Robur le Conquérant : chapitre XIV (3)

Publié le par jeanphi

Robur et Tom ne pouvaient se parler que par signes. Uncle Prudent et Phil Evans, accrochés à la rambarde, se demandaient si le météore n'allait pas faire leur jeu en détruisant l'aéronef, et avec lui l'inventeur, et avec l'inventeur, tout le secret de son invention !
Mais, puisque l'Albatros ne parvenait pas à se dégager verticalement de ce cyclone, ne semblait-il pas qu'il n'avait eu qu'une chose à faire gaguer le centre, relativement calme, où il serait plus maître de ses manoeuvres ? Oui ! mais, pour l'atteindre, il aurait fallu rompre ces courants circulaires qui l'entraînaient à leur périphérie. Possédait-il assez de puissance mécanique pour s'en arracher ?
Soudain la partie supérieure du nuage creva. Les vapeurs se condensèrent en torrents de pluie.
Il était deux heures du matin. Le baromètre, oscillant avec des écarts de douze millimètres, était alors tombé à709 – ce qui, en réalité, devait être diminué de la baisse due à la hauteur atteinte par l'aéronef au-dessus du niveau de la mer.
Phénomène assez rare, ce cyclone s'était formé hors des zones qu'il parcourt le plus habituellement, c'est-à-dire entre le trentième parallèle nord et le vingt-sixième parallèle sud. Peut-être cela explique-t-il comment cette tempête tournante se changea subitement en une tempête rectiligne. Mais quel ouragan ! Le coup de vent du Connecticut du 22 mars 1882 eût pu lui être comparé, lui dont la vitesse fut de cent seize mètres à la seconde, soit plus de cent lieues à l'heure.
Il s'agissait donc de fuir vent arrière, comme un navire devant la tempête, ou plutôt de se laisser emporter par le courant, que l'Albatros ne pouvait remonter et dont il ne pouvait sortir. Mais, à suivre cette imperturbable trajectoire, il fuyait vers le sud, il se jetait au-dessus de ces régions polaires dont Robur avait voulu éviter les approches, il n'était plus maître de sa direction, il irait où le porterait l'ouragan !
Tom Turner s'était mis au gouvernail. Il fallait toute son adresse pour ne pas embarder sur un bord ou sur l'autre.
Aux premières heures du matin. – si on peut appeler
ainsi cette vague teinte qui nuança l'horizon --' l'Albatros avait franchi quinze degrés depuis le cap Horn, soit plus de quatre cents lieues, et il dépassait la limite du cercle polaire.
Là, dans ce mois de juillet, la nuit dure encore dix-neuf heures et demie. Le disque du soleil, sans chaleur, sans lumière, n'apparaît sur l'horizon que pour disparaître presque aussitôt. Au pôle, cette nuit se prolonge pendant soixante-dix-neuf jours. Tout indiquait que. l'Albatros allait s'y plonger comme dans un abîme.
Ce jour-là, une observation, si elle eût été possible, aurait donné 660 40' de latitude australe. L'aéronef n'était donc plus qu'à quatorze cents milles du pôle antarctique.
Irrésistiblement emporté vers cet inaccessible point du globe, sa vitesse “mangeait”, pour ainsi dire, sa pesanteur, bien que celle-ci fût un peu plus forte alors, par suite de l'aplatissement de la terre au pôle. Ses hélices suspensives, il semblait qu'il eût pu s'en passer. Et, bientôt, la violence de l'ouragan devint telle que Robur crut devoir réduire les propulseurs au minimum de tours, afin d'éviter quelques graves avaries, et de manière à pouvoir gouverner, tout en conservant le moins possible de vitesse propre.
Au milieu de ces dangers, l'ingénieur commandait avec sang-froid., et le personnel obéissait comme si l'âme de son chef eût été en lui.
Uncle Prudent et Phil Evans n'avaient pas un instant quitté la plate-forme. On y pouvait rester sans inconvénient, d'ailleurs. L'air ne faisait pas résistance ou faiblement. L'aéronef était là comme un aérostat qui marche avec la masse fluide dans laquelle il est plongé.
Le domaine du pôle austral comprend, dit-on, quatre millions cinq cent mille mètres carrés en superficie. Est-ce un continent ? est-ce un archipel ? est-ce une mer paléocrystique, dont les glaces ne fondent même pas
pendant la longue période de l'été ? on l'ignore. Mais ce qui est connu, c'est que ce pôle austral est plus froid que le pôle boréal, – phénomène dû à la position de la terre sur son orbite durant l'hiver des régions antarctiques.
Pendant cette journée, rien n'indiqua que la tempête allait s'amoindrir. C'était par le soixante-quinzième méridien, à l'ouest, que l'Albatros allait aborder la région circumpolaire. Par quel méridien en sortirait-il, – s'il en sortait ?
En tout cas, à mesure qu'il descendait plus au sud, la durée du jour diminuait. Avant peu, il serait plongé dans cette nuit permanente qui ne s'illumine qu'à la clarté de la lune ou aux pâles lueurs des aurores australes. Mais la lune était nouvelle alors, et les compagnons de Robur risquaient de ne rien voir de ces régions dont le secret échappe encore à la curiosité humaine.
Très probablement, l'Albatros passa au-dessus de quelques points déjà reconnus, un peu en avant du cercle polaire, dans l'ouest de la terre de Graham, découverte par Biscoe en 1832, et de la terre Louis-Philippe, découverte en 1838 par Durnont d'Urville, dernières limites atteintes sur ce continent inconnu.
Cependant, à bord, on ne souffrait pas trop de la température, beaucoup moins basse alors qu'on ne devait le craindre. Il semblait que cet ouragan fût une sorte de gulf-stream aérien qui emportait une certaine chaleur avec lui.
Combien il y eut lieu de regretter que toute cette région fût plongée dans une obscurité profonde ! Il faut remarquer, toutefois, que, même si la lune eût éclairé l'espace, la part des observations aurait été très réduite. A cette époque de l'année, un immense rideau de neige, une carapace glacée, recouvre toute la surface polaire. On n'aperçoit même pas ce blink des glaces, teinte blanchâtre dont la réverbération manque aux horizons obscurs. Dans ces conditions, comment distinguer la forme des terres, l'étendue des mers, la disposition des îles ? Le réseau hydrographique du pays, comment le reconnaître ? Sa configuration orographique elle-même, comment la relever, puisque les collines ou les montagnes s'y confondent avec les icebergs, avec les banquises ?
Un peu avant minuit, une aurore australe illumina ces ténèbres. Avec ses franges argentées, ses lamelles qui rayonnaient à travers l'espace, ce météore présentait la forme d'un immense éventail, ouvert sur une moitié du ciel. Ses extrêmes effluences électriques venaient se perdre dans la Croix du Sud, dont les quatre étoiles brillaient au zénith. Le phénomène fut d'une magnificence incomparable, et sa clarté suffit à montrer l'aspect de cette région confondue dans une immense blancheur.
Il va sans dire que, sur ces contrées si rapprochées du pôle magnétique austral, l'aiguille de la boussole, incessamment affolée, ne pouvait plus donner aucune indication précise relativement à la direction suivie. Mais son inclinaison fut telle, à un certain moment, que Robur put tenir pour certain qu'il passait au-dessus de ce pôle magnétique, situé à peu près sur le soixante-dix-huitième parallèle.
Et plus tard, vers une heure du matin, en calculant l'angle que cette aiguille faisait avec la verticale, il s'écria:
“Le pôle austral est sous nos pieds !”
Une calotte blanche apparut, mais sans rien laisser voir de ce qui se cachait sous ses glaces.
L'aurore australe s'éteignit peu après, et ce point idéal, où viennent se croiser tous les méridiens du globe, est encore à connaître.
Certes, si Uncle Prudent et Phil Evans voulaient ensevelir dans la plus mystérieuse des solitudes l'aéronef et ceux qu'il emportait à travers l'espace, l'occasion était propice. S'ils ne le firent pas, sans doute, c'est que l'engin dont ils avaient besoin leur manquait encore.

(à suivre...)
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