Autour de la Lune (XVIII-2)
Non, répondit Barbicane avec conviction, mais un monde qui a vieilli plus vite, et dont la formation et la déformation ont été plus rapides. Relativement, les forces organisatrices de la matière ont été beaucoup plus violentes à lintérieur de la Lune quà lintérieur du globe terrestre. Létat actuel de ce disque crevassé, tourmenté, boursouflé, le prouve surabondamment. La Lune et la Terre nont été que des masses gazeuses à leur origine. Ces gaz sont passés à létat liquide sous diverses influences, et la masse solide sest formée plus tard. Mais très certainement, notre sphéroïde était gazeux ou liquide encore, que la Lune, déjà solidifiée par le refroidissement, devenait habitable. Je le crois, dit Nicholl. Alors, reprit Barbicane, une atmosphère lentourait. Les eaux, contenues par cette enveloppe gazeuse, ne pouvaient sévaporer. Sous linfluence de lair, de leau, de la lumière, de la chaleur solaire, de la chaleur centrale, la végétation semparait des continents préparés à la recevoir, et certainement la vie se manifesta vers cette époque, car la nature ne se dépense pas en inutilités, et un monde si merveilleusement habitable a dû être nécessairement habité. Cependant, répondit Nicholl, bien des phénomènes inhérents aux mouvements de notre satellite devaient gêner lexpansion des règnes végétal et animal. Ces jours et ces nuits de trois cent cinquante-quatre heures par exemple ? Aux pôles terrestres, dit Michel, ils durent six mois ! Argument de peu de valeur, puisque les pôles ne sont pas habités. Remarquons, mes amis, reprit Barbicane, que si, dans létat actuel de la Lune, ces longues nuits et ces longs jours créent des différences de température insupportables pour lorganisme, il nen était pas ainsi à cette époque des temps historiques. Latmosphère enveloppait le disque dun manteau fluide. Les vapeurs sy disposaient sous forme de nuages. Cet écran naturel tempérait lardeur des rayons solaires et contenait le rayonnement nocturne. La lumière comme la chaleur pouvaient se diffuser dans lair. De là, un équilibre entre ces influences qui nexiste plus, maintenant que cette atmosphère a presque entièrement disparu. Dailleurs, je vais bien vous étonner... Étonne-nous, dit Michel Ardan. Mais je crois volontiers quà cette époque où la Lune était habitée, les nuits et les jours ne duraient pas trois cent cinquante-quatre heures ! Et pourquoi ? demanda vivement Nicholl. Parce que, très probablement alors, le mouvement de rotation de la Lune sur son axe nétait pas égal à son mouvement de révolution, égalité qui présente chaque point du disque pendant quinze jours à laction des rayons solaires. Daccord, répondit Nicholl, mais pourquoi ces deux mouvements nauraient-ils pas été égaux, puisquils le sont actuellement ? Parce que cette égalité na été déterminée que par lattraction terrestre. Or, qui nous dit que cette attraction ait eu assez de puissance pour modifier les mouvements de la Lune, à lépoque où la Terre nétait encore que fluide ? Au fait, répliqua Nicholl, et qui nous dit que la Lune ait toujours été satellite de la Terre ? Et qui nous dit, sécria Michel Ardan, que la Lune nait pas existé bien avant la Terre ?» Les imaginations semportaient dans le champ infini des hypothèses. Barbicane voulut les refréner. «Ce sont là, dit-il, de trop hautes spéculations, des problèmes véritablement insolubles. Ne nous y engageons pas. Admettons seulement linsuffisance de lattraction primordiale, et alors, par linégalité des deux mouvements de rotation et de révolution, les jours et les nuits ont pu se succéder sur la Lune comme ils se succèdent sur la Terre. Dailleurs, même sans ces conditions, la vie était possible. Ainsi donc, demanda Michel Ardan, lhumanité aurait disparu de la Lune ? Oui, répondit Barbicane, après avoir sans doute persisté pendant des milliers de siècles. Puis peu à peu, latmosphère se raréfiant, le disque sera devenu inhabitable, comme le globe terrestre le deviendra un jour, par le refroidissement. Par le refroidissement ? Sans doute, répondit Barbicane. A mesure que les feux intérieurs se sont éteints, que la matière incandescente sest concentrée, lécorce lunaire sest refroidie. Peu à peu les conséquences de ce phénomène se sont produites : disparition des êtres organisés, disparition de la végétation. Bientôt latmosphère sest raréfiée, très probablement soutirée par lattraction terrestre ; disparition de lair respirable, disparition de leau par voie dévaporation. A cette époque la Lune, devenue inhabitable, nétait plus habitée. Cétait un monde mort, tel quil nous apparaît aujourdhui. Et tu dis que pareil sort est réservé à la Terre ? Très probablement. Mais quand ? Quand le refroidissement de son écorce laura rendue inhabitable. Et a-t-on calculé le temps que notre malheureux sphéroïde mettrait à se refroidir ? Sans doute. Et tu connais ces calculs ? Parfaitement. Mais parle donc, savant maussade, sécria Michel Ardan, car tu me fais bouillir dimpatience ! Eh bien, mon brave Michel, répondit tranquillement Barbicane, on sait quelle diminution de température la Terre subit dans le laps dun siècle. Or, daprès certains calculs, cette température moyenne sera ramenée à zéro après une période de quatre cent mille ans ! Quatre cent mille ans ! sécria Michel. Ah ! je respire ! Vraiment, jétais effrayé ! A tentendre, je mimaginais que nous navions plus que cinquante mille années à vivre !» Barbicane et Nicholl ne purent sempêcher de rire des inquiétudes de leur compagnon. Puis Nicholl, qui voulait conclure, posa de nouveau la seconde question qui venait dêtre traitée. «La Lune a-t-elle été habitée ?» demanda-t-il. La réponse fut affirmative, à lunanimité. Mais pendant cette discussion, féconde en théories un peu hasardées, bien quelle résumât les idées générales acquises à la science sur ce point, le projectile avait couru rapidement vers lÉquateur lunaire, tout en séloignant régulièrement du disque. Il avait dépassé le cirque de Willem, et le quarantième parallèle à une distance de huit cents kilomètres. Puis, laissant à droite Pitatus sur le trentième degré, il prolongeait le sud de cette mer des Nuées, dont il avait déjà approché le nord. Divers cirques apparurent confusément dans léclatante blancheur de la Pleine-Lune : Bouillaud, Purbach, de forme presque carrée avec un cratère central, puis Arzachel, dont la montagne intérieure brille dun éclat indéfinissable. Enfin, le projectile séloignant toujours, les linéaments seffacèrent aux yeux des voyageurs, les montagnes se confondirent dans léloignement, et de tout cet ensemble merveilleux, bizarre, étrange, du satellite de la Terre, il ne leur resta bientôt plus que limpérissable souvenir. (à suivre...) |
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