Les Trois Mousquetaires : chapitre XLVII (3)

Publié le par jeanphi




Les quatre coups de fusil ne firent qu'une détonation, et quatre hommes tombèrent.
Aussitôt le tambour battit, et la petite troupe s'avança au pas de charge.
Alors les coups de fusil se succédèrent sans régularité, mais toujours envoyés avec la même justesse. Cependant, comme s'ils eussent connu la faiblesse numérique des amis, les Rochelois continuaient d'avancer au pas de course.
Sur trois autres coups de fusil, deux hommes tombèrent ; mais cependant la marche de ceux qui restaient debout ne se ralentissait pas.
Arrivés au bas du bastion, les ennemis étaient encore douze ou quinze ; une dernière décharge les accueillit, mais ne les arrêta point : ils sautèrent dans le fossé et s'apprêtèrent à escalader la brèche.
“Allons, mes amis, dit Athos, finissons-en d'un coup : à la muraille ! à la muraille !”
Et les quatre amis, secondés par Grimaud, se mirent à pousser avec le canon de leurs fusils un énorme pan de mur, qui s'inclina comme si le vent le poussait, et, se détachant de sa base, tomba avec un bruit horrible dans le fossé : puis on entendit un grand cri, un nuage de poussière monta vers le ciel, et tout fut dit.
“Les aurions-nous écrasés depuis le premier jusqu'au dernier ? demanda Athos.
– Ma foi, cela m'en a l'air, dit d'Artagnan.
– Non, dit Porthos, en voilà deux ou trois qui se sauvent tout éclopés.”
En effet, trois ou quatre de ces malheureux, couverts de boue et de sang, fuyaient dans le chemin creux et regagnaient la ville : c'était tout ce qui restait de la petite troupe.
Athos regarda à sa montre.
“Messieurs, dit-il, il y a une heure que nous sommes ici, et maintenant le pari est gagné, mais il faut être beaux joueurs : d'ailleurs d'Artagnan ne nous a pas dit son idée.”
Et le mousquetaire, avec son sang-froid habituel, alla s'asseoir devant les restes du déjeuner.
“Mon idée ? dit d'Artagnan.
– Oui, vous disiez que vous aviez une idée, répliqua Athos.
– Ah ! j'y suis, reprit d'Artagnan : je passe en Angleterre une seconde fois, je vais trouver M. de Buckingham et je l'avertis du complot tramé contre sa vie.
– Vous ne ferez pas cela, d'Artagnan, dit froidement Athos.
– Et pourquoi cela ? ne l'ai-je pas fait déjà ?
– Oui, mais à cette époque nous n'étions pas en guerre ; à cette époque, M. de Buckingham était un allié et non un ennemi : ce que vous voulez faire serait taxé de trahison.”
D'Artagnan comprit la force de ce raisonnement et se tut.
“Mais, dit Porthos, il me semble que j'ai une idée à mon tour.
– Silence pour l'idée de M. Porthos ! dit Aramis.
– Je demande un congé à M. de Tréville, sous un prétexte quelconque que vous trouverez : je ne suis pas fort sur les prétextes, moi. Milady ne me connaît pas, je m'approche d'elle sans qu'elle me redoute, et lorsque je trouve ma belle, je l'étrangle.
– Eh bien, dit Athos, je ne suis pas très éloigné d'adopter l'idée de Porthos.
– Fi donc ! dit Aramis, tuer une femme ! Non, tenez, moi, j'ai la véritable idée.
– Voyons votre idée, Aramis ! demanda Athos, qui avait beaucoup de déférence pour le jeune mousquetaire.
– Il faut prévenir la reine.
– Ah ! ma foi, oui, s'écrièrent ensemble Porthos et d'Artagnan ; je crois que nous touchons au moyen.
– Prévenir la reine ! dit Athos, et comment cela ? Avons-nous des relations à la cour ? Pouvons-nous envoyer quelqu'un à Paris sans qu'on le sache au camp ? D'ici à Paris il y a cent quarante lieues ; notre lettre ne sera pas à Angers que nous serons au cachot, nous.
– Quant à ce qui est de faire remettre sûrement une lettre à Sa Majesté, proposa Aramis en rougissant, moi, je m'en charge ; je connais à Tours une personne adroite...”
Aramis s'arrêta en voyant sourire Athos.
“Eh bien, vous n'adoptez pas ce moyen, Athos ? dit d'Artagnan.
– Je ne le repousse pas tout à fait, dit Athos, mais je voulais seulement faire observer à Aramis qu'il ne peut quitter le camp ; que tout autre qu'un de nous n'est pas sûr ; que, deux heures après que le messager sera parti, tous les capucins, tous les alguazils, tous les bonnets noirs du cardinal sauront votre lettre par coeur, et qu'on arrêtera vous et votre adroite personne.
– Sans compter, objecta Porthos, que la reine sauvera M. de Buckingham, mais ne nous sauvera pas du tout, nous autres.
– Messieurs, dit d'Artagnan, ce qu'objecte Porthos est plein de sens.
– Ah ! ah ! que se passe-t-il donc dans la ville ? dit Athos.
– On bat la générale.”
Les quatre amis écoutèrent, et le bruit du tambour parvint effectivement jusqu'à eux.
“Vous allez voir qu'ils vont nous envoyer un régiment tout entier, dit Athos.
– Vous ne comptez pas tenir contre un régiment tout entier ? dit Porthos.
– Pourquoi pas ? dit le mousquetaire, je me sens en train ; et je tiendrais devant une armée, si nous avions seulement eu la précaution de prendre une douzaine de bouteilles en plus.
– Sur ma parole, le tambour se rapproche, dit d'Artagnan.
– Laissez-le se rapprocher, dit Athos ; il y a pour un quart d'heure de chemin d'ici à la ville, et par conséquent de la ville ici. C'est plus de temps qu'il ne nous en faut pour arrêter notre plan ; si nous nous en allons d'ici, nous ne retrouverons jamais un endroit aussi convenable. Et tenez, justement, Messieurs, voilà la vraie idée qui me vient.
– Dites alors.
– Permettez que je donne à Grimaud quelques ordres indispensables.”
Athos fit signe à son valet d'approcher.
“Grimaud, dit Athos, en montrant les morts qui gisaient dans le bastion, vous allez prendre ces Messieurs, vous allez les dresser contre la muraille, vous leur mettrez leur chapeau sur la tête et leur fusil à la main.
– O grand homme ! s'écria d'Artagnan, je te comprends.
– Vous comprenez ? dit Porthos.
– Et toi, comprends-tu, Grimaud ?” demanda Aramis.
Grimaud fit signe que oui.
“C'est tout ce qu'il faut, dit Athos, revenons à mon idée.
– Je voudrais pourtant bien comprendre, observa Porthos.
– C'est inutile.
– Oui, oui, l'idée d'Athos, dirent en même temps d'Artagnan et Aramis.
– Cette Milady, cette femme, cette créature, ce démon, a un beau- frère, à ce que vous m'avez dit, je crois, d'Artagnan.
– Oui, je le connais beaucoup même, et je crois aussi qu'il n'a pas une grande sympathie pour sa belle-soeur.
– Il n'y a pas de mal à cela, répondit Athos, et il la détesterait que cela n'en vaudrait que mieux.
– En ce cas nous sommes servis à souhait.
– Cependant, dit Porthos, je voudrais bien comprendre ce que fait Grimaud.
– Silence, Porthos ! dit Aramis.
– Comment se nomme ce beau-frère ?
– Lord de Winter.
– Où est-il maintenant ?
– Il est retourné à Londres au premier bruit de guerre.
– Eh bien, voilà justement l'homme qu'il nous faut, dit Athos, c'est celui qu'il nous convient de prévenir ; nous lui ferons savoir que sa belle-soeur est sur le point d'assassiner quelqu'un, et nous le prierons de ne pas la perdre de vue. Il y a bien à Londres, je l'espère, quelque établissement dans le genre des Madelonnettes ou des Filles repenties ; il y fait mettre sa belle-soeur, et nous sommes tranquilles.
– Oui, dit d'Artagnan, jusqu'à ce qu'elle en sorte.
– Ah ! ma foi, reprit Athos, vous en demandez trop, d'Artagnan, je vous ai donné tout ce que j'avais et je vous préviens que c'est le fond de mon sac.
– Moi, je trouve que c'est ce qu'il y a de mieux, dit Aramis ; nous prévenons à la fois la reine et Lord de Winter.
– Oui, mais par qui ferons-nous porter la lettre à Tours et la lettre à Londres ?
– Je réponds de Bazin, dit Aramis.
– Et moi de Planchet, continua d'Artagnan.
– En effet, dit Porthos, si nous ne pouvons nous absenter du camp, nos laquais peuvent le quitter.
– Sans doute, dit Aramis, et dès aujourd'hui nous écrivons les lettres, nous leur donnons de l'argent, et ils partent.
– Nous leur donnons de l'argent ? reprit Athos, vous en avez donc, de l'argent ?”
Les quatre amis se regardèrent, et un nuage passa sur les fronts qui s'étaient un instant éclaircis.
“Alerte ! cria d'Artagnan, je vois des points noirs et des points rouges qui s'agitent là-bas ; que disiez-vous donc d'un régiment, Athos ? c'est une véritable armée.
– Ma foi, oui, dit Athos, les voilà. Voyez-vous les sournois qui venaient sans tambours ni trompettes. Ah ! ah ! tu as fini, Grimaud ?”
Grimaud fit signe que oui, et montra une douzaine de morts qu'il avait placés dans les attitudes les plus pittoresques : les uns au port d'armes, les autres ayant l'air de mettre en joue, les autres l'épée à la main.
“Bravo ! reprit Athos, voilà qui fait honneur à ton imagination.
– C'est égal, dit Porthos, je voudrais cependant bien comprendre.
– Décampons d'abord, interrompit d'Artagnan, tu comprendras après.
– Un instant, Messieurs, un instant ! donnons le temps à Grimaud de desservir.

(à suivre...)
Publicité
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article