Les Trois Mousquetaires : chapitre LX (2)
Eh, mon Dieu, disait d'Artagnan, qui, comme on le sait, ne doutait jamais de rien, il me semble que nous faisons bien de l'embarras pour une chose bien simple : en deux jours, et en crevant deux ou trois chevaux (peu m'importe : j'ai de l'argent), je suis à Béthune, je remets la lettre de la reine à la supérieure, et je ramène le cher trésor que je vais chercher, non pas en Lorraine, non pas en Belgique, mais à Paris, où il sera mieux caché, surtout tant que M. le cardinal sera à La Rochelle. Puis, une fois de retour de la campagne, Eh bien, moitié par la protection de sa cousine, moitié en faveur de ce que nous avons fait personnellement pour elle, nous obtiendrons de la reine ce que nous voudrons. Restez donc ici, ne vous épuisez pas de fatigue inutilement ; moi et Planchet, c'est tout ce qu'il faut pour une expédition aussi simple. A ceci Athos répondit tranquillement : Nous aussi, nous avons de l'argent ; car je n'ai pas encore bu tout à fait le reste du diamant, et Porthos et Aramis ne l'ont pas tout à fait mangé. Nous crèverons donc aussi bien quatre chevaux qu'un. Mais songez, d'Artagnan, ajouta-t-il d'une voix si sombre que son accent donna le frisson au jeune homme, songez que Béthune est une ville où le cardinal a donné rendez-vous à une femme qui, partout où elle va, mène le malheur après elle. Si vous n'aviez affaire qu'à quatre hommes, d'Artagnan, je vous laisserais aller seul ; vous avez affaire à cette femme, allons-y quatre, et plaise à Dieu qu'avec nos quatre valets nous soyons en nombre suffisant ! Vous m'épouvantez, Athos, s'écria d'Artagnan ; que craignez-vous donc, mon Dieu ? Tout ! répondit Athos. D'Artagnan examina les visages de ses compagnons, qui, comme celui d'Athos, portaient l'empreinte d'une inquiétude profonde, et l'on continua la route au plus grand pas des chevaux, mais sans ajouter une seule parole. Le 25 au soir, comme ils entraient à Arras, et comme d'Artagnan venait de mettre pied à terre à l'auberge de la Herse d'Or pour boire un verre de vin, un cavalier sortit de la cour de la poste, où il venait de relayer, prenant au grand galop, et avec un cheval frais, le chemin de Paris. Au moment où il passait de la grande porte dans la rue, le vent entrouvrit le manteau dont il était enveloppé, quoiqu'on fût au mois d'août, et enleva son chapeau, que le voyageur retint de sa main, au moment où il avait déjà quitté sa tête, et l'enfonça vivement sur ses yeux. D'Artagnan, qui avait les yeux fixés sur cet homme, devint fort pâle et laissa tomber son verre. Qu'avez-vous, Monsieur ? dit Planchet... Oh ! là, accourez, Messieurs, voilà mon maître qui se trouve mal ! Les trois amis accoururent et trouvèrent d'Artagnan qui, au lieu de se trouver mal, courait à son cheval. Ils l'arrêtèrent sur le seuil de la porte. Eh bien, où diable vas-tu donc ainsi ? lui cria Athos. C'est lui ! s'écria d'Artagnan, pâle de colère et la sueur sur le front, c'est lui ! laissez-moi le rejoindre ! Mais qui, lui ? demanda Athos. Lui, cet homme ! Quel homme ? Cet homme maudit, mon mauvais génie, que j'ai toujours vu lorsque j'étais menacé de quelque malheur : celui qui accompagnait l'horrible femme lorsque je la rencontrai pour la première fois, celui que je cherchais quand j'ai provoqué Athos, celui que j'ai vu le matin du jour où Mme Bonacieux a été enlevée ! l'homme de Meung enfin ! je l'ai vu, c'est lui ! Je l'ai reconnu quand le vent a entrouvert son manteau. Diable ! dit Athos rêveur. En selle, Messieurs, en selle ; poursuivons-le, et nous le rattraperons. Mon cher, dit Aramis, songez qu'il va du côté opposé à celui où nous allons ; qu'il a un cheval frais et que nos chevaux sont fatigués ; que par conséquent nous crèverons nos chevaux sans même avoir la chance de le rejoindre. Laissons l'homme, d'Artagnan, sauvons la femme. Eh ! Monsieur ! s'écria un garçon d'écurie courant après l'inconnu, eh ! Monsieur, voilà un papier qui s'est échappé de votre chapeau ! Eh ! Monsieur ! eh ! Mon ami, dit d'Artagnan, une demi-pistole pour ce papier ! Ma foi, Monsieur, avec grand plaisir ! Le voici ! Le garçon d'écurie, enchanté de la bonne journée qu'il avait faite, rentra dans la cour de l'hôtel : d'Artagnan déplia le papier. Eh bien ? demandèrent ses amis en l'entourant. Rien qu'un mot ! dit d'Artagnan. Oui, dit Aramis, mais ce mot est un nom de ville ou de village. Armentières, lut Porthos. Armentières, je ne connais pas cela ! Et ce nom de ville ou de village est écrit de sa main ! s'écria Athos. Allons, allons, gardons soigneusement ce papier, dit d'Artagnan, peut-être n'ai-je pas perdu ma dernière pistole. A cheval, mes amis, à cheval ! Et les quatre compagnons s'élancèrent au galop sur la route de Béthune. (à suivre...) |
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