Autour de la Lune (VII-2)
Demander à revenir dun pays, ajouta Michel, quand on ny est pas encore arrivé, me paraît inopportun. Je ne dis pas cela pour reculer, répliqua Nicholl, mais je réitère ma question, et je demande : Comment reviendrons-nous ? Je nen sais rien, répondit Barbicane. Et moi, dit Michel, si javais su comment en revenir, je ny serais point allé. Voilà répondre, sécria Nicholl. Japprouve les paroles de Michel, dit Barbicane, et jajoute que la question na aucun intérêt actuel. Plus tard, quand nous jugerons convenable de revenir, nous aviserons. Si la Columbiad nest plus là, le projectile y sera toujours. Belle avance ! Une balle sans fusil ! Le fusil, répondit Barbicane, on peut le fabriquer. La poudre, on peut la faire ! Ni les métaux, ni le salpêtre, ni le charbon ne doivent manquer aux entrailles de la Lune. Dailleurs, pour revenir, il ne faut vaincre que lattraction lunaire, et il suffit daller à huit mille lieues pour retomber sur le globe terrestre en vertu des seules lois de la pesanteur. Assez, dit Michel en sanimant. Quil ne soit plus question de retour ! Nous en avons déjà trop parlé. Quant à communiquer avec nos anciens collègues de la Terre, cela ne sera pas difficile. Et comment ? Au moyen de bolides lancés par les volcans lunaires. Bien trouvé, Michel, répondit Barbicane dun ton convaincu. Laplace a calculé quune force cinq fois supérieure à celle de nos canons suffirait à envoyer un bolide de la Lune à la Terre. Or, il nest pas de volcan qui nait une puissance de propulsion supérieure. Hurrah ! cria Michel. Voilà des facteurs commodes que ces bolides, et qui ne coûteront rien ! Et comme nous rirons de ladministration des postes ! Mais, jy pense... Que penses-tu ? Une idée superbe ! Pourquoi navons-nous pas accroché un fil à notre boulet ? Nous aurions échangé des télégrammes avec la Terre ! Mille diables ! riposta Nicholl. Et le poids dun fil long de quatre-vingt-six mille lieues ne le comptes-tu pour rien ? Pour rien ! On aurait triplé la charge de la Columbiad ! On laurait quadruplée, quintuplée ! sécria Michel, dont le verbe prenait des intonations de plus en plus violentes. Il ny a quune petite objection à faire à ton projet, répondit Barbicane : cest que pendant le mouvement de rotation du globe, notre fil se serait enroulé autour de lui comme une chaîne sur un cabestan, et quil nous aurait inévitablement ramenés à terre. Par les trente-neuf étoiles de lUnion ! dit Michel, je nai donc que des idées impraticables aujourdhui ! des idées dignes de J.-T. Maston ! Mais, jy songe, si nous ne revenons pas sur la Terre, J.-T. Maston est capable de venir nous retrouver ! Oui ! il viendra, répliqua Barbicane, cest un digne et courageux camarade. Dailleurs, quoi de plus aisé ? La Columbiad nest-elle pas toujours creusée dans le sol floridien ! Le coton et lacide azotique manquent-ils pour fabriquer du pyroxyle ? La Lune ne repassera-t-elle pas au zénith de la Floride ? Dans dix-huit ans noccupera-t-elle pas exactement la place quelle occupe aujourdhui ? Oui, répéta Michel, oui, Maston viendra, et avec lui nos amis Elphiston, Blomsberry, tous les membres du Gun-Club, et ils seront bien reçus ! Et plus tard, on établira des trains de projectiles entre la Terre et la Lune ! Hurrah pour J.-T. Maston !» Il est probable que, si lhonorable J.-T. Maston nentendit pas les hurrahs poussés en son honneur, du moins les oreilles lui tintèrent. Que faisait-il alors ? Sans doute, posté dans les montagnes Rocheuses, à la station de Longs-Peak, il cherchait à découvrir linvisible boulet gravitant dans lespace. Sil pensait à ses chers compagnons, il faut convenir que ceux-ci nétaient pas en reste avec lui, et que, sous linfluence dune exaltation singulière, ils lui consacraient leurs meilleures pensées. Mais doù venait cette animation qui grandissait visiblement chez les hôtes du projectile ? Leur sobriété ne pouvait être mise en doute. Cet étrange éréthisme du cerveau, fallait-il lattribuer aux circonstances exceptionnelles ou ils se trouvaient, à cette proximité de lastre des nuits dont quelques heures les séparaient seulement, à quelque influence secrète de la Lune qui agissait sur le système nerveux ? Leur figure rougissait comme si elle eût été exposée à la réverbération dun four; leur respiration sactivait, et leurs poumons jouaient comme un soufflet de forge; leurs yeux brillaient dune flamme extraordinaire; leur voix détonait avec des accents formidables; leurs paroles séchappaient comme un bouchon de champagne chassé par lacide carbonique; leurs gestes devenaient inquiétants, tant il fallait despace pour les développer. Et, détail remarquable, ils ne sapercevaient aucunement de cette excessive tension de leur esprit. «Maintenant, dit Nicholl dun ton bref, maintenant que je ne sais pas si nous reviendrons de la Lune, je veux savoir ce que nous y allons faire. Ce que nous y allons faire ? répondit Barbicane, frappant du pied comme sil eût été dans une salle darmes, je nen sais rien ! Tu nen sais rien ! sécria Michel avec un hurlement qui provoqua dans le projectile un retentissement sonore. Non, je ne men doute même pas ! riposta Barbicane, se mettant à lunisson de son interlocuteur. Eh bien, je le sais, moi, répondit Michel. Parle donc, alors, cria Nicholl, qui ne pouvait plus contenir les grondements de sa voix. Je parlerai si cela me convient, sécria Michel en saisissant violemment le bras de son compagnon. Il faut que cela te convienne, dit Barbicane, loeil en feu, la main menaçante. Cest toi qui nous as entraînés dans ce voyage formidable, et nous voulons savoir pourquoi ! Oui ! fit le capitaine, maintenant que je ne sais pas où je vais, je veux savoir pourquoi jy vais ! Pourquoi ? sécria Michel, bondissant à la hauteur dun mètre, pourquoi ? Pour prendre possession de la Lune au nom des États-Unis ! Pour ajouter un quarantième État à lUnion ! Pour coloniser les régions lunaires, pour les cultiver, pour les peupler, pour y transporter tous les prodiges de lart, de la science et de lindustrie ! Pour civiliser les Sélénites, à moins quils ne soient plus civilisés que nous, et les constituer en république, sils ny sont déjà ! Et sil ny a pas de Sélénites ! riposta Nicholl, qui sous lempire de cette inexplicable ivresse devenait très contrariant. Qui dit quil ny a pas de Sélénites ? sécria Michel dun ton menaçant. Moi ! hurla Nicholl. Capitaine, dit Michel, ne répète pas cette insolence, ou je te lenfonce dans la gorge à travers les dents !» Les deux adversaires allaient se précipiter lun sur lautre, et cette incohérente discussion menaçait de dégénérer en bataille, quand Barbicane intervint par un bond formidable. «Arrêtez, malheureux, dit-il en mettant ses deux compagnons dos à dos, sil ny a pas de Sélénites, on sen passera ! Oui, sexclama Michel, qui ny tenait pas autrement, on sen passera. Nous navons que faire des Sélénites ! A bas les Sélénites ! A nous lempire de la Lune, dit Nicholl. A nous trois, constituons la république ! Je serai le congrès, cria Michel. Et moi le sénat, riposta Nicholl. Et Barbicane le président, hurla Michel. Pas de président nommé par la nation ! répondit Barbicane. Eh bien, un président nommé par le congrès, sécria Michel, et comme je suis le congrès, je te nomme à lunanimité ! Hurrah ! hurrah ! hurrah pour le président Barbicane ! cria Nicholl. Hip ! hip ! hip !» vociféra Michel Ardan. Puis, le président et le sénat entonnèrent dune voix terrible le populaire Yankee Doodle, tandis que le congrès faisait retentir les mâles accents de la Marseillaise. Alors commença une ronde échevelée avec gestes insensés, trépignements de fous, culbutes de clowns désossés. Diane, se mêlant à cette danse, hurlant à son tour, sauta jusquà la voûte du projectile. On entendit dinexplicables battements dailes, des cris de coq dune sonorité bizarre. Cinq ou six poules volèrent, en se frappant aux parois comme des chauves-souris folles... Puis, les trois compagnons de voyage, dont les poumons se désorganisaient sous une incompréhensible influence, plus quivres, brûlés par lair qui incendiait leur appareil respiratoire, tombèrent sans mouvement sur le fond du projectile. (à suivre...) |
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