Les Trois Mousquetaires : chapitre XVIII (2)

Publié le par jeanphi

D'Artagnan rouvrit avec précaution le verrou, et tous deux, légers comme des ombres, se glissèrent par la porte intérieure dans l'allée, montèrent sans bruit l'escalier et rentrèrent dans la chambre de d'Artagnan.
Une fois chez lui, pour plus de sûreté, le jeune homme barricada la porte ; ils s'approchèrent tous deux de la fenêtre, et par une fente du volet ils virent M. Bonacieux qui causait avec un homme en manteau.
A la vue de l'homme en manteau, d'Artagnan bondit, et, tirant son épée à demi, s'élança vers la porte.
C'était l'homme de Meung.
“Qu'allez-vous faire ? s'écria Mme Bonacieux ; vous nous perdez.
– Mais j'ai juré de tuer cet homme ! dit d'Artagnan.
– Votre vie est vouée en ce moment et ne vous appartient pas. Au nom de la reine, je vous défends de vous jeter dans aucun péril étranger à celui du voyage.
– Et en votre nom, n'ordonnez-vous rien ?
– En mon nom, dit Mme Bonacieux avec une vive émotion ; en mon nom, je vous en prie. Mais écoutons, il me semble qu'ils parlent de moi.”
D'Artagnan se rapprocha de la fenêtre et prêta l'oreille.
M. Bonacieux avait rouvert sa porte, et voyant l'appartement vide, il était revenu à l'homme au manteau qu'un instant il avait laissé seul.
“Elle est partie, dit-il, elle sera retournée au Louvre.
– Vous êtes sûr, répondit l'étranger, qu'elle ne s'est pas doutée dans quelles intentions vous êtes sorti ?
– Non, répondit Bonacieux avec suffisance ; c'est une femme trop superficielle.
– Le cadet aux gardes est-il chez lui ?
– Je ne le crois pas ; comme vous le voyez, son volet est fermé, et l'on ne voit aucune lumière briller à travers les fentes.
– C'est égal, il faudrait s'en assurer.
– Comment cela ?
– En allant frapper à sa porte.
– Je demanderai à son valet.
– Allez.”
Bonacieux rentra chez lui, passa par la même porte qui venait de donner passage aux deux fugitifs, monta jusqu'au palier de d'Artagnan et frappa.
Personne ne répondit. Porthos, pour faire plus grande figure, avait emprunté ce soir-là Planchet. Quant à d'Artagnan, il n'avait garde de donner signe d'existence.
Au moment où le doigt de Bonacieux résonna sur la porte, les deux jeunes gens sentirent bondir leurs coeurs.
“Il n'y a personne chez lui, dit Bonacieux.
– N'importe, rentrons toujours chez vous, nous serons plus en sûreté que sur le seuil d'une porte.
– Ah ! mon Dieu ! murmura Mme Bonacieux, nous n'allons plus rien entendre.
– Au contraire, dit d'Artagnan, nous n'entendrons que mieux.”
D'Artagnan enleva les trois ou quatre carreaux qui faisaient de sa chambre une autre oreille de Denys, étendit un tapis à terre, se mit à genoux, et fit signe à Mme Bonacieux de se pencher, comme il le faisait, vers l'ouverture.
“Vous êtes sûr qu'il n'y a personne ? dit l'inconnu.
– J'en réponds, dit Bonacieux.
– Et vous pensez que votre femme ?...
– Est retournée au Louvre.
– Sans parler à aucune personne qu'à vous ?
– J'en suis sûr.
– C'est un point important, comprenez-vous ?
– Ainsi, la nouvelle que je vous ai apportée a donc une valeur... ?
– Très grande, mon cher Bonacieux, je ne vous le cache pas.
– Alors le cardinal sera content de moi ?
– Je n'en doute pas.
– Le grand cardinal !
– Vous êtes sûr que, dans sa conversation avec vous, votre femme n'a pas prononcé de noms propres ?
– Je ne crois pas.
– Elle n'a nommé ni Mme de Chevreuse, ni M. de Buckingham, ni Mme de Vernet ?
– Non, elle m'a dit seulement qu'elle voulait m'envoyer à Londres pour servir les intérêts d'une personne illustre.”
“Le traître ! murmura Mme Bonacieux.
– Silence !” dit d'Artagnan en lui prenant une main qu'elle lui abandonna sans y penser.
“N'importe, continua l'homme au manteau, vous êtes un niais de n'avoir pas feint d'accepter la commission, vous auriez la lettre à présent ; l'Etat qu'on menace était sauvé, et vous...
– Et moi ?
– Eh bien, vous ! le cardinal vous donnait des lettres de noblesse...
– Il vous l'a dit ?
– Oui, je sais qu'il voulait vous faire cette surprise.
– Soyez tranquille, reprit Bonacieux ; ma femme m'adore, et il est encore temps.”
“Le niais ! murmura Mme Bonacieux.
– Silence !” dit d'Artagnan en lui serrant plus fortement la main.
“Comment est-il encore temps ? reprit l'homme au manteau.
– Je retourne au Louvre, je demande Mme Bonacieux, je dis que j'ai réfléchi, je renoue l'affaire, j'obtiens la lettre, et je cours chez le cardinal.
– Eh bien, allez vite ; je reviendrai bientôt savoir le résultat de votre démarche.”
L'inconnu sortit.
“L'infâme ! dit Mme Bonacieux en adressant encore cette épithète à son mari.
– Silence !” répéta d'Artagnan en lui serrant la main plus fortement encore.
Un hurlement terrible interrompit alors les réflexions de d'Artagnan et de Mme Bonacieux. C'était son mari, qui s'était aperçu de la disparition de son sac et qui criait au voleur.
“Oh ! mon Dieu ! s'écria Mme Bonacieux, il va ameuter tout le quartier.”
Bonacieux cria longtemps ; mais comme de pareils cris, attendu leur fréquence, n'attiraient personne dans la rue des Fossoyeurs, et que d'ailleurs la maison du mercier était depuis quelque temps assez mal famée, voyant que personne ne venait, il sortit en continuant de crier, et l'on entendit sa voix qui s'éloignait dans la direction de la rue du Bac.
“Et maintenant qu'il est parti, à votre tour de vous éloigner, dit Mme Bonacieux ; du courage, mais surtout de la prudence, et songez que vous vous devez à la reine.
– A elle et à vous ! s'écria d'Artagnan. Soyez tranquille, belle Constance, je reviendrai digne de sa reconnaissance ; mais reviendrai- je aussi digne de votre amour ?”
La jeune femme ne répondit que par la vive rougeur qui colora ses joues. Quelques instants après, d'Artagnan sortit à son tour, enveloppé, lui aussi, d'un grand manteau que retroussait cavalièrement le fourreau d'une longue épée.
Mme Bonacieux le suivit des yeux avec ce long regard d'amour dont la femme accompagne l'homme qu'elle se sent aimer ; mais lorsqu'il eut disparu à l'angle de la rue, elle tomba à genoux, et joignant les mains :
“O mon Dieu ! s'écria-t-elle, protégez la reine, protégez-moi !”

(à suivre...)
Publicité
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article