Les Trois Mousquetaires : chapitre XXV (3)
L'hôte, en voyant un jeune homme suivi d'un laquais et de deux chevaux de main, s'avança respectueusement sur le seuil de la porte. Or, comme il avait déjà fait onze lieues, d'Artagnan jugea à propos de s'arrêter, que Porthos fût ou ne fût pas dans l'hôtel. Puis peut-être n'était-il pas prudent de s'informer du premier coup de ce qu'était devenu le mousquetaire. Il résulta de ces réflexions que d'Artagnan, sans demander aucune nouvelle de qui que ce fût, descendit, recommanda les chevaux à son laquais, entra dans une petite chambre destinée à recevoir ceux qui désiraient être seuls, et demanda à son hôte une bouteille de son meilleur vin et un déjeuner aussi bon que possible, demande qui corrobora encore la bonne opinion que l'aubergiste avait prise de son voyageur à la première vue. Aussi d'Artagnan fut-il servi avec une célérité miraculeuse. Le régiment des gardes se recrutait parmi les premiers gentilshommes du royaume, et d'Artagnan, suivi d'un laquais et voyageant avec quatre chevaux magnifiques, ne pouvait, malgré la simplicité de son uniforme, manquer de faire sensation. L'hôte voulut le servir lui-même ; ce que voyant, d'Artagnan fit apporter deux verres et entama la conversation suivante : Ma foi, mon cher hôte, dit d'Artagnan en remplissant les deux verres, je vous ai demandé de votre meilleur vin, et si vous m'avez trompé, vous allez être puni par où vous avez péché, attendu que, comme je déteste boire seul, vous allez boire avec moi. Prenez donc ce verre, et buvons. A quoi boirons-nous, voyons, pour ne blesser aucune susceptibilité ? Buvons à la prospérité de votre établissement ! Votre Seigneurie me fait honneur, dit l'hôte, et je la remercie bien sincèrement de son bon souhait. Mais ne vous y trompez pas, dit d'Artagnan, il y a plus d'égoïsme peut-être que vous ne le pensez dans mon toast : il n'y a que les établissements qui prospèrent dans lesquels on soit bien reçu ; dans les hôtels qui périclitent, tout va à la débandade, et le voyageur est victime des embarras de son hôte ; or, moi qui voyage beaucoup et surtout sur cette route, je voudrais voir tous les aubergistes faire fortune. En effet, dit l'hôte, il me semble que ce n'est pas la première fois que j'ai l'honneur de voir Monsieur. Bah ? je suis passé dix fois peut-être à Chantilly, et sur les dix fois je me suis arrêté au moins trois ou quatre fois chez vous. Tenez, j'y étais encore il y a dix ou douze jours à peu près ; je faisais la conduite à des amis, à des mousquetaires, à telle enseigne que l'un d'eux s'est pris de dispute avec un étranger, un inconnu, un homme qui lui a cherché je ne sais quelle querelle. Ah ! oui vraiment ! dit l'hôte, et je me le rappelle parfaitement. N'est- ce pas de M. Porthos que Votre Seigneurie veut me parler ? C'est justement le nom de mon compagnon de voyage. Mon Dieu ! mon cher hôte, dites-moi, lui serait-il arrivé malheur ? Mais Votre Seigneurie a dû remarquer qu'il n'a pas pu continuer sa route. En effet, il nous avait promis de nous rejoindre, et nous ne l'avons pas revu. Il nous a fait l'honneur de rester ici. Comment ! il vous a fait l'honneur de rester ici ? Oui, Monsieur, dans cet hôtel ; nous sommes même bien inquiets. Et de quoi ? De certaines dépenses qu'il a faites. Eh bien, mais les dépenses qu'il a faites, il les paiera. Ah ! Monsieur, vous me mettez véritablement du baume dans le sang ! Nous avons fait de fort grandes avances, et ce matin encore le chirurgien nous déclarait que si M. Porthos ne le payait pas, c'était à moi qu'il s'en prendrait, attendu que c'était moi qui l'avais envoyé chercher. Mais Porthos est donc blessé ? Je ne saurais vous le dire, Monsieur. Comment, vous ne sauriez me le dire ? vous devriez cependant être mieux informé que personne. Oui, mais dans notre état nous ne disons pas tout ce que nous savons, Monsieur, surtout quand on nous a prévenus que nos oreilles répondraient pour notre langue. Eh bien, puis-je voir Porthos ? Certainement, Monsieur. Prenez l'escalier, montez au premier et frappez au numéro 1. Seulement, prévenez que c'est vous. Comment ! que je prévienne que c'est moi ? Oui, car il pourrait vous arriver malheur. Et quel malheur voulez-vous qu'il m'arrive ? M. Porthos peut vous prendre pour quelqu'un de la maison et, dans un mouvement de colère, vous passer son épée à travers le corps ou vous brûler la cervelle. Que lui avez-vous donc fait ? Nous lui avons demandé de l'argent. Ah ! diable, je comprends cela ; c'est une demande que Porthos reçoit très mal quand il n'est pas en fonds ; mais je sais qu'il devait y être. C'est ce que nous avions pensé aussi, Monsieur ; comme la maison est fort régulière et que nous faisons nos comptes toutes les semaines, au bout de huit jours nous lui avons présenté notre note ; mais il paraît que nous sommes tombés dans un mauvais moment, car, au premier mot que nous avons prononcé sur la chose, il nous a envoyés à tous les diables ; il est vrai qu'il avait joué la veille. Comment, il avait joué la veille ! et avec qui ? Oh ! mon Dieu, qui sait cela ? avec un seigneur qui passait et auquel il avait fait proposer une partie de lansquenet. C'est cela, le malheureux aura tout perdu. Jusqu'à son cheval, Monsieur, car lorsque l'étranger a été pour partir, nous nous sommes aperçus que son laquais sellait le cheval de M. Porthos. Alors nous lui en avons fait l'observation, mais il nous a répondu que nous nous mêlions de ce qui ne nous regardait pas et que ce cheval était à lui. Nous avons aussitôt fait prévenir M. Porthos de ce qui se passait, mais il nous a fait dire que nous étions des faquins de douter de la parole d'un gentilhomme, et que, puisque celui-là avait dit que le cheval était à lui, il fallait bien que cela fût. Je le reconnais bien là, murmura d'Artagnan. Alors, continua l'hôte, je lui fis répondre que du moment où nous paraissions destinés à ne pas nous entendre à l'endroit du paiement, j'espérais qu'il aurait au moins la bonté d'accorder la faveur de sa pratique à mon confrère le maître de l'Aigle d'Or ; mais M. Porthos me répondit que mon hôtel étant le meilleur, il désirait y rester. Cette réponse était trop flatteuse pour que j'insistasse sur son départ. Je me bornai donc à le prier de me rendre sa chambre, qui est la plus belle de l'hôtel, et de se contenter d'un joli petit cabinet au troisième. Mais à ceci M. Porthos répondit que, comme il attendait d'un moment à l'autre sa maîtresse, qui était une des plus grandes dames de la cour, je devais comprendre que la chambre qu'il me faisait l'honneur d'habiter chez moi était encore bien médiocre pour une pareille personne. Cependant, tout en reconnaissant la vérité de ce qu'il disait, je crus devoir insister ; mais, sans même se donner la peine d'entrer en discussion avec moi, il prit son pistolet, le mit sur sa table de nuit et déclara qu'au premier mot qu'on lui dirait d'un déménagement quelconque à l'extérieur ou à l'intérieur, il brûlerait la cervelle à celui qui serait assez imprudent pour se mêler d'une chose qui ne regardait que lui. Aussi, depuis ce temps-là, Monsieur, personne n'entre plus dans sa chambre, si ce n'est son domestique. Mousqueton est donc ici ? (à suivre...) |
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