Les Trois Mousquetaires : chapitre LVI (2)
Bien, dit-elle en rendant le couteau au jeune officier, celui-ci est en bel et bon acier ; vous êtes un fidèle ami, Felton. Felton reprit l'arme et la posa sur la table comme il venait d'être convenu avec sa prisonnière. Milady le suivit des yeux et fit un geste de satisfaction. Maintenant, dit-elle, écoutez-moi. La recommandation était inutile : le jeune officier se tenait debout devant elle, attendant ses paroles pour les dévorer. Felton, dit Milady avec une solennité pleine de mélancolie, Felton, si votre soeur, la fille de votre père, vous disait : Jeune encore, assez belle par malheur, on m'a fait tomber dans un piège, j'ai résisté ; on a multiplié autour de moi les embûches, les violences, j'ai résisté ; on a blasphémé la religion que je sers, le Dieu que j'adore, parce que j'appelais à mon secours ce Dieu et cette religion, j'ai résisté ; alors on m'a prodigué les outrages, et comme on ne pouvait perdre mon âme, on a voulu à tout jamais flétrir mon corps ; enfin... Milady s'arrêta, et un sourire amer passa sur ses lèvres. Enfin, dit Felton, enfin qu'a-t-on fait ? Enfin, un soir, on résolut de paralyser cette résistance qu'on ne pouvait vaincre : un soir, on mêla à mon eau un narcotique puissant ; à peine eus-je achevé mon repas, que je me sentis tomber peu à peu dans une torpeur inconnue. Quoique je fusse sans défiance, une crainte vague me saisit et j'essayai de lutter contre le sommeil ; je me levai, je voulus courir à la fenêtre, appeler au secours, mais mes jambes refusèrent de me porter ; il me semblait que le plafond s'abaissait sur ma tête et m'écrasait de son poids ; je tendis les bras, j'essayai de parler, je ne pus que pousser des sons inarticulés ; un engourdissement irrésistible s'emparait de moi, je me retins à un fauteuil, sentant que j'allais tomber, mais bientôt cet appui fut insuffisant pour mes bras débiles, je tombai sur un genou, puis sur les deux ; je voulus crier, ma langue était glacée ; Dieu ne me vit ni ne m'entendit sans doute, et je glissai sur le parquet, en proie à un sommeil qui ressemblait à la mort. De tout ce qui se passa dans ce sommeil et du temps qui s'écoula pendant sa durée, je n'eus aucun souvenir ; la seule chose que je me rappelle, c'est que je me réveillai couchée dans une chambre ronde, dont l'ameublement était somptueux, et dans laquelle le jour ne pénétrait que par une ouverture au plafond. Du reste, aucune porte ne semblait y donner entrée : on eût dit une magnifique prison. Je fus longtemps à pouvoir me rendre compte du lieu où je me trouvais et de tous les détails que je rapporte, mon esprit semblait lutter inutilement pour secouer les pesantes ténèbres de ce sommeil auquel je ne pouvais m'arracher ; j'avais des perceptions vagues d'un espace parcouru, du roulement d'une voiture, d'un rêve horrible dans lequel mes forces se seraient épuisées ; mais tout cela était si sombre et si indistinct dans ma pensée, que ces événements semblaient appartenir à une autre vie que la mienne et cependant mêlée à la mienne par une fantastique dualité. Quelque temps, l'état dans lequel je me trouvais me sembla si étrange, que je crus que je faisais un rêve. Je me levai chancelante, mes habits étaient près de moi, sur une chaise : je ne me rappelai ni m'être dévêtue, ni m'être couchée. Alors peu à peu la réalité se présenta à moi pleine de pudiques terreurs : je n'étais plus dans la maison que j'habitais ; autant que j'en pouvais juger par la lumière du soleil, le jour était déjà aux deux tiers écoulé ! c'était la veille au soir que je m'étais endormie ; mon sommeil avait donc déjà duré près de vingt-quatre heures. Que s'était-il passé pendant ce long sommeil ? Je m'habillai aussi rapidement qu'il me fut possible. Tous mes mouvements lents et engourdis attestaient que l'influence du narcotique n'était point encore entièrement dissipée. Au reste, cette chambre était meublée pour recevoir une femme ; et la coquette la plus achevée n'eût pas eu un souhait à former, qu'en promenant son regard autour de l'appartement elle n'eût vu son souhait accompli. Certes, je n'étais pas la première captive qui s'était vue enfermée dans cette splendide prison ; mais, vous le comprenez, Felton, plus la prison était belle, plus je m'épouvantais. Oui, c'était une prison, car j'essayai vainement d'en sortir. Je sondai tous les murs afin de découvrir une porte, partout les murs rendirent un son plein et mat. Je fis peut-être vingt fois le tour de cette chambre, cherchant une issue quelconque ; il n'y en avait pas : je tombai écrasée de fatigue et de terreur sur un fauteuil. Pendant ce temps, la nuit venait rapidement, et avec la nuit mes terreurs augmentaient : je ne savais si je devais rester où j'étais assise ; il me semblait que j'étais entourée de dangers inconnus, dans lesquels j'allais tomber à chaque pas. Quoique je n'eusse rien mangé depuis la veille, mes craintes m'empêchaient de ressentir la faim. Aucun bruit du dehors, qui me permît de mesurer le temps, ne venait jusqu'à moi ; je présumai seulement qu'il pouvait être sept ou huit heures du soir ; car nous étions au mois d'octobre, et il faisait nuit entière. Tout à coup, le cri d'une porte qui tourne sur ses gonds me fit tressaillir ; un globe de feu apparut au-dessus de l'ouverture vitrée du plafond, jetant une vive lumière dans ma chambre, et je m'aperçus avec terreur qu'un homme était debout à quelques pas de moi. Une table à deux couverts, supportant un souper tout préparé, s'était dressée comme par magie au milieu de l'appartement. Cet homme était celui qui me poursuivait depuis un an, qui avait juré mon déshonneur, et qui, aux premiers mots qui sortirent de sa bouche, me fit comprendre qu'il l'avait accompli la nuit précédente. L'infâme ! murmura Felton. Oh ! oui, l'infâme ! s'écria Milady, voyant l'intérêt que le jeune officier, dont l'âme semblait suspendue à ses lèvres, prenait à cet étrange récit ; oh ! oui, l'infâme ! il avait cru qu'il lui suffisait d'avoir triomphé de moi dans mon sommeil, pour que tout fût dit ; il venait, espérant que j'accepterais ma honte, puisque ma honte était consommée ; il venait m'offrir sa fortune en échange de mon amour. Tout ce que le coeur d'une femme peut contenir de superbe mépris et de paroles dédaigneuses, je le versai sur cet homme ; sans doute, il était habitué à de pareils reproches ; car il m'écouta calme, souriant, et les bras croisés sur la poitrine ; puis, lorsqu'il crut que j'avais tout dit, il s'avança vers moi ; je bondis vers la table, je saisis un couteau, je l'appuyai sur ma poitrine. Faites un pas de plus, lui dis-je, et outre mon déshonneur, vous aurez encore ma mort à vous reprocher. Sans doute, il y avait dans mon regard, dans ma voix, dans toute ma personne, cette vérité de geste, de pose et d'accent, qui porte la conviction dans les âmes les plus perverses, car il s'arrêta. Votre mort ! me dit-il ; oh ! non, vous êtes une trop charmante maîtresse pour que je consente à vous perdre ainsi, après avoir eu le bonheur de vous posséder une seule fois seulement. Adieu, ma toute belle ! j'attendrai, pour revenir vous faire ma visite, que vous soyez dans de meilleures dispositions. A ces mots, il donna un coup de sifflet ; le globe de flamme qui éclairait ma chambre remonta et disparut ; je me retrouvai dans l'obscurité. Le même bruit d'une porte qui s'ouvre et se referme se reproduisit un instant après, le globe flamboyant descendit de nouveau, et je me retrouvai seule. Ce moment fut affreux ; si j'avais encore quelques doutes sur mon malheur, ces doutes s'étaient évanouis dans une désespérante réalité : j'étais au pouvoir d'un homme que non seulement je détestais, mais que je méprisais ; d'un homme capable de tout, et qui m'avait déjà donné une preuve fatale de ce qu'il pouvait oser. Mais quel était donc cet homme ? demanda Felton. Je passai la nuit sur une chaise, tressaillant au moindre bruit ; car, à minuit à peu près, la lampe s'était éteinte, et je m'étais retrouvée dans l'obscurité. Mais la nuit se passa sans nouvelle tentative de mon persécuteur ; le jour vint : la table avait disparu ; seulement, j'avais encore le couteau à la main. Ce couteau c'était tout mon espoir. J'étais écrasée de fatigue ; l'insomnie brûlait mes yeux ; je n'avais pas osé dormir un seul instant : le jour me rassura, j'allai me jeter sur mon lit sans quitter le couteau libérateur que je cachai sous mon oreiller. Quand je me réveillai, une nouvelle table était servie. (à suivre...) |
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