Les Trois Mousquetaires : chapitre LI (3)

Publié le par jeanphi




Le cardinal devint pâle comme la mort, un éclair fauve sortit de ses yeux ; il se retourna comme pour donner un ordre à Cahusac et à La Houdinière. Athos vit le mouvement ; il fit un pas vers les mousquetons, sur lesquels les trois amis avaient les yeux fixés en hommes mal disposés à se laisser arrêter. Le cardinal était, lui, troisième ; les mousquetaires, y compris les laquais, étaient sept : il jugea que la partie serait d'autant moins égale, qu'Athos et ses compagnons conspiraient réellement ; et, par un de ces retours rapides qu'il tenait toujours à sa disposition, toute sa colère se fondit dans un sourire.
“Allons, allons ! dit-il, vous êtes de braves jeunes gens, fiers au soleil, fidèles dans l'obscurité ; il n'y a pas de mal à veiller sur soi quand on veille si bien sur les autres ; Messieurs, je n'ai point oublié la nuit où vous m'avez servi d'escorte pour aller au Colombier-Rouge ; s'il y avait quelque danger à craindre sur la route que je vais suivre, je vous prierais de m'accompagner ; mais, comme il n'y en a pas, restez où vous êtes, achevez vos bouteilles, votre partie et votre lettre. Adieu, Messieurs.”
Et, remontant sur son cheval, que Cahusac lui avait amené, il les salua de la main et s'éloigna.
Les quatre jeunes gens, debout et immobiles, le suivirent des yeux sans dire un seul mot jusqu'à ce qu'il eût disparu.
Puis ils se regardèrent.
Tous avaient la figure consternée, car malgré l'adieu amical de Son Eminence, ils comprenaient que le cardinal s'en allait la rage dans le coeur.
Athos seul souriait d'un sourire puissant et dédaigneux. Quand le cardinal fut hors de la portée de la voix et de la vue :
“Ce Grimaud a crié bien tard !“dit Porthos, qui avait grande envie de faire tomber sa mauvaise humeur sur quelqu'un.
Grimaud allait répondre pour s'excuser. Athos leva le doigt et Grimaud se tut.
“Auriez-vous rendu la lettre, Aramis ? dit d'Artagnan.
– Moi, dit Aramis de sa voix la plus flûtée, j'étais décidé : s'il avait exigé que la lettre lui fût remise, je lui présentais la lettre d'une main, et de l'autre je lui passais mon épée au travers du corps.
– Je m'y attendais bien, dit Athos ; voilà pourquoi je me suis jeté entre vous et lui. En vérité, cet homme est bien imprudent de parler ainsi à d'autres hommes ; on dirait qu'il n'a jamais eu affaire qu'à des femmes et à des enfants.
– Mon cher Athos, dit d'Artagnan, je vous admire, mais cependant nous étions dans notre tort, après tout.
– Comment, dans notre tort ! reprit Athos. A qui donc cet air que nous respirons ? A qui cet océan sur lequel s'étendent nos regards ? A qui ce sable sur lequel nous étions couchés ? A qui cette lettre de votre maîtresse ? Est-ce au cardinal ? Sur mon honneur, cet homme se figure que le monde lui appartient ; vous étiez là, balbutiant, stupéfait, anéanti ; on eût dit que la Bastille se dressait devant vous et que la gigantesque Méduse vous changeait en pierre. Est-ce que c'est conspirer, voyons, que d'être amoureux ? Vous êtes amoureux d'une femme que le cardinal a fait enfermer, vous voulez la tirer des mains du cardinal ; c'est une partie que vous jouez avec Son Eminence : cette lettre c'est votre jeu ; pourquoi montreriez-vous votre jeu à votre adversaire ? cela ne se fait pas . Qu'il le devine, à la bonne heure ! Nous devinons bien le sien, nous !
– Au fait, dit d'Artagnan, c'est plein de sens, ce que vous dites là, Athos.
– En ce cas, qu'il ne soit plus question de ce qui vient de se passer, et qu'Aramis reprenne la lettre de sa cousine où M. le cardinal l'a interrompue.”
Aramis tira la lettre de sa poche, les trois amis se rapprochèrent de lui, et les trois laquais se groupèrent de nouveau auprès de la dame-jeanne.
“Vous n'aviez lu qu'une ligne ou deux, dit d'Artagnan, reprenez donc la lettre à partir du commencement.
-– Volontiers”, dit Aramis.
“Mon cher cousin, je crois bien que je me déciderai à partir pour Stenay, où ma soeur a fait entrer notre petite servante dans le couvent des Carmélites ; cette pauvre enfant s'est résignée, elle sait qu'elle ne peut vivre autre part sans que le salut de son âme soit en danger. Cependant, si les affaires de notre famille s'arrangent comme nous le désirons, je crois qu'elle courra le risque de se damner, et qu'elle reviendra près de ceux qu'elle regrette, d'autant plus qu'elle sait qu'on pense toujours à elle. En attendant, elle n'est pas trop malheureuse : tout ce qu'elle désire c'est une lettre de son prétendu. Je sais bien que ces sortes de denrées passent difficilement par les grilles ; mais, après tout, comme je vous en ai donné des preuves, mon cher cousin, je ne suis pas trop maladroite et je me chargerai de cette commission. Ma soeur vous remercie de votre bon et éternel souvenir. Elle a eu un instant de grande inquiétude ; mais enfin elle est quelque peu rassurée maintenant, ayant envoyé son commis là-bas afin qu'il ne s'y passe rien d'imprévu.
“Adieu, mon cher cousin, donnez-nous de vos nouvelles le plus souvent que vous pourrez, c'est-à-dire toutes les fois que vous croirez pouvoir le faire sûrement. Je vous embrasse.”
“MARIE MICHON.”

“Oh ! que ne vous dois-je pas, Aramis ? s'écria d'Artagnan. Chère Constance ! j'ai donc enfin de ses nouvelles ; elle vit, elle est en sûreté dans un couvent, elle est à Stenay ! Où prenez-vous Stenay, Athos ?
– Mais à quelques lieues des frontières ; une fois le siège levé, nous pourrons aller faire un tour de ce côté.
– Et ce ne sera pas long, il faut l'espérer, dit Porthos, car on a, ce matin, pendu un espion, lequel a déclaré que les Rochelois en étaient aux cuirs de leurs souliers. En supposant qu'après avoir mangé le cuir ils mangent la semelle, je ne vois pas trop ce qui leur restera après, à moins de se manger les uns les autres.
– Pauvres sots ! dit Athos en vidant un verre d'excellent vin de Bordeaux, qui, sans avoir à cette époque la réputation qu'il a aujourd'hui, ne la méritait pas moins ; pauvres sots ! comme si la religion catholique n'était pas la plus avantageuse et la plus agréable des religions ! C'est égal, reprit-il après avoir fait claquer sa langue contre son palais, ce sont de braves gens. Mais que diable faites-vous donc, Aramis ? continua Athos ; vous serrez cette lettre dans votre poche ?
– Oui, dit d'Artagnan, Athos a raison, il faut la brûler ; encore, qui sait si M. le cardinal n'a pas un secret pour interroger les cendres ?
– Il doit en avoir un, dit Athos.
– Mais que voulez-vous faire de cette lettre ? demanda Porthos.
– Venez ici, Grimaud”, dit Athos.
Grimaud se leva et obéit.
“Pour vous punir d'avoir parlé sans permission, mon ami, vous allez manger ce morceau de papier, puis, pour vous récompenser du service que vous nous aurez rendu, vous boirez ensuite ce verre de vin ; voici la lettre d'abord, mâchez avec énergie.”
Grimaud sourit, et, les yeux fixés sur le verre qu'Athos venait de remplir bord à bord, il broya le papier et l'avala.
“Bravo, maître Grimaud ! dit Athos, et maintenant prenez ceci ; bien, je vous dispense de dire merci.”
Grimaud avala silencieusement le verre de vin de Bordeaux, mais ses yeux levés au ciel parlaient, pendant tout le temps que dura cette douce occupation, un langage qui, pour être muet, n'en était pas moins expressif.

“Et maintenant, dit Athos, à moins que M. le cardinal n'ait l'ingénieuse idée de faire ouvrir le ventre à Grimaud, je crois que nous pouvons être à peu près tranquilles.”
Pendant ce temps, Son Eminence continuait sa promenade mélancolique en murmurant entre ses moustaches :
“Décidément, il faut que ces quatre hommes soient à moi.”

(à suivre...)
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