Les Trois Mousquetaires : chapitre XXVI (2)
Les rideaux étaient à demi clos et ne laissaient pénétrer qu'un jour mystérieux, ménagé pour une béate rêverie. Tous les objets mondains qui peuvent frapper l'oeil quand on entre dans la chambre d'un jeune homme, et surtout lorsque ce jeune homme est mousquetaire, avaient disparu comme par enchantement ; et, de peur sans doute que leur vue ne ramenât son maître aux idées de ce monde, Bazin avait fait main basse sur l'épée, les pistolets, le chapeau à plume, les broderies et les dentelles de tout genre et de toute espèce. Mais, en leur lieu et place, d'Artagnan crut apercevoir dans un coin obscur comme une forme de discipline suspendue par un clou à la muraille. Au bruit que fit d'Artagnan en ouvrant la porte, Aramis leva la tête et reconnut son ami. Mais, au grand étonnement du jeune homme, sa vue ne parut pas produire une grande impression sur le mousquetaire, tant son esprit était détaché des choses de la terre. Bonjour, cher d'Artagnan, dit Aramis ; croyez que je suis heureux de vous voir. Et moi aussi, dit d'Artagnan, quoique je ne sois pas encore bien sûr que ce soit à Aramis que je parle. A lui-même, mon ami, à lui-même ; mais qui a pu vous faire douter ? J'avais peur de me tromper de chambre, et j'ai cru d'abord entrer dans l'appartement de quelque homme d'Eglise ; puis une autre terreur m'a pris en vous trouvant en compagnie de ces Messieurs : c'est que vous ne fussiez gravement malade. Les deux hommes noirs lancèrent sur d'Artagnan, dont ils comprirent l'intention, un regard presque menaçant ; mais d'Artagnan ne s'en inquiéta pas. Je vous trouble peut-être, mon cher Aramis, continua d'Artagnan ; car, d'après ce que je vois, je suis porté à croire que vous vous confessez à ces Messieurs. Aramis rougit imperceptiblement. Vous, me troubler ? oh ! bien au contraire, cher ami, je vous le jure ; et comme preuve de ce que je dis, permettez-moi de me réjouir en vous voyant sain et sauf. Ah ! il y vient enfin ! pensa d'Artagnan, ce n'est pas malheureux. Car, Monsieur, qui est mon ami, vient d'échapper à un rude danger, continua Aramis avec onction, en montrant de la main d'Artagnan aux deux ecclésiastiques. Louez Dieu, Monsieur, répondirent ceux-ci en s'inclinant à l'unisson. Je n'y ai pas manqué, mes révérends, répondit le jeune homme en leur rendant leur salut à son tour. Vous arrivez à propos, cher d'Artagnan, dit Aramis, et vous allez, en prenant part à la discussion, l'éclairer de vos lumières. M. le principal d'Amiens, M. le curé de Montdidier et moi, nous argumentons sur certaines questions théologiques dont l'intérêt nous captive depuis longtemps ; je serais charmé d'avoir votre avis. L'avis d'un homme d'épée est bien dénué de poids, répondit d'Artagnan, qui commençait à s'inquiéter de la tournure que prenaient les choses, et vous pouvez vous en tenir, croyez-moi, à la science de ces Messieurs. Les deux hommes noirs saluèrent à leur tour. Au contraire, reprit Aramis, et votre avis nous sera précieux ; voici de quoi il s'agit : M. le principal croit que ma thèse doit être surtout dogmatique et didactique. Votre thèse ! vous faites donc une thèse ? Sans doute, répondit le jésuite ; pour l'examen qui précède l'ordination, une thèse est de rigueur. L'ordination ! s'écria d'Artagnan, qui ne pouvait croire à ce que lui avaient dit successivement l'hôtesse et Bazin, l'ordination ! Et il promenait ses yeux stupéfaits sur les trois personnages qu'il avait devant lui. Or, continua Aramis en prenant sur son fauteuil la même pose gracieuse que s'il eût été dans une ruelle et en examinant avec complaisance sa main blanche et potelée comme une main de femme, qu'il tenait en l'air pour en faire descendre le sang : " or, comme vous l'avez entendu, d'Artagnan, M. le principal voudrait que ma thèse fût dogmatique, tandis que je voudrais, moi, qu'elle fût idéale. C'est donc pourquoi M. le principal me proposait ce sujet qui n'a point encore été traité, dans lequel je reconnais qu'il y a matière à de magnifiques développements. Utraque manus in benedicendo clericis inferioribus necessaria est. D'Artagnan, dont nous connaissons l'érudition, ne sourcilla pas plus à cette citation qu'à celle que lui avait faite M. de Tréville à propos des présents qu'il prétendait que d'Artagnan avait reçus de M. de Buckingham. Ce qui veut dire, reprit Aramis pour lui donner toute facilité : les deux mains sont indispensables aux prêtres des ordres inférieurs, quand ils donnent la bénédiction. Admirable sujet ! s'écria le jésuite. Admirable et dogmatique ! répéta le curé qui, de la force de d'Artagnan à peu près sur le latin, surveillait soigneusement le jésuite pour emboîter le pas avec lui et répéter ses paroles comme un écho. Quant à d'Artagnan, il demeura parfaitement indifférent à l'enthousiasme des deux hommes noirs. Oui, admirable ! prorsus admirabile ! continua Aramis, mais qui exige une étude approfondie des Pères et des Ecritures. Or j'ai avoué à ces savants ecclésiastiques, et cela en toute humilité, que les veilles des corps de garde et le service du roi m'avaient fait un peu négliger l'étude. Je me trouverai donc plus à mon aise, facilius natans , dans un sujet de mon choix, qui serait à ces rudes questions théologiques ce que la morale est à la métaphysique en philosophie. " D'Artagnan s'ennuyait profondément, le curé aussi. Voyez quel exorde ! s'écria le jésuite. Exordium , répéta le curé pour dire quelque chose. Quemadmodum minter coelorum immensitatem. Aramis jeta un coup d'oeil de côté sur d'Artagnan, et il vit que son ami bâillait à se démonter la mâchoire. Parlons français, mon père, dit-il au jésuite, M. d'Artagnan goûtera plus vivement nos paroles. Oui, je suis fatigué de la route, dit d'Artagnan, et tout ce latin m'échappe. D'accord, dit le jésuite un peu dépité, tandis que le curé, transporté d'aise, tournait sur d'Artagnan un regard plein de reconnaissance ; Eh bien, voyez le parti qu'on tirerait de cette glose. Moïse, serviteur de Dieu... il n'est que serviteur, entendez-vous bien ! Moïse bénit avec les mains ; il se fait tenir les deux bras, tandis que les Hébreux battent leurs ennemis ; donc il bénit avec les deux mains. D'ailleurs, que dit l'Evangile : imponite manus , et non pas manum . Imposez les mains, et non pas la main. Imposez les mains, répéta le curé en faisant un geste. A saint Pierre, au contraire, de qui les papes sont successeurs, continua le jésuite : Ponige digitos . Présentez les doigts ; y êtes-vous maintenant ? Certes, répondit Aramis en se délectant, mais la chose est subtile. Les doigts ! reprit le jésuite ; saint Pierre bénit avec les doigts. Le pape bénit donc aussi avec les doigts. Et avec combien de doigts bénit- il ? Avec trois doigts, un pour le Père, un pour le Fils, et un pour le Saint-Esprit. Tout le monde se signa ; d'Artagnan crut devoir imiter cet exemple. (à suivre...) |
Publicité