Autour de la Lune (IX-2)

Publié le par jeanphi


La conversation fut mise sur ce sujet. D’autres hommes auraient considéré la question au point de vue pratique. Ils se seraient demandé où les entraînait leur wagon-projectile. Eux, pas. Ils cherchèrent la cause qui avait dû produire cet effet.
«Ainsi nous avons déraillé ? dit Michel. Mais pourquoi ?
—Je crains bien, répondit Nicholl, que malgré toutes les précautions prises, la Columbiad n’ait pas été pointée juste. Une erreur, si petite qu’elle soit, devait suffire à nous jeter hors de l’attraction lunaire.
—On aurait donc mal visé ? demanda Michel.
—Je ne le crois pas, répondit Barbicane. La perpendicularité du canon était rigoureuse, sa direction sur le zénith du lieu incontestable. Or, la Lune passant au zénith, nous devions l’atteindre en plein. Il y a une autre raison, mais elle m’échappe.
—N’arrivons-nous pas trop tard ? demanda Nicholl.
—Trop tard ? fit Barbicane.
—Oui, reprit Nicholl. La note de l’Observatoire de Cambridge porte que le trajet doit s’accomplir en quatre-vingt-dix-sept heures treize minutes et vingt secondes. Ce qui veut dire que, plus tôt, la Lune ne serait pas encore au point indiqué, et plus tard, qu’elle n’y serait plus.
—D’accord, répondit Barbicane. Mais nous sommes partis le 1er décembre, à onze heures moins treize minutes et vingt-cinq secondes du soir, et nous devons arriver le 5 à minuit, au moment précis où la Lune sera pleine. Or, nous sommes au 5 décembre. Il est trois heures et demie du soir, et huit heures et demie devraient suffire à nous conduire au but. Pourquoi n’y arrivons-nous pas ?
—Ne serait-ce pas un excès de vitesse ? répondit Nicholl, car nous savons maintenant que la vitesse initiale a été plus grande qu’on ne supposait.
—Non ! cent fois non ! répliqua Barbicane. Un excès de vitesse, si la direction du projectile eût été bonne, ne nous aurait pas empêchés d’atteindre la Lune. Non ! il y a eu déviation. Nous avons été déviés.
—Par qui ? par quoi ? demanda Nicholl.
—Je ne puis le dire, répondit Barbicane.
—Eh bien, Barbicane, dit alors Michel, veux-tu connaître mon opinion sur cette question de savoir d’où provient cette déviation ?
—Parle.
—Je ne donnerais pas un demi-dollar pour l’apprendre ! Nous sommes déviés, voilà le fait. Où allons-nous, peu m’importe ! Nous le verrons bien. Que diable ! puisque nous sommes entraînés dans l’espace, nous finirons bien par tomber dans un centre quelconque d’attraction !»
Cette indifférence de Michel Ardan ne pouvait contenter Barbicane. Non que celui-ci s’inquiétât de l’avenir ! Mais pourquoi son projectile avait dévié, c’est ce qu’il voulait savoir à tout prix.
Cependant le boulet continuait à se déplacer latéralement à la Lune, et avec lui le cortège d’objets jetés au-dehors. Barbicane put même constater, par des points de repère relevés sur la Lune dont la distance était inférieure à deux mille lieues, que sa vitesse devenait uniforme. Nouvelle preuve qu’il n’y avait pas chute. La force d’impulsion l’emportait encore sur l’attraction lunaire, mais la trajectoire du projectile le rapprochait certainement du disque lunaire, et l’on pouvait espérer qu’à une distance plus rapprochée, l’action de la pesanteur prédominerait et provoquerait définitivement une chute.
Les trois amis n’ayant rien de mieux à faire, continuèrent leurs observations. Cependant, ils ne pouvaient encore déterminer les dispositions topographiques du satellite. Tous ces reliefs se nivelaient sous la projection des rayons solaires.
Ils regardèrent ainsi par les vitres latérales jusqu’à huit heures du soir. La Lune avait alors tellement grossi à leurs yeux qu’elle masquait toute une moitié du firmament. Le Soleil d’un côté, l’astre des nuits de l’autre, inondaient le projectile de lumière.
En ce moment, Barbicane crut pouvoir estimer à sept cents lieues seulement la distance qui les séparait de leur but. La vitesse du projectile lui parut être de deux cents mètres par seconde, soit environ cent soixante-dix lieues à l’heure. Le culot du boulet tendait à se tourner vers la Lune sous l’influence de la force centripète; mais la force centrifuge l’emportant toujours, il devenait probable que la trajectoire rectiligne se changerait en une courbe quelconque dont on ne pouvait déterminer la nature.
Barbicane cherchait toujours la solution de son insoluble problème.
Les heures s’écoulaient sans résultat. Le projectile se rapprochait visiblement de la Lune, mais il était visible aussi qu’il ne l’atteindrait pas. Quant à la plus courte distance à laquelle il en passerait, elle serait la résultante des deux forces, attractive et répulsive, qui sollicitaient le mobile.
«Je ne demande qu’une chose, répétait Michel : passer assez près de la Lune pour en pénétrer les secrets !
—Maudite soit alors, s’écria Nicholl, la cause qui a fait dévier notre projectile !
—Maudit soit alors, répondit Barbicane, comme si son esprit eût été soudainement frappé, maudit soit le bolide que nous avons croisé en route !
—Hein ! fit Michel Ardan.
—Que voulez-vous dire ? s’écria Nicholl.
—Je veux dire, répondit Barbicane d’un ton convaincu, je veux dire que notre déviation est uniquement due à la rencontre de ce corps errant !
—Mais il ne nous a pas même effleurés, répondit Michel.
—Qu’importe. Sa masse, comparée à celle de notre projectile était énorme, et son attraction a suffi pour influer sur notre direction.
—Si peu ! s’écria Nicholl.
—Oui, Nicholl, mais si peu que ce soit, répondit Barbicane, sur une distance de quatre-vingt-quatre mille lieues, il n’en fallait pas davantage pour manquer la Lune !»

(à suivre...)
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