Autour de la Lune (II-2)
Dans la proportion dun tiers, Nicholl, répondit Barbicane cette diminution est considérable, mais, daprès mes calculs, elle est telle. Si donc nous avons eu une vitesse initiale de onze mille mètres, au sortir de latmosphère cette vitesse sera réduite à sept mille trois cent trente-deux mètres, quoi quil en soit, nous avons déjà franchi cet intervalle, et... Et alors, dit Michel Ardan, lami Nicholl a perdu ses deux paris : quatre mille dollars, puisque la Columbiad na pas éclaté; cinq mille dollars, puisque le projectile sest élevé à une hauteur supérieure à six milles. Donc, Nicholl, exécute-toi. Constatons dabord, répondit le capitaine, et nous paierons ensuite. Il est très possible que les raisonnements de Barbicane soient exacts et que jaie perdu mes neuf mille dollars. Mais une nouvelle hypothèse se présente à mon esprit, et elle annulerait la gageure. Laquelle ? demanda vivement Barbicane. Lhypothèse que, pour une raison ou une autre, le feu nayant pas été mis aux poudres, nous ne soyons pas partis. Pardieu, capitaine, sécria Michel Ardan, voilà une hypothèse digne de mon cerveau ! Elle nest pas sérieuse ! Est-ce que nous navons pas été à demi assommés par la secousse ? Est-ce que je ne tai pas rappelé à la vie ? Est-ce que lépaule du président ne saigne pas encore du contrecoup qui la frappée ? Daccord, Michel, répéta Nicholl, mais une seule question. Fais, mon capitaine. As-tu entendu la détonation qui certainement a dû être formidable ? Non, répondit Ardan, très surpris, en effet, je nai pas entendu la détonation. Et vous, Barbicane ? Ni moi non plus. Eh bien ? fit Nicholl. Au fait ! murmura le président, pourquoi navons-nous pas entendu la détonation ?» Les trois amis se regardèrent dun air assez décontenancé. Il se présentait là un phénomène inexplicable. Le projectile était parti cependant, et, conséquemment, la détonation avait dû se produire. «Sachons dabord où nous en sommes, dit Barbicane, et rabattons les panneaux.» Cette opération extrêmement simple, fut aussitôt pratiquée. Les écrous qui maintenaient les boulons sur les plaques extérieures du hublot de droite, cédèrent sous la pression dune clef anglaise. Ces boulons furent chassés au-dehors, et des obturateurs garnis de caoutchouc bouchèrent le trou qui leur donnait passage. Aussitôt la plaque extérieure se rabattit sur sa charnière comme un sabord, et le verre lenticulaire qui fermait le hublot apparut. Un hublot identique sévidait dans lépaisseur des parois sur lautre face, du projectile, un autre dans le dôme qui le terminait, un quatrième enfin au milieu du culot inférieur. On pouvait donc observer, dans quatre directions opposées, le firmament par les vitres latérales et plus directement, la Terre ou la Lune par les ouvertures supérieures et inférieures du boulet. Barbicane et ses deux compagnons sétaient aussitôt précipités à la vitre découverte. Nul rayon lumineux ne lanimait. Une profonde obscurité enveloppait le projectile. Ce qui nempêcha pas le président Barbicane de sécrier : «Non, mes amis, nous ne sommes pas retombés sur terre ! Non, nous ne sommes pas immergés au fond du golfe du Mexique ! Oui ! nous montons dans lespace ! Voyez ces étoiles qui brillent dans la nuit, et cette impénétrable obscurité qui samasse entre la Terre et nous ! «Hurrah ! Hurrah !» sécrièrent dune commune voix Michel Ardan et Nicholl. En effet, ces ténèbres compactes prouvaient que le projectile avait quitté la Terre, car le sol, vivement éclairé alors par la clarté lunaire, eût apparu aux yeux des voyageurs, sils eussent reposé à sa surface. Cette obscurité démontrait aussi que le projectile avait dépassé la couche atmosphérique, car la lumière diffuse, répandue dans lair eût reporté sur les parois métalliques un reflet qui manquait aussi. Cette lumière aurait éclairé la vitre du hublot, et cette vitre était obscure. Le doute nétait plus permis. Les voyageurs avaient quitté la Terre. «Jai perdu, dit Nicholl. Et je ten félicite ! répondit Ardan. Voici neuf mille dollars, dit le capitaine en tirant de sa poche une liasse de dollars papier. Voulez-vous un reçu ? demanda Barbicane en prenant la somme. Si cela ne vous désoblige pas, répondit Nicholl. Cest plus régulier.» Et, sérieusement, flegmatiquement, comme sil eût été à sa caisse, le président Barbicane tira son carnet, en détacha une page blanche, libella au crayon un reçu en règle, le data, le signa, le parapha, et le remit au capitaine qui lenferma soigneusement dans son portefeuille. Michel Ardan, ôtant sa casquette, sinclina sans rien dire devant ses deux compagnons. Tant de formalisme en de pareilles circonstances lui coupait la parole. Il navait jamais rien vu de si «américain». Barbicane et Nicholl, leur opération terminée, sétaient replacés à la vitre et regardaient les constellations. Les étoiles se détachaient en points vifs sur le fond noir du ciel. Mais, de ce côté, on ne pouvait apercevoir lastre des nuits, qui, marchant de lest à louest, sélevait peu à peu vers le zénith. Aussi son absence provoqua-t-elle une réflexion dArdan. «Et la Lune ? disait-il. Est-ce que, par hasard, elle manquerait à notre rendez-vous ? Rassure-toi, répondit Barbicane. Notre future sphéroïde est à son poste, mais nous ne pouvons lapercevoir de ce côté. Ouvrons lautre hublot latéral.» Au moment où Barbicane allait abandonner la vitre pour procéder au dégagement du hublot opposé, son attention fut attirée par lapproche dun objet brillant. Cétait un disque énorme, dont les colossales dimensions ne pouvaient être appréciées. Sa face tournée vers la Terre séclairait vivement. On eût dit une petite Lune qui réfléchissait la lumière de la grande. Elle savançait avec une prodigieuse vitesse et paraissait décrire autour de la Terre une orbite qui coupait la trajectoire du projectile. Le mouvement de translation de ce mobile se complétait dun mouvement de rotation sur lui-même. Il se comportait donc comme tous les corps célestes abandonnés dans lespace. «Eh ! sécria Michel Ardan, quest cela ? Un autre projectile ?» Barbicane ne répondit pas. Lapparition de ce corps énorme le surprenait et linquiétait. Une rencontre était possible, qui aurait eu des résultats déplorables, soit que le projectile fût dévié de sa route, soit quun choc, brisant son élan, le précipitât vers la Terre, soit enfin quil se vît irrésistiblement entraîné par la puissance attractive de cet astéroïde. Le président Barbicane avait rapidement saisi les conséquences de ces trois hypothèses qui, dune façon ou dune autre, amenaient fatalement linsuccès de sa tentative. Ses compagnons, muets, regardaient à travers lespace. Lobjet grossissait prodigieusement en sapprochant, et par une certaine illusion doptique, il semblait que le projectile se précipitât au-devant de lui. «Mille dieux ! sécria Michel Ardan, les deux trains vont se rencontrer !» Instinctivement, les voyageurs sétaient rejetés en arrière. Leur épouvante fut extrême, mais elle ne dura pas longtemps, quelques secondes à peine. Lastéroïde passa à plusieurs centaines de mètres du projectile et disparut, non pas tant par la rapidité de sa course, que parce que sa face opposée à la Lune se confondit subitement avec lobscurité absolue de lespace. (à suivre...) |
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