Robur le Conquérant : chapitre IX (2)
Ainsi, nous allons en tâter, master Robur ? demanda le contremaître Turner. Oui, Tom, répondit l'ingénieur. Dans les roufles de la machinerie, le mécanicien et ses deux aides étaient à leur poste, prêts à exécuter les manoeuvres qui seraient commandées par gestes. L'Albatros ne tarda pas à s'abaisser vers la mer, et il s'arrêta à une cinquantaine de pieds au-dessus. Il n'y avait aucun navire au large ce que purent constater les deux collègues ni aucune terre en vue qu'ils auraient pu gagner à la nage, en admettant que Robur n'eût rien fait pour les ressaisir. Plusieurs jets de vapeur et d'eau, lancés par leurs évents, annoncèrent bientôt la présence des baleines qui venaient respirer à la surface de la mer. Tom Turner, aidé d'un de ses camarades, s'était placé à l'avant. A sa portée était une de ces javelines-bombes, de fabrication californienne, qui se lancent avec une arquebuse. C'est une espèce de cylindre de métal que termine une bombe cylindrique, armée d'une tige à pointe barbelée. Du banc de quart de l'avant, sur lequel il venait de monter, Robur indiquait, de la main droite aux mécaniciens, de la main gauche au timonier, les manoeuvres à faire. Il était ainsi maître de l'aéronef dans toutes les directions, horizontale et verticale. On ne saurait croire avec quelle rapidité, avec quelle précision, l'appareil obéissait à tous ses commandements. On eût dit d'un être organisé, dont l'ingénieur Robur était l'âme. Baleine !... Baleine ! s'écria de nouveau Tom Turner. En effet, le dos d'un cétacé émergeait à quatre encablures en avant de l'Albatros. L'Albatros courut dessus, et, quand il n'en fut plus qu'à une soixantaine de pieds, il s'arrêta. Tom Turner avait épaulé son arquebuse qui reposait sur une fourche fichée dans la rambarde. Le coup partit, et le projectile, entraînant une longue corde dont l'extrémité se rattachait à la plate-forme, alla frapper le corps de la baleine. La bombe, remplie d'une matière fulminante, fit alors explosion, et, en éclatant, lança une sorte de petit harpon à deux branches, qui s'incrusta dans les chairs de l'animal. Attention ! cria Turner. Uncle Prudent et Phil Evans, si mal disposés qu'ils fussent, se sentaient intéressés par ce spectacle. La baleine, blessée grièvement, avait frappé la mer d'un tel coup de queue que l'eau rejaillit jusque sur l'avant de l'aéronef. Puis l'animal plongea à une grande profondeur, pendant qu'on lui filait de la corde préalablement lovée dans une baille pleine d'eau, afin qu'elle ne prit pas feu au frottement. Lorsque la baleine revint à la surface, elle se mit à fuir à toute vitesse dans la direction du nord. Que l'on imagine avec quelle rapidité l'Albatros fut remorqué à sa suite ! D'ailleurs, les propulseurs avaient été arrêtés. On laissait faire l'animal, en se maintenant en ligue avec lui. Tom Turner était prêt à couper la corde, pour le cas où un nouveau plongeon aurait rendu cette remorque trop dangereuse. Pendant une demi-heure, et peut-être sur une distance de six milles, l'Albatros fut ainsi entraîné; mais on sentait que le cétacé commençait à faiblir. Alors, sur un geste de Robur, les aides-mécaniciens firent machine en arrière, et les propulseurs commencèrent à opposer une certaine résistance à la baleine, qui, peu à peu, se rapprocha du bord. Bientôt l'aéronef plana à vingt-cinq pieds au-dessus d'elle. Sa queue battait encore les eaux avec une incroyable violence. En se retournant du dos sur le ventre, elle produisait d'énormes remous. Tout à coup, elle se redressa, pour ainsi dire, piqua une tête, et plongea avec une telle rapidité, que Tom Turner eut à peine le temps de lui filer de la corde. D'un coup, l'aéronef fut entraîné jusqu'à la surface des eaux. Un tourbillon s'était formé à la place où avait disparu l'animal. Un paquet de mer embarqua par-dessus la rambarde, comme il en tombe sur les pavois d'un navire qui court contre le vent et la lame. Heureusement, d'un coup de hache, Tom Turner trancha la corde, et l'Albatros, sa remorque détachée, remonta à deux cents mètres sous la puissance de ses hélices ascensionnelles. Quant à Robur, il avait manoeuvré l'appareil sans que son sang-froid l'eût abandonné un instant. Quelques minutes après, la baleine revenait à la surface morte cette fois. De toutes parts les oiseaux de mer accouraient pour se jeter sur son cadavre, en poussant des cris à rendre sourd tout, un Congrès. L'Albatros, n'ayant que faire de cette dépouille, reprit sa marche vers l'ouest. Le lendemain, 17 juin, à six heures du matin, une terre se profila à l'horizon. C'étaient la presqu'île d'Alaska et le long semis de brisants des Aléoutiennes. L'Albatros sauta par-dessus cette barrière où pullulent ces phoques à fourrure, que chassent les Aléoutiens pour le compte de la Compagnie Russo-Américaine. Excellente affaire, la capture de ces amphibies longs de six à sept pieds, couleur de rouille, qui pèsent de trois cents à cinq cents livres ! Il y en avait des files interminables, rangées en front de bataille, et on eût pu les compter par milliers. S'ils ne bronchèrent pas au passage de l'Albatros, il n'en fut pas de même des plongeons, lumnes et imbriens, dont les cris rauques emplirent l'espace, et qui disparurent sous les eaux, comme s'ils eussent été menacés par quelque formidable bête de l'air. Les deux mille kilomètres de la mer de Behring, depuis les premières Aléoutiennes jusqu'à la pointe extrême du Kamtchatka, furent enlevés pendant les vingt-quatre heures de cette journée et de la nuit suivante. Pour mettre à exécution leur projet de fuite, Uncle Prudent et Phil Evans ne se trouvaient plus dans des conditions favorables. Ce n'était ni sur ces rivages déserts de l'extrême Asie, ni dans les parages de la mer d'Okhotsk qu'une évasion pouvait s'effectuer avec quelque chance. Visiblement, l'Albatros se dirigeait vers les terres du Japon ou de la Chine. Là, bien qu'il ne fût peut-être pas prudent de s'en remettre à la discrétion des Chinois ou des Japonais, les deux collègues étaient résolus à s'enfuir, si l'aéronef faisait halte en un point quelconque de ces territoires. Mais ferait-il halte ? Il n'en était pas de lui comme d'un oiseau qui finit par se fatiguer d'un trop long vol, ou d'un ballon qui, faute de gaz, est obligé de redescendre. Il avait des approvisionnements pour bien des semaines encore, et ses organes, d'une solidité merveilleuse, défiaient toute faiblesse comme toute lassitude. (à suivre...) |
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