Robur le Conquérant : chapitre IX (4)

Publié le par jeanphi

O n ne s'inquiéta guère de ces démonstrations dans l'inabordable Albatros. Mais les cordes, qui retenaient les cerfs-volants aux pieux fichés dans les jardins impériaux, furent ou coupées ou halées vivement. De ces légers appareils, les uns revinrent rapidement à terre en accentuant leurs accords, les autres tombèrent comme des oiseaux qu'un plomb a frappés aux ailes et dont le chant finit avec le dernier souffle.
Une formidable fanfare, échappée de la trompette de Tom Turner, se lança alors sur la capitale et couvrit les dernières notes du concert aérien. Cela n'interrompit pas la fusillade terrestre. Toutefois, une bombe, ayant éclaté à quelques vingtaines de pieds de sa plate-forme, l'Albatros remonta dans les zones inaccessibles du ciel.
Que se passa-t-il pendant les quelques jours qui suivirent ? Aucun incident dont les prisonniers eussent pu profiter. Quelle direction prit l'aéronef ? Invariablement celle du sud-ouest – ce qui dénotait le projet de se rapprocher de l'Indoustan. Il était visible, d'ailleurs, que le sol, montant sans cesse, obligeait l'Albatros à se diriger selon son profil. Une dizaine d'heures après avoir quitté Pékin, Uncle Prudent et Phil Evans avaient pu entrevoir une partie de la Grande Muraille sur la limite du Chen-Si. Puis, évitant les monts Loungs, ils passèrent au-dessus de la vallée de Wang-Ho et franchirent la frontière de l'Empire chinois sur la limite du Tibet.
Le Tibet, – hauts plateaux sans végétation, de-ci, de-là pics neigeux, ravins desséchés, torrents alimentés par les glaciers, bas-fonds avec d'éclatantes couches de sel, lacs encadrés dans des forêts verdoyantes. Sur le tout, un vent souvent glacial.
Le baromètre, tombé à 450 millimètres, indiquait alors une altitude de plus de quatre mille mètres au-dessus du niveau de la mer. A cette hauteur, la température, bien que l'on fût dans les mois les plus chauds de l'hémisphère boréal, ne dépassait guère le zéro.
Ce refroidissement, combiné avec la vitesse de l'Albatros, rendait la situation peu supportable. Aussi, bien que les deux collègues eussent à leur disposition de chaudes couvertures de voyage, ils préférèrent rentrer dans le roufle.
Il va sans dire qu'il avait fallu donner aux hélices suspensives une extrême rapidité, afin de maintenir l'aéronef dans un air déjà raréfié. Mais elles fonctionnaient avec un ensemble parfait, et il semblait que l'on fût bercé par le frémissement de leurs ailes.
Ce jour-là, Garlok, ville du Tibet occidental, chef-lieu de la province de Guari-Khorsoum, put voir passer l'Albatros, gros comme un pigeon voyageur.
Le 27 juin, Uncle Prudent et Phil Evans aperçurent une énorme barrière, dominée par quelques hauts pics, perdus dans les neiges, et qui leur coupait l'horizon. Tous deux, arc-boutés alors contre le roufle de l'avant pour résister à la vitesse du déplacement, regardaient ses masses colossales. Elles semblaient courir au-devant de l'aéronef.
“L'Himalaya, sans doute, dit Phil Evans, et il est probable que ce Robur va en contourner la base sans essayer de passer dans l'Inde.
– Tant pis ! répondit Uncle Prudent. Sur cet immense territoire, peut-être aurions-nous pu...
– A moins qu'il ne tourne la chaîne par le Birman à l'est, ou par le Népaul à l'ouest.
– En tout cas, je le mets au défi de la franchir !
– Vraiment !” dit une voix.
Le lendemain, 28 juin, l'Albatros se trouvait en face du gigantesque massif, au-dessus de la province de Zzang. De l'autre côté de l'Himalaya, c'était la région du Népaul.
En réalité, trois chaînes coupent successivement la route de l'Inde, quand on vient du nord. Les deux septentrionales, entre lesquelles s'était glissé l'Albatros, comme un navire entre d'énormes écueils, sont les premiers degrés de cette barrière de l'Asie centrale. Ce furent d'abord le Kouen-Loun, puis le Karakoroum, qui dessinent cette vallée longitudinale et parallèle à l'Himalaya, presque à la ligne de faite où se partagent les bassins de l'Indus, à l'ouest, et du Brahmapoutre, à l'est.
Quel superbe système orographique ! Plus de deux cents sommets déjà mesurés, dont dix-sept dépassent vingt-cinq mille pieds ! Devant l'Albatros, à huit mille huit cent quarante mètres, s'élevait le mont Everest. Sur la droite, le Dwalaghiri, haut de huit mille deux cents. Sur la gauche, le Kinchanjunga, haut de huit mille cinq cent quatre-vingt-douze, relégué au deuxième rang depuis les dernières mesures de l'Everest.
Evidemment, Robur n'avait pas la prétention d'effleurer la cime de ces pics mais, sans doute, il connaissait les diverses passes de l'Himalaya, entre autres, la passe d'Ibi-Gamin, que les frères Schlagintweit, en 1856, ont franchie à une hauteur de six mille huit cents mètres, et il s'y lança résolument.
Il y eut là quelques heures palpitantes, très pénibles même. Cependant, si la raréfaction de l'air ne devint pas telle qu'il fallut recourir à des appareils spéciaux pour renouveler l'oxygène dans les cabines, le froid fut excessif.
Robur, posté à l'avant, sa mâle figure sous son capuchon, commandait les manoeuvres. Tom Turner avait en main la barre du gouvernail. Le mécanicien surveillait attentivement ses piles dont les substances acides n'avaient rien à craindre de la congélation – heureusement. Les hélices, lancées au maximum de courant, rendaient des sons de plus en plus aigus, dont l'intensité fut extrême, malgré la moindre densité de l'air. Le baromètre tomba à 290 millimètres, ce qui indiquait sept mille mètres d'altitude.
Magnifique disposition de ce chaos de montagnes !
Partout des sommets blancs. Pas de lacs, mais des glaciers qui descendent jusqu'à dix mille pieds de la base. Plus d'herbe, rien que de rares phanérogames sur la limite de la vie végétale. Plus de ces admirables pins et cèdres, qui se groupent en forêts splendides aux flancs inférieurs de la chaîne. Plus de ces gigantesques fougères ni de ces interminables parasites, tendus d'un tronc à l'autre, comme dans les sous-bois de la jungle. Aucun animal, ni chevaux sauvages, ni yaks, ni boeufs tibétains. Parfois une gazelle égarée jusque dans ces hauteurs. Pas d'oiseaux, si ce n'est quelques couples de ces corneilles qui s'élèvent jusqu'aux dernières couches de l'air respirable.
Cette passe enfin franchie, l'Albatros commença à redescendre. Au sortir du col, hors de la région des forêts, il n'y avait plus qu'une campagne infinie qui s'étendait sur un immense secteur.
Alors Robur s'avança vers ses hôtes, et d'une voix aimable :
“L'Inde, messieurs”, dit-il.

(à suivre...)
Publicité
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article