Les Trois Mousquetaires : chapitre XXXVIII (3)
Oh ! mon Dieu ! s'écria Ketty, vous me rappelez ma peur ; pourvu qu'il ne m'ait pas reconnue ! Comment, reconnue ! tu as donc déjà vu cet homme ? Il est venu deux fois chez Milady. C'est cela. Vers quelle époque ? Mais il y a quinze ou dix-huit jours à peu près. Justement. Et hier soir il est revenu. Hier soir. Oui, un instant avant que vous vinssiez vous-même. Mon cher Athos, nous sommes enveloppés dans un réseau d'espions ! Et tu crois qu'il t'a reconnue, Ketty ? J'ai baissé ma coiffe en l'apercevant, mais peut-être était-il trop tard. Descendez, Athos, vous dont il se méfie moins que de moi, et voyez s'il est toujours sur sa porte. Athos descendit et remonta bientôt. Il est parti, dit-il, et la maison est fermée. Il est allé faire son rapport, et dire que tous les pigeons sont en ce moment au colombier. Eh bien, mais, envolons-nous, dit Athos, et ne laissons ici que Planchet pour nous rapporter les nouvelles. Un instant ! Et Aramis que nous avons envoyé chercher ! C'est juste, dit Athos, attendons Aramis. En ce moment Aramis entra. On lui exposa l'affaire, et on lui dit comment il était urgent que parmi toutes ses hautes connaissances il trouvât une place à Ketty. Aramis réfléchit un instant, et dit en rougissant : Cela vous rendra-t-il bien réellement service, d'Artagnan ? Je vous en serai reconnaissant toute ma vie. Eh bien, Mme de Bois-Tracy m'a demandé, pour une de ses amies qui habite la province, je crois, une femme de chambre sûre ; et si vous pouvez, mon cher d'Artagnan, me répondre de Mademoiselle... Oh ! Monsieur, s'écria Ketty, je serai toute dévouée, soyez-en certain, à la personne qui me donnera les moyens de quitter Paris. Alors, dit Aramis, cela va pour le mieux. Il se mit à une table et écrivit un petit mot qu'il cacheta avec une bague, et donna le billet à Ketty. Maintenant, mon enfant, dit d'Artagnan, tu sais qu'il ne fait pas meilleur ici pour nous que pour toi. Ainsi séparons-nous. Nous nous retrouverons dans des jours meilleurs. Et dans quelque temps que nous nous retrouvions et dans quelque lieu que ce soit, dit Ketty, vous me retrouverez vous aimant encore comme je vous aime aujourd'hui. Serment de joueur, dit Athos pendant que d'Artagnan allait reconduire Ketty sur l'escalier. Un instant après, les trois jeunes gens se séparèrent en prenant rendez- vous à quatre heures chez Athos et en laissant Planchet pour garder la maison. Aramis rentra chez lui, et Athos et d'Artagnan s'inquiétèrent du placement du saphir. Comme l'avait prévu notre Gascon, on trouva facilement trois cents pistoles sur la bague. De plus, le juif annonça que si on voulait la lui vendre, comme elle lui ferait un pendant magnifique pour des boucles d'oreilles, il en donnerait jusqu'à cinq cents pistoles. Athos et d'Artagnan, avec l'activité de deux soldats et la science de deux connaisseurs, mirent trois heures à peine à acheter tout l'équipement du mousquetaire. D'ailleurs Athos était de bonne composition et grand seigneur jusqu'au bout des ongles. Chaque fois qu'une chose lui convenait, il payait le prix demandé sans essayer même d'en rabattre. D'Artagnan voulait bien là-dessus faire ses observations, mais Athos lui posait la main sur l'épaule en souriant, et d'Artagnan comprenait que c'était bon pour lui, petit gentilhomme gascon, de marchander, mais non pour un homme qui avait les airs d'un prince. Le mousquetaire trouva un superbe cheval andalou, noir comme du jais, aux narines de feu, aux jambes fines et élégantes, qui prenait six ans. Il l'examina et le trouva sans défaut. On le lui fit mille livres. Peut- être l'eût-il eu pour moins ; mais tandis que d'Artagnan discutait sur le prix avec le maquignon, Athos comptait les cent pistoles sur la table. Grimaud eut un cheval picard, trapu et fort, qui coûta trois cents livres. Mais la selle de ce dernier cheval et les armes de Grimaud achetées, il ne restait plus un sou des cent cinquante pistoles d'Athos. D'Artagnan offrit à son ami de mordre une bouchée dans la part qui lui revenait, quitte à lui rendre plus tard ce qu'il lui aurait emprunté. Mais Athos, pour toute réponse, se contenta de hausser les épaules. Combien le juif donnait-il du saphir pour l'avoir en toute propriété ? demanda Athos. Cinq cents pistoles. C'est-à-dire, deux cents pistoles de plus ; cent pistoles pour vous, cent pistoles pour moi. Mais c'est une véritable fortune, cela, mon ami, retournez chez le juif. Comment, vous voulez... Cette bague, décidément, me rappellerait de trop tristes souvenirs ; puis nous n'aurons jamais trois cents pistoles à lui rendre, de sorte que nous perdrions deux mille livres à ce marché. Allez lui dire que la bague est à lui, d'Artagnan, et revenez avec les deux cents pistoles. Réfléchissez, Athos. L'argent comptant est cher par le temps qui court, et il faut savoir faire des sacrifices. Allez, d'Artagnan, allez ; Grimaud vous accompagnera avec son mousqueton. Une demi-heure après, d'Artagnan revint avec les deux mille livres et sans qu'il lui fût arrivé aucun accident. Ce fut ainsi qu'Athos trouva dans son ménage des ressources auxquelles il ne s'attendait pas. (à suivre...) |
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