Autour de la Lune (III-2)
En effet, sous ces rayons dont aucune atmosphère nadoucissait la température et léclat, le projectile se réchauffait et séclairait comme sil eût subitement passé de lhiver à lété. La Lune en haut, le Soleil en bas, linondaient de leurs feux. «Il fait bon ici, dit Nicholl. Je le crois bien ! sécria Michel Ardan. Avec un peu de terre végétale répandue sur notre planète daluminium, nous ferions pousser les petits pois en vingt-quatre heures. Je nai quune crainte, cest que les parois du boulet nentrent en fusion ! Rassure-toi, mon digne ami, répondit Barbicane. Le projectile a supporté une température bien autrement élevée, pendant quil glissait sur les couches atmosphériques. Je ne serais même pas étonné quil se fût montré aux yeux des spectateurs de la Floride comme un bolide en feu. Mais alors, J.-T. Maston doit nous croire rôtis. Ce qui métonne, répondit Barbicane, cest que nous ne layons pas été. Cétait là un danger que nous navions pas prévu. Je le craignais, moi, répondit simplement Nicholl. Et tu ne nous en avais rien dit, sublime capitaine !» sécria Michel Ardan en serrant la main de son compagnon. Cependant Barbicane procédait à son installation dans le projectile comme sil neût jamais dû le quitter. On se rappelle que ce wagon aérien offrait à sa base une superficie de cinquante-quatre pieds carrés. Haut de douze pieds jusquau sommet de sa voûte, habilement aménagé à lintérieur, peu encombré par les instruments et ustensiles de voyage qui occupaient chacun une place spéciale, il laissait à ses trois hôtes une certaine liberté de mouvements. Lépaisse vitre, engagée dans une partie du culot, pouvait supporter impunément un poids considérable. Aussi Barbicane et ses compagnons marchaient-ils à sa surface comme sur un plancher solide; mais le Soleil, qui la frappait directement de ses rayons, éclairant par en dessous lintérieur du projectile, y produisait de singuliers effets de lumière. On commença par vérifier létat de la caisse à eau et de la caisse aux vivres. Ces récipients navaient aucunement souffert, grâce aux dispositions prises pour amortir le choc. Les vivres étaient abondants et pouvaient nourrir les trois voyageurs pendant une année entière. Barbicane avait voulu se précautionner pour le cas où le projectile arriverait sur une portion absolument stérile de la Lune. Quant à leau et à la réserve deau-de-vie qui comprenait cinquante gallons, il y en avait pour deux mois seulement. Mais, à sen rapporter aux dernières observations des astronomes, la Lune conservait une atmosphère basse, dense, épaisse, au moins dans ses vallées profondes, et là les ruisseaux, les sources ne pouvaient manquer. Donc, pendant la durée du trajet et pendant la première année de leur installation sur le continent lunaire, les aventureux explorateurs ne devaient être éprouvés ni par la faim ni par la soif. Restait la question de lair à lintérieur du projectile. Là encore, toute sécurité. Lappareil Reiset et Regnaut, destiné à la production de loxygène, était alimenté pour deux mois de chlorate de potasse. Il consommait nécessairement une certaine quantité de gaz, car il devait maintenir au-dessus de quatre cents degrés la matière productrice. Mais là encore, on était en fonds. Lappareil ne demandait, dailleurs, quun peu de surveillance. Il fonctionnait automatiquement. A cette température élevée, le chlorate de potasse, se changeant en chlorure de potassium, abandonnait tout loxygène quil contenait. Or, que donnaient dix-huit livres de chlorate de potasse ? Les sept livres doxygène nécessaire à la consommation quotidienne des hôtes du projectile. Mais il ne suffisait pas de renouveler loxygène dépensé, il fallait encore absorber lacide carbonique produit par lexpiration. Or, depuis une douzaine dheures, latmosphère du boulet sétait chargée de ce gaz absolument délétère, produit définitif de la combustion des éléments du sang par loxygène inspiré. Nicholl reconnut cet état de lair en voyant Diane haleter péniblement. En effet, lacide carbonique par un phénomène identique à celui qui se produit dans la fameuse Grotte du Chien se massait vers le fond du projectile, en raison de sa pesanteur. La pauvre Diane, la tête basse, devait donc souffrir avant ses maîtres de la présence de ce gaz. Mais le capitaine Nicholl se hâta de remédier à cet état de choses. Il disposa sur le fond du projectile plusieurs récipients contenant de la potasse caustique quil agita pendant un certain temps, et cette matière, très avide dacide carbonique, labsorba complètement et purifia ainsi lair intérieur. Linventaire des instruments fut alors commencé. Les thermomètres et les baromètres avaient résisté, sauf un thermomètre à minima dont le verre sétait brisé. Un excellent anéroïde, retiré de la boîte ouatée qui le contenait, fut accroché à lune des parois. Naturellement, il ne subissait et ne marquait que la pression de lair à lintérieur du projectile. Mais il indiquait aussi la quantité de vapeur deau quil renfermait. En ce moment son aiguille oscillait entre 765 et 760 millimètres. Cétait «du beau temps». Barbicane avait emporté aussi plusieurs compas qui furent retrouvés intacts. On comprend que dans ces conditions, leur aiguille était affolée, cest-à-dire sans direction constante. En effet, à la distance où le boulet se trouvait de la Terre, le pôle magnétique ne pouvait exercer sur lappareil aucune action sensible. Mais ces boussoles, transportées sur le disque lunaire, y constateraient peut-être des phénomènes particuliers. En tout cas, il était intéressant de vérifier si le satellite de la Terre se soumettait comme elle à linfluence magnétique. Un hypsomètre pour mesurer laltitude des montagnes lunaires, un sextant destiné à prendre la hauteur du Soleil, un théodolite, instrument de géodésie qui sert à lever les plans et à réduire les angles à lhorizon, les lunettes dont lusage devait être très apprécié aux approches de la Lune, tous ces instruments furent visités avec soin et reconnus bons, malgré la violence de la secousse initiale. Quant aux ustensiles, aux pics, aux pioches, aux divers outils dont Nicholl avait fait un choix spécial; quant aux sacs de graines variées, aux arbustes que Michel Ardan comptait transplanter dans les terres sélénites, ils étaient à leur place dans les coins supérieurs du projectile. Là sévidait une sorte de grenier encombré dobjets que le prodigue Français y avait empilés. Quels ils étaient, on ne savait guère, et le joyeux garçon ne sexpliquait pas là-dessus. De temps en temps, il montait par des crampons rivés aux parois jusquà ce capharnaüm, dont il sétait réservé linspection. Il rangeait, il arrangeait, il plongeait une main rapide dans certaines boîtes mystérieuses, en chantant de la voix la plus fausse quelque vieux refrain de France qui égayait la situation. Barbicane observa avec intérêt que ses fusées et autres artifices navaient pas été endommagés. Ces pièces importantes, puissamment chargées, devaient servir à ralentir la chute du projectile, lorsque celui-ci, sollicité par lattraction lunaire, après avoir dépassé le point dattraction neutre, tomberait sur la surface de la Lune. Chute, dailleurs, qui devait être six fois moins rapide quelle ne leût été à la surface de la Terre, grâce à la différence de masse des deux astres. Linspection se termina donc à la satisfaction générale. Puis chacun revint observer lespace par les fenêtres latérales et à travers la vitre inférieure. Même spectacle. Toute létendue de la sphère céleste, fourmillant détoiles et de constellations dune pureté merveilleuse, à rendre fou un astronome. Dun côté, le Soleil, comme la gueule dun four embrasé, disque éblouissant sans auréole, se détachant sur le fond noir du ciel. De lautre, la Lune lui ejetant ses feux par réflexion, et comme immobile au milieu du monde stellaire. Puis, une tache assez forte, qui semblait trouer le firmament et que bordait encore un demi-liséré argenté: cétait la Terre. Çà et là, des nébuleuses massées comme de gros flocons dune neige sidérale, et du zénith au nadir, un immense anneau formé dune impalpable poussière dastres, cette voie lactée, au milieu de laquelle le Soleil ne compte que pour une étoile de quatrième grandeur ! Les observateurs ne pouvaient détacher leurs regards de ce spectacle si nouveau, dont aucune description ne saurait donner lidée. Que de réflexions il leur suggéra ! Quelles émotions inconnues il éveilla dans leur âme ! Barbicane voulut commencer le récit de son voyage sous lempire de ces impressions, et il nota heure par heure tous les faits qui signalaient le début de son entreprise. Il écrivait tranquillement de sa grosse écriture carrée et dans un style un peu commercial. Pendant ce temps, le calculateur Nicholl revoyait ses formules de trajectoires et manoeuvrait les chiffres avec une dextérité sans pareille. Michel Ardan causait tantôt avec Barbicane qui ne lui répondait guère, tantôt avec Nicholl qui ne lentendait pas, avec Diane qui ne comprenait rien à ses théories, avec lui-même enfin, se faisant demandes et réponses, allant, venant, soccupant de mille détails, tantôt courbé sur la vitre inférieure, tantôt juché dans les hauteurs du projectile, et toujours chantonnant. Dans ce microcosme il représentait lagitation et la loquacité française, et lon est prié de croire quelle était dignement représentée. La journée, ou plutôt car lexpression nest pas juste le laps de douze heures qui forme le jour sur la Terre, se termina par un souper copieux, finement préparé. Aucun incident de nature à altérer la confiance des voyageurs ne sétait encore produit. Aussi, pleins despoir, déjà sûrs du succès, ils sendormirent paisiblement, tandis que le projectile, sous une vitesse uniformément décroissante, franchissait les routes du ciel.< (à suivre...) |
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