Les Trois Mousquetaires : chapitre LVI (4)
Le soir vint, les événements ordinaires s'accomplirent ; pendant l'obscurité, comme d'habitude, mon souper fut servi, puis la lampe s'alluma, et je me mis à table. Je mangeai quelques fruits seulement : je fis semblant de me verser de l'eau de la carafe, mais je ne bus que celle que j'avais conservée dans mon verre, la substitution, au reste, fut faite assez adroitement pour que mes espions, si j'en avais, ne conçussent aucun soupçon. Après le souper, je donnai les mêmes marques d'engourdissement que la veille ; mais cette fois, comme si je succombais à la fatigue ou comme si je me familiarisais avec le danger, je me traînai vers mon lit, et je fis semblant de m'endormir. Cette fois, j'avais retrouvé mon couteau sous l'oreiller, et tout en feignant de dormir, ma main serrait convulsivement la poignée. Deux heures s'écoulèrent sans qu'il se passât rien de nouveau : cette fois, ô mon Dieu ! qui m'eût dit cela la veille ? je commençais à craindre qu'il ne vînt pas. Enfin, je vis la lampe s'élever doucement et disparaître dans les profondeurs du plafond ; ma chambre s'emplit de ténèbres, mais je fis un effort pour percer du regard l'obscurité. Dix minutes à peu près se passèrent. Je n'entendais d'autre bruit que celui du battement de mon coeur. J'implorais le Ciel pour qu'il vînt. Enfin j'entendis le bruit si connu de la porte qui s'ouvrait et se refermait ; j'entendis, malgré l'épaisseur du tapis, un pas qui faisait crier le parquet ; je vis, malgré l'obscurité, une ombre qui approchait de mon lit. Hâtez-vous, hâtez-vous ! dit Felton, ne voyez-vous pas que chacune de vos paroles me brûle comme du plomb fondu ! Alors, continua Milady, alors je réunis toutes mes forces, je me rappelai que le moment de la vengeance ou plutôt de la justice avait sonné ; je me regardai comme une autre Judith ; je me ramassai sur moi-même, mon couteau à la main, et quand je le vis près de moi, étendant les bras pour chercher sa victime, alors, avec le dernier cri de la douleur et du désespoir, je le frappai au milieu de la poitrine. Le misérable ! il avait tout prévu : sa poitrine était couverte d'une cotte de mailles ; le couteau s'émoussa. Ah ! ah ! s'écria-t-il en me saisissant le bras et en m'arrachant l'arme qui m'avait si mal servie, vous en voulez à ma vie, ma belle puritaine ! mais c'est plus que de la haine, cela, c'est de l'ingratitude ! Allons, allons, calmez-vous, ma belle enfant ! j'avais cru que vous vous étiez adoucie. Je ne suis pas de ces tyrans qui gardent les femmes de force : vous ne m'aimez pas, j'en doutais avec ma fatuité ordinaire ; maintenant j'en suis convaincu. Demain, vous serez libre. Je n'avais qu'un désir, c'était qu'il me tuât. Prenez garde ! lui dis-je, car ma liberté c'est votre déshonneur. Oui, car, à peine sortie d'ici, je dirai tout, je dirai la violence dont vous avez usé envers moi, je dirai ma captivité. Je dénoncerai ce palais d'infamie ; vous êtes bien haut placé, Milord, mais tremblez ! Au-dessus de vous il y a le roi, au-dessus du roi il y a Dieu. Si maître qu'il parût de lui, mon persécuteur laissa échapper un mouvement de colère. Je ne pouvais voir l'expression de son visage, mais j'avais senti frémir son bras sur lequel était posée ma main. Alors, vous ne sortirez pas d'ici, dit-il. Bien, bien ! m'écriai-je, alors le lieu de mon supplice sera aussi celui de mon tombeau. Bien ! je mourrai ici et vous verrez si un fantôme qui accuse n'est pas plus terrible encore qu'un vivant qui menace ! On ne vous laissera aucune arme. Il y en a une que le désespoir a mise à la portée de toute créature qui a le courage de s'en servir. Je me laisserai mourir de faim. Voyons, dit le misérable, la paix ne vaut-elle pas mieux qu'une pareille guerre ? Je vous rends la liberté à l'instant même, je vous proclame une vertu, je vous surnomme la Lucrèce de l'Angleterre . Et moi je dis que vous en êtes le Sextus , moi je vous dénonce aux hommes comme je vous ai déjà dénoncé à Dieu ; et s'il faut que, comme Lucrèce, je signe mon accusation de mon sang, je la signerai. Ah ! ah ! dit mon ennemi d'un ton railleur, alors c'est autre chose. Ma foi, au bout du compte, vous êtes bien ici, rien ne vous manquera, et si vous vous laissez mourir de faim, ce sera de votre faute. A ces mots, il se retira, j'entendis s'ouvrir et se refermer la porte, et je restai abîmée, moins encore, je l'avoue, dans ma douleur, que dans la honte de ne m'être pas vengée. Il me tint parole. Toute la journée, toute la nuit du lendemain s'écoulèrent sans que je le revisse. Mais moi aussi je lui tins parole, et je ne mangeai ni ne bus ; j'étais, comme je le lui avais dit, résolue à me laisser mourir de faim. Je passai le jour et la nuit en prière, car j'espérais que Dieu me pardonnerait mon suicide. La seconde nuit la porte s'ouvrit ; j'étais couchée à terre sur le parquet, les forces commençaient à m'abandonner. Au bruit je me relevai sur une main. Eh bien, me dit une voix qui vibrait d'une façon trop terrible à mon oreille pour que je ne la reconnusse pas ; eh bien, sommes-nous un peu adoucie, et paierons nous notre liberté d'une seule promesse de silence ? Tenez, moi, je suis bon prince, ajouta-t-il, et, quoique je n'aime pas les puritains, je leur rends justice, ainsi qu'aux puritaines, quand elles sont jolies. Allons, faites-moi un petit serment sur la croix, je ne vous en demande pas davantage. Sur la croix ! m'écriai-je en me relevant, car à cette voix abhorrée j'avais retrouvé toutes mes forces ; sur la croix ! je jure que nulle promesse, nulle menace, nulle torture ne me fermera la bouche ; sur la croix ! je jure de vous dénoncer partout comme un meurtrier, comme un larron d'honneur, comme un lâche ; sur la croix ! je jure, si jamais je parviens à sortir d'ici, de demander vengeance contre vous au genre humain entier. Prenez garde ! dit la voix avec un accent de menace que je n'avais pas encore entendu, j'ai un moyen suprême, que je n'emploierai qu'à la dernière extrémité, de vous fermer la bouche ou du moins d'empêcher qu'on ne croie à un seul mot de ce que vous direz. " Je rassemblai toutes mes forces pour répondre par un éclat de rire. Il vit que c'était entre nous désormais une guerre éternelle, une guerre à mort. Ecoutez, dit-il, je vous donne encore le reste de cette nuit et la journée de demain ; réfléchissez : promettez de vous taire, la richesse, la considération, les honneurs mêmes vous entoureront ; menacez de parler, et je vous condamne à l'infamie. Vous ! m'écriai-je, vous ! A l'infamie éternelle, ineffaçable ! Vous ! répétai-je. Oh ! je vous le dis, Felton, je le croyais insensé ! Oui, moi ! reprit-il. Ah ! laissez-moi, lui dis-je, sortez, si vous ne voulez pas qu'à vos yeux je me brise la tête contre la muraille ! C'est bien, reprit-il, vous le voulez, à demain soir ! A demain soir, répondis-je en me laissant tomber et en mordant le tapis de rage... Felton s'appuyait sur un meuble, et Milady voyait avec une joie de démon que la force lui manquerait peut-être avant la fin du récit. (à suivre...) |
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