Les Trois Mousquetaires : chapitre XXXVIII (2)

Publié le par jeanphi




“Ah çà ! mais voilà qui ne nous avance pas pour l'équipement, cher ami, dit Athos ; car, si je ne m'abuse, vous avez laissé toute votre défroque chez Milady, qui n'aura sans doute pas l'attention de vous la retourner. Heureusement que vous avez le saphir.
– Le saphir est à vous, mon cher Athos ! Ne m'avez-vous pas dit que c'était une bague de famille ?
– Oui, mon père l'acheta deux mille écus, à ce qu'il me dit autrefois ; il faisait partie des cadeaux de noce qu'il fit à ma mère ; et il est magnifique. Ma mère me le donna, et moi, fou que j'étais, plutôt que de garder cette bague comme une relique sainte, je la donnai à mon tour à cette misérable.
– Alors, mon cher, reprenez cette bague, à laquelle je comprends que vous devez tenir.
– Moi, reprendre cette bague, après qu'elle a passé par les mains de l'infâme ! jamais : cette bague est souillée, d'Artagnan.
– Vendez-la donc.
– Vendre un diamant qui vient de ma mère ! je vous avoue que je regarderais cela comme une profanation.
– Alors engagez-la, on vous prêtera bien dessus un millier d'écus. Avec cette somme vous serez au-dessus de vos affaires, puis, au premier argent qui vous rentrera, vous la dégagerez, et vous la reprendrez lavée de ses anciennes taches, car elle aura passé par les mains des usuriers.”
Athos sourit.
“Vous êtes un charmant compagnon, dit-il, mon cher d'Artagnan ; vous relevez par votre éternelle gaieté les pauvres esprits dans l'affliction. Eh bien, oui, engageons cette bague, mais à une condition !
– Laquelle ?
– C'est qu'il y aura cinq cents écus pour vous et cinq cents écus pour moi.
– Y songez-vous, Athos ? Je n'ai pas besoin du quart de cette somme, moi qui suis dans les gardes, et en vendant ma selle je me la procurerai. Que me faut-il ? Un cheval pour Planchet, voilà tout. Puis vous oubliez que j'ai une bague aussi.
– A laquelle vous tenez encore plus, ce me semble, que je ne tiens, moi, à la mienne ; du moins j'ai cru m'en apercevoir.
– Oui, car dans une circonstance extrême elle peut nous tirer non seulement de quelque grand embarras, mais encore de quelque grand danger ; c'est non seulement un diamant précieux, mais c'est encore un talisman enchanté.
– Je ne vous comprends pas, mais je crois à ce que vous me dites. Revenons donc à ma bague, ou plutôt à la vôtre ; vous toucherez la moitié de la somme qu'on nous donnera sur elle ou je la jette dans la Seine, et je doute que, comme à Polycrate, quelque poisson soit assez complaisant pour nous la rapporter.
– Eh bien, donc, j'accepte !” dit d'Artagnan.
En ce moment Grimaud rentra accompagné de Planchet ; celui-ci, inquiet de son maître et curieux de savoir ce qui lui était arrivé, avait profité de la circonstance et apportait les habits lui-même.
D'Artagnan s'habilla, Athos en fit autant : puis quand tous deux furent prêts à sortir, ce dernier fit à Grimaud le signe d'un homme qui met en joue ; celui-ci décrocha aussitôt son mousqueton et s'apprêta à accompagner son maître.
Athos et d'Artagnan suivis de leurs valets arrivèrent sans incident à la rue des Fossoyeurs. Bonacieux était sur la porte, il regarda d'Artagnan d'un air goguenard.
“Eh, mon cher locataire ! dit-il, hâtez-vous donc, vous avez une belle jeune fille qui vous attend chez vous, et les femmes, vous le savez, n'aiment pas qu'on les fasse attendre !
– C'est Ketty !” s'écria d'Artagnan.
Et il s'élança dans l'allée.
Effectivement, sur le carré conduisant à sa chambre, et tapie contre sa porte, il trouva la pauvre enfant toute tremblante. Dès qu'elle l'aperçut :
“Vous m'avez promis votre protection, vous m'avez promis de me sauver de sa colère, dit-elle ; souvenez-vous que c'est vous qui m'avez perdue !
– Oui, sans doute, dit d'Artagnan, sois tranquille, Ketty. Mais qu'est-il arrivé après mon départ ?
– Le sais-je ? dit Ketty. Aux cris qu'elle a poussés les laquais sont accourus, elle était folle de colère ; tout ce qu'il existe d'imprécations elle les a vomies contre vous. Alors j'ai pensé qu'elle se rappellerait que c'était par ma chambre que vous aviez pénétré dans la sienne, et qu'alors elle songerait que j'étais votre complice ; j'ai pris le peu d'argent que j'avais, mes hardes les plus précieuses, et je me suis sauvée.
– Pauvre enfant ! Mais que vais-je faire de toi ? Je pars après-demain. - - Tout ce que vous voudrez, Monsieur le chevalier, faites-moi quitter Paris, faites-moi quitter la France.
– Je ne puis cependant pas t'emmener avec moi au siège de La Rochelle, dit d'Artagnan.
– Non ; mais vous pouvez me placer en province, chez quelque dame de votre connaissance : dans votre pays, par exemple.
– Ah ! ma chère amie ! dans mon pays les dames n'ont point de femmes de chambre. Mais, attends, j'ai ton affaire. Planchet, va me chercher Aramis : qu'il vienne tout de suite. Nous avons quelque chose de très important à lui dire.
– Je comprends, dit Athos ; mais pourquoi pas Porthos ? Il me semble que sa marquise...
– La marquise de Porthos se fait habiller par les clercs de son mari, dit d'Artagnan en riant. D'ailleurs Ketty ne voudrait pas demeurer rue aux Ours, n'est-ce pas, Ketty ?
– Je demeurerai où l'on voudra, dit Ketty, pourvu que je sois bien cachée et que l'on ne sache pas où je suis.
– Maintenant, Ketty, que nous allons nous séparer, et par conséquent que tu n'es plus jalouse de moi...
– Monsieur le chevalier, de loin ou de près, dit Ketty, je vous aimerai toujours.”
“Où diable la constance va-t-elle se nicher ?” murmura Athos.
“Moi aussi, dit d'Artagnan, moi aussi, je t'aimerai toujours, sois tranquille. Mais voyons, réponds-moi. Maintenant j'attache une grande importance à la question que je te fais : n'aurais-tu jamais entendu parler d'une jeune dame qu'on aurait enlevée pendant une nuit.
– Attendez donc... Oh ! mon Dieu ! Monsieur le chevalier, est-ce que vous aimez encore cette femme ?
– Non, c'est un de mes amis qui l'aime. Tiens, c'est Athos que voilà.
– Moi ! s'écria Athos avec un accent pareil à celui d'un homme qui s'aperçoit qu'il va marcher sur une couleuvre.
– Sans doute, vous ! fit d'Artagnan en serrant la main d'Athos. Vous savez bien l'intérêt que nous prenons tous à cette pauvre petite Mme Bonacieux. D'ailleurs Ketty ne dira rien : n'est-ce pas, Ketty ? Tu comprends, mon enfant, continua d'Artagnan, c'est la femme de cet affreux magot que tu as vu sur le pas de la porte en entrant ici.

(à suivre...)
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