Les Trois Mousquetaires : chapitre XXX (2)
Là-dessus elle s'enfuit vers le carrosse, retourné à l'avance du côté par lequel il était venu ; elle s'élança sur le marchepied, et le carrosse repartit. Planchet tourna et retourna le billet, puis, accoutumé à l'obéissance passive, il sauta à bas de la terrasse, enfila la ruelle et rencontra au bout de vingt pas d'Artagnan qui, ayant tout vu, allait au-devant de lui. Pour vous, Monsieur, dit Planchet, présentant le billet au jeune homme. Pour moi ? dit d'Artagnan ; en es-tu bien sûr ? Pardieu ! si j'en suis sûr ; la soubrette a dit : Pour ton maître Je n'ai d'autre maître que vous ; ainsi... Un joli brin de fille, ma foi, que cette soubrette ! D'Artagnan ouvrit la lettre, et lut ces mots : Une personne qui s'intéresse à vous plus qu'elle ne peut le dire voudrait savoir quel jour vous serez en état de vous promener dans la forêt. Demain, à l'hôtel du Champ du Drap d'Or , un laquais noir et rouge attendra votre réponse. Oh ! oh ! se dit d'Artagnan, voilà qui est un peu vif. Il paraît que Milady et moi nous sommes en peine de la santé de la même personne. Eh bien, Planchet, comment se porte ce bon M. de Wardes ? il n'est donc pas mort ? Non, Monsieur, il va aussi bien qu'on peut aller avec quatre coups d'épée dans le corps, car vous lui en avez, sans reproche, allongé quatre, à ce cher gentilhomme, et il est encore bien faible, ayant perdu presque tout son sang. Comme je l'avais dit à Monsieur, Lubin ne m'a pas reconnu, et m'a raconté d'un bout à l'autre notre aventure. Fort bien, Planchet, tu es le roi des laquais ; maintenant, remonte à cheval et rattrapons le carrosse. Ce ne fut pas long ; au bout de cinq minutes on aperçut le carrosse arrêté sur le revers de la route, un cavalier richement vêtu se tenait à la portière. La conversation entre Milady et le cavalier était tellement animée, que d'Artagnan s'arrêta de l'autre côté du carrosse sans que personne autre que la jolie soubrette s'aperçût de sa présence. La conversation avait lieu en anglais, langue que d'Artagnan ne comprenait pas ; mais, à l'accent, le jeune homme crut deviner que la belle Anglaise était fort en colère ; elle termina par un geste qui ne lui laissa point de doute sur la nature de cette conversation : c'était un coup d'éventail appliqué de telle force, que le petit meuble féminin vola en mille morceaux. Le cavalier poussa un éclat de rire qui parut exaspérer Milady. D'Artagnan pensa que c'était le moment d'intervenir ; il s'approcha de l'autre portière, et se découvrant respectueusement : Madame, dit-il, me permettez-vous de vous offrir mes services ? Il me semble que ce cavalier vous a mise en colère. Dites un mot, Madame, et je me charge de le punir de son manque de courtoisie. Aux premières paroles, Milady s'était retournée, regardant le jeune homme avec étonnement, et lorsqu'il eut fini : Monsieur, dit-elle en très bon français, ce serait de grand coeur que je me mettrais sous votre protection si la personne qui me querelle n'était point mon frère. Ah ! excusez-moi, alors, dit d'Artagnan, vous comprenez que j'ignorais cela, Madame. De quoi donc se mêle cet étourneau, s'écria en s'abaissant à la hauteur de la portière le cavalier que Milady avait désigné comme son parent, et pourquoi ne passe-t-il pas son chemin ? Etourneau vous-même, dit d'Artagnan en se baissant à son tour sur le cou de son cheval, et en répondant de son côté par la portière ; je ne passe pas mon chemin parce qu'il me plaît de m'arrêter ici. Le cavalier adressa quelques mots en anglais à sa soeur. Je vous parle français, moi, dit d'Artagnan ; faites-moi donc, je vous prie, le plaisir de me répondre dans la même langue. Vous êtes le frère de Madame, soit, mais vous n'êtes pas le mien, heureusement. On eût pu croire que Milady, craintive comme l'est ordinairement une femme, allait s'interposer dans ce commencement de provocation, afin d'empêcher que la querelle n'allât plus loin ; mais, tout au contraire, elle se rejeta au fond de son carrosse, et cria froidement au cocher : Touche à l'hôtel ! La jolie soubrette jeta un regard d'inquiétude sur d'Artagnan, dont la bonne mine paraissait avoir produit son effet sur elle. Le carrosse partit et laissa les deux hommes en face l'un de l'autre, aucun obstacle matériel ne les séparant plus. Le cavalier fit un mouvement pour suivre la voiture ; mais d'Artagnan, dont la colère déjà bouillante s'était encore augmentée en reconnaissant en lui l'Anglais qui, à Amiens, lui avait gagné son cheval et avait failli gagner à Athos son diamant, sauta à la bride et l'arrêta. Eh ! Monsieur, dit-il, vous me semblez encore plus étourneau que moi, car vous me faites l'effet d'oublier qu'il y a entre nous une petite querelle engagée. Ah ! ah ! dit l'Anglais, c'est vous, mon maître. Il faut donc toujours que vous jouiez un jeu ou un autre ? Oui, et cela me rappelle que j'ai une revanche à prendre. Nous verrons, mon cher Monsieur, si vous maniez aussi adroitement la rapière que le cornet. Vous voyez bien que je n'ai pas d'épée, dit l'Anglais ; voulez-vous faire le brave contre un homme sans armes ? J'espère bien que vous en avez chez vous, répondit d'Artagnan. En tout cas, j'en ai deux, et si vous le voulez, je vous en jouerai une. Inutile, dit l'Anglais, je suis muni suffisamment de ces sortes d'ustensiles. Eh bien, mon digne gentilhomme, reprit d'Artagnan, choisissez la plus longue et venez me la montrer ce soir. Où cela, s'il vous plaît ? Derrière le Luxembourg, c'est un charmant quartier pour les promenades dans le genre de celle que je vous propose. C'est bien, on y sera. Votre heure ? Six heures. A propos, vous avez aussi probablement un ou deux amis ? Mais j'en ai trois qui seront fort honorés de jouer la même partie que moi. Trois ? à merveille ! comme cela se rencontre ! dit d'Artagnan, c'est juste mon compte. Maintenant, qui êtes-vous ? demanda l'Anglais. Je suis M. d'Artagnan, gentilhomme gascon, servant aux gardes, compagnie de M. des Essarts. Et vous ? Moi, je suis Lord de Winter, baron de Sheffield. Eh bien, je suis votre serviteur, Monsieur le baron, dit d'Artagnan, quoique vous ayez des noms bien difficiles à retenir. Et piquant son cheval, il le mit au galop, et reprit le chemin de Paris. Comme il avait l'habitude de le faire en pareille occasion, d'Artagnan descendit droit chez Athos. Il trouva Athos couché sur un grand canapé, où il attendait, comme il l'avait dit, que son équipement le vînt trouver. Il raconta à Athos tout ce qui venait de se passer, moins la lettre de M. de Wardes. Athos fut enchanté lorsqu'il sut qu'il allait se battre contre un Anglais. Nous avons dit que c'était son rêve. On envoya chercher à l'instant même Porthos et Aramis par les laquais, et on les mit au courant de la situation. Porthos tira son épée hors du fourreau et se mit à espadonner contre le mur en se reculant de temps en temps et en faisant des pliés comme un danseur. Aramis, qui travaillait toujours à son poème, s'enferma dans le cabinet d'Athos et pria qu'on ne le dérangeât plus qu'au moment de dégainer. Athos demanda par signe à Grimaud une bouteille. Quant à d'Artagnan, il arrangea en lui-même un petit plan dont nous verrons plus tard l'exécution, et qui lui promettait quelque gracieuse aventure, comme on pouvait le voir aux sourires qui, de temps en temps, passaient sur son visage dont ils éclairaient la rêverie. (à suivre...) |
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