Les Trois Mousquetaires : chapitre XXIII (3)
Eh ! le sais-je, moi ! est-ce qu'il n'a pas à son service toutes les ruses du démon ? Le moins qui puisse vous arriver est qu'on vous arrête. Comment ! on oserait arrêter un homme au service de Sa Majesté ? Pardieu ! on s'est bien gêné pour Athos ! En tout cas, jeune homme, croyez-en un homme qui est depuis trente ans à la cour : ne vous endormez pas dans votre sécurité, ou vous êtes perdu. Bien au contraire, et c'est moi qui vous le dis, voyez des ennemis partout. Si l'on vous cherche querelle, évitez-la, fût-ce un enfant de dix ans qui vous la cherche ; si l'on vous attaque de nuit ou de jour, battez en retraite et sans honte ; si vous traversez un pont, tâtez les planches, de peur qu'une planche ne vous manque sous le pied ; si vous passez devant une maison qu'on bâtit, regardez en l'air de peur qu'une pierre ne vous tombe sur la tête ; si vous rentrez tard, faites-vous suivre par votre laquais, et que votre laquais soit armé, si toutefois vous êtes sûr de votre laquais. Défiez-vous de tout le monde, de votre ami, de votre frère, de votre maîtresse, de votre maîtresse surtout. D'Artagnan rougit. De ma maîtresse, répéta-t-il machinalement ; et pourquoi plutôt d'elle que d'un autre ? C'est que la maîtresse est un des moyens favoris du cardinal, il n'en a pas de plus expéditif : une femme vous vend pour dix pistoles, témoin Dalila. Vous savez les Ecritures, hein ? D'Artagnan pensa au rendez-vous que lui avait donné Mme Bonacieux pour le soir même ; mais nous devons dire, à la louange de notre héros, que la mauvaise opinion que M. de Tréville avait des femmes en général ne lui inspira pas le moindre petit soupçon contre sa jolie hôtesse. Mais, à propos, reprit M. de Tréville, que sont devenus vos trois compagnons ? J'allais vous demander si vous n'en aviez pas appris quelques nouvelles. Aucune, Monsieur. Eh bien, je les ai laissés sur ma route : Porthos à Chantilly, avec un duel sur les bras ; Aramis à Crèvecoeur, avec une balle dans l'épaule ; et Athos à Amiens, avec une accusation de faux monnayeur sur le corps. Voyez-vous ! dit M. de Tréville ; et comment vous êtes-vous échappé, vous ? Par miracle, Monsieur, je dois le dire, avec un coup d'épée dans la poitrine, et en clouant M. le comte de Wardes sur le revers de la route de Calais, comme un papillon à une tapisserie. Voyez-vous encore ! de Wardes, un homme au cardinal, un cousin de Rochefort. Tenez, mon cher ami, il me vient une idée. Dites, Monsieur. A votre place, je ferais une chose. Laquelle ? Tandis que Son Eminence me ferait chercher à Paris, je reprendrais, moi, sans tambour ni trompette, la route de Picardie, et je m'en irais savoir des nouvelles de mes trois compagnons. Que diable ! ils méritent bien cette petite attention de votre part. Le conseil est bon, Monsieur, et demain je partirai. Demain ! et pourquoi pas ce soir ? Ce soir, Monsieur, je suis retenu à Paris par une affaire indispensable. Ah ! jeune homme ! jeune homme ! quelque amourette ? Prenez garde, je vous le répète : c'est la femme qui nous a perdus, tous tant que nous sommes. Croyez-moi, partez ce soir. Impossible ! Monsieur. Vous avez donc donné votre parole ? Oui, Monsieur. Alors c'est autre chose ; mais promettez-moi que si vous n'êtes pas tué cette nuit, vous partirez demain. Je vous le promets. Avez-vous besoin d'argent ? J'ai encore cinquante pistoles. C'est autant qu'il m'en faut, je le pense. Mais vos compagnons ? Je pense qu'ils ne doivent pas en manquer. Nous sommes sortis de Paris chacun avec soixante-quinze pistoles dans nos poches. Vous reverrai-je avant votre départ ? Non, pas que je pense, Monsieur, à moins qu'il n'y ait du nouveau. Allons, bon voyage ! Merci, Monsieur. Et d'Artagnan prit congé de M. de Tréville, touché plus que jamais de sa sollicitude toute paternelle pour ses mousquetaires. Il passa successivement chez Athos, chez Porthos et chez Aramis. Aucun d'eux n'était rentré. Leurs laquais aussi étaient absents, et l'on n'avait des nouvelles ni des uns, ni des autres. Il se serait bien informé d'eux à leurs maîtresses, mais il ne connaissait ni celle de Porthos, ni celle d'Aramis ; quant à Athos, il n'en avait pas. En passant devant l'hôtel des Gardes, il jeta un coup d'oeil dans l'écurie : trois chevaux étaient déjà rentrés sur quatre. Planchet, tout ébahi, était en train de les étriller, et avait déjà fini avec deux d'entre eux. Ah ! Monsieur, dit Planchet en apercevant d'Artagnan, que je suis aise de vous voir ! Et pourquoi cela, Planchet ? demanda le jeune homme. Auriez-vous confiance en M. Bonacieux, notre hôte ? Moi ? pas le moins du monde. Oh ! que vous faites bien, Monsieur. Mais d'où vient cette question ? De ce que, tandis que vous causiez avec lui, je vous observais sans vous écouter ; Monsieur, sa figure a changé deux ou trois fois de couleur. Bah ! Monsieur n'a pas remarqué cela, préoccupé qu'il était de la lettre qu'il venait de recevoir ; mais moi, au contraire, que l'étrange façon dont cette lettre était parvenue à la maison avait mis sur mes gardes, je n'ai pas perdu un mouvement de sa physionomie. Et tu l'as trouvée... ? Traîtreuse, Monsieur. Vraiment ! De plus, aussitôt que Monsieur l'a eu quitté et qu'il a disparu au coin de la rue, M. Bonacieux a pris son chapeau, a fermé sa porte et s'est mis à courir par la rue opposée. En effet, tu as raison, Planchet tout cela me paraît fort louche, et, sois tranquille, nous ne lui paierons pas notre loyer que la chose ne nous ait été catégoriquement expliquée. Monsieur plaisante, mais Monsieur verra. Que veux-tu, Planchet, ce qui doit arriver est écrit ! Monsieur ne renonce donc pas à sa promenade de ce soir ? Bien au contraire, Planchet, plus j'en voudrai à M. Bonacieux, et plus j'irai au rendez-vous que m'a donné cette lettre qui t'inquiète tant. Alors, si c'est la résolution de Monsieur... Inébranlable, mon ami ; ainsi donc, à neuf heures, tiens-toi prêt ici, à l'hôtel ; je viendrai te prendre. Planchet, voyant qu'il n'y avait plus aucun espoir de faire renoncer son maître à son projet, poussa un profond soupir, et se mit à étriller le troisième cheval. Quant à d'Artagnan, comme c'était au fond un garçon plein de prudence, au lieu de rentrer chez lui, il s'en alla dîner chez ce prêtre gascon qui, au moment de la détresse des quatre amis, leur avait donné un déjeuner de chocolat. (à suivre...) |
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