Les Trois Mousquetaires : chapitre XXVIII (2)

Publié le par jeanphi

– Ce diamant ! s'écria d'Artagnan, en portant vivement la main à sa bague.
– Et comme je suis connaisseur, en ayant eu quelques-uns pour mon propre compte, je l'avais estimé mille pistoles.
– J'espère, dit sérieusement d'Artagnan à demi mort de frayeur, que vous n'avez aucunement fait mention de mon diamant ?
– Au contraire, cher ami ; vous comprenez, ce diamant devenait notre seule ressource ; avec lui, je pouvais regagner nos harnais et nos chevaux, et, de plus, l'argent pour faire la route.
– Athos, vous me faites frémir ! s'écria d'Artagnan.
– Je parlai donc de votre diamant à mon partenaire, lequel l'avait aussi remarqué. Que diable aussi, mon cher, vous portez à votre doigt une étoile du ciel, et vous ne voulez pas qu'on y fasse attention ! Impossible !
– Achevez, mon cher ; achevez ! dit d'Artagnan, car, d'honneur ! avec votre sang-froid, vous me faites mourir !
– Nous divisâmes donc ce diamant en dix parties de cent pistoles chacune.
– Ah ! vous voulez rire et m'éprouver ? dit d'Artagnan, que la colère commençait à prendre aux cheveux comme Minerve prend Achille, dans l'Illiade .
– Non, je ne plaisante pas, mordieu ! j'aurais bien voulu vous y voir, vous ! il y avait quinze jours que je n'avais envisagé face humaine et que j'étais là à m'abrutir en m'abouchant avec des bouteilles.
– Ce n'est point une raison pour jouer mon diamant, cela ! répondit d'Artagnan en serrant sa main avec une crispation nerveuse.
– Ecoutez donc la fin ; dix parties de cent pistoles chacune en dix coups sans revanche. En treize coups je perdis tout. En treize coups ! Le nombre 13 m'a toujours été fatal, c'était le 13 du mois de juillet que...
– Ventrebleu ! s'écria d'Artagnan en se levant de table, l'histoire du jour lui faisant oublier celle de la veille.
– Patience, dit Athos, j'avais un plan. L'Anglais était un original, je l'avais vu le matin causer avec Grimaud, et Grimaud m'avait averti qu'il lui avait fait des propositions pour entrer à son service. Je lui joue Grimaud, le silencieux Grimaud, divisé en dix portions.
– Ah ! pour le coup ! dit d'Artagnan éclatant de rire malgré lui.
– Grimaud lui-même, entendez-vous cela ! et avec les dix parts de Grimaud, qui ne vaut pas en tout un ducaton, je regagne le diamant. Dites maintenant que la persistance n'est pas une vertu.
– Ma foi, c'est très drôle ! s'écria d'Artagnan consolé et se tenant les côtes de rire.
– Vous comprenez que, me sentant en veine, je me remis aussitôt à jouer sur le diamant.
– Ah ! diable, dit d'Artagnan assombri de nouveau.
– J'ai regagné vos harnais, puis votre cheval, puis mes harnais, puis mon cheval, puis reperdu. Bref, j'ai rattrapé votre harnais, puis le mien. Voilà où nous en sommes. C'est un coup superbe ; aussi je m'en suis tenu là.” D'Artagnan respira comme si on lui eût enlevé l'hôtellerie de dessus la poitrine.
“Enfin, le diamant me reste ? dit-il timidement.
– Intact ! cher ami ; plus les harnais de votre Bucéphale et du mien.
– Mais que ferons-nous de nos harnais sans chevaux ?
– J'ai une idée sur eux.
– Athos, vous me faites frémir.
– Ecoutez, vous n'avez pas joué depuis longtemps, vous, d'Artagnan ?
– Et je n'ai point l'envie de jouer.
– Ne jurons de rien. Vous n'avez pas joué depuis longtemps, disais-je, vous devez donc avoir la main bonne.
– Eh bien, après ?
– Eh bien, l'Anglais et son compagnon sont encore là. J'ai remarqué qu'ils regrettaient beaucoup les harnais. Vous, vous paraissez tenir à votre cheval. A votre place, je jouerais vos harnais contre votre cheval.
– Mais il ne voudra pas un seul harnais.
– Jouez les deux, pardieu ! je ne suis point un égoïste comme vous, moi.
– Vous feriez cela ? dit d'Artagnan indécis, tant la confiance d'Athos commençait à le gagner à son insu.
– Parole d'honneur, en un seul coup.
– Mais c'est qu'ayant perdu les chevaux, je tenais énormément à conserver les harnais.
– Jouez votre diamant, alors.
– Oh ! ceci, c'est autre chose ; jamais, jamais.
– Diable ! dit Athos, je vous proposerais bien de jouer Planchet ; mais comme cela a déjà été fait, l'Anglais ne voudrait peut-être plus.
– Décidément, mon cher Athos, dit d'Artagnan, j'aime mieux ne rien risquer.
– C'est dommage, dit froidement Athos, l'Anglais est cousu de pistoles. Eh ! mon Dieu ! essayez un coup, un coup est bientôt joué.
– Et si je perds ?
– Vous gagnerez.
– Mais si je perds ?
– Eh bien, vous donnerez les harnais.
– Va pour un coup”, dit d'Artagnan.
Athos se mit en quête de l'Anglais et le trouva dans l'écurie, où il examinait les harnais d'un oeil de convoitise. L'occasion était bonne. Il fit ses conditions : les deux harnais contre un cheval ou cent pistoles, à choisir. L'Anglais calcula vite : les deux harnais valaient trois cents pistoles à eux deux ; il topa.
D'Artagnan jeta les dés en tremblant et amena le nombre trois ; sa pâleur effraya Athos, qui se contenta de dire :
“Voilà un triste coup, compagnon ; vous aurez les chevaux tout harnachés, Monsieur.”
L'Anglais, triomphant, ne se donna même la peine de rouler les dés, il les jeta sur la table sans regarder, tant il était sûr de la victoire ; d'Artagnan s'était détourné pour cacher sa mauvaise humeur.
“Tiens, tiens, tiens, dit Athos avec sa voix tranquille, ce coup de dés est extraordinaire, et je ne l'ai vu que quatre fois dans ma vie : deux as !”
L'Anglais regarda et fut saisi d'étonnement, d'Artagnan regarda et fut saisi de plaisir.
“Oui, continua Athos, quatre fois seulement : une fois chez M. de Créquy ; une autre fois chez moi, à la campagne, dans mon château de... quand j'avais un château ; une troisième fois chez M. de Tréville, où il nous surprit tous ; enfin une quatrième fois au cabaret, où il échut à moi et où je perdis sur lui cent louis et un souper.
– Alors, Monsieur reprend son cheval, dit l'Anglais.
– Certes, dit d'Artagnan.
– Alors il n'y a pas de revanche ?
– Nos conditions disaient : pas de revanche, vous vous le rappelez ?
– C'est vrai ; le cheval va être rendu à votre valet, Monsieur.
– Un moment, dit Athos ; avec votre permission, Monsieur, je demande à dire un mot à mon ami.
– Dites.”
Athos tira d'Artagnan à part.
“Eh bien, lui dit d'Artagnan, que me veux-tu encore, tentateur, tu veux que je joue, n'est-ce pas ?
– Non, je veux que vous réfléchissiez.
– A quoi ?
– Vous allez reprendre le cheval, n'est-ce pas ?
– Sans doute.
– Vous avez tort, je prendrais les cent pistoles ; vous savez que vous avez joué les harnais contre le cheval ou cent pistoles, à votre choix.
– Oui.
– Je prendrais les cent pistoles.
– Eh bien, moi, je prends le cheval.
– Et vous avez tort, je vous le répète ; que ferons-nous d'un cheval pour nous deux, je ne puis pas monter en croupe, nous aurions l'air des deux fils Aymon qui ont perdu leurs frères ; vous ne pouvez pas m'humilier en chevauchant près de moi, en chevauchant sur ce magnifique destrier. Moi, sans balancer un seul instant, je prendrais les cent pistoles, nous avons besoin d'argent pour revenir à Paris.

(à suivre...)
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