Les Trois Mousquetaires : chapitre XXVII (1)
LA FEMME DATHOS. Il reste maintenant à savoir des nouvelles d'Athos, dit d'Artagnan au fringant Aramis, quand il l'eut mis au courant de ce qui s'était passé dans la capitale depuis leur départ, et qu'un excellent dîner leur eut fait oublier à l'un sa thèse, à l'autre sa fatigue. Croyez-vous donc qu'il lui soit arrivé malheur ? demanda Aramis. Athos est si froid, si brave et manie si habilement son épée. Oui, sans doute, et personne ne reconnaît mieux que moi le courage et l'adresse d'Athos, mais j'aime mieux sur mon épée le choc des lances que celui des bâtons ; je crains qu'Athos n'ait été étrillé par de la valetaille, les valets sont gens qui frappent fort et ne finissent pas tôt. Voilà pourquoi, je vous l'avoue, je voudrais repartir le plus tôt possible. Je tâcherai de vous accompagner, dit Aramis, quoique je ne me sente guère en état de monter à cheval. Hier, j'essayai de la discipline que vous voyez sur ce mur, et la douleur m'empêcha de continuer ce pieux exercice. C'est qu'aussi, mon cher ami, on n'a jamais vu essayer de guérir un coup d'escopette avec des coups de martinet ; mais vous étiez malade, et la maladie rend la tête faible, ce qui fait que je vous excuse. Et quand partez-vous ? Demain, au point du jour ; reposez-vous de votre mieux cette nuit, et demain, si vous le pouvez, nous partirons ensemble. A demain donc, dit Aramis ; car tout de fer que vous êtes, vous devez avoir besoin de repos. Le lendemain, lorsque d'Artagnan entra chez Aramis, il le trouva à sa fenêtre. Que regardez-vous donc là ? demanda d'Artagnan. Ma foi ! J'admire ces trois magnifiques chevaux que les garçons d'écurie tiennent en bride ; c'est un plaisir de prince que de voyager sur de pareilles montures. Eh bien, mon cher Aramis, vous vous donnerez ce plaisir-là, car l'un de ces chevaux est à vous. Ah ! bah ! et lequel ? Celui des trois que vous voudrez : je n'ai pas de préférence. Et le riche caparaçon qui le couvre est à moi aussi ? Sans doute. Vous voulez rire, d'Artagnan. Je ne ris plus depuis que vous parlez français. C'est pour moi, ces fontes dorées, cette housse de velours, cette selle chevillée d'argent ? A vous-même, comme le cheval qui piaffe est à moi, comme cet autre cheval qui caracole est à Athos. Peste ! ce sont trois bêtes superbes. Je suis flatté qu'elles soient de votre goût. C'est donc le roi qui vous a fait ce cadeau-là ? A coup sûr, ce n'est point le cardinal, mais ne vous inquiétez pas d'où ils viennent, et songez seulement qu'un des trois est votre propriété. Je prends celui que tient le valet roux. A merveille ! Vive Dieu ! s'écria Aramis, voilà qui me fait passer le reste de ma douleur ; je monterais là-dessus avec trente balles dans le corps. Ah ! sur mon âme, les beaux étriers ! Holà ! Bazin, venez çà, et à l'instant même. Bazin apparut, morne et languissant, sur le seuil de la porte. Fourbissez mon épée, redressez mon feutre, brossez mon manteau, et chargez mes pistolets ! dit Aramis. Cette dernière recommandation est inutile, interrompit d'Artagnan : il y a des pistolets chargés dans vos fontes. Bazin soupira. Allons, maître Bazin, tranquillisez-vous, dit d'Artagnan ; on gagne le royaume des cieux dans toutes les conditions. Monsieur était déjà si bon théologien ! dit Bazin presque larmoyant ; il fût devenu évêque et peut-être cardinal. Eh bien, mon pauvre Bazin, voyons, réfléchis un peu ; à quoi sert d'être homme d'Eglise, je te prie ? on n'évite pas pour cela d'aller faire la guerre ; tu vois bien que le cardinal va faire la première campagne avec le pot en tête et la pertuisane au poing ; et M. de Nogaret de La Valette, qu'en dis-tu ? il est cardinal aussi ; demande à son laquais combien de fois il lui a fait de la charpie. Hélas ! soupira Bazin, je le sais, Monsieur, tout est bouleversé dans le monde aujourd'hui. Pendant ce temps, les deux jeunes gens et le pauvre laquais étaient descendus. Tiens-moi l'étrier, Bazin, dit Aramis. Et Aramis s'élança en selle avec sa grâce et sa légèreté ordinaire ; mais après quelques voltes et quelques courbettes du noble animal, son cavalier ressentit des douleurs tellement insupportables, qu'il pâlit et chancela. D'Artagnan qui, dans la prévision de cet accident, ne l'avait pas perdu des yeux, s'élança vers lui, le retint dans ses bras et le conduisit à sa chambre. C'est bien, mon cher Aramis, soignez-vous, dit-il, j'irai seul à la recherche d'Athos. Vous êtes un homme d'airain, lui dit Aramis. Non, j'ai du bonheur, voilà tout ; mais comment allez-vous vivre en m'attendant ? plus de thèse, plus de glose sur les doigts et les bénédictions, hein ? Aramis sourit. Je ferai des vers, dit-il. Oui, des vers parfumés à l'odeur du billet de la suivante de Mme de Chevreuse. Enseignez donc la prosodie à Bazin, cela le consolera. Quant au cheval, montez-le tous les jours un peu, et cela vous habituera aux manoeuvres. Oh ! pour cela, soyez tranquille, dit Aramis, vous me retrouverez prêt à vous suivre. Ils se dirent adieu et, dix minutes après, d'Artagnan, après avoir recommandé son ami à Bazin et à l'hôtesse, trottait dans la direction d'Amiens. Comment allait-il retrouver Athos, et même le retrouverait-il ? La position dans laquelle il l'avait laissé était critique ; il pouvait bien avoir succombé. Cette idée, en assombrissant son front, lui arracha quelques soupirs et lui fit formuler tout bas quelques serments de vengeance. De tous ses amis, Athos était le plus âgé, et partant le moins rapproché en apparence de ses goûts et de ses sympathies. Cependant il avait pour ce gentilhomme une préférence marquée. L'air noble et distingué d'Athos, ces éclairs de grandeur qui jaillissaient de temps en temps de l'ombre où il se tenait volontairement enfermé, cette inaltérable égalité d'humeur qui en faisait le plus facile compagnon de la terre, cette gaieté forcée et mordante, cette bravoure qu'on eût appelée aveugle si elle n'eût été le résultat du plus rare sang- froid, tant de qualités attiraient plus que l'estime, plus que l'amitié de d'Artagnan, elles attiraient son admiration. En effet, considéré même auprès de M. de Tréville, l'élégant et noble courtisan, Athos, dans ses jours de belle humeur, pouvait soutenir avantageusement la comparaison ; il était de taille moyenne, mais cette taille était si admirablement prise et si bien proportionnée, que, plus d'une fois, dans ses luttes avec Porthos, il avait fait plier le géant dont la force physique était devenue proverbiale parmi les mousquetaires ; sa tête, aux yeux perçants, au nez droit, au menton dessiné comme celui de Brutus, avait un caractère indéfinissable de grandeur et de grâce ; ses mains, dont il ne prenait aucun soin, faisaient le désespoir d'Aramis, qui cultivait les siennes à grand renfort de pâte d'amandes et d'huile parfumée ; le son de sa voix était pénétrant et mélodieux tout à la fois, et puis, ce qu'il y avait d'indéfinissable dans Athos, qui se faisait toujours obscur et petit, c'était cette science délicate du monde et des usages de la plus brillante société, cette habitude de bonne maison qui perçait comme à son insu dans ses moindres actions. (à suivre...) |
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