Robur le Conquérant : chapitre XIII (3)
En effet, pendant une dizaine de minutes, l'Albatros avait été en perdition. N'eût été sa solidité extraordinaire, il aurait péri dans ce tourbillon des trombes. Pendant cette traversée de l'Atlantique, combien les heures étaient longues, quand aucun phénomène n'en venait rompre la monotonie ! D'ailleurs, les jours diminuaient sans cesse, et le froid devenait vif. Uncle Prudent et Phil Evans voyaient peu Robur. Enfermé dans sa cabine, l'ingénieur s'occupait à relever sa route, à pointer sur ses cartes la direction suivie, à reconnaître sa position toutes les fois qu'il le pouvait, à noter les indications des baromètres, des thermomètres, des chronomètres, enfin à porter sur le livre de bord tous les incidents du voyage. Quant aux deux collègues, bien encapuchonnés, ils cherchaient sans cesse à apercevoir quelque terre dans le sud. De son côté, sur la recommandation expresse de Uncle Prudent, Frycollin essayait de tâter le maître coq à l'endroit de l'ingénieur. Mais comment faire fonds sur ce que disait ce Gascon de François Tapage ? Tantôt Robur était un ancien ministre de la République Argentine, un chef de l'Amirauté, un président des Etats-Unis mis à la retraite, un général espagnol en disponibilité, un vice-roi des Indes qui avait recherché une plus haute position dans les airs. Tantôt il possédait des millions, grâce aux razzias opérées avec sa machine, et il était signalé à la vindicte publique. Tantôt il s'était ruiné à confectionner cet appareil et serait forcé de faire des ascensions publiques pour rattraper son argent. Quant à la question de savoir s'il s'arrêtait jamais quelque part, non ! Mais il avait l'intention d'aller dans la lune, et, là, s'il trouvait quelque localité à sa convenance, il s'y fixerait. Hein ! Fry ! ... mon camarade !... Cela te fera-t-il plaisir d'aller voir ce qui se passe là-haut ? Je n'irai pas !... Je refuse !.., répondait l'imbécile, qui prenait au sérieux toutes ces bourdes. Et pourquoi, Fry, pourquoi ? Nous te marierions avec quelque belle et jeune lunarienne ! ... Tu ferais souche de Nègres ! Et, quand Frycollin rapportait ces propos à son maître, celui-ci voyait bien qu'il ne pourrait obtenir aucun renseignement sur Robur. Il ne songeait donc plus qu'à se venger. Phil, dit-il un jour à son collègue, il est bien prouvé maintenant que toute fuite est impossible ? Impossible, Uncle Prudent. Soit ! mais un homme s'appartient toujours, et, s'il le faut, en sacrifiant sa vie... Si ce sacrifice est à faire, qu'il soit fait au plus tôt ! répondit Phil Evans, dont le tempérament, si froid qu'il fût, n'en pouvait supporter davantage. Oui ! il est temps d'en finir !... Où va l'Albatros ?... Le voici qui traverse obliquement l'Atlantique, et, s'il se maintient dans cette direction, il atteindra le littoral de la Patagonie, puis les rivages de la Terre de Feu... Et après ?... Se lancera-t-il au-dessus de l'océan Pacifique, ou ira-t-il s'aventurer vers les continents du pôle austral ?... Tout est possible avec ce Robur !... Nous serions perdus alors !... C'est donc un cas de légitime défense, et, si nous devons périr... Que ce ne soit pas, répondit Uncle Prudent, sans nous être vengés, sans avoir anéanti cet appareil avec tous ceux qu'il porte ! Les deux collègues en étaient arrivés là à force de fureur impuissante, de rage concentrée en eux. Oui ! puisqu'il le fallait, ils se sacrifieraient pour détruire l'inventeur et son secret ! Quelques mois, ce serait donc tout ce qu'aurait vécu ce prodigieux aéronef, dont ils étaient bien contraints de reconnaître l'incontestable supériorité en locomotion aérienne ! Or, cette idée s'était si bien incrustée dans leur esprit qu'ils ne pensaient plus qu'à la mettre à exécution. Et comment ? En s'emparant de l'un des engins explosifs, emmagasinés à bord, avec lequel ils feraient sauter l'appareil ? Mais encore fallait-il pouvoir pénétrer dans la soute aux munitions. Heureusement, Frycollin ne soupçonnait rien de ces projets. A la pensée de l'Albatros faisant explosion dans les airs, il eût été capable de dénoncer son maître ! Ce fut le 23 juillet que la terre réapparut dans le sud-ouest, à peu près vers le cap des Vierges, à l'entrée du détroit de Magellan. Au-delà du cinquante-quatrième parallèle, à cette époque de l'année, la nuit durait déjà près de dix-huit heures, et la température s'abaissait en moyenne à six degrés au-dessous de zéro. Tout d'abord, l'Albatros, au lieu de s'enfoncer plus avant dans le sud, suivit les méandres du détroit comme s'il eût voulu gagner le Pacifique. Après avoir passé au-dessus de la baie de Lomas, laissé le mont Gregory dans le nord et les monts Brecknocks dans l'ouest, il reconnut Punta Arena, petit village chilien, au moment où l'église sonnait à toute volée, puis, quelques heures plus tard, l'ancien établissement de Port-Famine. Si les Patagons, dont les feux se voyaient çà et là, ont réellement une taille au-dessus de la moyenne, les passagers de l'aéronef n'en purent juger, puisque l'altitude en faisait des nains. Mais, pendant les si courtes heures de ce jour austral, quel spectacle ! Montagnes abruptes, pics éternellement neigeux avec d'épaisses forêts étagées sur leurs flancs, mers intérieures, baies formées entre les presqu'îles et les îles de cet archipel, ensemble des terres de Clarence, Dawson, Désolation, canaux et passes, innombrables caps et promontoires, tout ce fouillis inextricable dont la glace faisait déjà une masse solide, depuis le cap Forward qui termine le continent américain, jusqu'au cap Horn où finit le Nouveau Monde ! Cependant, une fois arrivé à Port-Famine, il fut constant que l'Albatros allait, reprendre sa route vers le sud. Passant entre le mont Tam de la presqu'île de Brunswik et le mont Graves, il se dirigea droit vers le mont Sarmiento, pic énorme, encapuchonné de glaces, qui domine le détroit de Magellan, à deux mille mètres au-dessus du niveau de la mer. C'était le pays des Pécherais ou Fuégiens, ces indigènes qui habitent la Terre de Feu. Six mois plus tôt, en plein été, lors des longs jours de quinze à seize heures, combien cette terre se fût montrée belle et fertile, surtout dans sa partie méridionale ! Partout alors, des vallées et des pâturages qui pourraient nourrir des milliers d'animaux, des forêts vierges, aux arbres gigantesques, bouleaux, hêtres, frênes, cyprès, fougères arborescentes, des plaines que parcourent les bandes de guanaques, de vigognes et d'autruches; puis, des armées de pingouins, des myriades de volatiles. Aussi, lorsque l'Albatros mit en activité ses fanaux électriques, rotches, guillemots, canards, oies, vinrent-ils se jeter à bord, cent fois de quoi remplir l'office de François Tapage. De là, un surcroît de besogne pour le maître coq qui savait apprêter ce gibier de manière à lui enlever son goût huileux. Surcroît de besogne également pour Frycollin qui ne put se refuser à plumer douzaines sur douzaines de ces intéressants volatiles. Ce jour-là, au moment où le soleil allait se coucher, vers trois heures de l'après-midi, apparut un vaste lac, encadré dans une bordure de forêts superbes. Ce lac était alors entièrement glacé, et quelques indigènes, leurs longues raquettes aux pieds, glissaient rapidement à la surface. En réalité, à la vue de l'appareil, ces Fuégiens, au comble de l'épouvante, fuyaient en toutes directions, et, quand ils ne pouvaient fuir, ils se cachaient, ils se terraient comme des animaux. L'Albatros ne cessa de marcher vers le sud, au-delà du canal de Beagle, plus loin que l'île de Navarin, dont le nom grec détonne quelque peu entre les noms rudes de ces terres lointaines, plus loin que l'île de Wollaston, baignée par les dernières eaux du Pacifique. Enfin, après avoir franchi sept mille cinq cents kilomètres depuis la côte du Dahomey, il dépassa les extrêmes îlots de l'archipel de Magellan, puis, le plus avancé de tous vers le sud, dont la pointe est rongée d'un éternel ressac, le terrible cap Horn. (à suivre...) |
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