Autour de la Lune (V-2)
«Ah ! fit Michel Ardan, à discuter ainsi, nous oublions Diane et Satellite !» Aussitôt, une respectable pâtée fut offerte à la chienne qui la dévora de grand appétit. «Vois-tu, Barbicane, disait Michel, nous aurions dû faire de ce projectile une seconde arche de Noé et emporter dans la Lune un couple de tous les animaux domestiques. Sans doute, répondit Barbicane, mais la place eût manqué. Bon ! dit Michel, en se serrant un peu ! Le fait est, répondit Nicholl, que boeuf, vache, taureau, cheval, tous ces ruminants nous seraient fort utiles sur le continent lunaire. Par malheur, ce wagon ne pouvait devenir ni une écurie ni une étable. Mais au moins, dit Michel Ardan, aurions-nous pu emmener un âne, rien quun petit âne, cette courageuse et patiente bête quaimait à monter le vieux Silène ! Je les aime, ces pauvres ânes ! Ce sont bien les animaux les moins favorisés de la création. Non seulement on les frappe pendant leur vie, mais on les frappe aussi après leur mort ! Comment lentends-tu ? demanda Barbicane. Dame ! fit Michel, puisquon en fait des peaux de tambour !» Barbicane et Nicholl ne purent sempêcher de rire à cette réflexion saugrenue. Mais un cri de leur joyeux compagnon les arrêta. Celui-ci sétait courbé vers la niche de Satellite et se relevait en disant: «Bon ! Satellite nest plus malade. Ah ! fit Nicholl. Non, reprit Michel, il est mort. Voilà, ajouta-t-il dun ton piteux, voilà qui sera embarrassant. Je crains, ma pauvre Diane, que tu ne fasses pas souche dans les régions lunaires !» En effet, linfortuné Satellite navait pu survivre à sa blessure. Il était mort et bien mort. Michel Ardan très décontenancé, regardait ses amis. «Il se présente une question, dit Barbicane. Nous ne pouvons garder avec nous le cadavre de ce chien pendant quarante-huit heures encore. Non, sans doute, répondit Nicholl, mais nos hublots sont fixés par des charnières. Ils peuvent se rabattre. Nous ouvrirons lun des deux et nous jetterons ce corps dans lespace.» Le président réfléchit pendant quelques instants. et dit: «Oui, il faudra procéder ainsi, mais en prenant les plus minutieuses précautions. Pourquoi ? demanda Michel. Pour deux raisons que tu vas comprendre répondit Barbicane. La première est relative à lair renfermé dans le projectile, et dont il ne faut perdre que le moins possible. Mais puisque nous le refaisons, cet air ! En partie seulement. Nous ne refaisons que loxygène, mon brave Michel, et à ce propos veillons bien à ce que lappareil ne fournisse pas cet oxygène en quantité immodérée, car cet excès amènerait en nous des troubles physiologiques très graves. Mais si nous refaisons loxygène, nous ne refaisons pas lazote, ce véhicule que les poumons nabsorbent pas et qui doit demeurer intact. Or, cet azote séchapperait rapidement par les hublots ouverts. Oh ! le temps de jeter ce pauvre Satellite, dit Michel. Daccord, mais agissons rapidement. Et la seconde raison ? demanda Michel. La seconde raison, cest quil ne faut pas laisser le froid extérieur, qui est excessif, pénétrer dans le projectile, sous peine dêtre gelés vivants. Cependant, le Soleil... Le Soleil échauffe notre projectile qui absorbe ses rayons, mais il néchauffe pas le vide où nous flottons en ce moment. Où il ny a pas dair, il ny a pas plus de chaleur que de lumière diffuse, et de même quil fait noir, il fait froid là où les rayons du Soleil narrivent pas directement. Cette température nest donc autre que la température produite par le rayonnement stellaire, cest-à-dire celle que subirait le globe terrestre si le Soleil séteignait un jour. Ce qui nest pas à craindre, répondit Nicholl. Qui sait ? dit Michel Ardan. Dailleurs, en admettant que le Soleil ne séteigne pas, ne peut-il arriver que la Terre séloigne de lui ? Bon ! fit Barbicane, voilà Michel avec ses idées ! Eh ! reprit Michel, ne sait-on pas que la Terre a traversé la queue dune comète en 1861 ? Or, supposons une comète dont lattraction soit supérieure à lattraction solaire, lorbite terrestre se courbera vers lastre errant, et la Terre, devenue son satellite, sera entraînée à une distance telle que les rayons du Soleil nauront plus aucune action à sa surface. Cela peut se produire, en effet, répondit Barbicane, mais les conséquences dun pareil déplacement pourraient bien ne pas être aussi redoutables que tu le supposes. Et pourquoi ? Parce que le froid et le chaud séquilibreraient encore sur notre globe. On a calculé que si la Terre eût été entraînée par la comète de 1861, elle naurait pas ressenti, à sa plus grande distance du Soleil, une chaleur seize fois supérieure à celle que nous envoie la Lune, chaleur qui, concentrée au foyer des plus fortes lentilles, ne produit aucun effet appréciable. Eh bien ? fit Michel. Attends un peu, répondit Barbicane. On calculé aussi, quà son périhélie, à sa distance la plus rapprochée du Soleil, la Terre aurait supporté une chaleur égale à vingt-huit mille fois celle de lété. Mais cette chaleur, capable de vitrifier les matières terrestres et de vaporiser les eaux, eût formé un épais anneau de nuages qui aurait amoindri cette température excessive. De là, compensation entre les froids de laphélie et les chaleurs du périhélie, et une moyenne probablement supportable. Mais à combien de degrés estime-t-on la température des espaces planétaires ? demanda Nicholl. Autrefois, répondit Barbicane, on croyait que cette température était excessivement basse. En calculant son décroissement thermométrique, on arrivait à la chiffrer par millions de degrés au-dessous de zéro. Cest Fourier, un compatriote de Michel, un savant illustre de lAcadémie des Sciences, qui a ramené ces nombres à de plus justes estimations. Suivant lui, la température de lespace ne sabaisse pas au-dessous de soixante degrés. Peuh ! fit Michel. Cest à peu près, répondit Barbicane, la température qui fut observée dans les régions polaires, à lîle Melville ou au fort Reliance, soit environ cinquante-six degrés centigrades au-dessous de zéro. Il reste à prouver, dit Nicholl, que Fourier ne sest pas abusé dans ses évaluations. Si je ne me trompe, un autre savant français, M. Pouillet, estime la température de lespace à cent soixante degrés au-dessous de zéro. Cest ce que nous vérifierons. Pas en ce moment, répondit Barbicane, car les rayons solaires, frappant directement notre thermomètre, donneraient, au contraire, une température très élevée. Mais lorsque nous serons arrivés sur la Lune, pendant les nuits de quinze jours que chacune de ses faces éprouve alternativement, nous aurons le loisir de faire cette expérience, car notre satellite se meut dans le vide. Mais quentends-tu par le vide ? demanda Michel, est-ce le vide absolu ? Cest le vide absolument privé dair. Et dans lequel lair nest remplacé par rien ? Si. Par léther, répondit Barbicane. Ah ! Et quest-ce que léther ? Léther, mon ami, cest une agglomération datomes impondérables, qui, relativement à leurs dimensions, disent les ouvrages de physique moléculaire, sont aussi éloignés les uns des autres que les corps célestes le sont dans lespace. Leur distance, cependant, est inférieure à un trois-millionièmes de millimètre. Ce sont ces atomes qui, par leur mouvement vibratoire, produisent la lumière et la chaleur, en faisant par seconde quatre cent trente trillions dondulations, nayant que quatre à six dix-millièmes de millimètre damplitude. Milliards de milliards ! sécria Michel Ardan, on les a donc mesurées et comptées, ces oscillations ! Tout cela, ami Barbicane, ce sont des chiffres de savants qui épouvantent loreille et ne disent rien à lesprit. Il faut pourtant bien chiffrer... Non. Il vaut mieux comparer. Un trillion ne signifie rien. Un objet de comparaison dit tout. Exemple : Quand tu mauras répété que le volume dUranus est soixante-seize fois plus gros que celui de la Terre, le volume de Saturne neuf cents fois plus gros, le volume de Jupiter treize cents fois plus gros, le volume du Soleil treize cent mille fois plus gros, je nen serai pas beaucoup plus avancé. Aussi, je préfère, et de beaucoup, ces vieilles comparaisons du Double Liégeois qui vous dit tous bêtement: Le Soleil, cest une citrouille de deux pieds de diamètre, Jupiter, une orange, Saturne, une pomme dapi, Neptune, une guigne, Uranus, une grosse cerise, la Terre, un pois, Vénus, un petit pois, Mars, une grosse tête dépingle, Mercure un grain de moutarde, et Junon, Cérès, Vesta et Pallas, de simples grains de sable ! On sait au moins à quoi sen tenir !» Après cette sortie de Michel Ardan contre les savants et ces trillions quils alignent sans sourciller, lon procéda à lensevelissement de Satellite. Il sagissait simplement de le jeter dans lespace, de la même manière que les marins jettent un cadavre à la mer. Mais, ainsi que lavait recommandé le président Barbicane, il fallut opérer vivement, de façon à perdre le moins possible de cet air que son élasticité aurait rapidement épanché dans le vide. Les boulons du hublot de droite, dont louverture mesurait environ trente centimètres, furent dévissés avec soin, tandis que Michel, tout contrit, se préparait à lancer son chien dans lespace. La vitre, manoeuvrée par un puissant levier qui permettait de vaincre la pression de lair intérieur sur les parois du projectile, tourna rapidement sur ses charnières, et Satellite fut projeté au-dehors. Cest à peine si quelques molécules dair séchappèrent, et lopération réussit si bien que, plus tard, Barbicane ne craignit pas de se débarrasser ainsi des débris inutiles qui encombraient le wagon. (à suivre...) |
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