Les Trois Mousquetaires : chapitre LII (2)

Publié le par jeanphi




Elle songea alors que Lord de Winter allait venir et rendre, par sa présence, une nouvelle force à son geôlier : sa première épreuve était perdue, elle en prit son parti en femme qui compte sur ses ressources ; en conséquence elle leva la tête, ouvrit les yeux et soupira faiblement.
A ce soupir, Felton se retourna enfin.
“Ah ! vous voici réveillée, Madame ! dit-il, je n'ai donc plus affaire ici ! Si vous avez besoin de quelque chose, vous appellerez.
– Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! que j'ai souffert !” murmura Milady avec cette voix harmonieuse qui, pareille à celle des enchanteresses antiques, charmait tous ceux qu'elle voulait perdre.
Et elle prit en se redressant sur son fauteuil une position plus gracieuse et plus abandonnée encore que celle qu'elle avait lorsqu'elle était couchée.
Felton se leva.
“Vous serez servie ainsi trois fois par jour, madame, dit-il : le matin à neuf heures, dans la journée à une heure, et le soir à huit heures. Si cela ne vous convient pas, vous pouvez indiquer vos heures au lieu de celles que je vous propose, et, sur ce point, on se conformera à vos désirs.
– Mais vais-je donc rester toujours seule dans cette grande et triste chambre ? demanda Milady.
– Une femme des environs a été prévenue, elle sera demain au château, et viendra toutes les fois que vous désirerez sa présence.
– Je vous rends grâce, Monsieur”, répondit humblement la prisonnière.
Felton fit un léger salut et se dirigea vers la porte. Au moment où il allait en franchir le seuil, Lord de Winter parut dans le corridor, suivi du soldat qui était allé lui porter la nouvelle de l'évanouissement de Milady. Il tenait à la main un flacon de sels.“Eh bien ! qu'est-ce ? et que se passe-t-il donc ici ? dit-il d'une voix railleuse en voyant sa prisonnière debout et Felton prêt à sortir. Cette morte est-elle donc déjà ressuscitée ? Pardieu, Felton, mon enfant, tu n'as donc pas vu qu'on te prenait pour un novice et qu'on te jouait le premier acte d'une comédie dont nous aurons sans doute le plaisir de suivre tous les développements ?
– Je l'ai bien pensé, Milord, dit Felton ; mais, enfin, comme la prisonnière est femme, après tout, j'ai voulu avoir les égards que tout homme bien né doit à une femme, sinon pour elle, du moins pour lui- même.”
Milady frissonna par tout son corps. Ces paroles de Felton passaient comme une glace par toutes ses veines.
“Ainsi, reprit de Winter en riant, ces beaux cheveux savamment étalés, cette peau blanche et ce langoureux regard ne t'ont pas encore séduit, coeur de pierre ?
– Non, Milord, répondit l'impassible jeune homme, et croyez-moi bien, il faut plus que des manèges et des coquetteries de femme pour me corrompre.
– En ce cas, mon brave lieutenant, laissons Milady chercher autre chose et allons souper ; ah ! sois tranquille, elle a l'imagination féconde et le second acte de la comédie ne tardera pas à suivre le premier.”
Et à ces mots Lord de Winter passa son bras sous celui de Felton et l'emmena en riant.
“Oh ! je trouverai bien ce qu'il te faut, murmura Milady entre ses dents ; sois tranquille, pauvre moine manqué, pauvre soldat converti qui t'es taillé ton uniforme dans un froc.”
“A propos, reprit de Winter en s'arrêtant sur le seuil de la porte, il ne faut pas, Milady, que cet échec vous ôte l'appétit. Tâtez de ce poulet et de ces poissons que je n'ai pas fait empoisonner, sur l'honneur. Je m'accommode assez de mon cuisinier, et comme il ne doit pas hériter de moi, j'ai en lui pleine et entière confiance. Faites comme moi. Adieu, chère soeur ! à votre prochain évanouissement.”
C'était tout ce que pouvait supporter Milady : ses mains se crispèrent sur son fauteuil, ses dents grincèrent sourdement, ses yeux suivirent le mouvement de la porte qui se fermait derrière Lord de Winter et Felton ; et, lorsqu'elle se vit seule, une nouvelle crise de désespoir la prit ; elle jeta les yeux sur la table, vit briller un couteau, s'élança et le saisit ; mais son désappointement fut cruel : la lame en était ronde et d'argent flexible.
Un éclat de rire retentit derrière la porte mal fermée, et la porte se rouvrit.
“Ah ! ah ! s'écria Lord de Winter ; ah ! ah ! vois-tu bien, mon brave Felton, vois-tu ce que je t'avais dit : ce couteau, c'était pour toi ; mon enfant, elle t'aurait tué ; vois-tu, c'est un de ses travers, de se débarrasser ainsi, d'une façon ou de l'autre, des gens qui la gênent. Si je t'eusse écouté, le couteau eût été pointu et d'acier : alors plus de Felton, elle t'aurait égorgé et, après toi, tout le monde. Vois donc, John, comme elle sait bien tenir son couteau.”
En effet, Milady tenait encore l'arme offensive dans sa main crispée, mais ces derniers mots, cette suprême insulte, détendirent ses mains, ses forces et jusqu'à sa volonté.
Le couteau tomba par terre.
“Vous avez raison, Milord, dit Felton avec un accent de profond dégoût qui retentit jusqu'au fond du coeur de Milady, vous avez raison et c'est moi qui avais tort.”
Et tous deux sortirent de nouveau.
Mais cette fois, Milady prêta une oreille plus attentive que la première fois, et elle entendit leurs pas s'éloigner et s'éteindre dans le fond du corridor.
“Je suis perdue, murmura-t-elle, me voilà au pouvoir de gens sur lesquels je n'aurai pas plus de prise que sur des statues de bronze ou de granit ; ils me savent par coeur et sont cuirassés contre toutes mes armes.
“Il est cependant impossible que cela finisse comme ils l'ont décidé.”
En effet, comme l'indiquait cette dernière réflexion, ce retour instinctif à l'espérance, dans cette âme profonde la crainte et les sentiments faibles ne surnageaient pas longtemps. Milady se mit à table, mangea de plusieurs mets, but un peu de vin d'Espagne, et sentit revenir toute sa résolution.
Avant de se coucher elle avait déjà commenté, analysé, retourné sur toutes leurs faces, examiné sous tous les points, les paroles, les pas, les gestes, les signes et jusqu'au silence de ses geôliers, et de cette étude profonde, habile et savante, il était résulté que Felton était, à tout prendre, le plus vulnérable de ses deux persécuteurs.
Un mot surtout revenait à l'esprit de la prisonnière :
“Si je t'eusse écouté”, avait dit Lord de Winter à Felton.
Donc Felton avait parlé en sa faveur, puisque Lord de Winter n'avait pas voulu écouter Felton.
“Faible ou forte, répétait Milady, cet homme a donc une lueur de pitié dans son âme ; de cette lueur je ferai un incendie qui le dévorera.
“Quant à l'autre, il me connaît, il me craint et sait ce qu'il a à attendre de moi si jamais je m'échappe de ses mains, il est donc inutile de rien tenter sur lui. Mais Felton, c'est autre chose ; c'est un jeune homme naïf, pur et qui semble vertueux ; celui-là, il y a moyen de le perdre.”
Et Milady se coucha et s'endormit le sourire sur les lèvres ; quelqu'un qui l'eût vue dormant eût dit une jeune fille rêvant à la couronne de fleurs qu'elle devait mettre sur son front à la prochaine fête.

(à suivre...)
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