Les Trois Mousquetaires : chapitre XLIV (2)
Eh bien, continua le cardinal d'un air indifférent, il ne s'agirait, pour le moment, par exemple, que de trouver une femme, belle, jeune, adroite, qui eût à se venger elle-même du duc. Une pareille femme peut se rencontrer : le duc est homme à bonnes fortunes, et, s'il a semé bien des amours par ses promesses de constance éternelle, il a dû semer bien des haines aussi par ses éternelles infidélités. Sans doute, dit froidement Milady, une pareille femme peut se rencontrer. Eh bien, une pareille femme, qui mettrait le couteau de Jacques Clément ou de Ravaillac aux mains d'un fanatique, sauverait la France. Oui, mais elle serait la complice d'un assassinat. A-t-on jamais connu les complices de Ravaillac ou de Jacques Clément ? Non, car peut-être étaient-ils placés trop haut pour qu'on osât les aller chercher là où ils étaient : on ne brûlerait pas le Palais de Justice pour tout le monde, Monseigneur. Vous croyez donc que l'incendie du Palais de Justice a une cause autre que celle du hasard ? demanda Richelieu du ton dont il eût fait une question sans aucune importance. Moi, Monseigneur, répondit Milady, je ne crois rien, je cite un fait, voilà tout ; seulement, je dis que si je m'appelais Mlle de Monpensier ou la reine Marie de Médicis, je prendrais moins de précautions que j'en prends, m'appelant tout simplement Lady Clarick. C'est juste, dit Richelieu, et que voudriez-vous donc ? Je voudrais un ordre qui ratifiât d'avance tout ce que je croirai devoir faire pour le plus grand bien de la France. Mais il faudrait d'abord trouver la femme que j'ai dit, et qui aurait à se venger du duc. Elle est trouvée, dit Milady. Puis il faudrait trouver ce misérable fanatique qui servira d'instrument à la justice de Dieu. On le trouvera. Eh bien, dit le duc, alors il sera temps de réclamer l'ordre que vous demandiez tout à l'heure. Votre Eminence a raison, dit Milady, et c'est moi qui ai eu tort de voir dans la mission dont elle m'honore autre chose que ce qui est réellement, c'est-à-dire d'annoncer à Sa Grâce, de la part de Son Eminence, que vous connaissez les différents déguisements à l'aide desquels il est parvenu à se rapprocher de la reine pendant la fête donnée par Mme la connétable ; que vous avez les preuves de l'entrevue accordée au Louvre par la reine à certain astrologue italien qui n'est autre que le duc de Buckingham ; que vous avez commandé un petit roman, des plus spirituels, sur l'aventure d'Amiens, avec plan du jardin où cette aventure s'est passée et portraits des acteurs qui y ont figuré ; que Montaigu est à la Bastille, et que la torture peut lui faire dire des choses dont il se souvient et même des choses qu'il aurait oubliées ; enfin, que vous possédez certaine lettre de Mme de Chevreuse, trouvée dans le logis de Sa Grâce, qui compromet singulièrement, non seulement celle qui l'a écrite, mais encore celle au nom de qui elle a été écrite. Puis, s'il persiste malgré tout cela, comme c'est à ce que je viens de dire que se borne ma mission, je n'aurai plus qu'à prier Dieu de faire un miracle pour sauver la France. C'est bien cela, n'est-ce pas, Monseigneur, et je n'ai pas autre chose à faire ? C'est bien cela, reprit sèchement le cardinal. Et maintenant, dit Milady sans paraître remarquer le changement de ton du duc à son égard, maintenant que j'ai reçu les instructions de Votre Eminence à propos de ses ennemis, Monseigneur me permettra- t-il de lui dire deux mots des miens ? Vous avez donc des ennemis ? demanda Richelieu. Oui, Monseigneur ; des ennemis contre lesquels vous me devez tout votre appui, car je me les suis faits en servant Votre Eminence. Et lesquels ? répliqua le duc. D'abord une petite intrigante du nom de Bonacieux. Elle est dans la prison de Mantes. C'est-à-dire qu'elle y était, reprit Milady, mais la reine a surpris un ordre du roi, à l'aide duquel elle l'a fait transporter dans un couvent. Dans un couvent ? dit le duc. Oui, dans un couvent. Et dans lequel ? Je l'ignore, le secret a été bien gardé... Je le saurai, moi ! Et Votre Eminence me dira dans quel couvent est cette femme ? Je n'y vois pas d'inconvénient, dit le cardinal. Bien ; maintenant j'ai un autre ennemi bien autrement à craindre pour moi que cette petite Mme Bonacieux. Et lequel ? Son amant. Comment s'appelle-t-il ? Oh ! Votre Eminence le connaît bien, s'écria Milady emportée par la colère, c'est notre mauvais génie à tous deux ; c'est celui qui, dans une rencontre avec les gardes de Votre Eminence, a décidé la victoire en faveur des mousquetaires du roi ; c'est celui qui a donné trois coups d'épée à de Wardes, votre émissaire, et qui a fait échouer l'affaire des ferrets ; c'est celui enfin qui, sachant que c'était moi qui lui avais enlevé Mme Bonacieux, a juré ma mort. Ah ! ah ! dit le cardinal, je sais de qui vous voulez parler. Je veux parler de ce misérable d'Artagnan. C'est un hardi compagnon, dit le cardinal. Et c'est justement parce que c'est un hardi compagnon qu'il n'en est que plus à craindre. Il faudrait, dit le duc, avoir une preuve de ses intelligences avec Buckingham. Une preuve ! s'écria Milady, j'en aurai dix. Eh bien, alors ! c'est la chose la plus simple du monde, ayez-moi cette preuve et je l'envoie à la Bastille. Bien, Monseigneur ! mais ensuite ? Quand on est à la Bastille, il n'y a pas d' ensuite , dit le cardinal d'une voix sourde. Ah ! pardieu, continua-t-il, s'il m'était aussi facile de me débarrasser de mon ennemi qu'il m'est facile de me débarrasser des vôtres, et si c'était contre de pareilles gens que vous me demandiez l'impunité !... Monseigneur, reprit Milady, troc pour troc, existence pour existence, homme pour homme ; donnez-moi celui-là, je vous donne l'autre. Je ne sais pas ce que vous voulez dire, reprit le cardinal, et ne veux même pas le savoir ; mais j'ai le désir de vous être agréable et ne vois aucun inconvénient à vous donner ce que vous demandez à l'égard d'une si infime créature ; d'autant plus, comme vous me le dites, que ce petit d'Artagnan est un libertin, un duelliste, un traître. Un infâme, Monseigneur, un infâme ! Donnez-moi donc du papier, une plume et de l'encre, dit le cardinal. En voici, Monseigneur. Il se fit un instant de silence qui prouvait que le cardinal était occupé à chercher les termes dans lesquels devait être écrit le billet, ou même à l'écrire. Athos, qui n'avait pas perdu un mot de la conversation, prit ses deux compagnons chacun par une main et les conduisit à l'autre bout de la chambre. Eh bien, dit Porthos, que veux-tu, et pourquoi ne nous laisses-tu pas écouter la fin de la conversation ? Chut ! dit Athos parlant à voix basse, nous en avons entendu tout ce qu'il est nécessaire que nous entendions ; d'ailleurs je ne vous empêche pas d'écouter le reste, mais il faut que je sorte. Il faut que tu sortes ! dit Porthos ; mais si le cardinal te demande, que répondrons-nous ? Vous n'attendrez pas qu'il me demande, vous lui direz les premiers que je suis parti en éclaireur parce que certaines paroles de notre hôte m'ont donné à penser que le chemin n'était pas sûr ; j'en toucherai d'abord deux mots à l'écuyer du cardinal ; le reste me regarde, ne vous en inquiétez pas. Soyez prudent, Athos ! dit Aramis. Soyez tranquille, répondit Athos, vous le savez, j'ai du sang-froid. Porthos et Aramis allèrent reprendre leur place près du tuyau de poêle. Quant à Athos, il sortit sans aucun mystère, alla prendre son cheval attaché avec ceux de ses deux amis aux tourniquets des contrevents, convainquit en quatre mots l'écuyer de la nécessité d'une avant-garde pour le retour, visita avec affectation l'amorce de ses pistolets, mit l'épée aux dents et suivit, en enfant perdu, la route qui conduisait au camp. (à suivre...) |
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