Les Trois Mousquetaires : chapitre XLVIII (3)
Et monté sur un excellent cheval, qu'il devait quitter à vingt lieues de là pour prendre la poste, Planchet partit au galop, le coeur un peu serré par la triple promesse que lui avaient faite les mousquetaires, mais du reste dans les meilleures dispositions du monde. Bazin partit le lendemain matin pour Tours, et eut huit jours pour faire sa commission. Les quatre amis, pendant toute la durée de ces deux absences, avaient, comme on le comprend bien, plus que jamais l'oeil au guet, le nez au vent et l'oreille aux écoutes. Leurs journées se passaient à essayer de surprendre ce qu'on disait, à guetter les allures du cardinal et à flairer les courriers qui arrivaient. Plus d'une fois un tremblement insurmontable les prit, lorsqu'on les appela pour quelque service inattendu. Ils avaient d'ailleurs à se garder pour leur propre sûreté ; Milady était un fantôme qui, lorsqu'il était apparu une fois aux gens, ne les laissait pas dormir tranquillement. Le matin du huitième jour, Bazin, frais comme toujours et souriant selon son habitude, entra dans le cabaret du Parpaillot, comme les quatre amis étaient en train de déjeuner, en disant, selon la convention arrêtée : Monsieur Aramis, voici la réponse de votre cousine. Les quatre amis échangèrent un coup d'oeil joyeux : la moitié de la besogne était faite ; il est vrai que c'était la plus courte et la plus facile. Aramis prit, en rougissant malgré lui, la lettre, qui était d'une écriture grossière et sans orthographe. Bon Dieu ! s'écria-t-il en riant, décidément j'en désespère ; jamais cette pauvre Michon n'écrira comme M. de Voiture. Qu'est-ce que cela feut dire, cette baufre Migeon ? demanda le Suisse, qui était en train de causer avec les quatre amis quand la lettre était arrivée. Oh ! mon Dieu ! moins que rien, dit Aramis, une petite lingère charmante que j'aimais fort et à qui j'ai demandé quelques lignes de sa main en manière de souvenir. Dutieu ! dit le Suisse ; zi zella il être auzi grante tame que son l'égridure, fous l'être en ponne fordune, mon gamarate ! Aramis lut la lettre et la passa à Athos. Voyez donc ce qu'elle m'écrit, Athos , dit-il. Athos jeta un coup d'oeil sur l'épître, et, pour faire évanouir tous les soupçons qui auraient pu naître, lut tout haut : Mon cousin, ma soeur et moi devinons très bien les rêves, et nous en avons même une peur affreuse ; mais du vôtre, on pourra dire, je l'espère, tout songe est mensonge. Adieu ! portez-vous bien, et faites que de temps en temps nous entendions parler de vous. AGLAE MICHON. Et de quel rêve parle-t-elle ? demanda le dragon, qui s'était approché pendant la lecture. Foui, te quel rêfe ? dit le Suisse. Eh ! pardieu ! dit Aramis, c'est tout simple, d'un rêve que j'ai fait et que je lui ai raconté. Oh ! foui, par Tieu ! c'être tout simple de ragonter son rêfe ; mais moi je ne rêfe jamais. Vous êtes fort heureux, dit Athos en se levant, et je voudrais bien pouvoir en dire autant que vous ! Chamais ! reprit le Suisse, enchanté qu'un homme comme Athos lui enviât quelque chose, chamais ! chamais ! D'Artagnan, voyant qu'Athos se levait, en fit autant, prit son bras, et sortit. Porthos et Aramis restèrent pour faire face aux quolibets du dragon et du Suisse. Quant à Bazin, il s'alla coucher sur une botte de paille ; et comme il avait plus d'imagination que le Suisse, il rêva que M. Aramis, devenu pape, le coiffait d'un chapeau de cardinal. Mais, comme nous l'avons dit, Bazin n'avait, par son heureux retour, enlevé qu'une partie de l'inquiétude qui aiguillonnait les quatre amis. Les jours de l'attente sont longs, et d'Artagnan surtout aurait parié que les jours avaient maintenant quarante-huit heures. Il oubliait les lenteurs obligées de la navigation, il s'exagérait la puissance de Milady. Il prêtait à cette femme, qui lui apparaissait pareille à un démon, des auxiliaires surnaturels comme elle ; il s'imaginait, au moindre bruit, qu'on venait l'arrêter, et qu'on ramenait Planchet pour le confronter avec lui et ses amis. Il y a plus : sa confiance autrefois si grande dans le digne Picard diminuait de jour en jour. Cette inquiétude était si grande, qu'elle gagnait Porthos et Aramis. Il n'y avait qu'Athos qui demeurât impassible, comme si aucun danger ne s'agitait autour de lui, et qu'il respirât son atmosphère quotidienne. Le seizième jour surtout, ces signes d'agitation étaient si visibles chez d'Artagnan et ses deux amis, qu'ils ne pouvaient rester en place, et qu'ils erraient comme des ombres sur le chemin par lequel devait revenir Planchet. Vraiment, leur disait Athos, vous n'êtes pas des hommes, mais des enfants, pour qu'une femme vous fasse si grand-peur ! Et de quoi s'agit-il, après tout ? D'être emprisonnés ! Eh bien, mais on nous tirera de prison : on en a bien retiré Mme Bonacieux. D'être décapités ? Mais tous les jours, dans la tranchée, nous allons joyeusement nous exposer à pis que cela, car un boulet peut nous casser la jambe, et je suis convaincu qu'un chirurgien nous fait plus souffrir en nous coupant la cuisse qu'un bourreau en nous coupant la tête. Demeurez donc tranquilles ; dans deux heures, dans quatre, dans six heures, au plus tard, Planchet sera ici : il a promis d'y être, et moi j'ai très grande foi aux promesses de Planchet, qui m'a l'air d'un fort brave garçon. Mais s'il n'arrive pas ? dit d'Artagnan. Eh bien, s'il n'arrive pas, c'est qu'il aura été retardé, voilà tout. Il peut être tombé de cheval, il peut avoir fait une cabriole par-dessus le pont, il peut avoir couru si vite qu'il en ait attrapé une fluxion de poitrine. Eh ! Messieurs ! faisons donc la part des événements. La vie est un chapelet de petites misères que le philosophe égrène en riant. Soyez philosophes comme moi, Messieurs, mettez-vous à table et buvons ; rien ne fait paraître l'avenir couleur de rose comme de le regarder à travers un verre de chambertin. C'est fort bien, répondit d'Artagnan ; mais je suis las d'avoir à craindre, en buvant frais, que le vin ne sorte de la cave de Milady. Vous êtes bien difficile, dit Athos, une si belle femme ! Une femme de marque ! dit Porthos avec son gros rire. Athos tressaillit, passa la main sur son front pour en essuyer la sueur, et se leva à son tour avec un mouvement nerveux qu'il ne put réprimer. Le jour s'écoula cependant, et le soir vint plus lentement, mais enfin il vint ; les buvettes s'emplirent de chalands ; Athos, qui avait empoché sa part du diamant, ne quittait plus le Parpaillot. Il avait trouvé dans M. de Busigny, qui, au reste, leur avait donné un dîner magnifique, un partner digne de lui. Ils jouaient donc ensemble, comme d'habitude, quand sept heures sonnèrent : on entendit passer les patrouilles qui allaient doubler les postes ; à sept heures et demie la retraite sonna. Nous sommes perdus, dit d'Artagnan à l'oreille d'Athos. Vous voulez dire que nous avons perdu, dit tranquillement Athos en tirant quatre pistoles de sa poche et en les jetant sur la table. Allons, Messieurs, continua-t-il, on bat la retraite, allons nous coucher. Et Athos sortit du Parpaillot suivi de d'Artagnan. Aramis venait derrière donnant le bras à Porthos. Aramis mâchonnait des vers, et Porthos s'arrachait de temps en temps quelques poils de moustache en signe de désespoir. Mais voilà que tout à coup, dans l'obscurité, une ombre se dessine, dont la forme est familière à d'Artagnan, et qu'une voix bien connue lui dit : Monsieur, je vous apporte votre manteau, car il fait frais ce soir. Planchet ! s'écria d'Artagnan, ivre de joie. Planchet ! répétèrent Porthos et Aramis. Eh bien, oui, Planchet, dit Athos, qu'y a-t-il d'étonnant à cela ? Il avait promis d'être de retour à huit heures, et voilà les huit heures qui sonnent. Bravo ! Planchet, vous êtes un garçon de parole, et si jamais vous quittez votre maître, je vous garde une place à mon service. Oh ! non, jamais, dit Planchet, jamais je ne quitterai M. d'Artagnan. En même temps d'Artagnan sentit que Planchet lui glissait un billet dans la main. D'Artagnan avait grande envie d'embrasser Planchet au retour comme il l'avait embrassé au départ ; mais il eut peur que cette marque d'effusion, donnée à son laquais en pleine rue, ne parût extraordinaire à quelque passant, et il se contint. J'ai le billet, dit-il à Athos et à ses amis. C'est bien, dit Athos, entrons chez nous, et nous le lirons. Le billet brûlait la main de d'Artagnan : il voulait hâter le pas ; mais Athos lui prit le bras et le passa sous le sien, et force fut au jeune homme de régler sa course sur celle de son ami. Enfin on entra dans la tente, on alluma une lampe, et tandis que Planchet se tenait sur la porte pour que les quatre amis ne fussent pas surpris, d'Artagnan, d'une main tremblante, brisa le cachet et ouvrit la lettre tant attendue. Elle contenait une demi-ligne, d'une écriture toute britannique et d'une concision toute spartiate : Thank you, be easy . Ce qui voulait dire : Merci, soyez tranquille. Athos prit la lettre des mains de d'Artagnan, l'approcha de la lampe, y mit le feu, et ne la lâcha point qu'elle ne fût réduite en cendres. Puis appelant Planchet : Maintenant, mon garçon, lui dit-il, tu peux réclamer tes sept cents livres, mais tu ne risquais pas grand-chose avec un billet comme celui- là. Ce n'est pas faute que j'aie inventé bien des moyens de le serrer, dit Planchet. Eh bien, dit d'Artagnan, conte-nous cela. Dame ! c'est bien long, Monsieur. Tu as raison, Planchet, dit Athos ; d'ailleurs la retraite est battue, et nous serions remarqués en gardant de la lumière plus longtemps que les autres. Soit, dit d'Artagnan, couchons-nous. Dors bien, Planchet ! Ma foi, Monsieur ! ce sera la première fois depuis seize jours. Et moi aussi ! dit d'Artagnan. Et moi aussi ! répéta Porthos. Et moi aussi ! répéta Aramis. Eh bien, voulez-vous que je vous avoue la vérité ? et moi aussi ! dit Athos. (à suivre...) |
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