Autour de la Lune (XIV-2)
Barbicane serra gravement la main de son aimable compagnon, et continua dénumérer les quelques avantages réservés aux habitants de la face visible. Entre autres, il cita lobservation des éclipses de Soleil, qui na lieu que pour ce côté du disque lunaire, puisque, pour quelles se produisent, il est nécessaire que la Lune soit en opposition. Ces éclipses, provoquées par linterposition de la Terre entre la Lune et le Soleil, peuvent durer deux heures pendant lesquelles, en raison des rayons réfractés par son atmosphère, le globe terrestre ne doit apparaître que comme un point noir sur le Soleil. «Ainsi, dit Nicholl, voilà un hémisphère, cet hémisphère invisible, qui est fort mal partagé, fort disgracié de la nature ! Oui, répondit Barbicane, mais pas tout entier. En effet, par un certain mouvement de libration, par un certain balancement sur son centre, la Lune présente à la Terre un peu plus que la moitié de son disque. Elle est comme un pendule dont le centre de gravité est reporté vers le globe terrestre et qui oscille régulièrement. Doù vient cette oscillation ? De ce que son mouvement de rotation sur son axe est animé dune vitesse uniforme, tandis que son mouvement de translation suivant un orbe elliptique autour de la Terre, ne lest pas. Au périgée, la vitesse de translation lemporte, et la Lune montre une certaine portion de son bord occidental. A lapogée, la vitesse de rotation lemporte au contraire, et un morceau du bord oriental apparaît. Cest un fuseau de huit degrés environ qui apparaît tantôt à loccident, tantôt à lorient. Il en résulte que, sur mille parties, la Lune en laisse apercevoir cinq cent soixante-neuf. Nimporte, répondit Michel, si nous devenons jamais Sélénites, nous habiterons la face visible. Jaime la lumière, moi ! A moins, toutefois, répliqua Nicholl, que latmosphère ne se soit condensée sur lautre côté, comme le prétendent certains astronomes. Ça, cest une considération», répondit simplement Michel. Cependant le déjeuner terminé, les observateurs avaient repris leur poste. Ils essayaient de voir à travers les sombres hublots, en éteignant toute clarté dans le projectile. Mais pas un atome lumineux ne traversait cette obscurité. Un fait inexplicable préoccupait Barbicane. Comment, étant passé à une distance si rapprochée de la Lune cinquante kilomètres environ , comment le projectile ny était-il pas tombé ? Si sa vitesse eût été énorme, on aurait compris que la chute ne se fût pas produite. Mais avec une vitesse relativement médiocre, cette résistance à lattraction lunaire ne sexpliquait plus. Le projectile était soumis à une influence étrangère ? Un corps quelconque le maintenait-il donc dans léther ? Il était évident, désormais, quil natteindrait aucun point de la Lune. Où allait-il ? Séloignait-il, se rapprochait-il du disque ? Etait-il emporté dans cette nuit profonde à travers linfini ? Comment le savoir, comment le calculer au milieu de ces ténèbres ? Toutes ces questions inquiétaient Barbicane, mais il ne pouvait les résoudre. En effet, lastre invisible était là, peut-être, à quelques lieues seulement, à quelques milles, mais ni ses compagnons ni lui ne lapercevaient plus. Si quelque bruit se produisait à sa surface, ils ne pouvaient lentendre. Lair, ce véhicule du son, manquait pour leur transmettre les gémissements de la Lune, que les légendes arabes désignent comme «un homme déjà moitié granit et palpitant encore !» Il y avait là de quoi agacer de plus patients observateurs, on en conviendra. Cétait précisément cet hémisphère inconnu qui se dérobait à leurs yeux ! Cette face qui, quinze jours plus tôt ou quinze jours plus tard, avait été ou serait splendidement éclairée par les rayons solaires, se perdait alors dans labsolue obscurité. Dans quinze jours, où serait le projectile ? Où les hasards des attractions lauraient-ils entraîné ? Qui pouvait le dire ? On admet généralement, daprès les observations sélénographiques, que lhémisphère invisible de la Lune est, par sa constitution, absolument semblable à son hémisphère visible. On en découvre, en effet, la septième partie environ, dans ces mouvements de libration dont Barbicane avait parlé. Or, sur ces fuseaux entrevus, ce nétaient que plaines et montagnes, cirques et cratères, analogues à ceux déjà relevés sur les cartes. On pouvait donc préjuger la même nature, un même monde, aride et mort. Et cependant, si latmosphère sest réfugiée sur cette face ? Si, avec lair, leau a donné la vie à ces continents régénérés ? Si la végétation y persiste encore ? Si les animaux peuplent ces continents et ces mers ? Si lhomme, dans ces conditions dhabitabilité, y vit toujours ? Que de questions il eût été intéressant de résoudre ! Que de solutions on eût tirées de la contemplation de cet hémisphère ! Quel ravissement de jeter un regard sur ce monde que loeil humain na jamais entrevu ! On conçoit donc le déplaisir éprouvé par les voyageurs, au milieu de cette nuit noire. Toute observation du disque lunaire était interdite. Seules, les constellations sollicitaient leur regard, et il faut convenir que jamais astronomes, ni les Faye, ni les Chacornac, ni les Secchi, ne sétaient trouvés dans des conditions aussi favorables pour les observer. En effet, rien ne pouvait égaler la splendeur de ce monde sidéral baigné dans le limpide éther. Ces diamants incrustés dans la voûte céleste jetaient des feux superbes. Le regard embrassait le firmament depuis la Croix du Sud jusquà lÉtoile du Nord, ces deux constellations qui, dans douze mille ans, par suite de la précession des équinoxes, céderont leur rôle détoiles polaires, lune à Canopus, de lhémisphère austral, lautre à Véga, de lhémisphère boréal. Limagination se perdait dans cet infini sublime, au milieu duquel gravitait le projectile, comme un nouvel astre créé de la main des hommes. Par un effet naturel, ces constellations brillaient dun éclat doux; elles ne scintillaient pas, car latmosphère manquait, qui, par linterposition de ses couches inégalement denses et diversement humides, produit la scintillation. Ces étoiles, cétaient de doux yeux qui regardaient dans cette nuit profonde, au milieu du silence absolu de lespace. Longtemps les voyageurs, muets, observèrent ainsi le firmament constellé, sur lequel le vaste écran de la Lune faisait un énorme trou noir. Mais une sensation pénible les arracha enfin à leur contemplation. Ce fut un froid très vif, qui ne tarda pas à recouvrir intérieurement la vitre des hublots dune épaisse couche de glace. En effet, le soleil néchauffait plus de ses rayons directs le projectile qui perdait peu à peu la chaleur emmagasinée entre ses parois. Cette chaleur, par rayonnement, sétait rapidement évaporée dans lespace, et un abaissement considérable de température sétait produit. Lhumidité intérieure se changeait donc en glace au contact des vitres, et empêchait toute observation. Nicholl, consultant le thermomètre, vit quil était tombé à dix-sept degrés centigrades au-dessous de zéro. Donc, malgré toutes les raisons de sen montrer économe, Barbicane, après avoir demandé au gaz sa lumière, dut aussi lui demander sa chaleur. La température basse du boulet nétait plus supportable. Ses hôtes eussent été gelés vivants. «Nous ne nous plaindrons pas, fit observer Michel Ardan, de la monotonie de notre voyage ! Quelle diversité, au moins dans la température ! Tantôt nous sommes aveuglés de lumière et saturés de chaleur, comme les Indiens des Pampas ! tantôt nous sommes plongés dans de profondes ténèbres, au milieu dun froid boréal, comme les Esquimaux du pôle ! Non vraiment ! nous navons pas le droit de nous plaindre, et la nature fait bien les choses en notre honneur. Mais, demanda Nicholl, quelle est la température extérieure ? Précisément celle des espaces planétaires, répondit Barbicane. Alors, reprit Michel Ardan, ne serait-ce pas loccasion de faire cette expérience que nous navons pu tenter, quand nous étions noyés dans les rayons solaires ? Cest le moment ou jamais, répondit Barbicane, car nous sommes utilement placés pour vérifier la température de lespace, et voir si les calculs de Fourier ou de Pouillet sont exacts. En tout cas, il fait froid ! répondit Michel. Voyez lhumidité intérieure se condenser sur la vitre des hublots. Pour peu que labaissement continue, la vapeur de notre respiration va retomber en neige autour de nous ! Préparons un thermomètre», dit Barbicane. On le pense bien, un thermomètre ordinaire neût donné aucun résultat dans les circonstances où cet instrument allait être exposé. Le mercure se fût gelé dans la cuvette, puisque sa liquidité ne se maintient pas à quarante-deux degrés au-dessous de zéro. Mais Barbicane sétait muni dun thermomètre à déversement, du système Walferdin, qui donne des minima de température excessivement bas. Avant de commencer lexpérience, cet instrument fut comparé à un thermomètre ordinaire, et Barbicane se disposa à lemployer. «Comment nous y prendrons-nous ? demanda Nicholl. Rien nest plus facile, répondit Michel Ardan, qui nétait jamais embarrassé. On ouvre rapidement le hublot; on lance linstrument; il suit le projectile avec une docilité exemplaire; un quart dheure après, on le retire... Avec la main ? demanda Barbicane. Avec la main, répondit Michel. Eh bien, mon ami, ne ty expose pas, répondit Barbicane, car la main que tu retirerais ne serait plus quun moignon gelé et déformé par ces froids épouvantables. Vraiment ! Tu éprouverais la sensation dune brûlure terrible, telle que serait celle dun fer chauffé à blanc; car, que la chaleur sorte brutalement de notre chair, ou quelle y entre, cest identiquement la même chose. Dailleurs, je ne suis pas certain que les objets jetés par nous au dehors du projectile nous fassent encore cortège. Pourquoi ? dit Nicholl. Cest que, si nous traversons une atmosphère, quelque peu dense quelle soit, ces objets seront retardés. Or, lobscurité nous empêche de vérifier sils flottent encore autour de nous. Donc, pour ne pas nous exposer à perdre notre thermomètre, nous lattacherons et nous le ramènerons plus facilement à lintérieur.» Les conseils de Barbicane furent suivis. Par le hublot rapidement ouvert, Nicholl lança linstrument que retenait une corde très courte, afin quil pût être rapidement retiré. Le hublot navait été entrouvert quune seconde, et cependant cette seconde avait suffi pour laisser un froid violent pénétrer à lintérieur du projectile. «Mille diables ! sécria Michel Ardan, il fait un froid à geler des ours blancs !» Barbicane attendit quune demi-heure se fût écoulée, temps plus que suffisant pour permettre à linstrument de descendre au niveau de la température de lespace. Puis, après ce temps, le thermomètre fut rapidement retiré. Barbicane calcula la quantité desprit-de-vin déversée dans la petite ampoule soudée à la partie inférieure de linstrument, et dit : «Cent quarante degrés centigrades au-dessous de zéro !» M. Pouillet avait raison contre Fourier. Telle était la redoutable température de lespace sidéral ! Telle est, peut-être, celle des continents lunaires, quand lastre des nuits a perdu par rayonnement toute cette chaleur que lui ont versée quinze jours de soleil ! (à suivre...) |
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