Les Trois Mousquetaires : chapitre XXI (3)

Publié le par jeanphi

– Oui, dit le duc en souriant, et je crois même connaître cette autre personne, c'est...
– Milord, je ne l'ai point nommée, interrompit vivement le jeune homme.
– C'est juste, dit le duc ; c'est donc à cette personne que je dois être reconnaissant de votre dévouement.
– Vous l'avez dit, Milord, car justement à cette heure qu'il est question de guerre, je vous avoue que je ne vois dans Votre Grâce qu'un Anglais, et par conséquent qu'un ennemi que je serais encore plus enchanté de rencontrer sur le champ de bataille que dans le parc de Windsor ou dans les corridors du Louvre ; ce qui, au reste, ne m'empêchera pas d'exécuter de point en point ma mission et de me faire tuer, si besoin est, pour l'accomplir ; mais, je le répète à Votre Grâce, sans qu'elle ait personnellement pour cela plus à me remercier de ce que je fais pour moi dans cette seconde entrevue, que de ce que j'ai déjà fait pour elle dans la première.
– Nous disons, nous : “Fier comme un Ecossais”, murmura Buckingham.
– Et nous disons, nous : “Fier comme un Gascon” , répondit d'Artagnan. Les Gascons sont les Ecossais de la France.”
D'Artagnan salua le duc et s'apprêta à partir.
“Eh bien, vous vous en allez comme cela ? Par où ? Comment ?
– C'est vrai.
– Dieu me damne ! les Français ne doutent de rien !
– J'avais oublié que l'Angleterre était une île, et que vous en étiez le roi.
– Allez au port, demandez le brick le Sund , remettez cette lettre au capitaine ; il vous conduira à un petit port où certes on ne vous attend pas, et où n'abordent ordinairement que des bâtiments pêcheurs.
– Ce port s'appelle ?
– Saint-Valery ; mais, attendez donc : arrivé là, vous entrerez dans une mauvaise auberge sans nom et sans enseigne, un véritable bouge à matelots ; il n'y a pas à vous tromper, il n'y en a qu'une.
– Après ?
– Vous demanderez l'hôte, et vous lui direz : Forward.
– Ce qui veut dire ?
– En avant : c'est le mot d'ordre. Il vous donnera un cheval tout sellé et vous indiquera le chemin que vous devez suivre ; vous trouverez ainsi quatre relais sur votre route. Si vous voulez, à chacun d'eux, donner votre adresse à Paris, les quatre chevaux vous y suivront ; vous en connaissez déjà deux, et vous m'avez paru les apprécier en amateur : ce sont ceux que nous montions ; rapportez-vous-en à moi, les autres ne leur sont point inférieurs. Ces quatre chevaux sont équipés pour la campagne. Si fier que vous soyez, vous ne refuserez pas d'en accepter un et de faire accepter les trois autres à vos compagnons : c'est pour nous faire la guerre, d'ailleurs. La fin excuse les moyens, comme vous dites, vous autres Français, n'est-ce pas ?
– Oui, Milord, j'accepte, dit d'Artagnan ; et s'il plaît à Dieu, nous ferons bon usage de vos présents.
– Maintenant, votre main, jeune homme ; peut-être nous rencontrerons-nous bientôt sur le champ de bataille ; mais, en attendant, nous nous quitterons bons amis, je l'espère.
– Oui, Milord, mais avec l'espérance de devenir ennemis bientôt.
– Soyez tranquille, je vous le promets.
– Je compte sur votre parole, Milord.”
D'Artagnan salua le duc et s'avança vivement vers le port.
En face la Tour de Londres, il trouva le bâtiment désigné, remit sa lettre au capitaine, qui la fit viser par le gouverneur du port, et appareilla aussitôt.
Cinquante bâtiments étaient en partance et attendaient.
En passant bord à bord de l'un d'eux, d'Artagnan crut reconnaître la femme de Meung, la même que le gentilhomme inconnu avait appelée " Milady " , et que lui, d'Artagnan, avait trouvée si belle ; mais grâce au courant du fleuve et au bon vent qui soufflait, son navire allait si vite qu'au bout d'un instant on fut hors de vue.
Le lendemain, vers neuf heures du matin, on aborda à Saint-Valery.
D'Artagnan se dirigea à l'instant même vers l'auberge indiquée, et la reconnut aux cris qui s'en échappaient : on parlait de guerre entre l'Angleterre et la France comme de chose prochaine et indubitable, et les matelots joyeux faisaient bombance.
D'Artagnan fendit la foule, s'avança vers l'hôte, et prononça le mot Forward. A l'instant même, l'hôte lui fit signe de le suivre, sortit avec lui par une porte qui donnait dans la cour, le conduisit à l'écurie où l'attendait un cheval tout sellé, et lui demanda s'il avait besoin de quelque autre chose.
“J'ai besoin de connaître la route que je dois suivre, dit d'Artagnan.
– Allez d'ici à Blangy, et de Blangy à Neufchâtel. A Neufchâtel, entrez à l'auberge de la Herse d'Or , donnez le mot d'ordre à l'hôtelier, et vous trouverez comme ici un cheval tout sellé.
– Dois-je quelque chose ? demanda d'Artagnan.
– Tout est payé, dit l'hôte, et largement. Allez donc, et que Dieu vous conduise !
– Amen !” répondit le jeune homme en partant au galop.
Quatre heures après, il était à Neufchâtel.
Il suivit strictement les instructions reçues ; à Neufchâtel, comme à Saint-Valery, il trouva une monture toute sellée et qui l'attendait ; il voulut transporter les pistolets de la selle qu'il venait de quitter à la selle qu'il allait prendre : les fontes étaient garnies de pistolets pareils.
“Votre adresse à Paris ?
– Hôtel des Gardes, compagnie des Essarts.
– Bien, répondit celui-ci.
– Quelle route faut-il prendre ? demanda à son tour d'Artagnan.
– Celle de Rouen ; mais vous laisserez la ville à votre droite. Au petit village d'Ecouis, vous vous arrêterez, il n'y a qu'une auberge, l'Ecu de France. Ne la jugez pas d'après son apparence ; elle aura dans ses écuries un cheval qui vaudra celui-ci.
– Même mot d'ordre ?
– Exactement.
– Adieu, maître !
– Bon voyage, gentilhomme ! avez-vous besoin de quelque chose ?”
D'Artagnan fit signe de la tête que non, et repartit à fond de train. A Ecouis, la même scène se répéta : il trouva un hôte aussi prévenant, un cheval frais et reposé ; il laissa son adresse comme il l'avait fait, et repartit du même train pour Pontoise. A Pontoise, il changea une dernière fois de monture, et à neuf heures il entrait au grand galop dans la cour de l'hôtel de M. de Tréville.
Il avait fait près de soixante lieues en douze heures.
M. de Tréville le reçut comme s'il l'avait vu le matin même ; seulement, en lui serrant la main un peu plus vivement que de coutume, il lui annonça que la compagnie de M. des Essarts était de garde au Louvre et qu'il pouvait se rendre à son poste.

(à suivre...)
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