Robur le Conquérant : chapitre X (2)
C ette ville, c'était le port d'Ashourada, la station russe la plus avancée dans le sud. Cette étendue d'eau, c'était une mer. C'était la Caspienne. Plus de tourbillons de poussière alors. Vue d'un ensemble de maisons à l'européenne, disposées le long d'un promontoire, avec un clocher qui les domine. L'Albatros s'abaissa sur cette mer dont les eaux sont à trois cents pieds au-dessous du niveau. océanien. Vers le soir, il longeait la côte turkestane autrefois, russe alors qui monte vers le golfe de Balkan, et le lendemain, 3 juillet, il planait à cent mètres au-dessus de la Caspienne. Aucune terre en vue, ni du côté de l'Asie, ni du côté de l'Europe. A la surface de la mer, quelques voiles blanches gonflées par la brise. C'étaient des navires indigènes, reconnaissables à leurs formes, des kesebeys à deux mâts, des kayuks, anciens bateaux pirates à un mât, des teimils, simples canots de service 'ou de pêche. Çà et là, s'élevaient jusqu'à l'Albatros quelques queues de fumée, vomies par la cheminée de ces steamers d'Ashourada que la Russie entretient pour la police des eaux turkomanes. Ce matin-là, le contremaître Tom Turner causait avec le maître coq, François Tapage, et, à une demande de celui-ci, il avait fait cette réponse Oui, nous resterons quarante-huit heures environ au-dessus de la mer Caspienne. Bien ! répondit le maître coq. Cela nous permettra sans doute de pêcher ?... Comme vous le dites ! Puisqu'on devait mettre quarante heures à faire les six cent vingt-cinq milles que mesure cette mer sur deux cents de large, c'est que la vitesse de l'Albatros serait très modérée, et même nulle pendant les opérations de pêche. Or, cette réponse de Tom Turner fut entendue par Phil Evans qui se trouvait alors à l'avant. En ce moment, Frycollin s'obstinait à l'assommer de ses incessantes récriminations, le priant d'intervenir près de son maître pour qu'il le fit " déposer à terre ". Sans répondre à cette demande saugrenue, Phil Evans revint à l'arrière retrouver Uncle Prudent. Là, toutes précautions prises pour ne point être entendus, il rapporta les quelques phrases échangées entre Tom Turner et le maître coq. Phil Evans, répondit Uncle Prudent, je pense que nous ne nous faisons aucune illusion sur les intentions de ce misérable à notre égard ? Aucune, répondit Phil Evans. Il ne nous rendra la liberté que lorsque cela lui conviendra, s'il nous la rend jamais ! Dans ce cas, nous devons tout tenter pour quitter l'Albatros ! Un fameux appareil, il faut bien l'avouer ! C'est possible ! s'écria Uncle Prudent, mais c'est l'appareil d'un coquin qui nous retient au mépris de tout droit. Or, cet appareil constitue pour nous et les nôtres un danger permanent. Si donc nous ne parvenons pas à le détruire... Commençons par nous sauver !.., répondit Phil Evans. Nous verrons après ! Soit ! reprit Uncle Prudent, et profitons des occasions qui vont s'offrir. Evidemment l'Albatros va traverser la Caspienne, puis se lancer sur l'Europe, soit dans le nord, au-dessus de la Russie, soit dans l'ouest, au-dessus des contrées méridionales. Eh bien ! en quelque lieu que nous mettions le pied, notre salut sera assuré jusqu'à l'Atlantique. Il convient donc de se tenir prêts à toute heure. Mais, demanda Phil Evans, comment fuir ?... Ecoutez-moi, répondit Uncle Prudent. Il arrive parfois, pendant la nuit, que l'Albatros plane à quelques centaines de pieds seulement du sol. Or, il y a à bord plusieurs câbles de cette longueur, et, avec un peu d'audace, on pourrait peut-être se laisser glisser... Oui, répondit Phil Evans, le cas échéant, je n'hésiterais pas... Ni moi, dit Uncle Prudent. J'ajoute que, la nuit, excepté le timonier posté à l'arrière, personne ne veille. Précisément, un de ces câbles est placé à l'avant, et, sans être vu, sans être entendu, il ne serait pas impossible de le dérouler... Bien, dit Phil Evans. Je vois avec plaisir, Uncle Prudent, que vous 'êtes plus calme. Cela vaut mieux pour agir. Mais, en ce moment, nous voici sur la Caspienne. De nombreux bâtiments sont en vue. L'Albatros va descendre et s'arrêter pendant la pèche... Est-ce que nous ne pourrions pas profiter ?... Eh ! on nous surveille, même quand nous ne croyons pas être surveillés, répondit Uncle Prudent. Vous l'avez bien vu, quand nous avons tenté de nous précipiter dans l'Hydaspe. Et qui dit que nous ne sommes pas surveillés aussi pendant la nuit ? répliqua Phil Evans. Il faut pourtant en finir ! s'écria Uncle Prudent, oui ! en finir avec cet Albatros et son maître ! On le voit, sous l'excitation de la colère, les deux collègues Uncle Prudent surtout pouvaient être conduits à commettre les actes les plus téméraires et peut-être les plus contraires à leur propre sûreté. Le sentiment de leur impuissance, le dédain ironique avec lequel les traitait Robur, les réponses brutales qu'il leur faisait, tout contribuait à tendre une situation dont l'aggravation était chaque jour plus manifeste. Ce jour même, une nouvelle scène faillit amener une altercation des plus regrettables entre Robur et les deux collègues. Frycollin ne se doutait guère qu'il allait en être le provocateur. En se voyant au-dessus de cette mer sans limites, le poltron fut repris d'une belle épouvante. Comme un enfant, comme un Nègre qu'il était, il se laissa aller à geindre, à protester, à crier, à se démener en mille contorsions et grimaces. Je veux m'en aller !... Je veux m'en aller ! criait-il. Je ne suis pas un oiseau !... Je ne suis pas fait pour voler !... Je veux qu'on me remette à terre... tout de suite !... Il va sans dire que Uncle Prudent ne cherchait aucunement à le calmer, au contraire. Aussi ces hurlements finirent-ils par impatienter singulièrement Robur. Or, comme Tom Turner et ses compagnons allaient procéder aux manoeuvres de la pêche, l'ingénieur, pour se débarrasser de Frycollin, ordonna de l'enfermer dans son roufle. Mais le Nègre continua à se débattre, à frapper aux cloisons, à hurler de plus belle. Il était midi. En ce moment, l'Albatros se tenait à cinq ou six mètres seulement du niveau de la mer. Quelques embarcations, épouvantées à sa vue, avaient pris la fuite. Cette portion de la Caspienne ne devait pas tarder à être déserte. Comme on le pense bien, dans ces conditions où ils n'auraient eu qu'à piquer une tête pour fuir, les deux collègues devaient être et étaient l'objet d'une surveillance spéciale. En admettant même qu'ils se fussent jetés par-dessus le bord, on aurait bien su les reprendre avec le canot de caoutchouc de l'Albatros. Donc, rien à faire pendant la pêche, à laquelle Phil Evans crut devoir assister, tandis que Uncle Prudent, en perpétuel état de rage, se retirait dans sa cabine. On sait que la mer Caspienne est une dépression volcanique du sol. En ce bassin tombent les eaux de ces grands fleuves, le Volga, l'Oural, le Kour, la Kouma, la Jemba et autres. Sans l'évaporation qui lui enlève son trop-plein, ce trou, d'une superficie de dix-sept mille lieues carrées, d'une profondeur moyenne comprise entre soixante et quatre cents pieds, aurait inondé les côtes du nord et de l'est, basses et marécageuses. Bien que cette cuvette ne soit en communication ni avec la mer Noire, ni avec la mer d'Aral, dont les niveaux sont très supérieurs au sien, elle n'en nourrit pas moins un très grand nombre de poissons de ceux, bien entendu, auxquels ne peuvent déplaire ses eaux d'une amertume prononcée, due au naphte qu'y déversent les sources de son extrémité méridionale. (à suivre...) |
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