, puisque de pareils attentats pouvaient se produire contre les meilleurs citoyens des Etats-Unis – et ils avaient raison...
Il est vrai, les journaux de l'opposition demandèrent que ce personnel fût licencié comme inutile, puisque de pareils attentats pouvaient se produire, sans qu'il fût possible d'en retrouver les auteurs – et peut-être n'avaient-ils pas tort.
En somme, la police resta ce qu'elle était, ce qu'elle sera toujours dans le meilleur des mondes qui n'est pas parfait et ne saurait l'être.

(à suivre...)

Publicité
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article