Autour de la Lune (XI-2)

Publié le par jeanphi


L’hémisphère de droite, «dédié aux dames», renferme des mers plus petites, dont les noms significatifs comportent tous les incidents d’une existence féminine. C’est la «mer de la Sérénité» au-dessus de laquelle se penche la jeune fille, et «le lac des Songes», qui lui reflète un riant avenir ! C’est «la mer du Nectar», avec ses flots de tendresse et ses brises d’amour ! C’est la «mer de la Fécondité», c’est «la mer des Crises», puis «la mer des Vapeurs», dont les dimensions sont peut-être trop restreintes, et enfin cette vaste «mer de la Tranquillité», où se sont absorbés toutes les fausses passions, tous les rêves inutiles, tous les désirs inassoupis, et dont les flots se déversent paisiblement dans «le lac de la Mort» !
Quelle succession étrange de noms ! Quelle division singulière de ces deux hémisphères de la Lune, unis l’un à l’autre comme l’homme et la femme, et formant cette sphère de vie emportée dans l’espace ! Et le fantaisiste Michel n’avait-il pas raison d’interpréter ainsi cette fantaisie des vieux astronomes ?
Mais tandis que son imagination courait ainsi «les mers», ses graves compagnons considéraient plus géographiquement les choses. Ils apprenaient par coeur ce monde nouveau. Ils en mesuraient les angles et les diamètres.
Pour Barbicane et Nicholl, la mer des Nuées était une immense dépression de terrain, semée de quelques montagnes circulaires, et couvrant une grande portion de la partie occidentale de l’hémisphère sud; elle occupait cent quatre-vingt-quatre mille huit cents lieues carrées, et son centre se trouvait par 15° de latitude sud et 20° de longitude ouest. L’océan des Tempêtes, Oceanus Procellarum, la plus vaste plaine du disque lunaire, embrassait une superficie de trois cent vingt-huit mille trois cents lieues carrées, son centre étant par 10° de latitude nord et 45° de longitude est. De son sein émergeaient les admirables montagnes rayonnantes de Képler et d’Aristarque.
Plus au nord et séparée de la mer des Nuées par de hautes chaînes, s’étendait la mer des Pluies, Mare Imbrium, ayant son point central par 35° de latitude septentrionale et 20° de longitude orientale; elle était de forme à peu près circulaire et recouvrait un espace de cent quatre-vingt-treize mille lieues. Non loin, la mer des Humeurs, Mare Humorum, petit bassin de quarante-quatre mille deux cents lieues carrées seulement, était située par 25° de latitude sud et 40° de longitude est. Enfin, trois golfes se dessinaient encore sur le littoral de cet hémisphère : le golfe Torride, le golfe de la Rosée et le golfe des Iris, petites plaines resserrées entre de hautes chaînes de montagnes.
L’hémisphère «féminin», naturellement plus capricieux, se distinguait par des mers plus petites et plus nombreuses. C’étaient, vers le nord, la mer du Froid, Mare Frigoris, par 55° de latitude nord et 0° de longitude, d’une superficie de soixante-seize mille lieues carrées, qui confinait au lac de la Mort et au lac des Songes; la mer de la Sérénité, Mare Serenitatis, par 25° de latitude nord et 20° de longitude ouest, comprenant une superficie de quatre-vingt-six mille lieues carrées; la mer des Crises, Mare Crisium, bien délimitée, très ronde, embrassant, par 17° de latitude nord et 55° de longitude ouest, une superficie de quarante mille lieues, véritable Caspienne enfouie dans une ceinture de montagnes. Puis à l’Équateur, par 5° de latitude nord et 25° de longitude ouest, apparaissait la mer de la Tranquillité, Mare Tranquillitatis, occupant cent vingt et un mille cinq cent neuf lieues carrées; cette mer communiquait au sud avec la mer du Nectar, Mare Nectaris, étendue de vingt-huit mille huit cents lieues carrées, par 15° de latitude sud et 35° de longitude ouest, et à l’est avec la mer de la Fécondité, Mare Fecunditatis, la plus vaste de cet hémisphère, occupant deux cent dix-neuf mille trois cents lieues carrées, par 3° de latitude sud et 50° de longitude ouest. Enfin, tout à fait au nord et tout à fait au sud, deux mers se distinguaient encore, la mer de Humboldt, Mare Humboldtianum, d’une superficie de six mille cinq cents lieues carrées, et la mer Australe, Mare Australe, sur une superficie de vingt-six milles.
Au centre du disque lunaire, à cheval sur l’Équateur et sur le méridien zéro, s’ouvrait le golfe du Centre, Sinus Medii, sorte de trait d’union entre les deux hémisphères.
Ainsi se décomposait aux yeux de Nicholl et de Barbicane la surface toujours visible du satellite de la Terre. Quand ils additionnèrent ces diverses mesures, ils trouvèrent que la superficie de cet hémisphère était de quatre millions sept cent trente-huit mille cent soixante lieues carrées, dont trois millions trois cent dix-sept mille six cents lieues pour les volcans, les chaînes de montagnes, les cirques, les îles, en un mot tout ce qui semblait former la partie solide de la Lune, et quatorze cent dix mille quatre cents lieues pour les mers, les lacs, les marais, tout ce qui semblait en former la partie liquide. Ce qui, d’ailleurs, était parfaitement indifférent au digne Michel.
Cet hémisphère, on le voit, est treize fois et demi plus petit que l’hémisphère terrestre. Cependant, les sélénographes y ont déjà compté plus de cinquante mille cratères. C’est donc une surface boursouflée, crevassée, une véritable écumoire, digne de la qualification peu poétique que lui ont donnée les Anglais, de «green cheese», c’est-à-dire «fromage vert».
Michel Ardan bondit quand Barbicane prononça ce nom désobligeant.
«Voilà donc, s’écria-t-il, comment les Anglo-Saxons, au XIXe siècle, traitent la belle Diane, la blonde Phoebé, l’aimable Isis, la charmante Astarté, la reine des nuits, la fille de Latone et de Jupiter, la jeune soeur du radieux Apollon !»

(à suivre...)
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