Les Trois Mousquetaires : chapitre XXII (2)
Le roi tressaillit de joie et le cardinal de colère ; cependant, distants comme ils l'étaient de la reine, ils ne pouvaient compter les ferrets ; la reine les avait, seulement en avait-elle dix ou en avait-elle douze ? En ce moment, les violons sonnèrent le signal du ballet. Le roi s'avança vers Mme la présidente, avec laquelle il devait danser, et S. A. R. Monsieur avec la reine. On se mit en place, et le ballet commença. Le roi figurait en face de la reine, et chaque fois qu'il passait près d'elle, il dévorait du regard ces ferrets, dont il ne pouvait savoir le compte. Une sueur froide couvrait le front du cardinal. Le ballet dura une heure ; il avait seize entrées. Le ballet finit au milieu des applaudissements de toute la salle, chacun reconduisit sa dame à sa place ; mais le roi profita du privilège qu'il avait de laisser la sienne où il se trouvait, pour s'avancer vivement vers la reine. Je vous remercie, Madame, lui dit-il, de la déférence que vous avez montrée pour mes désirs, mais je crois qu'il vous manque deux ferrets, et je vous les rapporte. A ces mots, il tendit à la reine les deux ferrets que lui avait remis le cardinal. Comment, Sire ! s'écria la jeune reine jouant la surprise, vous m'en donnez encore deux autres ; mais alors, cela m'en fera donc quatorze ? En effet, le roi compta, et les douze ferrets se trouvèrent sur l'épaule de Sa Majesté. Le roi appela le cardinal : Eh bien, que signifie cela, Monsieur le cardinal ? demanda le roi d'un ton sévère. Cela signifie, Sire, répondit le cardinal, que je désirais faire accepter ces deux ferrets à Sa Majesté, et que n'osant les lui offrir moi-même, j'ai adopté ce moyen. Et j'en suis d'autant plus reconnaissante à Votre Eminence, répondit Anne d'Autriche avec un sourire qui prouvait qu'elle n'était pas dupe de cette ingénieuse galanterie, que je suis certaine que ces deux ferrets vous coûtent aussi cher à eux seuls que les douze autres ont coûté à Sa Majesté. Puis, ayant salué le roi et le cardinal, la reine reprit le chemin de la chambre où elle s'était habillée et où elle devait se dévêtir. L'attention que nous avons été obligés de donner pendant le commencement de ce chapitre aux personnages illustres que nous y avons introduits nous a écartés un instant de celui à qui Anne d'Autriche devait le triomphe inouï qu'elle venait de remporter sur le cardinal, et qui, confondu, ignoré, perdu dans la foule entassée à l'une des portes, regardait de là cette scène compréhensible seulement pour quatre personnes : le roi, la reine, Son Eminence et lui. La reine venait de regagner sa chambre, et d'Artagnan s'apprêtait à se retirer, lorsqu'il sentit qu'on lui touchait légèrement l'épaule ; il se retourna, et vit une jeune femme qui lui faisait signe de la suivre. Cette jeune femme avait le visage couvert d'un loup de velours noir, mais malgré cette précaution, qui, au reste, était bien plutôt prise pour les autres que pour lui, il reconnut à l'instant même son guide ordinaire, la légère et spirituelle Mme Bonacieux. La veille ils s'étaient vus à peine chez le suisse Germain, où d'Artagnan l'avait fait demander. La hâte qu'avait la jeune femme de porter à la reine cette excellente nouvelle de l'heureux retour de son messager fit que les deux amants échangèrent à peine quelques paroles. D'Artagnan suivit donc Mme Bonacieux, mû par un double sentiment, l'amour et la curiosité. Pendant toute la route, et à mesure que les corridors devenaient plus déserts, d'Artagnan voulait arrêter la jeune femme, la saisir, la contempler, ne fût-ce qu'un instant ; mais, vive comme un oiseau, elle glissait toujours entre ses mains, et lorsqu'il voulait parler, son doigt ramené sur sa bouche avec un petit geste impératif plein de charme lui rappelait qu'il était sous l'empire d'une puissance à laquelle il devait aveuglément obéir, et qui lui interdisait jusqu'à la plus légère plainte ; enfin, après une minute ou deux de tours et de détours, Mme Bonacieux ouvrit une porte et introduisit le jeune homme dans un cabinet tout à fait obscur. Là elle lui fit un nouveau signe de mutisme, et ouvrant une seconde porte cachée par une tapisserie dont les ouvertures répandirent tout à coup une vive lumière, elle disparut. D'Artagnan demeura un instant immobile et se demandant où il était, mais bientôt un rayon de lumière qui pénétrait par cette chambre, l'air chaud et parfumé qui arrivait jusqu'à lui, la conversation de deux ou trois femmes, au langage à la fois respectueux et élégant, le mot de Majesté plusieurs fois répété, lui indiquèrent clairement qu'il était dans un cabinet attenant à la chambre de la reine. Le jeune homme se tint dans l'ombre et attendit. La reine paraissait gaie et heureuse, ce qui semblait fort étonner les personnes qui l'entouraient, et qui avaient au contraire l'habitude de la voir presque toujours soucieuse. La reine rejetait ce sentiment joyeux sur la beauté de la fête, sur le plaisir que lui avait fait éprouver le ballet, et comme il n'est pas permis de contredire une reine, qu'elle sourie ou qu'elle pleure, chacun renchérissait sur la galanterie de MM. les échevins de la ville de Paris. Quoique d'Artagnan ne connût point la reine, il distingua sa voix des autres voix, d'abord à un léger accent étranger, puis à ce sentiment de domination naturellement empreint dans toutes les paroles souveraines. Il l'entendait s'approcher et s'éloigner de cette porte ouverte, et deux ou trois fois il vit même l'ombre d'un corps intercepter la lumière. Enfin, tout à coup une main et un bras adorables de forme et de blancheur passèrent à travers la tapisserie ; d'Artagnan comprit que c'était sa récompense : il se jeta à genoux, saisit cette main et appuya respectueusement ses lèvres ; puis cette main se retira laissant dans les siennes un objet qu'il reconnut pour être une bague ; aussitôt la porte se referma, et d'Artagnan se retrouva dans la plus complète obscurité. D'Artagnan mit la bague à son doigt et attendit de nouveau ; il était évident que tout n'était pas fini encore. Après la récompense de son dévouement venait la récompense de son amour. D'ailleurs, le ballet était dansé, mais la soirée était à peine commencée : on soupait à trois heures, et l'horloge Saint-Jean, depuis quelque temps déjà, avait sonné deux heures trois quarts. En effet, peu à peu le bruit des voix diminua dans la chambre voisine ; puis on l'entendit s'éloigner ; puis la porte du cabinet où était d'Artagnan se rouvrit, et Mme Bonacieux s'y élança. Vous, enfin ! s'écria d'Artagnan. Silence ! dit la jeune femme en appuyant sa main sur les lèvres du jeune homme : silence ! et allez-vous-en par où vous êtes venu. Mais où et quand vous reverrai-je ? s'écria d'Artagnan. Un billet que vous trouverez en rentrant vous le dira. Partez, partez ! Et à ces mots elle ouvrit la porte du corridor et poussa d'Artagnan hors du cabinet. D'Artagnan obéit comme un enfant, sans résistance et sans objection aucune, ce qui prouve qu'il était bien réellement amoureux. (à suivre...) |
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