Robur le Conquérant : chapitre V (2)

Publié le par jeanphi

Q uelques minutes de travail n'eurent d'autre résultat que d'ébrécher les lames du bowie-knife, de les épointer, de les transformer en scies à mille dents.
“Ça ne mord pas, Phil Evans ?
– Non.
– Est-ce que nous serions dans une cellule en tôle ?
– Point, Uncle Prudent: Ces parois, quand on les frappe, ne rendent aucun son métallique.
– Du bois de fer, alors ?
– Non ! ni fer ni bois.
– Qu'est-ce alors ?
– Impossible de le dire, mais, en tout cas, une substance sur laquelle l'acier ne peut mordre.”
Uncle Prudent, pris d'un violent accès de colère, jura, frappa du pied le plancher sonore, tandis que ses mains cherchaient à étrangler un Robur imaginaire.
“Du calme, Uncle Prudent, lui dit Phil Evans, du calme ! Essayez à votre tour.”
Uncle Prudent essaya, mais le bowie-knife ne put entamer une paroi qu'il ne parvenait même pas à rayer de ses meilleures lames, comme si elle eût été de cristal.
Donc, toute fuite devenait impraticable, en admettant qu'elle eût pu être tentée, la porte une fois ouverte.
Il fallut se résigner, momentanément, ce qui n'est guère dans le tempérament yankee, et tout attendre du hasard, ce qui doit répugner à des esprits éminemment pratiques. Mais ce ne fut pas sans objurgations, gros mots, violentes invectives à l'adresse de ce Robur – lequel ne devait point être homme à s'en émouvoir. pour peu qu'il se montrât dans la vie privée le personnage qu'il avait été au milieu du Weldon-Institute.
Cependant Frycollin commençait à donner quelques signes non équivoques de malaise. Soit qu'il éprouvât des crampes à l'estomac ou des crampes dans les membres, il se démenait d'une lamentable façon.
Uncle Prudent crut devoir mettre un terme à cette gymnastique, en coupant les cordes qui serraient le Nègre.
Peut-être eut-il lieu de s'en repentir. Ce fut aussitôt une interminable litanie, dans laquelle les affres de l'épouvante se mêlaient aux souffrances de la faim. Frycollin n'était pas moins pris par le cerveau que par l'estomac. Il eût été difficile de dire auquel de ces deux viscères le Nègre était plus particulièrement redevable de ce qu'il éprouvait.
“Frycollin ! s'écria Uncle Prudent.
– Master Uncle !... Master Uncle !... répondit le Nègre entre deux vagissements lugubres.
Il est possible que nous soyons condamnés à mourir de faim dans cette prison. Mais nous sommes décidés à ne succomber que lorsque nous aurons épuisé tous les moyens d'alimentation susceptibles de prolonger notre vie...
– Me manger ? s'écria Frycollin.
– Comme on fait toujours d'un Nègre en pareille occurrence !... Ainsi, Frycollin, tâche de te faire oublier...
– Ou l'on te Fry-cas-se-ra ! ajouta Phil Evans.”
Et, très sérieusement, Frycollin eut peur d'être employé à la prolongation de deux existences évidemment plus précieuses que la sienne. Il se borna donc à gémir in petto.
Cependant le temps s'écoulait, et toute tentative pour forcer la porte ou la paroi était demeurée infructueuse. En quoi était cette paroi, impossible de le reconnaître.
Ce n'était pas du métal, ce n'était pas du bois, ce n'était pas de la pierre. En outre, le plancher de la cellule semblait fait de la même matière. Lorsqu'on le frappait du pied, il rendait un son particulier, que Uncle Prudent aurait eu quelque peine à classer dans la catégorie des bruits connus. Autre remarque : en dessous, ce plancher paraissait sonner le vide, comme s'il n'eût pas directement reposé sur le sol de la clairière. Oui ! l'inexplicable frrr semblait en caresser la face inférieure. Tout cela n'était pas rassurant.
“Uncle Prudent ? dit Phil Evans.
– Phil Evans ? répondit Uncle Prudent.
– Pensez-vous que notre cellule se soit déplacée ? En aucune façon.
– Pourtant, au premier moment de notre incarcération, j'ai pu distinctement percevoir la fraîche odeur de l'herbe et la senteur résineuse des arbres du parc. Maintenant, j'ai beau humer l'air, il me semble que toutes ces senteurs ont disparu...
– En effet.
– Comment expliquer cela ?
– Expliquons-le de n'importe quelle façon, Phil Evans, excepté par l'hypothèse que notre prison ait changé de place. Je le répète, si nous étions sur un chariot en marche ou sur un bateau en dérive, nous le sentirions.”
Frycollin poussa alors un long gémissement qui eût pu passer pour son dernier soupir, s'il n'eût été suivi de plusieurs autres.
“J'aime à croire que ce Robur nous fera bientôt comparaître devant lui, reprit Phil Evans.
– Je l'espère bien, s'écria Uncle Prudent, et je lui dirai...
– Quoi ?
– Qu'après avoir débuté comme un insolent, il a fini comme un coquin !”
En ce moment, Phil Evans observa que le jour commençait à se faire. Une lueur, vague encore, filtrait à travers l'étroite meurtrière, évidée dans la partie supérieure de la paroi, à l'opposé de la porte. Il devait donc être quatre heures du matin, environ, puisque c'est à cette heure que, dans ce mois de juin et sous cette latitude, l'horizon de Philadelphie se blanchit des premiers rayons du matin.
Cependant, quand Uncle Prudent eut fait sonner sa montre à répétition – chef-d'oeuvre qui provenait de l'usine même de son collègue -, le petit timbre n'indiqua que trois heures moins le quart, bien que la montre ne se fût point arrêtée.
“Bizarre ! dit Phil Evans. A trois heures moins le quart, il devrait encore faire nuit.
– Il faudrait donc que ma montre eût éprouvé un retard..., répondit Uncle Prudent.
– Une montre de la Walton Watch Company !” s'écria Phil Evans
Quoi qu'il en fût, c'était bien le jour qui se levait. Peu à peu, la meurtrière se dessinait en blanc dans la profonde obscurité dé la cellule. Cependant, si l'aube apparaissait plus, hâtivement que ne le permettait le quarantième parallèle, qui est celui de Philadelphie, elle ne se faisait pas avec cette rapidité spéciale aux basses latitudes.
Nouvelle observation de Uncle Prudent à ce sujet, nouveau phénomène inexplicable.
“On pourrait peut-être se hisser jusqu'à la meurtrière, fit observer Phil Evans, et tâcher de voir où on est ?
– On le peut”, répondit Uncle Prudent.
Et, s'adressant à Frycollin :
“Allons, Fry, haut sur pied !”
Le Nègre se redressa.
“Appuie ton dos contre cette paroi, reprit Uncle Prudent, et vous, Phil Evans, veuillez monter sur l'épaule de ce garçon, pendant que je contre-buterai afin qu'il ne vous manque pas.
– Volontiers”, répondit Phil Evans.
Un instant après, les deux genoux sur les épaules de Frycollin, il avait ses yeux à la hauteur de la meurtrîere.
Cette meurtrière était fermée, non par un verre lenticulaire comme celui d'un hublot de navire, mais par une simple vitre. Bien qu'elle ne fût pas très épaisse, elle gênait le regard de Phil Evans, dont le rayon de vue était excessivement borné.
“Eh bien, cassez cette vitre, dit Uncle Prudent, et peut-être pourrez-vous mieux voir ?”
Phil Evans donna un violent coup du manche de son bowie-knife sur la vitre qui rendit un son argentin mais ne cassa pas.
Second coup plus violent. Même résultat.
“Bon ! s'écria Phil Evans, du verre incassable !”
En effet, il fallait que cette vitre fût faite d'un verre trempé d'après les procédés de l'inventeur Siemens, puisque, malgré des coups répétés, elle demeura intacte.
Toutefois, l'espace était assez éclairé maintenant pour que le regard pût s'étendre au-dehors – du moins dans la limite du champ de vision coupé par l'encadrement de la meurtrière.
“Que voyez-vous ? demanda Uncle Prudent.
– Rien.
– Comment ? Pas un massif d'arbres ?
– Non.
– Pas même le haut des branches ?
– Pas même.
– Nous ne sommes donc plus au centre de la clairière ?
– Ni dans la clairière ni dans le parc.
– Apercevez-vous au moins des toits de maisons, des faîtes de monuments ? dit Uncle Prudent, dont le désappointement, mêlé de fureur, ne cessait de s'accroître.
– Ni toits ni faîtes.
– Quoi ! pas même un mât de pavillon, pas même un clocher d'église, pas même une cheminée d'usine ?
– Rien que l'espace.”
Juste à ce moment, la porte de la cellule s'ouvrit. Un homme apparut sur le seuil.
C'était Robur.
“Honorables ballonistes, dit-il d'une voix grave, vous êtes maintenant libres d'aller et de venir...
– Libres ! s'écria Uncle Prudent.
– Oui... dans les limites de l'Albatros !”
Uncle Prudent et Phil Evans se précipitèrent hors de la cellule.
Et que virent-ils ?
A douze ou treize cents mètres au-dessous d'eux, la surface d'un pays qu'ils cherchaient en vain à reconnaître.

(à suivre...)
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