Les Trois Mousquetaires : chapitre XVII (3)

Publié le par jeanphi

– Une personne illustre vous envoie, une personne illustre vous attend : la récompense dépassera vos désirs, voilà tout ce que je puis vous promettre.
– Des intrigues encore, toujours des intrigues ! merci, je m'en défie maintenant, et M. le cardinal m'a éclairé là-dessus.
– Le cardinal ! s'écria Mme Bonacieux, vous avez vu le cardinal ?
– Il m'a fait appeler, répondit fièrement le mercier.
– Et vous vous êtes rendu à son invitation, imprudent que vous êtes.
– Je dois dire que je n'avais pas le choix de m'y rendre ou de ne pas m'y rendre, car j'étais entre deux gardes. Il est vrai encore de dire que, comme alors je ne connaissais pas Son Eminence, si j'avais pu me dispenser de cette visite, j'en eusse été fort enchanté.
– Il vous a donc maltraité ? il vous a donc fait des menaces ?
– Il m'a tendu la main et m'a appelé son ami,– son ami ! entendez- vous, Madame ? Je suis l'ami du grand cardinal !
– Du grand cardinal !
– Lui contesteriez-vous ce titre, par hasard, Madame ?
– Je ne lui conteste rien, mais je vous dis que la faveur d'un ministre est éphémère, et qu'il faut être fou pour s'attacher à un ministre ; il est des pouvoirs au-dessus du sien, qui ne reposent pas sur le caprice d'un homme ou l'issue d'un événement ; c'est à ces pouvoirs qu'il faut se rallier.
– J'en suis fâché, Madame, mais je ne connais pas d'autre pouvoir que celui du grand homme que j'ai l'honneur de servir.
– Vous servez le cardinal ?
– Oui, Madame, et comme son serviteur je ne permettrai pas que vous vous livriez à des complots contre la sûreté de l'Etat, et que vous serviez, vous, les intrigues d'une femme qui n'est pas Française et qui a le coeur espagnol. Heureusement, le grand cardinal est là, son regard vigilant surveille et pénètre jusqu'au fond du coeur.”
Bonacieux répétait mot pour mot une phrase qu'il avait entendu dire au comte de Rochefort ; mais la pauvre femme, qui avait compté sur son mari et qui, dans cet espoir, avait répondu de lui à la reine, n'en frémit pas moins, et du danger dans lequel elle avait failli se jeter, et de l'impuissance dans laquelle elle se trouvait. Cependant, connaissant la faiblesse et surtout la cupidité de son mari, elle ne désespérait pas de l'amener à ses fins.
“Ah ! vous êtes cardinaliste, Monsieur, s'écria-t-elle ; ah ! vous servez le parti de ceux qui maltraitent votre femme et qui insultent votre reine !
– Les intérêts particuliers ne sont rien devant les intérêts de tous. Je suis pour ceux qui sauvent l'Etat”, dit avec emphase Bonacieux.
C'était une autre phrase du comte de Rochefort, qu'il avait retenue et qu'il trouvait l'occasion de placer.
“Et savez-vous ce que c'est que l'Etat dont vous parlez ? dit Mme Bonacieux en haussant les épaules. Contentez-vous d'être un bourgeois sans finesse aucune, et tournez-vous du côté qui vous offre le plus d'avantages.
– Eh ! eh ! dit Bonacieux en frappant sur un sac à la panse arrondie et qui rendit un son argentin ; que dites-vous de ceci, Madame la prêcheuse ?
– D'où vient cet argent ?
– Vous ne devinez pas ?
– Du cardinal ?
– De lui et de mon ami le comte de Rochefort.
– Le comte de Rochefort ! mais c'est lui qui m'a enlevée !
– Cela se peut, Madame.
– Et vous recevez de l'argent de cet homme ?
– Ne m'avez-vous pas dit que cet enlèvement était tout politique ?
– Oui ; mais cet enlèvement avait pour but de me faire trahir ma maîtresse, de m'arracher par des tortures des aveux qui pussent compromettre l'honneur et peut-être la vie de mon auguste maîtresse.
– Madame, reprit Bonacieux, votre auguste maîtresse est une perfide Espagnole, et ce que le cardinal fait est bien fait.
– Monsieur, dit la jeune femme, je vous savais lâche, avare et imbécile, mais je ne vous savais pas infâme !
– Madame, dit Bonacieux, qui n'avait jamais vu sa femme en colère, et qui reculait devant le courroux conjugal ; Madame, que dites-vous donc ?
– Je dis que vous êtes un misérable ! continua Mme Bonacieux, qui vit qu'elle reprenait quelque influence sur son mari. Ah ! vous faites de la politique, vous ! et de la politique cardinaliste encore ! Ah ! vous vous vendez, corps et âme, au démon pour de l'argent.
– Non, mais au cardinal.
– C'est la même chose ! s'écria la jeune femme. Qui dit Richelieu, dit Satan.
– Taisez-vous, Madame, taisez-vous, on pourrait vous entendre !
– Oui, vous avez raison, et je serais honteuse pour vous de votre lâcheté.
– Mais qu'exigez-vous donc de moi ? voyons !
– Je vous l'ai dit : que vous partiez à l'instant même, Monsieur, que vous accomplissiez loyalement la commission dont je daigne vous charger, et à cette condition j'oublie tout, je pardonne, et il y a plus– elle lui tendit la main
– Je vous rends mon amitié.”
Bonacieux était poltron et avare ; mais il aimait sa femme : il fut attendri. Un homme de cinquante ans ne tient pas longtemps rancune à une femme de vingt-trois. Mme Bonacieux vit qu'il hésitait :
“Allons, êtes-vous décidé ? dit-elle.
– Mais, ma chère amie, réfléchissez donc un peu à ce que vous exigez de moi ; Londres est loin de Paris, fort loin, et peut-être la commission dont vous me chargez n'est-elle pas sans dangers.
– Qu'importe, si vous les évitez !
– Tenez, Madame Bonacieux, dit le mercier, tenez, décidément, je refuse : les intrigues me font peur. J'ai vu la Bastille, moi. Brrrrou ! c'est affreux, la Bastille ! Rien que d'y penser, j'en ai la chair de poule. On m'a menacé de la torture. Savez-vous ce que c'est que la torture ? Des coins de bois qu'on vous enfonce entre les jambes jusqu'à ce que les os éclatent ! Non, décidément, je n'irai pas. Et morbleu ! que n'y allez- vous vous-même ? car, en vérité, je crois que je me suis trompé sur votre compte jusqu'à présent : je crois que vous êtes un homme, et des plus enragés encore !
– Et vous, vous êtes une femme, une misérable femme, stupide et abrutie. Ah ! vous avez peur ! Eh bien, si vous ne partez pas à l'instant même, je vous fais arrêter par l'ordre de la reine, et je vous fais mettre à cette Bastille que vous craignez tant.”
Bonacieux tomba dans une réflexion profonde ; il pesa mûrement les deux colères dans son cerveau, celle du cardinal et celle de la reine : celle du cardinal l'emporta énormément.
“Faites-moi arrêter de la part de la reine, dit-il, et moi je me réclamerai de Son Eminence.”
Pour le coup, Mme Bonacieux vit qu'elle avait été trop loin, et elle fut épouvantée de s'être si fort avancée. Elle contempla un instant avec effroi cette figure stupide, d'une résolution invincible, comme celle des sots qui ont peur.
“Eh bien, soit ! dit-elle. Peut-être, au bout du compte, avez-vous raison : un homme en sait plus long que les femmes en politique, et vous surtout, Monsieur Bonacieux, qui avez causé avec le cardinal. Et cependant, il est bien dur, ajouta-t-elle, que mon mari, un homme sur l'affection duquel je croyais pouvoir compter, me traite aussi disgracieusement et ne satisfasse point à ma fantaisie.
– C'est que vos fantaisies peuvent mener trop loin, reprit Bonacieux triomphant, et je m'en défie.
– J'y renoncerai donc, dit la jeune femme en soupirant ; c'est bien, n'en parlons plus.
– Si, au moins, vous me disiez quelle chose je vais faire à Londres, reprit Bonacieux, qui se rappelait un peu tard que Rochefort lui avait recommandé d'essayer de surprendre les secrets de sa femme.
– Il est inutile que vous le sachiez, dit la jeune femme, qu'une défiance instinctive repoussait maintenant en arrière : il s'agissait d'une bagatelle comme en désirent les femmes, d'une emplette sur laquelle il y avait beaucoup à gagner.”
Mais plus la jeune femme se défendait, plus au contraire Bonacieux pensa que le secret qu'elle refusait de lui confier était important. Il résolut donc de courir à l'instant même chez le comte de Rochefort, et de lui dire que la reine cherchait un messager pour l'envoyer à Londres.
“Pardon, si je vous quitte, ma chère Madame Bonacieux, dit-il ; mais, ne sachant pas que vous me viendriez voir, j'avais pris rendez-vous avec un de mes amis ; je reviens à l'instant même, et si vous voulez m'attendre seulement une demi-minute, aussitôt que j'en aurai fini avec cet ami, je reviens vous prendre, et, comme il commence à se faire tard, je vous reconduis au Louvre.
– Merci, Monsieur, répondit Mme Bonacieux : vous n'êtes point assez brave pour m'être d'une utilité quelconque, et je m'en retournerai bien au Louvre toute seule.
– Comme il vous plaira, Madame Bonacieux, reprit l'ex-mercier. Vous reverrai-je bientôt ?
– Sans doute ; la semaine prochaine, je l'espère, mon service me laissera quelque liberté, et j'en profiterai pour revenir mettre de l'ordre dans nos affaires, qui doivent être quelque peu dérangées.
– C'est bien ; je vous attendrai. Vous ne m'en voulez pas ?
– Moi ! pas le moins du monde.
– A bientôt, alors ?
– A bientôt.”
Bonacieux baisa la main de sa femme, et s'éloigna rapidement.
“Allons, dit Mme Bonacieux, lorsque son mari eut refermé la porte de la rue, et qu'elle se trouva seule, il ne manquait plus à cet imbécile que d'être cardinaliste ! Et moi qui avais répondu à la reine, moi qui avais promis à ma pauvre maîtresse... Ah ! mon Dieu, mon Dieu ! elle va me prendre pour quelqu'une de ces misérables dont fourmille le palais, et qu'on a placées près d'elle pour l'espionner ! Ah ! Monsieur Bonacieux ! je ne vous ai jamais beaucoup aimé ; maintenant, c'est bien pis : je vous hais ! et, sur ma parole, vous me le paierez !”
Au moment où elle disait ces mots, un coup frappé au plafond lui fit lever la tête, et une voix, qui parvint à elle à travers le plancher, lui cria :
“Chère Madame Bonacieux, ouvrez-moi la petite porte de l'allée, et je vais descendre près de vous.”

(à suivre...)
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