Autour de la Lune (II-3)
«Bon voyage ! sécria Michel Ardan en poussant un soupir de satisfaction. Comment ! linfini nest pas assez grand pour quun pauvre petit boulet puisse sy promener sans crainte ! Ah çà ! quest-ce que ce globe prétentieux qui a failli nous heurter ? Je le sais, répondit Barbicane. Parbleu ! tu sais tout. Cest, dit Barbicane, un simple bolide, mais un bolide énorme que lattraction a retenu à létat de satellite. Est-il possible ! sécria Michel Ardan. La terre a donc deux Lunes comme Neptune ? Oui, mon ami, deux Lunes, bien quelle passe généralement pour nen posséder quune. Mais cette seconde Lune est si petite et sa vitesse est si grande, que les habitants de la Terre ne peuvent lapercevoir. Cest en tenant compte de certaines perturbations quun astronome français, M. Petit, a su déterminer lexistence de ce second satellite et en calculer les éléments. Daprès ses observations, ce bolide accomplirait sa révolution autour de la Terre en trois heures vingt minutes seulement, ce qui implique une vitesse prodigieuse. Tous les astronomes, demanda Nicholl, admettent-ils lexistence de ce satellite ? Non, répondit Barbicane; mais si, comme nous, ils sétaient rencontrés avec lui, ils ne pourraient plus douter. Au fait, jy pense, ce bolide qui nous eût fort embarrassés en heurtant le projectile permet de préciser notre situation dans lespace. Comment ? dit Ardan. Parce que sa distance est connue et, au point où nous lavons rencontré, nous étions exactement a huit mille cent quarante kilomètres de la surface du globe terrestre. Plus de deux mille lieues ! sécria Michel Ardan. Voilà qui enfonce les trains express de ce globe piteux quon appelle la Terre ! Je le crois bien, répondit Nicholl en consultant son chronomètre, il est onze heures, et nous navons quitté le continent américain que depuis treize minutes. Treize minutes seulement ? dit Barbicane Oui, répondit Nicholl, et si notre vitesse initiale de onze kilomètres était constante, nous ferions près de dix mille lieues à lheure ! Tout cela est fort bien, mes amis, dit le président, mais reste toujours cette insoluble question. Pourquoi navons-nous pas entendu la détonation de la Columbiad ?» Faute de réponse, la conversation sarrêta, et Barbicane, tout en réfléchissant, soccupa de rabaisser le mantelet du second hublot latéral. Son opération réussit, et, par la vitre dégagée, la Lune emplit lintérieur du projectile dune brillante lumière. Nicholl, en homme économe, éteignit le gaz qui devenait inutile, et dont léclat, dailleurs, nuisait à lobservation des espaces interplanétaires. Le disque lunaire brillait alors avec une incomparable pureté. Ses rayons, que ne tamisait plus la vaporeuse atmosphère du globe terrestre, filtraient à travers la vitre et saturaient lair intérieur du projectile de reflets argentins. Le noir rideau du firmament doublait véritablement léclat de la Lune, qui, dans ce vide de léther impropre à la diffusion, néclipsait pas les étoiles voisines. Le ciel, ainsi vu, présentait un aspect tout nouveau que loeil humain ne pouvait soupçonner. On conçoit lintérêt avec lequel ces audacieux contemplaient lastre des nuits, but suprême de leur voyage. Le satellite de la Terre dans son mouvement de translation se rapprochait insensiblement du zénith, point mathématique quil devait atteindre environ quatre-vingt-seize heures plus tard. Ses montagnes, ses plaines, tout son relief ne saccusaient pas plus nettement à leurs yeux que sils les eussent considérés dun point quelconque de la Terre; mais sa lumière, à travers le vide, se développait avec une incomparable intensité. Le disque resplendissait comme un miroir de platine. De la terre qui fuyait sous leurs pieds, les voyageurs avaient déjà oublié tout souvenir. Ce fut le capitaine Nicholl qui, le premier, rappela lattention sur le globe disparu. «Oui ! répondit Michel Ardan, ne soyons pas ingrats envers lui. Puisque nous quittons notre pays, que nos derniers regards lui appartiennent. Je veux revoir la Terre avant quelle séclipse complètement à mes yeux !» Barbicane, pour satisfaire aux désirs de son compagnon, soccupa de déblayer la fenêtre du fond du projectile, celle qui devait permettre dobserver directement la Terre. Le disque que la force de projection avait ramené jusquau culot fut démonté non sans peine. Ses morceaux placés avec soin contre les parois, pouvaient encore servir, le cas échéant. Alors apparut une baie circulaire, large de cinquante centimètres, évidée dans la partie inférieure du boulet. Un verre, épais de quinze centimètres et renforcé dune armature de cuivre, la fermait. Au-dessous sappliquait une plaque daluminium retenue par des boulons. Les écrous dévissés, les boulons largués, la plaque se rabattit, et la communication visuelle fut établie entre lintérieur et lextérieur. Michel Ardan sétait agenouillé sur la vitre. Elle était sombre, comme opaque. «Eh bien, sécria-t-il, et la Terre ? La Terre, dit Barbicane, la voilà. Quoi ! fit Ardan, ce mince filet, ce croissant argenté ? Sans doute, Michel. Dans quatre jours, lorsque la Lune sera pleine, au moment même où nous latteindrons, la Terre sera nouvelle. Elle ne nous apparaîtra plus que sous la forme dun croissant délié qui ne tardera pas à disparaître, et alors elle sera noyée pour quelques jours dans une ombre impénétrable. Ça ! la Terre !» répétait Michel Ardan, regardant de tous ses yeux cette mince tranche de sa planète natale. Lexplication donnée par le président Barbicane était juste. La Terre, par rapport au projectile, entrait dans sa dernière phase. Elle était dans son octant et montrait un croissant finement tracé sur le fond noir du ciel. Sa lumière, rendue bleuâtre par lépaisseur de la couche atmosphérique, offrait moins dintensité que celle du croissant lunaire. Ce croissant se présentait sous des dimensions considérables. On eût dit un arc énorme tendu sur le firmament. Quelques points, vivement éclairés, surtout dans sa partie concave, annonçaient la présence de hautes montagnes; mais ils disparaissaient parfois sous dépaisses taches qui ne se voient jamais à la surface du disque lunaire. Cétaient des anneaux de nuage disposés concentriquement autour du sphéroïde terrestre. Cependant, par suite dun phénomène naturel, identique à celui qui se produit sur la Lune lorsquelle est dans ses octants, on pouvait saisir le contour entier du globe terrestre. Son disque entier apparaissait assez visiblement par un effet de lumière cendrée, moins appréciable que la lumière cendrée de la Lune. Et la raison de cette intensité moindre est facile à comprendre. Lorsque ce reflet se produit sur la Lune, il est dû aux rayons solaires que la Terre réfléchit vers son satellite. Ici, par un effet inverse, il était dû aux rayons solaires réfléchis de la Lune vers la Terre. Or, la lumière terrestre est environ treize fois plus intense que la lumière lunaire, ce qui tient à la différence de volume des deux corps. De là, cette conséquence que, dans le phénomène de la lumière cendrée, la partie obscure du disque de la Terre se dessine moins nettement que celle du disque de la Lune, puisque lintensité du phénomène est proportionnelle au pouvoir éclairant des deux astres. Il faut ajouter aussi que le croissant terrestre semblait former une courbe plus allongée que celle du disque. Pur effet dirradiation. Tandis que les voyageurs cherchaient à percer les profondes ténèbres de lespace, un bouquet étincelant détoiles filantes sépanouit à leurs yeux. Des centaines de bolides, enflammés au contact de latmosphère, rayaient lombre de traînées lumineuses et zébraient de leurs feux la partie cendrée du disque. A cette époque, la Terre était dans son périhélie, et le mois de décembre est si propice à lapparition de ces étoiles filantes, que des astronomes en ont compté jusquà vingt-quatre mille par heure. Mais Michel Ardan, dédaignant les raisonnements scientifiques, aima mieux croire que la Terre saluait de ses plus brillants feux dartifice le départ de trois de ses enfants. En somme, cétait tout ce quils voyaient de ce sphéroïde perdu dans lombre, astre inférieur du monde solaire, qui, pour les grandes planètes, se couche ou se lève comme une simple étoile du matin ou du soir ! Imperceptible point de lespace, ce nétait plus quun croissant fugitif, ce globe où ils avaient laissé toutes leurs affections ! Longtemps, les trois amis, sans parler, mais unis de coeur, regardèrent, tandis que le projectile séloignait avec une vitesse uniformément décroissante. Puis, une somnolence irrésistible envahit leur cerveau. Était-ce fatigue de corps et fatigue desprit ? Sans doute, car après la surexcitation de ces dernières heures passées sur la Terre, la réaction devait inévitablement se produire. «Eh bien, dit Michel, puisquil faut dormir, dormons.» Et, sétendant sur leurs couchettes, tous trois furent bientôt ensevelis dans un profond sommeil. Mais ils ne sétaient pas assoupis depuis un quart dheure, que Barbicane se relevait subitement et réveillant ses compagnons dune voix formidable : «Jai trouvé ! sécria-t-il ! Quas-tu trouvé ? demanda Michel Ardan sautant hors de sa couchette. La raison pour laquelle nous navons pas entendu la détonation de la Columbiad ! Et cest ?... fit Nicholl. Parce que notre projectile allait plus vite que le son !» (à suivre...) |
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