Les Trois Mousquetaires : chapitre XXIII (2)
Oh ! mon Dieu non, à une quarantaine de lieues seulement ; nous avons été conduire M. Athos aux eaux de Forges, où mes amis sont restés. Et vous êtes revenu, vous, n'est-ce pas ? reprit M. Bonacieux en donnant à sa physionomie son air le plus malin. Un beau garçon comme vous n'obtient pas de longs congés de sa maîtresse, et nous étions impatiemment attendu à Paris, n'est-ce pas ? Ma foi, dit en riant le jeune homme, je vous l'avoue, d'autant mieux, mon cher Monsieur Bonacieux, que je vois qu'on ne peut rien vous cacher. Oui, j'étais attendu, et bien impatiemment, je vous en réponds. Un léger nuage passa sur le front de Bonacieux, mais si léger, que d'Artagnan ne s'en aperçut pas. Et nous allons être récompensé de notre diligence ? continua le mercier avec une légère altération dans la voix, altération que d'Artagnan ne remarqua pas plus qu'il n'avait fait du nuage momentané qui, un instant auparavant, avait assombri la figure du digne homme. Ah ! faites donc le bon apôtre ! dit en riant d'Artagnan. Non, ce que je vous en dis, reprit Bonacieux, c'est seulement pour savoir si nous rentrons tard. Pourquoi cette question, mon cher hôte ? demanda d'Artagnan ; est- ce que vous comptez m'attendre ? Non, c'est que depuis mon arrestation et le vol qui a été commis chez moi, je m'effraie chaque fois que j'entends ouvrir une porte, et surtout la nuit. Dame, que voulez-vous ! je ne suis point homme d'épée, moi ! Eh bien, ne vous effrayez pas si je rentre à une heure, à deux ou trois heures du matin ; si je ne rentre pas du tout, ne vous effrayez pas encore Cette fois, Bonacieux devint si pâle, que d'Artagnan ne put faire autrement que de s'en apercevoir, et lui demanda ce qu'il avait. Rien, répondit Bonacieux, rien. Depuis mes malheurs seulement, je suis sujet à des faiblesses qui me prennent tout à coup, et je viens de me sentir passer un frisson. Ne faites pas attention à cela, vous qui n'avez à vous occuper que d'être heureux. Alors j'ai de l'occupation, car je le suis. Pas encore, attendez donc, vous avez dit : à ce soir. Eh bien, ce soir arrivera, Dieu merci ! et peut-être l'attendez-vous avec autant d'impatience que moi. Peut-être, ce soir, Mme Bonacieux visitera-t-elle le domicile conjugal. Mme Bonacieux n'est pas libre ce soir, répondit gravement le mari ; elle est retenue au Louvre par son service. Tant pis pour vous, mon cher hôte, tant pis ; quand je suis heureux, moi, je voudrais que tout le monde le fût ; mais il paraît que ce n'est pas possible. Et le jeune homme s'éloigna en riant aux éclats de la plaisanterie que lui seul, pensait-il, pouvait comprendre. Amusez-vous bien ! répondit Bonacieux d'un air sépulcral. Mais d'Artagnan était déjà trop loin pour l'entendre, et l'eût-il entendu, dans la disposition d'esprit où il était, il ne l'eût certes pas remarqué. Il se dirigea vers l'hôtel de M. de Tréville ; sa visite de la veille avait été, on se le rappelle, très courte et très peu explicative. Il trouva M. de Tréville dans la joie de son âme. Le roi et la reine avaient été charmants pour lui au bal. Il est vrai que le cardinal avait été parfaitement maussade. A une heure du matin, il s'était retiré sous prétexte qu'il était indisposé. Quant à Leurs Majestés, elles n'étaient rentrées au Louvre qu'à six heures du matin. Maintenant, dit M. de Tréville en baissant la voix et en interrogeant du regard tous les angles de l'appartement pour voir s'ils étaient bien seuls, maintenant parlons de vous, mon jeune ami, car il est évident que votre heureux retour est pour quelque chose dans la joie du roi, dans le triomphe de la reine et dans l'humiliation de Son Eminence. Il s'agit de bien vous tenir. Qu'ai-je à craindre, répondit d'Artagnan, tant que j'aurai le bonheur de jouir de la faveur de Leurs Majestés ? Tout, croyez-moi. Le cardinal n'est point homme à oublier une mystification tant qu'il n'aura pas réglé ses comptes avec le mystificateur, et le mystificateur m'a bien l'air d'être certain Gascon de ma connaissance. Croyez-vous que le cardinal soit aussi avancé que vous et sache que c'est moi qui ai été à Londres ? Diable ! vous avez été à Londres. Est-ce de Londres que vous avez rapporté ce beau diamant qui brille à votre doigt ? Prenez garde, mon cher d'Artagnan, ce n'est pas une bonne chose que le présent d'un ennemi ; n'y a-t-il pas là-dessus certain vers latin... Attendez donc... Oui, sans doute, reprit d'Artagnan, qui n'avait jamais pu se fourrer la première règle du rudiment dans la tête, et qui, par ignorance, avait fait le désespoir de son précepteur ; oui, sans doute, il doit y en avoir un. Il y en a un certainement, dit M. de Tréville, qui avait une teinte de lettres, et M. de Benserade me le citait l'autre jour... Attendez donc... Ah ! m'y voici : ... timeo Danaos et dona ferentes. Ce qui veut dire : Défiez-vous de l'ennemi qui vous fait des présents. " Ce diamant ne vient pas d'un ennemi, Monsieur, reprit d'Artagnan, il vient de la reine. De la reine ! oh ! oh ! dit M. de Tréville. Effectivement, c'est un véritable bijou royal, qui vaut mille pistoles comme un denier. Par qui la reine vous a-t-elle fait remettre ce cadeau ? Elle me l'a remis elle-même. Où cela ? Dans le cabinet attenant à la chambre où elle a changé de toilette. Comment ? En me donnant sa main à baiser. Vous avez baisé la main de la reine ! s'écria M. de Tréville en regardant d'Artagnan. Sa Majesté m'a fait l'honneur de m'accorder cette grâce ! Et cela en présence de témoins ? Imprudente, trois fois imprudente ! Non, Monsieur, rassurez-vous, personne ne l'a vue, reprit d'Artagnan. Et il raconta à M. de Tréville comment les choses s'étaient passées. Oh ! les femmes, les femmes ! s'écria le vieux soldat, je les reconnais bien à leur imagination romanesque ; tout ce qui sent le mystérieux les charme ; ainsi vous avez vu le bras, voilà tout ; vous rencontreriez la reine, que vous ne la reconnaîtriez pas ; elle vous rencontrerait ; qu'elle ne saurait pas qui vous êtes. Non, mais grâce à ce diamant... , reprit le jeune homme. Ecoutez, dit M. de Tréville, voulez-vous que je vous donne un conseil, un bon conseil, un conseil d'ami ? Vous me ferez honneur, Monsieur, dit d'Artagnan. Eh bien, allez chez le premier orfèvre venu et vendez-lui ce diamant pour le prix qu'il vous en donnera ; si juif qu'il soit, vous en trouverez toujours bien huit cents pistoles. Les pistoles n'ont pas de nom, jeune homme, et cette bague en a un terrible, ce qui peut trahir celui qui la porte. Vendre cette bague ! une bague qui vient de ma souveraine ! jamais, dit d'Artagnan. Alors tournez-en le chaton en dedans, pauvre fou, car on sait qu'un cadet de Gascogne ne trouve pas de pareils bijoux dans l'écrin de sa mère. Vous croyez donc que j'ai quelque chose à craindre ? demanda d'Artagnan. C'est-à-dire, jeune homme, que celui qui s'endort sur une mine dont la mèche est allumée doit se regarder comme en sûreté en comparaison de vous. Diable ! dit d'Artagnan, que le ton d'assurance de M. de Tréville commençait à inquiéter : diable, que faut-il faire ? Vous tenir sur vos gardes toujours et avant toute chose. Le cardinal a la mémoire tenace et la main longue ; croyez-moi, il vous jouera quelque tour. Mais lequel ? (à suivre...) |
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