Les Trois Mousquetaires : chapitre XXVIII (3)
Je tiens à ce cheval, Athos. Et vous avez tort, mon ami ; un cheval prend un écart, un cheval bute et se couronne, un cheval mange dans un râtelier où a mangé un cheval morveux : voilà un cheval ou plutôt cent pistoles perdues ; il faut que le maître nourrisse son cheval, tandis qu'au contraire cent pistoles nourrissent leur maître. Mais comment reviendrons-nous ? Sur les chevaux de nos laquais, pardieu ! on verra toujours bien à l'air de nos figures que nous sommes gens de condition. La belle mine que nous aurons sur des bidets, tandis qu'Aramis et Porthos caracoleront sur leurs chevaux ! Aramis ! Porthos ! s'écria Athos, et il se mit à rire. Quoi ? demanda d'Artagnan, qui ne comprenait rien à l'hilarité de son ami. Bien, bien, continuons, dit Athos. Ainsi, votre avis... ? Est de prendre les cent pistoles, d'Artagnan ; avec les cent pistoles nous allons festiner jusqu'à la fin du mois ; nous avons essuyé des fatigues, voyez-vous, et il sera bon de nous reposer un peu. Me reposer ! oh ! non, Athos, aussitôt à Paris je me mets à la recherche de cette pauvre femme. Eh bien, croyez-vous que votre cheval vous sera aussi utile pour cela que de bons louis d'or ? Prenez les cent pistoles, mon ami, prenez les cent pistoles. D'Artagnan n'avait besoin que d'une raison pour se rendre. Celle-là lui parut excellente. D'ailleurs, en résistant plus longtemps, il craignait de paraître égoïste aux yeux d'Athos ; il acquiesça donc et choisit les cent pistoles, que l'Anglais lui compta sur-le-champ. Puis l'on ne songea plus qu'à partir. La paix signée avec l'aubergiste, outre le vieux cheval d'Athos, coûta six pistoles ; d'Artagnan et Athos prirent les chevaux de Planchet et de Grimaud, les deux valets se mirent en route à pied, portant les selles sur leurs têtes. Si mal montés que fussent les deux amis, ils prirent bientôt les devants sur leurs valets et arrivèrent à Crève coeur. De loin ils aperçurent Aramis mélancoliquement appuyé sur sa fenêtre et regardant, comme ma soeur Anne , poudroyer l'horizon. Holà, eh ! Aramis ! que diable faites-vous donc là ? crièrent les deux amis. Ah ! c'est vous, d'Artagnan, c'est vous, Athos, dit le jeune homme ; je songeais avec quelle rapidité s'en vont les biens de ce monde, et mon cheval anglais, qui s'éloignait et qui vient de disparaître au milieu d'un tourbillon de poussière, m'était une vivante image de la fragilité des choses de la terre. La vie elle-même peut se résoudre en trois mots : Erat, est, fuit . Cela veut dire au fond ? demanda d'Artagnan, qui commençait à se douter de la vérité. Cela veut dire que je viens de faire un marché de dupe : soixante louis, un cheval qui, à la manière dont il file, peut faire au trot cinq lieues à l'heure. D'Artagnan et Athos éclatèrent de rire. Mon cher d'Artagnan, dit Aramis, ne m'en veuillez pas trop, je vous prie : nécessité n'a pas de loi ; d'ailleurs je suis le premier puni, puisque cet infâme maquignon m'a volé cinquante louis au moins. Ah ! vous êtes bons ménagers, vous autres ! vous venez sur les chevaux de vos laquais et vous faites mener vos chevaux de luxe en main, doucement et à petites journées. Au même instant un fourgon, qui depuis quelques instants pointait sur la route d'Amiens, s'arrêta, et l'on vit sortir Grimaud et Planchet leurs selles sur la tête. Le fourgon retournait à vide vers Paris, et les deux laquais s'étaient engagés, moyennant leur transport, à désaltérer le voiturier tout le long de la route. Qu'est-ce que cela ? dit Aramis en voyant ce qui se passait ; rien que les selles ? Comprenez-vous maintenant ? dit Athos. Mes amis, c'est exactement comme moi. J'ai conservé le harnais, par instinct. Holà, Bazin ! portez mon harnais neuf auprès de celui de ces Messieurs. Et qu'avez-vous fait de vos curés ? demanda d'Artagnan. Mon cher, je les ai invités à dîner le lendemain, dit Aramis : il y a ici du vin exquis, cela soit dit en passant ; je les ai grisés de mon mieux ; alors le curé m'a défendu de quitter la casaque, et le jésuite m'a prié de le faire recevoir mousquetaire. Sans thèse ! cria d'Artagnan, sans thèse ! je demande la suppression de la thèse, moi ! Depuis lors, continua Aramis, je vis agréablement. J'ai commencé un poème en vers d'une syllabe ; c'est assez difficile, mais le mérite en toutes choses est dans la difficulté. La matière est galante, je vous lirai le premier chant, il a quatre cents vers et dure une minute. Ma foi, mon cher Aramis, dit d'Artagnan, qui détestait presque autant les vers que le latin, ajoutez au mérite de la difficulté celui de la brièveté, et vous êtes sûr au moins que votre poème aura deux mérites. Puis, continua Aramis, il respire des passions honnêtes, vous verrez. Ah çà !, mes amis, nous retournons donc à Paris ? Bravo, je suis prêt ; nous allons donc revoir ce bon Porthos, tant mieux. Vous ne croyez pas qu'il me manquait, ce grand niais-là ? Ce n'est pas lui qui aurait vendu son cheval, fût-ce contre un royaume. Je voudrais déjà le voir sur sa bête et sur sa selle. Il aura, j'en suis sûr, l'air du Grand Mogol. On fit une halte d'une heure pour faire souffler les chevaux ; Aramis solda son compte, plaça Bazin dans le fourgon avec ses camarades, et l'on se mit en route pour aller retrouver Porthos. On le trouva debout, moins pâle que ne l'avait vu d'Artagnan à sa première visite, et assis à une table où, quoiqu'il fût seul, figurait un dîner de quatre personnes ; ce dîner se composait de viandes galamment troussées, de vins choisis et de fruits superbes. Ah ! pardieu ! dit-il en se levant, vous arrivez à merveille, Messieurs, j'en étais justement au potage, et vous allez dîner avec moi. Oh ! oh ! fit d'Artagnan, ce n'est pas Mousqueton qui a pris au lasso de pareilles bouteilles, puis voilà un fricandeau piqué et un filet de boeuf... Je me refais, dit Porthos, je me refais, rien n'affaiblit comme ces diables de foulures ; avez-vous eu des foulures, Athos ? Jamais ; seulement je me rappelle que dans notre échauffourée de la rue Férou je reçus un coup d'épée qui, au bout de quinze ou dix-huit jours, m'avait produit exactement le même effet. Mais ce dîner n'était pas pour vous seul, mon cher Porthos ? dit Aramis. Non, dit Porthos ; j'attendais quelques gentilshommes du voisinage qui viennent de me faire dire qu'ils ne viendraient pas ; vous les remplacerez, et je ne perdrai pas au change. Holà ! Mousqueton, des sièges, et que l'on double les bouteilles ! Savez-vous ce que nous mangeons ici ? dit Athos au bout de dix minutes. Pardieu ! répondit d'Artagnan, moi je mange du veau piqué aux cardons et à la moelle. Et moi des filets d'agneau, dit Porthos. Et moi un blanc de volaille, dit Aramis. Vous vous trompez tous, Messieurs, répondit Athos, vous mangez du cheval. Allons donc ! dit d'Artagnan. Du cheval ! fit Aramis avec une grimace de dégoût. Porthos seul ne répondit pas. Oui, du cheval ; n'est-ce pas, Porthos, que nous mangeons du cheval ? Peut-être même les caparaçons avec ! Non, Messieurs, j'ai gardé le harnais, dit Porthos. Ma foi, nous nous valons tous, dit Aramis : on dirait que nous nous sommes donné le mot. Que voulez-vous, dit Porthos, ce cheval faisait honte à mes visiteurs, et je n'ai pas voulu les humilier ! Puis, votre duchesse est toujours aux eaux, n'est-ce pas ? reprit d'Artagnan. Toujours, répondit Porthos. Or, ma foi, le gouverneur de la province, un des gentilshommes que j'attendais aujourd'hui à dîner, m'a paru le désirer si fort que je le lui ai donné. Donné ! s'écria d'Artagnan. Oh ! mon Dieu ! oui, donné ! c'est le mot, dit Porthos ; car il valait certainement cent cinquante louis, et le ladre n'a voulu me le payer que quatre-vingts. (à suivre...) |
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