Les Trois Mousquetaires : chapitre XXIX (2)
Mais, au milieu de tout cela, d'Artagnan remarqua aussi que pas une figure ne correspondait aux galanteries de Porthos. Ce n'étaient que chimères et illusions ; mais pour un amour réel, pour une jalousie véritable, y a-t-il d'autre réalité que les illusions et les chimères ? Le sermon finit : la procureuse s'avança vers le bénitier ; Porthos l'y devança, et, au lieu d'un doigt, y mit toute la main. La procureuse sourit, croyant que c'était pour elle que Porthos se mettait en frais : mais elle fut promptement et cruellement détrompée : lorsqu'elle ne fut plus qu'à trois pas de lui, il détourna la tête, fixant invariablement les yeux sur la dame au coussin rouge, qui s'était levée et qui s'approchait suivie de son négrillon et de sa fille de chambre. Lorsque la dame au coussin rouge fut près de Porthos, Porthos tira sa main toute ruisselante du bénitier ; la belle dévote toucha de sa main effilée la grosse main de Porthos, fit en souriant le signe de la croix et sortit de l'église. C'en fut trop pour la procureuse : elle ne douta plus que cette dame et Porthos fussent en galanterie. Si elle eût été une grande dame, elle se serait évanouie ; mais comme elle n'était qu'une procureuse, elle se contenta de dire au mousquetaire avec une fureur concentrée : Eh ! Monsieur Porthos, vous ne m'en offrez pas à moi, d'eau bénite ? Porthos fit, au son de cette voix, un soubresaut comme ferait un homme qui se réveillerait après un somme de cent ans. Ma... Madame ! s'écria-t-il, est-ce bien vous ? Comment se porte votre mari, ce cher Monsieur Coquenard ? Est-il toujours aussi ladre qu'il était ? Où avais-je donc les yeux, que je ne vous ai pas même aperçue pendant les deux heures qu'a duré ce sermon ? J'étais à deux pas de vous, Monsieur, répondit la procureuse ; mais vous ne m'avez pas aperçue parce que vous n'aviez d'yeux que pour la belle dame à qui vous venez de donner de l'eau bénite. Porthos feignit d'être embarrassé. Ah ! dit-il, vous avez remarqué... Il eût fallu être aveugle pour ne pas le voir. Oui, dit négligemment Porthos, c'est une duchesse de mes amies avec laquelle j'ai grand-peine à me rencontrer à cause de la jalousie de son mari, et qui m'avait fait prévenir qu'elle viendrait aujourd'hui, rien que pour me voir, dans cette chétive église, au fond de ce quartier perdu. Monsieur Porthos, dit la procureuse, auriez-vous la bonté de m'offrir le bras pendant cinq minutes, je causerais volontiers avec vous ! Comment donc, Madame, dit Porthos en se clignant de l'oeil à lui- même comme un joueur qui rit de la dupe qu'il va faire. Dans ce moment, d'Artagnan passait poursuivant Milady ; il jeta un regard de côté sur Porthos, et vit ce coup d'oeil triomphant. Eh ! eh ! se dit-il à lui-même en raisonnant dans le sens de la morale étrangement facile de cette époque galante, en voici un qui pourrait bien être équipé pour le terme voulu. Porthos, cédant à la pression du bras de sa procure use comme une barque cède au gouvernail, arriva au cloître Saint-Magloire, passage peu fréquenté, enfermé d'un tourniquet à ses deux bouts. On n'y voyait, le jour, que mendiants qui mangeaient ou enfants qui jouaient. Ah ! Monsieur Porthos ! s'écria la procureuse, quand elle se fut assurée qu'aucune personne étrangère à la population habituelle de la localité ne pouvait les voir ni les entendre ; ah ! Monsieur Porthos ! vous êtes un grand vainqueur, à ce qu'il paraît ! Moi, Madame ! dit Porthos en se rengorgeant, et pourquoi cela ? Et les signes de tantôt, et l'eau bénite ? Mais c'est une princesse pour le moins, que cette dame avec son négrillon et sa fille de chambre ! Vous vous trompez ; mon Dieu ! non, répondit Porthos, c'est tout bonnement une duchesse. Et ce coureur qui attendait à la porte, et ce carrosse avec un cocher à grande livrée qui attendait sur son siège ? Porthos n'avait vu ni le coureur, ni le carrosse ; mais, de son regard de femme jalouse, Mme Coquenard avait tout vu. Porthos regretta de n'avoir pas, du premier coup, fait la dame au coussin rouge princesse. Ah ! vous êtes l'enfant chéri des belles, Monsieur Porthos ! reprit en soupirant la procureuse. Mais, répondit Porthos, vous comprenez qu'avec un physique comme celui dont la nature m'a doué, je ne manque pas de bonnes fortunes. Mon Dieu ! comme les hommes oublient vite ! s'écria la procureuse en levant les yeux au ciel. Moins vite encore que les femmes, ce me semble, répondit Porthos ; car enfin, moi, Madame, je puis dire que j'ai été votre victime, lorsque blessé, mourant, je me suis vu abandonné des chirurgiens ; moi, le rejeton d'une famille illustre, qui m'étais fié à votre amitié, j'ai manqué mourir de mes blessures d'abord, et de faim ensuite, dans une mauvaise auberge de Chantilly, et cela sans que vous ayez daigné répondre une seule fois aux lettres brûlantes que je vous ai écrites. Mais, Monsieur Porthos... , murmura la procureuse, qui sentait qu'à en juger par la conduite des plus grandes dames de ce temps-là, elle était dans son tort. Moi qui avais sacrifié pour vous la comtesse de Penaflor... Je le sais bien. La baronne de... Monsieur Porthos, ne m'accablez pas. La duchesse de... Monsieur Porthos, soyez généreux ! Vous avez raison, Madame, et je n'achèverai pas. Mais c'est mon mari qui ne veut pas entendre parler de prêter. Madame Coquenard, dit Porthos, rappelez-vous la première lettre que vous m'avez écrite et que je conserve gravée dans ma mémoire. La procureuse poussa un gémissement. Mais c'est qu'aussi, dit-elle, la somme que vous demandiez à emprunter était un peu bien forte. Madame Coquenard, je vous donnais la préférence. Je n'ai eu qu'à écrire à la duchesse de... Je ne veux pas dire son nom, car je ne sais pas ce que c'est que de compromettre une femme ; mais ce que je sais, c'est que je n'ai eu qu'à lui écrire pour qu'elle m'en envoyât quinze cents. " (à suivre...) |
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