Les Trois Mousquetaires : chapitre XXV (2)

Publié le par jeanphi

Le lieu que désignait Bonacieux comme celui qui avait été le but de sa course fut une nouvelle preuve à l'appui des soupçons qu'avait conçus d'Artagnan. Bonacieux avait dit Saint-Mandé, parce que Saint-Mandé est le point absolument opposé à Saint-Cloud.
Cette probabilité lui fut une première consolation. Si Bonacieux savait où était sa femme, on pourrait toujours, en employant des moyens extrêmes, forcer le mercier à desserrer les dents et à laisser échapper son secret. Il s'agissait seulement de changer cette probabilité en certitude.
“Pardon, mon cher Monsieur Bonacieux, si j'en use avec vous sans façon, dit d'Artagnan ; mais rien n'altère comme de ne pas dormir, j'ai donc une soif d'enragé ; permettez-moi de prendre un verre d'eau chez vous ; vous le savez, cela ne se refuse pas entre voisins.”
Et sans attendre la permission de son hôte, d'Artagnan entra vivement dans la maison, et jeta un coup d'oeil rapide sur le lit. Le lit n'était pas défait. Bonacieux ne s'était pas couché. Il rentrait donc seulement il y avait une heure ou deux ; il avait accompagné sa femme jusqu'à l'endroit où on l'avait conduite, ou tout au moins jusqu'au premier relais.
“Merci, maître Bonacieux, dit d'Artagnan en vidant son verre, voilà tout ce que je voulais de vous. Maintenant je rentre chez moi, je vais faire brosser mes bottes par Planchet, et quand il aura fini, je vous l'enverrai si vous voulez pour brosser vos souliers.”
Et il quitta le mercier tout ébahi de ce singulier adieu et se demandant s'il ne s'était pas enferré lui-même.
Sur le haut de l'escalier il trouva Planchet tout effaré.
“Ah ! Monsieur, s'écria Planchet dès qu'il eut aperçu son maître, en voilà bien d'une autre, et il me tardait bien que vous rentrassiez.
– Qu'y a-t-il donc ? demanda d'Artagnan.
– Oh ! je vous le donne en cent, Monsieur, je vous le donne en mille de deviner la visite que j'ai reçue pour vous en votre absence.
– Quand cela ?
– Il y a une demi-heure, tandis que vous étiez chez M. de Tréville.
– Et qui donc est venu ? Voyons, parle.
– M. de Cavois.
– M. de Cavois ?
– En personne.
– Le capitaine des gardes de Son Eminence ?
– Lui-même.
– Il venait m'arrêter ?
– Je m'en suis douté, Monsieur, et cela malgré son air patelin.
– Il avait l'air patelin, dis-tu ?
– C'est-à-dire qu'il était tout miel, Monsieur.
– Vraiment ?
– Il venait, disait-il de la part de Son Eminence, qui vous voulait beaucoup de bien, vous prier de le suivre au Palais-Royal.
– Et tu lui as répondu ?
– Que la chose était impossible, attendu que vous étiez hors de la maison, comme il le pouvait voir.
– Alors qu'a-t-il dit ?
– Que vous ne manquiez pas de passer chez lui dans la journée ; puis il a ajouté tout bas : “Dis à ton maître que Son Eminence est parfaitement disposée pour lui, et que sa fortune dépend peut-être de cette entrevue.”
– Le piège est assez maladroit pour le cardinal, reprit en souriant le jeune homme.
– Aussi, je l'ai vu, le piège, et j'ai répondu que vous seriez désespéré à votre retour.
“– Où est-il allé ? a demandé M. de Cavois.
“– A Troyes en Champagne, ai-je répondu.
“– Et quand est-il parti ?
“– Hier soir.”
– Planchet, mon ami, interrompit d'Artagnan, tu es véritablement un homme précieux.
– Vous comprenez, Monsieur, j'ai pensé qu'il serait toujours temps, si vous désirez voir M. de Cavois, de me démentir en disant que vous n'étiez point parti ; ce serait moi, dans ce cas, qui aurais fait le mensonge, et comme je ne suis pas gentilhomme, moi, je puis mentir.
– Rassure-toi, Planchet, tu conserveras ta réputation d'homme véridique : dans un quart d'heure nous partons.
– C'est le conseil que j'allais donner à Monsieur ; et où allons-nous, sans être trop curieux ?
– Pardieu ! du côté opposé à celui vers lequel tu as dit que j'étais allé. D'ailleurs, n'as-tu pas autant de hâte d'avoir des nouvelles de Grimaud, de Mousqueton et de Bazin que j'en ai, moi, de savoir ce que sont devenus Athos, Porthos et Aramis ?
– Si fait, Monsieur, dit Planchet, et je partirai quand vous voudrez ; l'air de la province vaut mieux pour nous, à ce que je crois, en ce moment, que l'air de Paris. Ainsi donc...
– Ainsi donc, fais notre paquet, Planchet, et partons ; moi, je m'en vais devant, les mains dans mes poches, pour qu'on ne se doute de rien. Tu me rejoindras à l'hôtel des Gardes. A propos, Planchet, je crois que tu as raison à l'endroit de notre hôte, et que c'est décidément une affreuse canaille.
– Ah ! croyez-moi, Monsieur, quand je vous dis quelque chose ; je suis physionomiste, moi, allez !”
D'Artagnan descendit le premier, comme la chose avait été convenue ; puis, pour n'avoir rien à se reprocher, il se dirigea une dernière fois vers la demeure de ses trois amis : on n'avait reçu aucune nouvelle d'eux, seulement une lettre toute parfumée et d'une écriture élégante et menue était arrivée pour Aramis. D'Artagnan s'en chargea. Dix minutes après, Planchet le rejoignait dans les écuries de l'hôtel des Gardes. D'Artagnan, pour qu'il n'y eût pas de temps perdu, avait déjà sellé son cheval lui-même.
“C'est bien, dit-il à Planchet, lorsque celui-ci eut joint le portemanteau à l'équipement ; maintenant selle les trois autres, et partons.
– Croyez-vous que nous irons plus vite avec chacun deux chevaux ? demanda Planchet avec son air narquois.
– Non, Monsieur le mauvais plaisant, répondit d'Artagnan, mais avec nos quatre chevaux nous pourrons ramener nos trois amis, si toutefois nous les retrouvons vivants.
– Ce qui serait une grande chance, répondit Planchet, mais enfin il ne faut pas désespérer de la miséricorde de Dieu.
– Amen”, dit d'Artagnan en enfourchant son cheval.
Et tous deux sortirent de l'hôtel des Gardes, s'éloignèrent chacun par un bout de la rue, l'un devant quitter Paris par la barrière de la Villette et l'autre par la barrière de Montmartre, pour se rejoindre au-delà de Saint-Denis, manoeuvre stratégique qui, ayant été exécutée avec une égale ponctualité, fut couronnée des plus heureux résultats. D'Artagnan et Planchet entrèrent ensemble à Pierrefitte.
Planchet était plus courageux, il faut le dire, le jour que la nuit.
Cependant sa prudence naturelle ne l'abandonnait pas un seul instant ; il n'avait oublié aucun des incidents du premier voyage, et il tenait pour ennemis tous ceux qu'il rencontrait sur la route. Il en résultait qu'il avait sans cesse le chapeau à la main, ce qui lui valait de sévères mercuriales de la part de d'Artagnan, qui craignait que, grâce à cet excès de politesse, on ne le prît pour le valet d'un homme de peu.
Cependant, soit qu'effectivement les passants fussent touchés de l'urbanité de Planchet, soit que cette fois personne ne fût aposté sur la route du jeune homme, nos deux voyageurs arrivèrent à Chantilly sans accident aucun et descendirent à l'hôtel du Grand Saint Martin , le même dans lequel ils s'étaient arrêtés lors de leur premier voyage.

(à suivre...)
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