Autour de la Lune (XV-2)
Je pense ceci, répondit le grave président : Si jamais nous recommençons ce voyage, nous partirons à la même époque et dans les mêmes conditions. Supposez que nous eussions atteint notre but, neût-il pas mieux valu trouver des continents en pleine lumière au lieu dune contrée plongée dans une nuit obscure ? Notre première installation ne se fût-elle pas faite dans des circonstances meilleures ? Oui, évidemment. Quant à ce côté invisible, nous leussions visité pendant nos voyages de reconnaissance sur le globe lunaire. Donc, cette époque de la Pleine-Lune était heureusement choisie. Mais il fallait arriver au but, et pour y arriver, ne pas être dévié de sa route. A cela, rien à répondre, dit Michel Ardan. Voilà pourtant une belle occasion manquée dobserver lautre côté de la Lune ! Qui sait si les habitants des autres planètes ne sont pas plus avancés que les savants de la Terre au sujet de leurs satellites ?» On aurait pu facilement, à cette remarque de Michel Ardan, faire la réponse suivante : Oui, dautres satellites, par leur plus grande proximité, ont rendu leur étude plus facile. Les habitants de Saturne, de Jupiter et dUranus, sils existent, ont pu établir avec leurs Lunes des communications plus aisées. Les quatre satellites de Jupiter gravitent à une distance de cent huit mille deux cent soixante lieues, cent soixante-douze mille deux cents lieues, deux cent soixante-quatorze mille sept cents lieues, et quatre cent quatre-vingt mille cent trente lieues. Mais ces distances sont comptées du centre de la planète, et, en retranchant la longueur du rayon qui est de dix-sept à dix-huit mille lieues, on voit que le premier satellite est moins éloigné de la surface de Jupiter que la Lune ne lest de la surface de la Terre. Sur les huit Lunes de Saturne, quatre sont également plus rapprochées; Diane est à quatre-vingt-quatre mille six cents lieues, Thétys à soixante-deux mille neuf cent soixante-six lieues; Encelade à quarante-huit mille cent quatre-vingt-onze lieues, et enfin Mimas à une distance moyenne de trente-quatre mille cinq cents lieues seulement. Des huit satellites dUranus, le premier, Ariel, nest quà cinquante et un mille cinq cent vingt lieues de la planète. Donc, à la surface de ces trois astres, une expérience analogue à celle du président Barbicane eût présenté des difficultés moindres. Si donc leurs habitants ont tenté laventure, ils ont peut-être reconnu la constitution de la moitié de ce disque, que leur satellite dérobe éternellement à leurs yeux. [Herschel, en effet, a constaté que, pour les satellites, le mouvement de rotation sur leur axe est toujours égal au mouvement de révolution autour de la planète. Par conséquent, ils lui présentent toujours la même face. Seul, le monde dUranus offre une différence assez marquée : les mouvements de ses Lunes seffectuent dans une direction presque perpendiculaire au plan de lorbite, et la direction de ses mouvements est rétrograde, cest-à-dire que ses satellites se meuvent en sens inverse des autres astres du monde solaire.] Mais sils nont jamais quitté leur planète, ils ne sont pas plus avancés que les astronomes de la Terre. Cependant, le boulet décrivait dans lombre cette incalculable trajectoire quaucun point de repère ne permettait de relever. Sa direction sétait-elle modifiée, soit sous linfluence de lattraction lunaire, soit sous laction dun astre inconnu ? Barbicane ne pouvait le dire. Mais un changement avait eu lieu dans la position relative du véhicule, et Barbicane le constata vers quatre heures du matin. Ce changement consistait en ceci, que le culot du projectile sétait tourné vers la surface de la Lune et se maintenait suivant une perpendiculaire passant par son axe. Lattraction, cest-à-dire la pesanteur, avait amené cette modification. La partie la plus lourde du boulet inclinait vers le disque invisible, exactement comme sil fût tombé vers lui. Tombait-il donc ? Les voyageurs allaient-ils enfin atteindre ce but tant désiré ? Non. Et lobservation dun point de repère, assez inexplicable du reste, vint démontrer à Barbicane que son projectile ne se rapprochait pas de la Lune, et quil se déplaçait en suivant une courbe à peu près concentrique. Ce point de repère fut un éclat lumineux que Nicholl signala tout à coup sur la limite de lhorizon formé par le disque noir. Ce point ne pouvait être confondu avec une étoile. Cétait une incandescence rougeâtre qui grossissait peu à peu, preuve incontestable que le projectile se déplaçait vers lui et ne tombait pas normalement à la surface de lastre. «Un volcan ! cest un volcan en activité ! sécria Nicholl, un épanchement des feux intérieurs de la Lune ! Ce monde nest donc pas encore tout à fait éteint. Oui ! une éruption, répondit Barbicane, qui étudiait soigneusement le phénomène avec sa lunette de nuit. Que serait-ce en effet si ce nétait un volcan ? Mais alors, dit Michel Ardan, pour entretenir cette combustion, il faut de lair. Donc, une atmosphère enveloppe cette partie de la Lune. Peut-être, répondit Barbicane, mais non pas nécessairement. Le volcan, par la décomposition de certaines matières, peut se fournir à lui-même son oxygène et jeter ainsi des flammes dans le vide. Il me semble même que cette déflagration a lintensité et léclat des objets dont la combustion se produit dans loxygène pur. Ne nous hâtons donc pas daffirmer lexistence dune atmosphère lunaire.» La montagne ignivome devait être située environ sur le quarante-cinquième degré de latitude sud de la partie invisible du disque. Mais, au grand déplaisir de Barbicane, la courbe que décrivait le projectile lentraînait loin du point signalé par léruption. Il ne put donc en déterminer plus exactement la nature. Une demi-heure après avoir été signalé, ce point lumineux disparaissait derrière le sombre horizon. Cependant la constatation de ce phénomène était un fait considérable dans les études sélénographiques. Il prouvait que toute chaleur navait pas encore disparu des entrailles de ce globe, et là où la chaleur existe, qui peut affirmer que le règne végétal, que le règne animal lui-même, nont pas résisté jusquici aux influences destructives ? Lexistence de ce volcan en éruption, indiscutablement reconnue des savants de la Terre, aurait amené sans doute bien des théories favorables à cette grave question de lhabitabilité de la Lune. Barbicane se laissait entraîner par ses réflexions. Il soubliait dans une muette rêverie où sagitaient les mystérieuses destinées du monde lunaire. Il cherchait à relier entre eux les faits observés jusqualors, quand un incident nouveau le rappela brusquement à la réalité. Cet incident, cétait plus quun phénomène cosmique, cétait un danger menaçant dont les conséquences pouvaient être désastreuses. Soudain, au milieu de léther, dans ces ténèbres profondes, une masse énorme avait apparu. Cétait comme une Lune, mais une Lune incandescente, et dun éclat dautant plus insoutenable quil tranchait nettement sur lobscurité brutale de lespace. Cette masse, de forme circulaire, jetait une lumière telle quelle emplissait le projectile. La figure de Barbicane, de Nicholl, de Michel Ardan, violemment baignée dans ces nappes blanches, prenait cette apparence spectrale, livide, blafarde, que les physiciens produisent avec la lumière factice de lalcool imprégné de sel. «Mille diables ! sécria Michel Ardan, mais nous sommes hideux ! Quest-ce que cette Lune malencontreuse ? Un bolide, répondit Barbicane. Un bolide enflammé, dans le vide ? Oui.» Ce globe de feu était un bolide, en effet. Barbicane ne se trompait pas. Mais si ces météores cosmiques observés de la Terre ne présentent généralement quune lumière un peu inférieure à celle de la Lune, ici, dans ce sombre éther, ils resplendissaient. Ces corps errants portent en eux-mêmes le principe de leur incandescence. Lair ambiant nest pas nécessaire à leur déflagration. Et, en effet, si certains de ces bolides traversent les couches atmosphériques à deux ou trois lieues de la Terre, dautres, au contraire, décrivent leur trajectoire à une distance où latmosphère ne saurait sétendre. Tels ces bolides, lun du 27 octobre 1844, apparu à une hauteur de cent vingt-huit lieues, lautre du 18 août 1841, disparu à une distance de cent quatre-vingt-deux lieues. Quelques-uns de ces météores ont de trois à quatre kilomètres de largeur et possèdent une vitesse qui peut aller jusquà soixante-quinze kilomètres par seconde, [La vitesse moyenne du mouvement de la Terre, le long de lécliptique, nest que de 30 kilomètres à la seconde.] suivant une direction inverse du mouvement de la Terre. Ce globe filant, soudainement apparu dans lombre à une distance de cent lieues au moins, devait, suivant lestime de Barbicane, mesurer un diamètre de deux mille mètres. Il savançait avec une vitesse de deux kilomètres à la seconde environ, soit trente lieues par minute. Il coupait la route du projectile et devait latteindre en quelques minutes. En sapprochant, il grossissait dans une proportion énorme. Que lon simagine, si lon peut, la situation des voyageurs. Il est impossible de la décrire. Malgré leur courage, leur sang-froid, leur insouciance devant le danger, ils étaient muets, immobiles, les membres crispés, en proie à un effarement farouche. Leur projectile, dont ils ne pouvaient dévier la marche, courait droit sur cette masse ignée, plus intense que la gueule ouverte dun four à réverbère. Il semblait se précipiter vers un abîme de feu. Barbicane avait saisi la main de ses deux compagnons, et tous trois regardaient à travers leurs paupières à demi fermées cet astéroïde chauffé à blanc. Si la pensée nétait pas détruite en eux, si leur cerveau fonctionnait encore au milieu de son épouvante, ils devaient se croire perdus ! Deux minutes après la brusque apparition du bolide, deux siècles dangoisses ! le projectile semblait prêt à le heurter, quand le globe de feu éclata comme une bombe, mais sans faire aucun bruit au milieu de ce vide où le son, qui nest quune agitation des couches dair, ne pouvait se produire. Nicholl avait poussé un cri. Ses compagnons et lui sétaient précipités à la vitre des hublots. Quel spectacle ! Quelle plume saurait le rendre, quelle palette serait assez riche en couleurs pour en reproduire la magnificence ? Cétait comme lépanouissement dun cratère, comme léparpillement dun immense incendie. Des milliers de fragments lumineux allumaient et rayaient lespace de leurs feux. Toutes les grosseurs, toutes les couleurs, toutes sy mêlaient. Cétaient des irradiations jaunes, jaunâtres, rouges, vertes, grises, une couronne dartifices multicolores. Du globe énorme et redoutable, il ne restait plus rien que ces morceaux emportés dans toutes les directions, devenus astéroïdes à leur tour, ceux-ci flamboyants comme une épée, ceux-là entourés dun nuage blanchâtre, dautres laissant après eux des traînées éclatantes de poussière cosmique. Ces blocs incandescents sentrecroisaient, sentrechoquaient, séparpillaient en fragments plus petits, dont quelques-uns heurtèrent le projectile. Sa vitre de gauche fut même fendue par un choc violent. Il semblait flotter au milieu dune grêle dobus dont le moindre pouvait lanéantir en un instant. La lumière qui saturait léther se développait avec une incomparable intensité, car ces astéroïdes la dispersaient en tous sens. A un certain moment, elle fut tellement vive, que Michel, entraînant vers sa vitre Barbicane et Nicholl, sécria : «Linvisible Lune, visible enfin !» Et tous trois, à travers un effluve lumineux de quelques secondes, entrevirent ce disque mystérieux que loeil de lhomme apercevait pour la première fois. Que distinguèrent-ils à cette distance quils ne pouvaient évaluer ? Quelques bandes allongées sur le disque, de véritables nuages formés dans un milieu atmosphérique très restreint, duquel émergeaient non seulement toutes les montagnes, mais aussi les reliefs de médiocre importance, ces cirques, ces cratères béants capricieusement disposés, tels quils existent à la surface visible. Puis des espaces immenses, non plus des plaines arides, mais des mers véritables, des océans largement distribués, qui réfléchissaient sur leur miroir liquide toute cette magie éblouissante des feux de lespace. Enfin, à la surface des continents, de vastes masses sombres, telles quapparaîtraient des forêts immenses sous la rapide illumination dun éclair... Était-ce une illusion, une erreur des yeux, une tromperie de loptique ? Pouvaient-ils donner une affirmation scientifique à cette observation si superficiellement obtenue ? Oseraient-ils se prononcer sur la question de son habitabilité, après un si faible aperçu du disque invisible ? Cependant les fulgurations de lespace saffaiblirent peu à peu; son éclat accidentel samoindrit; les astéroïdes senfuirent par des trajectoires diverses et séteignirent dans léloignement. Léther reprit enfin son habituelle ténébrosité; les étoiles, un moment éclipsées, étincelèrent au firmament, et le disque, à peine entrevu, se perdit de nouveau dans limpénétrable nuit. (à suivre...) |
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